ILM
Pendant quelques jours^ le vieai château reprit son aspect accoutumé. Le calme avait reparu sur tous les visa* ges ; Jeanne elle-même paraissait se livrer à la sécurité la plus par&ite. Au déclin d'une belle journée, assise auprès de sa noble amie, elle souriait au petit Jacques» ne donnant qu'une assez médiocre attention à la lecture édifiante que faisait le bon chapelain , lorsque tout-à-coup le son du cor
— Sade l'archer de garde au beffroi pénétra jusque dans i'appartement où se trouvaient réunis ces quatre personnages. Thibaut aussi avait entendu ce signal» et immédiatement s'était rendu sur la plate-forme du nord» pour voir qui de* mandait l'entrée du manoir. C'était un homme vêtu comme les paysans les plus pauvres de la Picardie. Une longue barbe grise tombait jusque sur sa poitrine, et son visage était presque entièrement caché par les bords d'un énorme feutre. D'une main» il tenait un bâton sur lequel il paraissait s'appuyer péniblement» comme si une marche fatigante avait épuisé ses forces ; de l'autre» il agitait en l'air un rouleau de parchemin» semblable à ceux sur lesquels on écrivait les lettres» à cette époque.
Alix avait averti Thibaut que» sous peu de jours» il se présenterait un nouveau messager de son époux ; aussi l'écuyer ne douta plus» à la vue du mendiant» qu'il ne fûit bien l'homme qu'on attendait. Néanmoins il ne voulut pas se départir de sa prudence accoutumée, et» pour donner à la garnison une nouvelle preuve de la méfiance avec laquelle on doit toujours agir dans un château fort, il prit avec lui quelques archers» fit baisser la herse» s'avança avec ses soldats jusqu'à la deuxième enceinte» et ne permit au paysan de franclûr le fioot-levîs» que lorsqu'il se fut bien assuré par lui^-méme qu'il venait efSsctivement pour remettre une lettre à la châleiaine. Puis, selon les ordres précis qu'il avait reçus» il l'introduisit dans la chanthre d'Alix et se retira. Le pauvre mendiant» ^m paraissait se traîner avec peine» ne manifesta aucune surprise de se trouver auprès de la noble dame. La saluant avec une aisance asseï extraordinaire» il
lai remit la missive du chevalier. Le chapelain en fit aussitôt et à haute voix la lecture. Cependant, chose bisarre» l'étranger, an lieu de se retirer, restait immobile à la même place, ne pouvant détacher ses yeux de dessus Alit. Ce regard embarrassa cette dernière ; mais, pensant tout d'un coup qu'elle a fait un oubli, elle se hâte d'ouvrir un vieux et magnifique bahut noir placé près d'elle et d'en tirer une bourse pleine d'or qu'elle tend au mendiant. Celui-ci, au lieu de la prendre avec reconnaissance, laisse échapper le geste d'un homme dont on vient de blesser l'amour-propre ; puis, se ravisant soudain, il s'empare de la bourse et la glisse dans sa ceinture ; mais il ne fiiit pas un mouvement pour quitter la chambre ; au contraire, il croise ses bras sur sa poitrine et attend. Alix, de plus en plus surprise^ finitj par comprendre qu'il a sans doute quelque chose de parti-' eulier à lui dire, et, Tayant interrogé dans ce sens, le messager fait un signe de tête affirmatif.
a Eh bien! alors parlez, mon brave homme, répond-elle avec bonté, je vous écoute. »
Le paysan, par une pantomime des plus expressives, indique qu'il ne le petit devant les personnes qui se trouvent là.
Aussitêt Alix prie Jeanne ainsi que le chapelain de sortir, et la noble dame reste &ce à face avec le mendiant.
Alix ne tarda pas à se repentir de cette imprud^ite condescendance, car à peine fut-elle seule avec l'étranger mystérieux, qu'elle le vit, avec un indicible eflSroi, se précipiter vers les deux portes de la chambre et en pousser les verroux. Elle voulut crier; un geste impérieux la retint, et la . voix expira sur ses lèvres. Alors le fiiux mendiant, arrachant
brusquemeat la barbe postiche qui couvrait son visage, montra à ses regards étonnés la jeune, belle et noble figure du fier Pierre de Luxembourg, comte de St-Pol.
a Mon Dieu I mon Dieu ! s'écria-t-elle aussitôt ; vous, vous ici, Pierre 1
— Moi-même, Alix, moi qui, pour vous voir, pour vous entendre un instant, pour vous dire que je vous aime toujours, que je n'ai jamais cessé de ressentir pour vous la passion la plus tyrannique, ai consenti à quitter l'armée confiée à ma prudence, et à venir seul, sans arme, dans votre propre château, m'exposer à une mort certaine, si tel est votre bon plaisir.
— Mais alors, fit-elle comme éclairée par une idée subite, cette lettre de mon époux, le sire de Rambures? j>
Ce nom parut faire sur le comte une impression pénible.
a Cette lettre, se hâta-t-il de dire, cette, lettre, Alix, est bien de lui, mais elle a été interceptée par mes gens, et j'ai voulu vous l'apporter moi-même. »
Une légère rougeur couvrit, à ces mots, le visage du général anglais. Il consentait bien à exposer sa vie pour voir la femme qu'il adorait ; mais il lui semblait indigne d'un noble chevalier, d'employer le mensonge pour arriver à son but.
Alix, tout aux souvenirs que la vue de son ancien amant rappelait à son cœur, ne remarqua pas ce qui se passait chez lui et, continuant à lui donner le simple nom dont elle l'avait appelé si long-temps dans son enfance :
« Mais, êtes-vous bien sûr au moins, Pierre, lui dit-elle avec un sentiment de tendre inquiétude dont elle ne fut
pas la maitresse> êtes-voiis bien sûr que personne ici n'a pu vous reconnaître?
— Personne, je pense. Après tout, que m'importe, Alix? Croyez-vous donc que je redoute la mort ou la captivité I Non, non. J'ai vu la mort de prés dans les combats; je Tai cherchée même inutilement, depuis que vous m'avez été ravie ; jamais elle ne m'a effrayée. La captivité près de vous, dans votre château, serait acceptée par moi avec bonheur ; mais ce que je redoute, ce que je ne puis supporter, c'est la vie loin de vous, de vous, Alix, qui, après m'a voir juré de n'être jamais à un autre qu'à moi, avez épousé, au mépris de tous les serments, ce chevalier français....
— Arrêtez, comte, qe soyez pas injuste ; rappelez-vous ce qni précéda mon mariage, et ne voyez dans ce qui nous a séparé pourtoujours, que la faute de votre pèreetla vôtre. »
St-Pol voulut répondre, mais Alix ne lui en donna pas le temps. Elle avait repris son sang-froid en voyant à qui elle avait af&ire.
« Ne m'interrompez pas, Pierre, lui dit- elle, et ne vous en prenez qu'à vous, si je retrace en ce moment des souvenirs pénibles à votre cœur aussi bien qu'au mien, vous pouvez le croire; mais puisque le hazard ou votre audace, vous ont mis en iaoe de moi pour la première fois, depuis mon départ de la cour du duc de Bourgogne, je ne reculerai pas devant l'explication que vous êtes venu chercher avec une témérité si grande. Car, ajouta-t-elle avec une dignité admirable, en fixant sur le comte des yeux dont il ne put soutenir l'éclat et en prenant dans ses bras son jeune fils, je présume, comte, que là seulement s'est bornée votre pensée.
Ra^peiez-vous donc les faits tels qu'ils se sont passés > Pierre. Probablement il vous souvient encore de nos premières années qui s'écoulèrent si heureuses auprès du duc Philippe, entre mon père et le vôtre? Tout, alors > nous promettait l'avenir le plus riant. Le sire de Créqui vous aimait comme son propre fils , je vous aimais comme un frère.
— Seulement comme un frère? dit avec amertume le comte de St-Pol.
— Oui, comme un frère d'abord, reprit Alix en surmontant un moment d'embarras; ensuite un sentiment plus tendre s'empara de moi peu à peu; c'est la vérité, Pierre, et pourquoi ne l'avouerai-je pas? N'étions-nous pas promis l'un à l'autre dès notre plus tendre enfance? N'étions-nous pas fiancés? Nos parents avaient-ils un plus grand bonheur que celui à» songer qu'aussitôt que l'âge nous le permettrait, Qous serions unis? Et qu'attendait-on pour cela? que vous eussiez gagné dans les combats vos éperons d'or ?
— Mon Dieu I mon Dieu ! s'écria Pierre de Luxembourg, et toui cela s'est évanoui comme un songe !
-^Comnieun songe, vous l'avez dit, cscimte; car bientôt la guerre éclata de toutes parts entre l'Angkterre et la France, car bientôt le duc de Bourgogne priil parti contre son seigneur suzerain, et, un jour, on vint annoncer que mos frère, mou no|i»le et malheuj?eux frère, au mépris de toutes les lois de la chevalerie, au mépris des traités les p{us saints, pris dans un château qui avait capitulé, venait d'être lâchement et traîtreusement égorgé par les Anglais!... Lui mort, qui restait pour le venger?... Mon père?... Non, le noble vieil-
lard, accablé de blessures, glacé par Vâge, n'était plus de force à soutenir le poids d'une armure.... Mais j'avais eoncore, du moins je croyais avoir celui qui bientôt devait être mon époux.... Que fit celui-là, comte de St-Pol?... Parlez, mais parlez donc à voire tour?... »
Un silence solennel répondit seul à cet appel de la noble dame.
<f Ah 1 vous vous taisez,... eb bien I je vais vous ie dire, moi, ce qu'il fit. Au lieu de prendre parti pour le Cnère de celle qu'il disait tant aimer, au lieu de poursuivre à outrance les meurtriers infâmes d'un brave et noble jeune homme, au lieu de courir sus aux ennemis de son roi , traître à sa nouvelle famille, il se plafa dans leurs rangs ; chevalier déloyal, son pennon flotta au miUeti de leurs tentas; vs^sal félon, il tourna coalre soià souverain légitime, le fer de sa lance. L'ambitioii avait eauaô tout cela. .. . Alors, la filte et la sœur des Créqul, fermaot son corar à un sentiment désormais aacrUége, maudit Pierre de Luxembouiy, son fiancé, et ae donna âme, corps et biens au noble et loyal sire de Rambores... Mamtenanl, comie, vous pouvez, je pense, écarter ces verroux ; l'explicatioB que vous êtes venu ehercber, vous Tavez franche et complète; ouvrez dona, à moins que vous ne voaliez me faire prisonnière chez moi ou verser le sang de la sœur, après avoir refusé de venger le sang du frère, d
St-Pol était attéré.... Il baissait la tête comme un cou-^ pable; pourtant il voulut essayer de ranimer chez AUx quelque étincelle de l'amour que jadis il lui avait inspiré, et qu'il ne pouvait croire éteint pour toujours dans son
cœur. Jamais d'ailleurs il n'avait vu sa maîtresse plus belle qu'en ce moment. Animée par la passion, elle s'était redressée de toute la hauteur de sa noble taille, ses yeux noirs lançaient des éclairs, elle était sublime.
Alix s'était avancée vers la porte. Le comte se jeta à ses genoux, lui prit une main qu'elle ne chercha pas à retirer^ en la conjurant de l'entendre. Alors il lui protesta que s'il avait jamais désiré les richesses et les honneurs, loin que ce fût par ambition, c'était pour elle qui méritait d'être la femme, non pas d'un simple chevalier banneret (1), mais celle d'un duc, mais celle d'un puissant souverain. Pour eUe, disait-il, il était prêt à tout sacrifier, tout, jusqu'au parti qu'il avait jusqu'ici servi avec courage et fidélité. Il &ut croire que son éloquence fut bien grande, ou que les souvenirs de la jeune femme ne lui étaient pas tout aussi contraires qu'on aurait pu le présumer, après la scène qui venait de se passer entre eux, car, au bout d'une grande heure, le comte était encore là, tendre, passionné, et Alix n'avait plus qu'une crainte : c'était qu'il ne pût sortir en sûreté du château et regagner son camp. Peut-être aussi advint-il dans ce moment à la belle châtelaine, ce qui arrive si souvent lorsqu'on se trouve vis^à-vis quelqu'un qu'on a aimé et qui a eu envers vous des torts graves; c'est
(1) Pour être hannerûi, c'est-à-dire pour avoir le droit de faire porter à l*arinée sa bannière, il fallait avoir, pour vassaui, des chevaliers, et pouvoir conduire h l'ko$t au moins cinquante lances, sans compter les gens de trait, arbalétriers et archers. (Dissertations sur la chevalerie par le père Honoré de Ste-Marib. )
qa'après les lai avoir reprochés amèrement, lorsque, loin de se défendre, il courbe la tête, on se sent disposé au pardon. On se tromperait étrangement, néanmoins, si on augurait de ce long tête-à-tête que l'honneur de la dame de Rambures en pût recevoir la moindre atteinte ; non, certes, car, au milieu de ses craintes et à toutes les protestations passionnées de son ancien amai^t, elle ne répondit qu'en lui montrant son fils, et en se retranchant derrière son attachement à ses devoirs et son amour pour son mari.
De minute en minute, cependant, les craintes d'Alix devenaient plus sérieuses. Elle était dans une affreuse perplexité, et pour le comte, et pour eUe-méme. Pour le comte» car plus cet entretien se prolongeait, plus ses gens pouvaient le trouver extraordinaire et concevoir des soupçons. Comment alors sauver l'imprudent, sans porter atteinte à sa propre réputation? Pour elle-même enfin, car .
que peDserait-on si on venait à apprendre qu'elle était restée si long-temps seule, enfermée dans son appartement, avec un seigneur dont personne de la noblesse de France et de Bourgogne n'ignorait les tendres sentiments à son égard? Elle ne cessait donc de prêter l'oreille aux bruits du dehors que pour conjurer à son tour le comte de fuir au plus tôt ; mais lui semblait au contraire prendre plaisir à prolonger son tourment.
Combien les rôles étaient intervertis? C'était Alix qui suppliait, c'était Pierre qui refusait. On ne sait combien de temps encore cette situation délicate aurait duré, si la voix puissante de Thibaut n'était venu prévenir la châtelaine que le repas du soir était préparé.
Alix, avec une admirable présence d'esprit, profita de cette diversion favorable. Se précipitant vers la porte, elle mit la main sur le verrou en montrant au comte sa fausse barbe.
St-Pol vit qu'il n'y avait plus à hésiter, s'il ne voulait pas être retenu prisonnier ; songeant d'ailleurs que cela ne l'avancerait eu rien, il s'exécuta de bonne grâce et reprit son déguisement.
La châtelaine ouvrit aussitôt; puis, avec un calme admirable :
ff Thibaut, dit-elle, reconduisez vous-même ce malheureux ; veillez à ce que nulle parole offensante ne lui soit adressée ; nous lui avons de grandes obligations, o £t elle sortit.
Il se passa alors quelque chose de très particulier. Cora, la chienne noire, qui, couchée aux pieds de sa maîtresse,
avait assistée avec iodifférence et sans même lever la tôte, à cet entretien souvent orageux, n'eut pas plutôt vu le comte se diriger vers la porte, qu'elle s*élança furieuse après lui, comme pour hâter son départ.
L'écuyer s'acquitta ponctuellement de sa mission. Il ne quitta celui qu'il cro)^ait être un pauvre paysan, qtt'après l'avoir conduit au-delà de la deuxième enceinte; mais il ne . put faire qu'en traversant la salle des gardes, toute pleine d'archers, l'œil du chevalier n'allât chercher et découvrir le regard d'Othon. Thibaut ne s'aperçut pas du léger signe d'intelligence que se firent ces deux hommes.
Pierre de Luxembourg continua à marcher avec une apparente difficulté et en s'appuyant sur son bâton, tant qu'il n'eut pas atteint un bouquet de bois distant du premier pont-levis de Rambures d'une petite portée d'arbalète. Arrivé là, il jeta brusquement les humbles vêtements qui , recouvraient son pourpoint et parut en costume de soldat anglais. Il retrouva à la place où il les avait laissés, Noram et ses chevaux, sauta lestement en selle, partit au galop, sans répondre aux marques d'intérêt de son fidèle serviteur et sans prononcer autre chose que ces mots qui semblaient arrachés à sa mauvaise humeur: <r Qu'elle s'en prenne donc à elle seule de tous les malheurs qui pourront advenir I d
Pendant quelques jours, Âlrx, contre son habitude, fut triste et pensive. Les périls qui menaçaient le sire de Rambures étaient-ils la seule cause de ce changement dans sa manière d'être? C'est ce qu'il est peut-être permis de contester, puisqu'elle avait reçu ou du moins cru avoir reçu
la môme matinée, un grand mouvement se faisait remarquera Aumale. Un instant» on put croire que c'était le signal du départ de l'armée anglaise» car, une des portes s'étant ouverte, il en sortit environ 300 hommes de pied et une trentaine de chevaliers armés de toutes pièces hormis la lance, qui était remplacée par la hache d'armes; mais alors le pont-levis fut levé de nouveau, et personne ne quitta plus le château. Aucune torche n'éclairait ce fort détachement à la tête duquel marchait à cheval un homme que nous connaissons déjà : Noram. U semblait guider la colonne silencieuse. Lorsque ces troupes eurent suivi, pendant deqx bonnes lieues, en le descendant, le cours de la Bresie, l'écujer s'arrêta comme pour chercher sur les arbres une marque à lui connue, puis il tourna brusquement à droite eh disant :
« Je ne me trompe pas, voici bien le coudrier sur lequel Othon a gravé un chiffre. » Et il s'enfonça résolument dans un petit taillis où les chevaux avaient beaucoup de peine à marcher. Ayant fait encore quelques pas, il atteignit avec les premiers Ëintassins un sentier étroit , raviné par les pluies, où trois hommes à peine pouvaient marcher de front. Long-temps la petite colonne gravit la pente raide et glissante qu'elle avait devant elle. Au bout d'une bonne heure d'une marche des plus pénibles pour les hommes et pour les chevaux, elle arriva au sommet de la berge et se trouva sur un plateau boisé, s'élendant à perte de vue. Chacun put comprendre alors quel était le but de l'expédition qu'on avait entreprise, car un rayon delà lune, se détachant
d'un Duage épais, vint éclairer le sommet du donjon du vieux château de Rambures.
A i'arrière-garde et à cheval, marchaient Pierre de Luxembourg lui-même et quelques hauts personnages. Us causaient à voix basse.
cr Ce castel est-il réellement aussi fort qu'on le dit, St- Foiy demanda le chevalier qui se trouvait à côté du comte?
— Oui, mon cher de Mailly ; car j'avoue que je n en connais pas un second dans cette province, si ce n'est peutêtre le château Gaillard (1) dont les murs soient aussi épais, les tours aussi élevées et les fossés plus profonds. Sans les intelligences que nous avons dans la place, jamais je n'aurais entrepris de m'en rendre maître.
— Vous en parlez vraiment, comme si déjà vous l'aviei parcouru. Y auriez-vous jamais été reçu? m
Soit que cette question eût été faite pour embarrasser le comte, soit qu'il l'eût pensé, il rougit jusqu'au blanc des yeux. Mais la nuit cacha son trouble aux regards de son interlocuteur, et il reprit en éludant une réponse directe :
a La description qui m'en a été faite par un soldat intelligent, m'a mis à même d'en prendre une connaissance très exacte. Du reste, moucher de Mailly, vous apprendrez
(2) Le château Gaillard, bâti par Richard Gœur-de-Lion» roi d'Angleterre, existait jadis sur une berge abrupte située sur la rive droite de la Seine, à la sortie du petit Andely. Il joua un grand rôle dans les guerres contre les Anglais. On en voit encore aujourd'hui des ruines magniûques, vers lesquelles nous avons bien souvent nootnoéme dirigé nos pas.
vous-même à le connaître, car mon intenlion, si nous sommes assez heureux pour réussir, est de tous en donner le commandement. »
On arrivait alors à Textrémité de ce petit bouquet de bois d*où, quelques jours auparavant, le comte de St-Pol, déguisé eif paysan, s'était acheminé vers Rambures.
Suivant ses instructions, Noram s'arrêta ; la colonne en fit, autant, et chaque chevalier, ayant mis pied à terre, les chevaux furent reconduits par les pages bien en arriére, afin que leurs hennissements ne pussent trahir l'embuscade.
Les Anglais étaient si prés du château, qu'ils entendirent sonner cinq heures à l'horloge du beffroi.
Pendant qu'ils s'établissent sans bruit dans le bois, qui doit une heure encore les dérober à la vue des sentinelles de Rambures, nous allons introduire nos lecteurs dans le sombre castel et le leur montrer tel qu'il se trouvait à cette époque; cela est absolument indispensable pour l'intelligence des événements qui vont se passer.
En 1430, OD ne pouvait pénétrer dans le manoir des sires de Rambures, qu'en franchissant les deux ponts-levis jetés à la suite Tun de l'autre, sur chacun des fossés qui séparaient le château de la plaine. L'un et l'autre de ces fossés avaient une largeur de plus de 40 pieds, et, lorsqu'on était parvenu à l'extrémité du second, on se trouvait devant une petite porte en plein cintre, de forme gothique, au-dessus de
laquelle étaient gravées en relief sur la pierre, les armes des châtelains d'or à trois fasceê de gueules. Cette porte, par laquelle un homone à cheval ou deux à pied tout au plus pouvaient passer à la fois, était défendue à droite et à gauche par des meurtrières percées dans l'épaisseur du mur, ayant vue sur le pont le plus rapproché et battant même les abords du second. Au-dessus et beaucoup plus haut que récusson des Rambures, régnait une espèce de plate-forme, ou si Ton veut, de galerie à ciel ouvert légèrement cintrée, reliant les deux tours voisines. Vingt archers pouvaient facilement s'y tenir et diriger de là leurs traits, soit sur Fennemi faisant une attaque de front, soit sur des troupes parvenues dans la cour du château.
La porte franchie, l'assaillant se trouvait dans la petite cour carrée où nous avons vu André et sa suite monter à cheval lors de son départ; mais il s'en fallait qu'on fût maître ducastel; au contraire, l'attaque devenait alors d'une difficulté telle, qu'on devait avoir grand soin d'occuper fortement la porte d'entrée, si l'on ne voulait pas être pris comme dans une véritable souricière.
En effet, de toutes parts les murs étaient percés et montraient à l'ennemi les bouches longues et étroites de meurtrières et de créneaux, ï)ar où, d'étage en étage, on pouvait décocher vingt flèches à la fois.
Au-dessous du grand bâtiment du centre dont elles occupaient toute la largeur, étaient les écuries (1). On y pénétrait
(1) Rien d'ingénieux comme la distribution de ce» écuries dont on a fait des caves, depuis qu'on a ajouté des dépendances au cbâ-
par une porte plus large que les autres, placée dans l'encoignure de droite et par une rampe en pente douce.
Ainsi que nous venons de le dire, la défense était dans "et endroit infiniment plus facile que l'attaque; on en jugera drsqu'on saura que, pour pénétrer de la cour dans le corps de logis, il n'y avait qu'une seule petite porte basse, étroite, donnant sur l'escalier en spirale qui montait au beffroi, et descendait au fond des souterrains. Quelques hommes déterminés, quelques sacs de laine, quelques meubles pouvaient arrêter l'ennemi et même lui offrir des obstacles presque insurmontables. Enfin, en supposant même qu'il parvint à forcer cette entrée, l'assaillant n'était pas encore maître du château, puisque la tour du nord ne communiquait avec les autres que par trois passages étroits^ voûtés, percés à chacun des étages.
On le. comprend, il était facile de défendre pied à pied chaque porte, chaque escalier, chaque passage, et tant que le manoir tout entier n'était pas au pouvoir de l'ennemi, on pouvait toujours opérer des retours offensifs très dangereux pour lui.
Rambures n'avait donc qu'une seule entrée et peu d'ouvertures; il présentait à l'ennemi, sous ce rapport, des difficultés matérielles véritablement incroyables.
teau. Le terrain avait été ménagé de telle sorte que, par des pentes insensibles, QO chevar pouvait parcourir très facilement plusieurs souterrains situés à des étages différents ; de cette manière on avait la faculté d« donner place à plus d« 200 chevaux dans U castcl même.
On pourrait s'étonner de ce luxe de précautions dans leâ manoirs, si Ton ne réfléchissait à tout ce qui avait précédé et suivi leurs constructions. En effet, lors des courses des Normands, les seigneurs, ayant beaucoup à craindre de ces peuplades guerrières, devaient naturellement, par tous les moyens possibles, chercher à mettre leurs castels à Tabri des surprises ou des attaques à force ouverte. Première raison.
Plus tard, chacun d'eux, ayant à fournir à son suzerain rimpôt de Vhost (1), c'est-à-dire devant mener à l'armée ses vassaux, se trouvait dans l'obligation de dégarnir souvent son propre château d'une grande partie de ses défenseurs ; il était donc nécessaire d'opposer à Tennemi le plus grand nombre possible d'obstacles matériels. Deuxième raison.
Enfin, plus tard encore, quand ce ne furent plus seulement les suzerains qui se firent la guerre, mais que les simples châtelains en vinrent à usurper les droits des rois ou des ducs; lorsque les malheureux vassaux, réduits à l'obligation de la chevauchée (2), c'est-à-dire à monter à cheval pour prendre part aux querelles particulières du. seigneur
(1) De tous les droits usurpés par ces nombreux tyranneaux» le plus onéreux était, sans contredit, celui de Vhost, ennemi.... Fournir l'host, c'était marcher à Tennemi. (Histoire de Tadministration de la guerre par Audoiiv, t. I, pag. 310. )
(2) Le devoir de chevauchée, était Tobligation de monter à cheval pour suivre son seigneur; ainsi on ne combattait pas seulement pour la défense de la patrie, pour celle de sa ville, de son champ, il fallait encore se faire hacher pour redresser tous les prétendus torts que le seigneur croyait avoir à reprocher à ses voisins. (Histoire de Tadministralion de la guerre par Audoin, t. I, pag. 310. )
avec ses voisins, durent laisser sans défense le castel et leurs propres habitations ; on conçoit que rien n'était plus important pour les chevaliers que la force matérielle des manoirs. Troisième raison.
A Tépoque dont il est ici question, Tinvention de la poudroy l>ien qu'elle remontât à près d'un siècle, et que les Anglais en eussent fait grand usage à la bataille d'Azincourt, il y avait 15 ans déjà (1), n'avait encore modifié que très peu les combats et les sièges. De loin en loin on voyait bien à la suite des armées quelques lourdes pièces, quelques longs et étroits fauconneaux, quelques bombardes lançant des pierres, et au moins aussi dangereux pour ceux qui les servaient que pour Tennemi sur lequel on les dirigeait ; mais les hommes d'armes n'avaient pas même encore abandonné une seule pièce de leurs armures. Ils se présentaient devant une place ou au combat renfermés tout entielrs, eux et leurs chevaux, dans leurs boîtes métalliques, si j'ose m'éxprimer ainsi. Ils professaient même le mépris le plus souverain pour tous ceux qui faisaient usage des armes à feu, disant avec une sorte de raison que l'homme, le plus lâche pouvait avec ces nouvelles armes, atteindre et coucher sur la poussière, sans s'exposer, le guerrier le plus brave (2).
(1) Voir MONSTIIBLST.
(2) Mais remarquez que, dans ces efforts déjà presque généraux pour s*entr*égorger par des moyens inusités, le» Français eurent la gloire de se présenter dans les combats toujours armés comme l'avaient été leurs pères» persistant à croire que pour vaincre, il suffisait de leur ordinaire intrépidité, laissant à tous, et repoussant loin d*eui, Taffreui secours d*une invention détestable. ( Aunouin, Histoire de TadmiDistration de la guerre, t. I, pag. 412. )
La science militaire moderne, dit un écrivain reniar> quable (1), commence au quinzième siècle; (rois découvertes ont changé la guerre de terre, la guerre de mer et même la guerre des savants. La poudre, la boussole, l'imprimerie.
On le voit donc, le temps approchait où le canon allait, en plaçant ses lourds boulets dans la balance des combats et surtout des sièges, modifier complètement Fart de l'attaque et de la défense.
(1) AuBoniN, t. I, pag. 411.
ILW.
11 faisait le matin de ce jour un temps sec et glacial. Une abondante gelée avait couvert la terre d'un immense et froid tapis. Les Anglais du comte de St-Pol, embusqués dans le petit bois, mal abrités du vent du nord par les arbres dont les dernières feuilles tombaient sur leurs épaules, ne pouvant ni remuer, ni allumer du feu de crainte d'éveiller l'attention de l'ennemi, attendaient avec impatience le moment
de s'élancer sur leur proie. Dans le vieux château, cepen^ dant, tout était silencieux. A cinq heures» on avait relevé les deux sentinelles des deux ponis-levis. Dans celle placée en tète du second, il avait été facile à Pierre de Luxembourg de reconnaître un de ses agents de trahison, Karl, que sa stature colossale eût fieiit distinguer parmi tous les soldats d'une armée.
Cette vue avait réjoui le comte, car c'était un indice certain que les signaux de la veille avaient été compris, et ses ordres exécutés. Il était assuré par conséquent d'avoir bien des chances pour réussir. Néanmoins, il ne lui fut pas possible, de l'endroit où il se trouvait, de reconnaître si Othon avait pu, à son tour, se faire placer de garde au premier pont-levis. Or, cette circonstance importait au succès de l'entreprise, au moins autant que celle dont venait de s'assurer le comte de St-Pol, car il n'était pas douteux que la premièce alarme donnée, la garnison ne garnit promptement la muraille, et ne défendît vigoureusement l'entrée. Aussi le chevalier fixait-il obstinément et non sans inquiétude, la porte du vieux castel. »
cr Voyez donc, de Mailly, dit-il, au bout de quelque temps, voyez donc, vous dont les yeux ne sont pas encore Êitigués, si vous pourrez distinguer les traits de la sentinelle du premier pont-levis, à côté de la porte, là, précisément sous récusson des sires de Rambures?
— Di£Qcilement, mon cher Si- Fol. Je vois bien effectivement un archer, l'arbalète au poing, le casque en tête et le poignard à la ceinture, qui se lient immobile près dç la
chaîne du pont; mais je ne saurais vous dire s'il est grand ou petit, gros ou mince.
— Tant pis, mon cher, tant pis ; car si la porte n*est pas gardée par un des nôtres, il est presque impossible que nous pénétrions dans la placée C'est de cette sentinelle que dépend la prise de Rambures, et je suis persuadé que le roi Henri donnerait beaucoup à celui qui lui apporterait les cleCs de cette magnifique forteresse.
— Sans nul doute, dit en souriant de Mailly ; mais conyenez-^n, St-^Pol, le roi d'Angleterre, notre suzerain, n'est pas le seul qui paierait cher l'entrée de ce manoir ; à part d'ailleurs la gloire qui ne peut manquer de revenir au vainqueur de ces superbes tours.
— Que voulez- vous dire?
— Mon Dieu, rien ; puisque, tout en m'estimant assez pour m'offrir le commandement de ce castel, vous ne me croyez pas suffisamment de vos amis pour me confier des choses qu'il m'a été impossible, avec la meilleure volonté du monde, de ne pas deviner.... Après cela, je sais bien que la discrétion doit être une de nos vertus à nous autres chevaliers ; nous n'avons pas comme les rois le droit d'être indiscrets, et si quelque gente Agnès Sorel nous honore de ses bonnes grâces, c'est bien le moins que le secret préside à nos amours.
— Allons, allons, de Mailly, encore cet éternel entrelien, et dans un moment où des choses bien plus importantes....
— Comment, plus importantes?... Mais qu'y a-t-il donc de plus important pour nous que les affaires d'amour?.... ^<e faisons-nous pas la guerre pour acquérir de la gloire,
iiD reoom, et cette gloire, ce renom , ne les désirons-nous pas pour obtenir l'estime de la dame de nos pensées?... Prétendre le contraire serait une hérésie.... Vraiment, St-Pol, je ne reconnais plus en vous le galant chevalier de la cour du duc Philippe? Toujours le premier dans les joutes et les combats?... A vous entendre, on dirait que vous guerroyez pour le plaisir de soutenir les droits très contestables sur la France du roi Henri, ou pour la plus grande satisfaction d'occire quelques pauvres diables et de renverser quelques vieilles murailles. Pardieu, mon cher comte» si cela était, je voudrais bien que vous m'expliquiez alors, pourquoi vous avez demandé si instamment à venir vous battre dans ces froides provinces, au lieu d'aller avec Bedfort, dans rOrléanais, jouter contre cette vierge qui couvre la France des plis de son mystérieux drapeau ? Me direz-vous aussi que c'est dans le seul et unique but de reconnaître les abords du manoir des sires de Rambures, que, déguisé en paysan Picard....
— Silence, de Mailly, pour Dieu, silence ; il me semble que je vois du mouvement du côté de la place.
— Du tout, du tout, c'est simplement l'archer de garde au second pont qui vient de s'assurer si les chaînes sont solides et pourront bien faire leur jeu dans un instant. Ahl par exemple, pour celui-ci, je le reconnais parfaitement. Ce gaillard là ne saurait être oublié, lorsqu'on a eu l'avantage de le voir une ^eule fois. C'est votre cadeau au sire de Rambures. Don précieux sur ma parolo. Il ne ressemble pas mal à la plus grosse des tours qu'il est sensé garder. On prétend
les Grecs firent entrer dans Troye un cheval de bois
immense, pour s'emparer de la ville; vous avez mieux faity car vous êtes parvenu à introduire à Rambures un véritable taureau en chair et en os; ou je me trompe fort, ou il vous sera au moins aussi utile.... Mais reprenons notre conversation. Dites-moi, Sl-Pol, vous souvient-il encore de cette charmante Alix de Créqui, dont vous vous étiez déclaré le tenant à la cour de Bourgogne?... o
Le chevalier, sans doute pour se venger du peu de confiance qu'avait en lui son frère d'armes, aurait prolongé cet entretien long-temps encore, malgré le déplaisir évident qu'il causait à St-Pol, si un incident inattendu n'était venu arracher ce dernier à son supplice. Une flèche sans fer, perçant la haie derrière laquelle se trouvaient les deux seigneurs, tomba tout-à-coup entre eux.
or Ahl voici une nouvelle manière de faire parvenir ses lettres, dit de Mailly, en détachant du trait un morceau de parchemin. Tenez, St-Pol, voici sûrement un billet d'amour qu'on vous envoie du château. »
A la lueur d'un rayon de la lune, St-Pol put lire, écrits en gros caractères, ces' trois mots: Tout est prêt. A ce moment, six heures sonnaient à l'horloge du donjon.
G Tout est prêt, répéta de Maillj; eh bien, tant mieux, car il Ëiit décidément froid ici. » Puis, se penchant à l'oreille du comte : a qui sait, il n'y a peut-être pas que vous, St-Pol, qui ayez intérêt à entrer dans ce vieux castel. o
— lia —
Le momeot était propice ; la lune» cachée depuis an instant, ne pouvait trahir la marche de la petite colonne, et le jour ne paraissait pas encore. Aussi arriva-t-elle devant les fossés de la deuxième enceinte sans que personne, si ce n'est Karl, se fôt aperçu de la présence d'uii ennemi. Le tablier du pont-Ievis fut à Finstant même abaissé et les Anglais s'y précipitèrent en courant. Alors seulement le bruit des éperons et des armures donna l'éveil en même temps au soldat de garde dans la chambre du nain et à la sentinelle placée au pont de la première enceinte. Aussitôt les battements de la cloche mêlèrent leurs coups précipités à ces cris d'alarme : Aux créneaux I aux armes, Ramburesl Rambures! Mais il était déjà bien tard, les assaillants étaient arrivés devant le premier fossé du côté de la place, et beaucoup de choses devaient prouver aux défenseurs qu'ils avaient parmi eux des traîtres. Tout espoir n'était pas pourtant encore perdu, car, au grand étonnementde Pierre de Luxembourg, le tablier du pont, qui le séparait du manoir, loin de s'incliner à son tour pour prendre comme le premier la position horizontale, se tenait obstinément perpendiculaire, laissant entre les Anglais et le château, la gueule béante d'un abîme profond et vertical. Une inquiétude terrible se peignit sur les traits du comte de St^Pol. C'en est donc fait, pensa-t-il, de cette entreprise si mûrement élaborée, préparée de si longue main , de cette entreprise pour laquelle, négligeant la gloire qu'il aurait pu acquérir dans les plaines de l'Orléanais, il avait été jusqu'à s'exposer à être arrêté dans le vieux castel sous le déguisement d'un vassal, au risque de se faire pendre comme tel à l'un des créneaux du
donjon? Devant loi, des fossés infranchissables^ des murs inattaquables; derrière, une retraite sans nul doute périlleuse à travers un pays ennemi ; dans son cœur^ la honte d'avoir échoué; et, pour tout dire enfin, la pensée poignante que, cette fois encore, Alix échappait à son amour. Que pouvait donc &ire ce vassal insolent aux prétentions, aux exigences duquel il avait été contraint de céder? Le trahirait-il comme il trahissait les Rambures? Toutes ces idées traversaient rapidement son esprit. Incertain, ne sachant que résoudre, il restait immobile devant les tours qui se garnissaient de soldats. Une flèche, sifQant près de sa poitrine, était venue s'enfoncer dans la cuisse de Karl qui marchait à sa gauche, et le comte n'avait pas même levé la tète ; autour de lui des voix murmuraient, et il ne songeait pas à leur imposer silence. Uq instant encore, et il fallait ordonner la retraite. Jamais il ne s'était trouvé dans une position plus affreusement critique.... Toot-à-coup un cri de détresse se fait entendre; un corps roule lourdement dans le fossé sous les yeux même de St-Pol, et le tablier du pont s'abaisse comme par enchantement.
Cette nouvelle phase de l'attaque était due, ainsi qu'on le pense aisément, à l'intervention d'Othon l'archer. Caché derrière la porte que surmontaient les armes des sires de Rambures, il avait attendu pour agir le moment favorable. Peu soucieux d'exposer inutilement ses jours, il avait voulu, avant de se compromettre, avoir la certitude de l'approche des Anglais. Au premier son de là cloche, au premier cri d'alarme, il lui avait été facile d'ouvrir, de se ruer sur la malheureuse sentinelle et de l'envoyer d'un coup de poî-
— tu —
gnard rouler au fond des fossés. Tout avait réussi suivant ses désirs ; et, grâce à lui, l'issue du combat, qui allait s'engager entre les défenseurs de Rambures et les gens de St- Pol, prenait pour ces derniers une tournure favorable. Bientôt, en effet, la petite cour intérieure fut encombrée de chevaliers ennemis. Cinq à six, précédés par le comte et les deux traîtres Rarl et Othon, franchissaient même déjà les premiers degrés de pierre de la tour du nord, lorsque Thibaut parut avec quelques braves pour défendre cette entrée.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, c'était la seule par où il fut possible de communiquer avec l'intérieur du château ; on conçoit dodc de quelle importance elle était devenue en ce moment, pour les deux partis.
A l'intérieur, à l'extérieur, tout était confusion. Au premier signal d'alarme, les défenseurs du manoir seigneurial, réveillés brusquement, avaient cherché leurs armes. Deminus, poussant des cris et augmentant par leur agitation' le tumulte inséparable d'un tel moment, ils parcouraient en tous sens le château pour se rendre à leur poste de combat. Beaucoup, garnissant le corps de logis intérieur et la galerie à ciel ouvert, lançaient des traits sur les assaillants qui encombraient les deux ponts. C'était à qui de ces derniers, pour éviter leurs coups, pénétrerait dans l'intérieur du château ; aussi les premiers rangs étaient-ils tellement pressés qu'ils ne pouvaient qu'à grande peine faire usage de leurs armes. Serrés les uns contre les autres dans la cour, on entendait à chaque minute retentir sur les armures le bruit des flèches qui venaient s'y briser ; puis s'exhalaient aussi les cris de fureur des combattants, les cris de
détresse des blessés. La porte de la tour du nord, semblable à ces goufiEres que l'on aperçoit souvent au milieu des fleuves et où les flots- viennent se précipiter en tourbillon* nant, engloutissait toujours de nouveaux assaillants. C'était là que se livraient les combats les plus sérieux. Tout, du reste, dans les premiers moments de cette attaque par surprise, concourait à lui donner un cachet de désordre qui n'était pas habituel à cette époque où Ton ne cherchait guère à s'emparer d'un château qu'en plein jour, de vive force et par escalade.
DéroboDS-nous un instant au bruit du combat et pénétrons dans rintérieur du vieux cbàteau.
Tandis que le comte de St-Pol, de Mailly et leurs gens, en embuscade dans le petit bois, attendaient le moment favorable pour commencer Tattaque, une scène singulière se passait dans l'appartement de la dame de Rambures. Cora, sa chienne favorite» soit qu'elle fût agitée par le pres&enti-
ment du danger qu'allait courir sa maitresse, soit que son admirable instinct lui fît comprendre que l'ennemi était aux portes, montrait une appréhension qu'Alix ne pouvait parvenir à calmer.
a Cora, ma bonne Cora, disait cette dernière, en cherchant de sa blanche main la tête noire de la chienne, qu'as-tu donc ce matin? Je ne t'ai jamais vue si inquiète.... Viens ici. j»
Et Cora s'appuyait aussitôt sur le joli bras de sa belle maîtresse, fixant sur ses yeux son regard intelligent, comme pour lui communiquer ses pensées; puis, voyant qu'elle ne pouvait se faire comprendre, elle allait en gémissant du lit d'Afix à celui du petit Jacques et se dirigeait ensuite vers la fenêtre de la chambre.
a Mon Dieu I reprenait Alix, que l'inquiétude commençait à gagner, te voilà comme le jour afiEreux où l'on rapporta le corps de mon noble frère, ton malheureux maître. . . . Me prédis-tu quelque nouvelle catastrophe?...
Elle achevait à peine ces mots, qu'un bruit sinistre faisait retentir les voûtes du manoir, la cloche du befifroi sonsait l'alarme, la fidèle Cora y répondait par de lugubres hurlements.... 11 était trop tardl...
a Qu'est ceci ? dit la châtelaine en abandonnant brusquement son lit et poussant une porte qui donnait dans une chambi^e voisine...
-^Entendez- vous ce bruit, Jeanne?... Qu'arrive-t-il donc?.. Serait-ce le retour du sire de Rambures? Ou bien... d
Elle n'eut pas le temps d'en dire davantage.
« Madame ! Madame 1 s'écriait du dehors la voix forte de
Thibaut, les Anglais pénètrent dans la cour, nous sonomes trahis ; je vais tâcher de défendre l'entrée de la tour de Test ; le chapelain vous conduira en un lieu sûr, j'irai vous y joindre.... Je vole au combat, jo
A ces roots qui la glacent de surprise et d'efFroi, la malheureuse Alix s'habille à la hâte, s'empare de son fils qni^ réveillé en sursaut, lui tend en pleurant ses petites mains et, appelant Jeanne, elle sort de sa chambre.
Le père Chrysostôme les attendait 'tous les trois sur l'escalier.
il y a souvent dans le caractère des hommes des bizarreries vraiment bien singulières et surtout bien inexplicables ; le bon chapelain en donnait alors une preuve tout-à-£aiit digne de remarque. Il était d'une nature si timide, qu'en temps ordinaire, la vue d'une épée nue le troublait; la détonation d'une arme à feu, si rare encore â cette époque, le terrifiait; un péril imaginaire, chimérique le faisait frissonner des pieds à la tête ; eh bien 1 ce danger réel, positif, le trouva fort et plein d'énergie. Il redoutait le péril absent, il brava avec plus de courage peut-être qu'un soldat, le danger présent. A leur grande surprise, les deux femmes le trouvèrent calme et serein.
« Madame, dit-il â Alix dès qu'il l'aperçut. Monseigneur en partant m'a chargé d'écarter de vous le péril, autant que cela dépendrait d'un pauvre prêtre tel que moi. Je suis prêt â protéger vos jours aux dépens des miens. Je ne vous quitte plus. Si le château des sires de Rambures ne peut être sauvé et si nous ne pouvons dérober votre personne aux
coups de vos eonemis, je saurai du moins vous faire un rempart de mon corps.
— Merci, oh t merci» mon père, je n'attendai» pas moins de votre noble dévouement.... Mais tout est-il donc perdu sans ressource?
— Pas encore, Madame, car vos braves soldats s'arment pour vous défendre et, bien qu'il y ait sûrement des traîtres parmi eux, nous pouvons espérer encore avec l'aide du seigneur tout-puissant, voir triompher le bon droit. Il est prudent, néanmoins, de vous mettre toutes les deux ainsi que votre fils à l'abri ded chances d'un combat incertain. Venez donc ; la connaissance parfaite que j'ai des divers escaliers, passages et galeries, me permettra, je l'espère, de trouver l'endroit secret que Thibaut s'est hâté de m'indiquer, et où nous pourrons attendre sans crainte, l'issue de l'événement.
— Nous vous suivons, mon père.
— Hâtons-nous, car déjà les combattants semblent se rapprocher; l'ennemi paraît avoir gagné la porte de la tour de Test sous laquelle précisément nous devons diriger nos pas. »
Us se mirent aussitôt à descendre l'escalier de la tour, suivis par Cora qui eût péri plutôt que de quitter sa maîtresse. Alix et Jeanne ne firent pas alors sans étonnement une remarque qui leur donna tout de suite la mesure du danger : c'est que le bon chapelain, contrairement aux habitudes des gens d'église et surtout contrairement aux siennes, avait passé à sa ceinture un long poignard.
Tant qu'ils furent sur l'escalier de la demi-tour du centre,
ils n eurent aucune appréhension; mais lorsqu'il leur fallut pénétrer par le premier passage dans la tour de Test, lorsqu'à deux pas devant eux ils virent leurs soldats blessés se défendant contre les chevaliers ennemis dont on apercevait les panaches et les casques, le courage &illit manquer aux deux femmes. Sans l'énergie du père Chrysostôme» qui, les .prenant par la main l'une et l'autre, les entraîna vers la tour du donjon, Alix et Jeanne étaient perdues. A ce moment, en effet, le combat était terrible, et on pouvait avec raison, craindre que la vue de la châtelaine n'engageât les Anglais à redoubler d'efforts pour s'en rendre maître. Impossible pourtant d'éviter ce passage, à moins |de perdre un temps précieux et d'indiquer le refuge cherché. Grâce au ciel, ils ne furent aperçus ni les uns ni les autres. Une fois au-dessous de l'escalier défendu par Thibaut, ils ne tardèrent pas à gagner le souterrain ; mais là, un embarras nouveau les consterna. Us n'avaient pas réfléchi à l'obscuritèprofonde qui> même en plein jour, régnait en ces lieux. Comment donc sans lumière découvrir là porte du passage secret? Où aller? Que foire? Qae devenir?
Alix et Jeanne s'étaient jetées à genoux sur le sol glacé, implorant l'assistance du Très-Haut. L'enfont, effrayé par les ténèbres, pleurait en tenant embrassé le cou de sa mère ; le père Chrjsostôme.seul conservait son courage et son sang-froid. Il avait à tâtons gagné l'un des murs, et, en passant sa main tout autour de lui, il cherchait la trace de la porte.
Telle était l'épaisseur des voûtes que nul bruit ne parvenait jusqu'aux fugitifs. A quelques pieds au-dessus de
leurs téteSy des hommes poussaient des cris arrachés à la fureur, au désespoir, à Tagonie ; des meubles se brisaient sur les marches des escaliers; le combat avec toute son horreur répétait de sa voix puissante mille paroles de mort, de vengeance et de rage ; et le calme du tombeau régnait seul dans ce vaste souterrain. Les doigts du prêtre bruissant contre le salpêtre des murs, les pleurs du fils étouffés sous les baisers de la mère, les gémissements craintifs de la chienne étaient seuls capables de troubler la prière de la jeune fille.
Une grande demi-heure se passa dans cette affreuse incertitude. D'un instant à Fautre la garnison pouvait céder au nombre, le combat finir, les passages, les souterrains être envahis, et alors.... Alors que devenaient la femme, le fils des sires de Rarabures?... £t cette vierge si belle, si pure, livrée à une soldatesque sans frein!... Cette idée était effrayante!...
a Rien, rien, encore, mon père, disait de temps à autre Alix en interrompant sa prière.
— Rien, Madame, répondait à voix basse le chapelain.
— Mon Dieu! mon Dieu! prenez ma vie, ajoutait la malheureuse mère, mais sauvez cette innocente créature... »
Et de nouveau régnait un silence plus effrayant peutêtre que le bruit des combats.
« Dieu soit loué! s'écria tout-à-coup lepéreChrysostôme, je crois sentir le fer d'une porte.... Non, non, je ne me trompe pas, voici bien un verrou, une serrure.... 2> Et il essayait une à une, toutes les clSfs du trousseau que Técuyer lui avait remis.... a Ah ! j'y suis.... » On entendit effeclive-
ment le griocemeot d'une lourde masse roulant sur des gonds. Puis.... rien....
a Eh bienl mon père, dit Alix avec une inquiétude mortelle.... Eh bien!...
— C'est singulier.... La porte est certainement ouverte, pourtant je ne distingue pas le jour.... L'obscurité m'auraitelle fait perdre pour un instant l'usage de la vue?... Peutêtre n'aura-t-elle pas produit le même effet sur vous ; Madame , apercevez- vous un rayon de lumière?
— Je ne vois absolument rien, d Alix, en prononçant ces mots d'une voix tremblante d'émotion, ouvrait des yeux à faire sortir les prunelles de leurs orbites. . . .
a Je me suis donc trompé, ajoute le père Chrysostôme, ce n'est donc pas là le passage où Thibaut m'a recommandé de vous conduire et de l'attendre?... Quel triste déception I Seigneur! Seigneur! protégez-nous!
— Nous sommes perdus, s'écrie Jeanne.
— Ne désespérez pas, ma fille, reprend le chapelain, la miséricorde de Dieu n'est-elle pas infinie?... Peut-être il veut éprouver votre courage.... Voyons, si je m'aventurais dans le nouveau souterrain, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même?... Mais, si je m'égare?...
— Ne nous quittez pas, mon père.... Prenez garde, les oubliettes, je crois, sont de ce côté; restez ici par grâce.
— Soyez sans inquiétude. Madame : sans doute j'aurai ouvert quelque cachot.... Je vaiscontinuer mes recherches, o
Alors prenant toutes les précautions possibles, frôlant les murailles humides, il s'aventure pas à pas dans le lieu in-
connu, cherchant par l'emploi de tous ses sens à deviner où il se trouve.
Tout-à-coup la porte, comoaie poussée par une main invisible, tourne brusquement sur sa ferrure et sjb referme avec violence, mettant entre ses compagnons et lui l'obstacle effrayant de sa lourde masse.
Un cri terrible échappe aux deux femmes lorsqu'elles s'aperçoivent de ce nouveau malheur et le pauvre prêtre lui-même sent s'évanouir son courage.