‹ Rambures: Épisode des guerres du temps de Charles VIIChapitre 7 sur 10 · X.1KXVIII · texte numérisé non relu

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Thibaut, étant descendu de sa mule, la donna, pour être conduite en arrière, à un archer; puis il fit couper à la hâte les ronces et les épines qui encombraient l'entrée du souterrain, disposa de distance en distance les porteurs de torches, en leur recommandant de n'allumer que dans la galerie même, afin d'éviter de trahir l'entreprise, et, se

mettant avec le père Chrysostôtne à la tête des soudoyers» il ^Détra le premier dans le passage.

Alors la colonne s'engouffra silencieusement sous la voûte basse et souterraine. La lumière des torches ne tarda pas à éclairer d'un reflet rougeâtre, les casaques grises, vertes, bleues et toutes armoiriées des vassaux, les armures, les panaches des chevaliers, et aussi les vêtements de la dame de Rambures qui, sortie de sa heuteme, marchait au milieu des pages. Rien ne saurait donner une idée de Teffet bizarre produit par ces têtes, ces corps glissant à ^vingt pieds au-dessous du sol dans une atmosphère de vapeur résineuse, au milieu du bruit et du cliquetis des pas, des armures ou des éperons, rien, si ce n'est, peut-être de nos jours, le spectacle iaipopant et surtout effrayant donné par un convoi de wagons, au moment où la locomotive en feu s'engloutit sous un noir tunel, en lançant autour de* sa bruyante machine son épaisse fumée et ses charbons incandescents.

Dés que Thibaut arriva au point de jonction du passage avec la galerie donnant sur les fossés du manoir, il fit battre à coups de madrier la pierre qui bouchait l'ouverture, et la colonne pénétra jusqu'aux pieds des tours. Le sire de Nampont se hâta de distribuer alors à chacun son poste d'attaque ; douze échelles furent dressées, et douze chevaliers, suivis .par d'autres combattants, s'y élancèrent avec intrépidité.

Ib arrivèrent tous ensemble vers les divenses gueules béantes des mâchicoulis , jans qu'un seul mouvement se fût &it remanquer dans le castel. Il paraissait inha-

bile. Les sires de Nampont, du Thil, de Lornay, de Sénarpont pénéfraient même déjà dans la galerie, lorsqu'une rumeur soudaine parut retentir du côté de la tour du donjon. Puis tout-â-coup huit à dix chevaliers à demiarmés se précipitèrent vers les points menacés, en poussant le cri de guerre des comtes de St-Pol : Lésignen! tésignenl (1)

Un autre cri de guerre plus terrible, en ce moment, leur répondit aussitôt : Ramhuresl Raînbures!.. Et le combat devint à l'instant même furieux. Il ne pouvait être long. Les assaillants avaient une supériorité numérique trop grande sur leurs adversaires, pour que toute résistance ne fût pas vaine de la part de ces derniers. Ecrasés, massacrés, ils tombèrent tous pour ne plus se relever, et les chevaliers, passant par-dessus leurs corps sanglants, envahirent le vieux manoir. Les acclamations des vainqueurs ne tardèrent pas à parvenir jusqu'aux oreilles d'Alix qui apprit ainsi que le château de son époux était au pouvoir de ses amis. Ces derniers se réjouissaient avec raison, car, outre le plein succès dont leur entreprise se trouvait couronnée» ils n'avaient eu qu'un seul des leurs, le brave sire du Thil, légèrement atteint au dé&ut de son haubert, par la dague du chevalier de Mailly, au moment où l'infortuné commandant du château tombait mort, le crâne fendu par un coup de hache d'armes. Les Français devaient ce résultat à deux

(1) Le sire de St-Pol crie : Lésignen I ( Hicbblbt, Origines du Droit français, page 218. )

causes : la vigueur de leur altaque et Télal de torpeur dans lequel le vin avait plongé la garnison.

Noram ne survécut pas non plus au désastre des siens. L'épée du sire de Nampont le perça de part en part.

Ainsi se terminèrent l'attaque et la reprise du vieux château de Rambures (1) ; mais le massacre n'était pas fini. Les vassaux, les soldats, les archers ayant, 4 la suite de leurs maîtres, escaladé les tours, se jetèrent sur les malheureux Anglais étendus partout, et qui passèrent brusquement des bras de Tivresse dans ceux de la mort.

Une troupe de ces forcenés, ne respectant rien, se rua sur la chambre où était enfermé le comte de St-Pol, en brisa les portes, pénétra jusqu'à son lit, l'en arracha, et l'un d'eux allait, d'un coup de poignard, trancher le cours de son existence, lorsqu'un sauveur lui fut envoyé par le ciel. Une jeune femme, poussant de grands cris, se précipita, pâle, échevelée, dans l'appartement et, arrêtant le bras de l'assassin :

(c Misérable l s'écria *t-eUe, qu'oses-tu faire?... Retiretoi!... Retirez-vous tous, ou craignez mon courroux. »

(1) Bn ce temps fui conquis le fort chàtel de Rambures par les Français, et le prit par échelles d'emblée un nommé Charles Desmaréts, qui était au seigneur de Rambures, prisonnier en Angleterre, auquel ledit chàtel appartenait, lequel avait en sa garde, pour la partie du roi Henri, Messire Ferry de Mailly, et fut par le moyen de cette prise grande entrée pour les Français au pays de Vimeu.

(lfo?iSTRELBT, page 640.)

Celle qui parlait ainsi, et dont les yeux noirs lançaient des éclairs» était Alix elle-même. Redoutant pour Pierre de Luxembourg qu'elle savait malade, les excès horribles auxquels se livraient d'ordinaire» à cette époque^ les. soudojers, lors de. la prise d'une ville ou d'un château, elle avait ordonné à Thibaut de faire baisser les ponts-levis dés qu'il aurait pu pénétrer dans le caste!. Elle était arrivée, ainsi qu'on vient de le voir, bien juste assez à temps pour préserver d'une mort affreuse l'infortuné St-Pol. Les soldats, reconnaissant la dame châtelaine, se hâtèrent de replacer sur sa^ couche le seigneur bourguignon et de quitter la chambre.

Lorsque le malade, qui s'était évanoui vers la fin de cette scène terrible, revint à lui grâce aux soins d'Alix, il crut être le jouet d'une hallucination, en voyant seule, â genoux, et fondant en larmes au pied de son lit, la jeune femme, objet de toutes ses pensées, la jeune femine qu'il avait cherchée vainement, qu'il appelait dans son délire, qu'il voyait dans ses rêves.

<x Alixl AlixI... s'écria-t-il en fixant sur elle des yeux hagards et creusés par la souffrance, est-ce bien vous que je vois là,... près de moi?... Ne me trompez pas,... ne me trompez pasl.. Par pitié !... dites , est-ce vous? d

Un instant, la pauvre femme fut effrayée et voulut sortir, mais elle n'eut pas la force .d'abandonner à son désespoir ce malheureux. Elle s'approcha, prit dans ses mains la main sèche et brûlante du malade, et laissant tomber son regard le plus doux sur ce visage naguère encore si fier et si beau, portant alors déjà l'empreinte d'une mort inexo- l

rable et certaine» elle lui dit avec une émotion douloureuse :

a Oui, mon ami, c'est moi,... calmez-vous,... je viens vous soigner,... hâter votre guérison....

— Oh I quelles douces paroles résonnent à mon oreille,., reprit le comte,... mon Dieul merci, je craignais tant de mourir sans la voir, sans lui demander pardon de mes crimes... Alixl Alixl ma bien-aimée,.. dites que vous oubliez le mal que l'amour m'a fiait fidre,.. dites que vous me pardonnez... Ohl vous pouvez sans crainte laisser parler votre cœur... La mort est si prés... La mort I ajouta-t-il tout-à-coup en se soulevant sur sa couche et en allongeant un bras décharné; mais je ne veux pas qu'elle vienne... Je n'en veux pas... Je n'en veux pas... Noram! de Mailly ! mais ôtez-là donc... Otez-là donc... La voilà... Je veux vivre,., vivre pour Alix, car je l'ai retrouvée... Elle était dans le souterrain... Tu voulais me la cacher,., toi, misérable Othon... Grand Dieu! mon frère... Là I là I... Tu ne vois donc pas cette barbe blanche... Ahl ils vont m'assas-

siner

Epuisé, haletant, il retomba anéanti. Thibaut entra dans la chambre; Alix priait prés du moribond.

ILILILIIL.

Tandis que la châtelaine, mue par un sentiment d'humanité et obéissant peut-être aussi aux impulsions secrètes de son cœur, courait étendre sa main protectrice sur le comte de St-Pol, le père Chrysostùme s'empressait de monter à la chambre de Jeanne de Ravenstein. Il la trouva dans une angoisse impossible à décrire. Elle avait entendu les cris de guerre, le tumulte, et, ignorant encore à quel parti était

restée la victoire, elle n'osait s'aventurer dans le château. Dés qu'elle aperçut le chapelain, elle comprit tout et, sans lui laisser le temps de prononcer un seul mot :

a mon père, s'écria-t-elle, c'est le ciel qui vous envoie : venez, venez, il n'y a pas un moment à perdre,., sauvons-le... Mon Dieu 1 £siites que nous n'arrivions pas trop tardl.. D

En parlant ainsi elle entraîna l'excellent homme vers l'escalier, le força à descendre rapidement, et ne le laissa reprendre haleine qu'après l'avoir conduit jusqu'au fond du souterrain situé dans la tour du sud.

<r Mon père, lui dit-elle alors en \m montrant à ses pieds une trappe formée de lourds madriers, voici l'ouverture du lieu terrible qu'on appelle les oubliettes ; là se trouve enfermé un malheureux que la mort environne... Ouvrez vile, prononcez son nom : s'il existe encore, nous pourrons, j'espère, le sauver... d

Le prêtre s'empressa de soulever la trappe et à plusieurs reprises appela Olhon... Nulle voix ne répondit à la sienne.

« mon Dieul murmura la jeune fille en se jetant à f^enoux sur le bord de ce noir tombeau, mon Dieu 1 il est trop tard!... d

Les oubliettes (1) du château de Rambures, formées par

(1) La bastille avait aussi ses cachots humides et obscurs, ses basses fosses, ses oublietteSt où on laissait les prisonniers mourir de faim. On trouva, pendant les mois de mai et de juin 1790, lors

une fosse circulaire creusée dans le souterrain, avaient des murs en briques et un sol toujours humide. Aucune ouverture ne permettait au jour de pénétrer à l'intérieur. La clef de voûte était remplacée au sommet du dôme par une trappe de trois pieds carrés environ. Si Ton veut avoir une idée aussi juste que possible de ces oubliettes, qu'on se figure une sphère d'un rayon de huit mètres, creusée et coupée par un plan horizontal passant par son centre.

de la démolition de cette forteresse, la preuve de retté atrocité : quatre squelettes humains y furent découverts enchatnés...

Les oubliettes étaient des cachots humides, obscurs, où mouraient, sans aucune consolation, ceui qu'on y plongeait.... Dés que Ton put parcoarir Tintérieur du couvent des Grands-Augustins, on découvrit, dans un lieu secret, à gauche et au fond d*un corridor qui commun iquaitau cloître, ce qu'on nommait autrefois des oubliettes ou in pace. Aux deux angles d'une pièce à demi-souterraine, on voyait deux espèces de cachots, séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une toise et demie; deux c6tés de chacun de ces cachots étaient formés par les faces à angles droits des murs du couvent, etc., etc..

( DuLAURE, Histoire de Paris, tome IV, pages 388, 391, 408. )

Les oubliettes du château de Rambures existent encore telles qu'elles étaient à l'époque de notre récit, et telles que je viens de les décrire. L'ouverture en est située au centre même des cuisines; et, chose très singulière, on a tout récemment pensé à utiliser ce noir et humide cachot pour en faire une glacière qui conserve la glace un temps infini.

La chronique prétend qu'on a trouvé plusieurs fois dans ces oubliettes, des ossements humains, et aussi une cuirasse très ancienne et tiès lourde que Ton peut voir dans les archives du château.

Lorsqu'un patient devait y périr, on l'y jetait par la trappe, puis on l'abandonnait aux tortures horribles de la faim et de la soif.

Jeanne plongeait avec avidité ses regards dans le trou fatal, sans y pouvoir distinguer rien, tant l'obscurité était profonde.

a YeneZy lui dit le chapelain, en la prenant doucement par le bras ; venez, ma fille ; le Seigneur l'a rappelé à lui ; prions pour le repos de son âme. »

Mais la malheureuse ne bougeait pas. Enfin elle se lève, et, avec cette énergie qui lui était habituelle dans les moments critiques :

a Mon père, reprend-elle, je ne m'éloignerai de ce souterrain qu'après avoir acquis la certitude qu'Olhon n'existe plus... Je veux descendre moi-même dans ce séjour de mort...

— Jeanne, y pensez-vous?...

— Allez, je vous en conjure, chercher des échelles, des lumières, autrement nulle considération humaine ne me fera quitter cette place. »

Le bon chapelain connaissait trop le caractère décidé de la jeune fille pour ne pas savoir que sa résolution était inébranlable; il la laissa donc seule un instant et courut appeler à son aide.

Pendant sa courte absence, Jeanne, penchée vers le cachot, répétait avec l'accent du plus horrible désespoir le nom du

jeune homme; puis elle s'arrêtait, croyant entendre une réponse» un faible gémissement ; puis de nouveau le souterrain retentissait de ses cris. Hélas 1 sa voix était la seule qui frappât ces voûtes silencieuses, et fût se perdre dans le gouffre ouvert sous ses pieds I

Le père Chrysostûme ne tarda pas à revenir avec Thibaut et plusieurs soldats, portant des torches et des échelles. Jeanne se hâta de pénétrer elle-même, ainsi qu'elle l'avait dit, dans les oubliettes. Elle aperçut étendue au milieu même du noir cachot, la malheureuse victime du comte de St-Pol, pâle, les yeux fermés, et ne donnant plus aucun signe de vie.

a 11 est morti dit le chapelain qui avait suivi la fille du comte de Ravenstein. d

Tous deux s'agenouillèrent en silence auprès de ce corps inanimé, et le ministre des autels récita d'une voix sépulcrale la prière des trépassés. Ce spex;tacle était effrayant. Les briques suintantes de la muraille, éclairées par une lueur fantastique, brillaient d'un éclat sinistre, et le reflet des torches, se jouant sur les corps immobiles d'Othon et de Jeanne, aussi pâles l'un que l'autre, ajoutait encore à la tristesse lugubre de cette scène.

cr Allons, ma fille, dit le bon père Chrysostômc en se levant, retirons-nous... Tout est fini pour lui dans ce monde périssable... » .

Jeanne, à ces paroles désespérantes, se penche sur le cadavre du sauveur d'Alix comme pour déposer sur son front glacé un chaste baiser d'adieu et de reconnaissance; mais.

à rioslaot elle pousse un cri perçant, place une main sur lé cœur d'Othon, tandis que de l'autre elle impose silence à ceux qui l'entourent :

a Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni, dit-elle; il existe!..

— Vous vous trompez, pauvre enfant, reprend le ministre des autels. Voyez la pâleur de ses traits, ses lèvres décolorées... La mort n'a pas épargné sa victime!...

— Mon père! mon père! je ne me trompe pas,... je vous en supplie, mettez la main sur son cœur... Je sens nn faible battement... Seigneur, Dieu de miséricorde! faites que ce ne soit point une illusion ! »

Le chapelain secouait tristement la tôte. Il se baissa d'un air d'incrédulité et palpa le corps, tandis que Thibaut et les autres témoins de cette scène se rapprochaient silencieusement, attendant avec anxiété le résultat de son examen. Jeanne priait du plus profond de son cœur.

Enfin le père Chrysostôme se relève, et, tendant vers le ciel ses mains vénérables :

a Votre voix est montée jusqu'au Dieu tout-puissant, ma fille, dit-il avec calme,... Othon respire encore.

— Seigneur! s'écria Jeanne rayonnante. Seigneur 1 donnez-moi la force de supporter mon bonheur!...

— Jeanne! Jeanne I ne vous livrez pas à vos transports : le malheureux est plus près de la mort que de la vie. Quelques instants plus tard, et son destins'accomplissait... Allons, mes amis, emportons doucement ce pauvre Othon ; il est peutôlrc encore possible de le sauver. »

Aussitôt les soldats s'emparent de Tarcber, le transportent avec précaution, et, sur les instances réitérées de Jeanne, le déposent sur le lit même de la fille du comte de Ravensteini

Le boa chapelain, aussi habile médecin du corps que de Fâme, s'empressa d'ordonner pour le malade un cordial bien&isant, heureux de partager a^ec Jeanne et Thibaut les soins qu'exigeait son état déplorable. Il achevait à peine d'expliquer ce qu'il y avait à faire et à éviter, quand on. vint le supplier de passer sans retard dans l'appartement du comte de St-Pol. Le seigneur bourguignon sentait approcher sa fin, et voulait, avant de paraître devant Dieu, se confesser à un prêtre, a II avait à faire, disait son messager, d'importantes révélations, o

Nous respecterons pour le moment le secret de la confession du noble Comte ; le père Chrysostôme resta plus de trois heures auprès de son chevet, ensuite il sortit un instant ; puis, ouvrant la porle de l'appartement où Pierre de Luxembourg, un crucifix entre les mains, achevait son existence, il introduisit un nouveau personnage, et se retira.

« Approchez, Olhon, dit Pierre de Luxembourg d'une voix presqu'éteinte, approchez... »

Othon, encore pâle et défait, mais pourtant déjà remis de la syncope plus effrayante que dangereuse dans laquelle nous l'avons laissé, s'approcha du lit du moribond.

a Votre main, ajouta le Comte. »

Le jeune soldat hésitait.

o Votre main,., je vousen conjure. » Le noble soigneur,.

la veille encore sî fier, si hautain, tendait humblement la main au Tassai.

Othonla prit sans prononcer un seul mot.

c( J'ai cherché à vous &ire bien du mal, mon ami,., mon... Le mot es^pira sur les lèvres du Comte, ou bien il le pronoïiça si faiblement que l'archer ne l'entendit pas... a Depuis que j'ai su que ce mal n'était pas irréparable, je suis moins malheureux... Mafin est proche, Othon, très proche... Ne rejetez pas ma dernière prière... Pardonnez-moi, pour que le Seigneur me pardonne après vous... d

Le soudoyer restait immobile à la môme place, fixant sur le malheureux chevalier un regard indécis.

a mon Dieu I il me refuse, dit encore plus bas le comte de St-Pol... Mon Dieu !... je sens que je meurs... Je n'emporterai dans la tombe que le repentir...

— Je vous pardonne, Monseigneur, murmura enfin le vassal touché par cette douleur poignante... Puisse le Seigneur tout -puissant n'être pas plus inexorable que moi!..

— Merci, Othon, merci, articula le moribond, je meurs plus tranquille... ciel! ajouta-t-il en essayant de se soulever et en retombant sur son lit,... voici donc mon dernier moment... Othon,.. là,., dans ce coffiret,.. des papiers de famille... Lis,., tiens,., tiens,., prends... »

Une clef d'or s'échappa de sa main

Le noble, le puissant Pierre de Luxembourg, comte

de St-Pol, avait rendu le dernier soupir... (!}.

(I) La ville de St- Valéry fut prise par le comte de St-Pol qui se

Othon ramassa la clef, ouvrit le petit coffre, parcourut rapidement quelques parchemins, et les emporta en disant :

Lemaléficier n'avait donc pas menti!,.

nommait également Pierre de Luxembourg. Il était gendre du duc de Bedfort. Il était accompagné du seigneur de Villeby. Il mourut à Rambures d'une épidémie, le 31 août 1433.

(Voir MoNsmELBT, page 675. )

Le lendemain, un lugubre convoi sorlit lentement du vieux château et prit la route d'Abbeville. Au passage des pont-levis, la garnison sous les armes rendit les honneurs funèbres aux restes du comte de St-Pol. Les chevaliers, les écuyersy les pages, les varlets accompagnèrent le cercueil jusqu'à la chapelle sépulcrale des sires de Rambures, située à Lomhercourt, entre la ville d'Eu et Abbeville (1). Le corps fut déposé dans les caveaux

Pendant plusieurs jours, personne, si ce n'est Jeanne et le père Chrysostôme, ne put pénétrer auprès d'Alix

(1) C*est dans une chapelle située à Lombercourt, prés d'Abbéville, sur la route qui conduit de celte ville à Eu, qu'étaient enterrés les sires de Rambures, et, après eux, les Fontenilles-Bambnres.

Pendant la révolution , cette chapelle a été détruite et les pierres tumulaires en ont été enlevées.

ILMa.

Six mois s'étaient écoulés depuis la reprise du château de Rambures sur les Anglais par le sire de Nampont et depuis la mort du comte de St-Pol. Le manoir, veuf encore de son châtelain, n'était habité que par Alix et Jeanne, cette dernière ayant constamment refusé de quitter son amie pour retourner auprès du comte de Ravenstein. Othon, après le

service funèbre de Pierre de Luxembourg, avait disparu

ainsi que Thibaut, sans qu'il fût possible de saroir ce qu'ils étaient devenus Tun et l'autre. Les deux femmes, tristes, pensives et ne recevant de consolations que du bon père Chrysostôme, travaillaient assidûment, aidées par les vassaux, afin de compléter la somme nécessaire à la rançon du sire de Rambures.

Un jour, par une de ces belles matinées de juin, souvent si pures, si délicieuses sous le ciel de la Picardie, quelques hommes à cheval, débouchant de la vallée de la Bresie, gravirent le coteau qui domine vers le nord le gros bourg de Blangy.

Ils paraissaient avoir pris pour point de direction le bois de haute futaie qui abritait, à cette époque, le côté méridional du château de Rambures. A quelques pas en avant du groupe le plus nombreux, se trouvaient deux personnages jeunes l'un et l'autre, et de figures pleines de distinction. Ils montaient de superbes coursiers de bataille. Leur mise était simple, mais d'une simplicité élégante : des toques de velours relevées par des agrafes en brillants qui maintenaient des plumes de héron , des justaucorps de velours pareil à celui de la toque, et sur lesquels on voyait brodées de magnifiques armoiries, des bas de chausses dissemblables, des bottines de cuir jaune, des éperons d'or, de légers poignards damasquinés composaient tout leur costume. Ils devaient être de haut lignage, à voir la distance respectueuse que gardaient les autres cavaliers. Soit pour marcher plus librement, soit pour éviter la chaleur du jour, soit enfin parce qu'ils étaient bien convaincus qu'ils n'avaient rien à craindre, les deux seigneurs, contrairement

aux usages adaptés dans ces temps de giierrpfï perpétueHes, voyageaient sans armes défensives.

En arribre, îl est vrai» dans la petite troupe qui suîtaît leurs pas, on dislinguait aisément deuTL pages et deux écujers portant deux armures complètes.

Au nombre des serviteurs se trouvait un liomme différent à tel point de ses compagnons de route qu*il était impossible de ne pas le remarquer. II avait beaucoup de la haute et imposante stature du malheureux Karl, car sa taille atteignait près de six pieds ; mais sa figure n'oCTrait pas, comme celle du soudoyer, les signes d'une stupidité brutale> Au contraire, il avait le front élevé et large, les yeux grands et fiers^ le nez bien accentué ; toute sa personne, en un mot, respirait le dévouement et la franchise. Seulement, à sa tournure, et surtout à son accent, un voyait qu'il n'était pas né en France,

or Nous approchons du terme de notre voyage^ VÀn^laii^ lui dit un des écuyers. Tu vas voir un château comme il n'en existe guère dans ton froid pays, mon garçon.

— S'il est aussi beau que le châtelain est bon, j'y veux passer le reste de mes jours.

— Tu aimes donc bien notre maître T

— J ai tout quitté pour le suivre.

— Et tu veux l'établir parmi aous?

— Parmi vous, et avt^c vous, Thibaut. Si le ciel exance mesvœnx, à côté de la famille du maître s élèvera la Camille du serviteur, et, si les descendants du premier res-

semblent à leur aïeul, les enfants du second seront aussi dévoués que leur père (1). x>

A ce moment, les deux cavaliers, qui précédaient le groupe, ayant atteint le haut de la côte où s'élève aujourd'hui le village de Huitainéglise , firent sentir l'éperon à leurs coursiers et les maintinrent au grand trot. Leur suite les imita, et tous ne tardèrent pas à se trouver devant le premier pont-Ievis du château de Rambùres.

Lorsque la sentinelle, placée dans la chambre du nain, eut sonné trois fois du cor et demandé qui réclamait l'entrée

(1) Une circonstance bien singulière de la captivité du sire de Rambores» circonstance qui a donné lieu aui quelques lignes tracées dans le roman, est celle-ci : André II, pendant son séjour forcé à Londres, s'attacha un Anglais qui le suivit à son retour en France, se maria dans le pays, et dont tous les descendants n*ont Jamais cessé, de père en fils, de servir avec dévouement les Rambùres et, après eux, les Rambures-Fontenilles. Depuis le XV» siècle jusqu'à nos jours, ces deui races ont donc marché, pour ainsi dire, côte À côte. Cette famille existe encore. Tous ses membres sont connus dans le pays sous le nom de Langlais, Ils ont conservé les signes primitifs et caractéristiques de leur ancêtre venu avec André ; car on remarque chez eux de grands traits vigoureusement accusés, une haute stature, une force herculéenne, une voix de stentor et un accent étranger très prononcé. Leur dévouement à la famille des Rambùres ne s*est pas démentie depuis quatre siècles. Ceux qui vivent actuellement sont gardes des propriétés du général marquis de Laroche- Fon tenilles-Rambures .

du manoir, l'un des deux seigneurs, se tournant gaiement rers les siens, s'écria d'une voix forte :

a Allons! enfants, que notre cri de guerre soit aujourd'hui un cri d'allégresse : Ramburesî RaniburesL.* o £t tous aussitôt répétèrent à l'envi : Rambures! Ramhures!.., d

Soudain il se fit dans le manoir un grand mouvement. Les ponts-levis s'abaissèrent, les archers poussèrent des acclamations réitérées; et, lorsque les chevaliers mirent pied à terre dans la petite cour, Alix, ivre de bonheur ^ s'élança avec son fils dans les bras de l'un d'eux ; car elle avait reconnu en lui son époux, André rendu à sa tendresse.

La bonne nouvelle du retour du chevalier se répandit en un clin-d'œil, depuis le sommet du donjon jusqu'au fond des souterrains. La cour ne fut plus bientôt assez grande pour contenir ceux qui se pressaient autour de lui. Aux démonstrations bruyantes des soldats et des vassaux se mêlèrent les hennissements de Sabra qui, dans le cheval d'André, avait reconnu son compagnon de chasse, et les aboiements joyeux de Cora qui, la première, avait deviné la voix de son bon maître.

Le jeune seigneur, compagnon du sire de Rambures, ayant jeté la bride de son coursier à son page, semblait à dessein dérober sa figure aux regards d'Alix et de Jeanne ; mais André ne fut pas plutôt dans les appartements que, le présentant aux deux femmes :

a Mon libérateur et mon meilleur aari, dit-il.

— Othon rarcherl s'écrièrent-elles à la fois.

— Non pas^ dit en souriant le châtelain : Othon Tarcher (et il appuyait sur ce dernier mot) n'est phis, mais il est remplacé par Othon, comte de St-Pol, armé chevalier sous les murs d'Orléans par le grand Dunois, et qui, après avoir hérité des biens de Pierre de Luxembourg son frère, n'a pas dédaigné de venir lui-même à Londres pour me racheter de ses propres deniers. »

Alix et Jeanne interdites, n'osaient regarder le jeune homme. II paraissait aussi embarrassé qu'elles-mêmes.

Au bout de quelques instants, le sire de Rambures reprit, en s'adressant à la jeune fille :

« Je dois maintenant, Jeanne, vous fitire part d'un projet pour l'accomplissement duquel il ne manque plus que votre assratiment... Le comte de Ravenstein a résolu de vous marier. »

La pauvre enfant devint pâle comme une morte, elle était près de dé&illir ; Othon voulait se précipiter vers elle; d'un regard André le retint, et il continua en souriant :

a L'époux choisi par votre père est jeune», noble et digne de vous ; néanmoins je suis chargé de vous dire que vous êtes libre de le refuser, o Le sire de Rambures s'interrompit :

a Ainsi donc» Jeanne de Ravenstein, voulez-vous épouser Othon, comte de St-Pol? d

Le jeune hommeétaitdéjâ aux pieds de celle qu'il adorait.

Le sire de Rambures prit leurs mains et les unit, carie rayon de félicité suprême qui avait éclairé le visage de Jeanne, lorsqu'elle entendit le nom de son futur époux, ne laissait aucun doute sur son consentement.

er Avant de vous engager dans des liens indestructibles, belle damoiselle, dit alorjs Otbon, je vous dois quelques explications franches et sincères comme l'amour que je res*sens pour vous. Veuillez donq m'écouter un moment, et après, vous serez libre encore de vous dégager envers moi.

a Lorsque le lendemain du jour où, grâce à votre dévouement, je fus sauvé d'une mort certaine, vous ne me v!tas plus dans ce château, je dus passer à vos yeux pour un ingrat ; il n'en était rien. L'histoire de ipa vie, et surtout le récit de ce qui eut lieu entre Pierre de Luxembourg et moi, vous expliqueront la position dans laquelle je me trouvai. La veille de sa mort, le comte de St-Pol, espérant toujours vaincre mon obstination et obtenir des renseignements, me fit venir ; mais à peine eut-il aperçu la barbe longue, dont ma figure s'était couverte pendant mes derniers jours de détention, qu'il poussa un grand cri. Je ne connus que le lendemain la cause de cette bisarre circonstance; la voici. Une mèche de ma barbe, près du cou, était entièrement blanche ; le Comte en avait une exactement pareille au même endroit. Or, ce signe est précisément le signe distinctif de la famille des St-Pol, depuis la prise de Jérusalem. A cette époque, un de nos ancêtres, ayant été blessé au cou |Mir une flèche, sa barbe repoussa blanche, et depuis, tous ses descendants, par un jeu de la

nature, sont nés en conservant cette particalarité singu* liére(l).

D Pierre de Luxembourg m'interrogea aussitôt sur ma naissance, sur ma jeunesse ; d'après mes réponses, il ne douta plus, à ce qu'il parait, que je ne fusse bien son propre frère... Je ne vous parlerai [pas de la conduite qu'il tint à mon égard ;... un malade en délire ne peut être responsable de ses actions... Au moment de sa mort, il se confessa et me remit des papiers de Camille; en les parcourant, je connus qui j'étais. Je bénis alors la Providence de ce qu'elle prenait soin de me rapprocher de vous, Jeanne, car je venais d'apprendre par Thibaut votre illustre naissance.

D Mais, avant de pouvoir vous offrir ma main, avant d'être digne de vous, il frillait vaincre encore bien des difficultés... Je résolus de partir sans vous rien dire, sans vous revoir ; car, si je vous eusse revue, aurais-je eu le courage de m'éloigner de ces lieux?... Les six mois qui viennent de s'écouler, je les ai employés à me fiiire reconnaître comte de St-Pol, à mériter l'accolade et les éperons d'or de chevalier, à obtenir du comte de Ravenstein, qui sera ici dés demain, son consentement à notre union, enfin à rendre la liberté au sire de Rambures. Je n'avais pas oublié la promesse faite par moi à votre amie dans le passage secret. Réparer les maux causés par ma passion était un devoir

(1) Il existe, dans la Picardie» une très ancicone et très noble famille chez laquelle se produit, depuis plusieurs siècles, un fait analogue à celui-ci.

sacré... Grâce audell j'ai pu réussir; et maintenant, Jeanne, je vais vous dire quelle a été mon enfance...

— - Assez, assezy comte de St-Pol, dit la jeune fille en lui pressant doucement la main... Que m'importe le passé I... Avec vous, n'ai-je pas devant moi un avenir de bonheur? d

A quelques jours de là, dans la grande salle des gardes décorée avec magnificence, était réunie une foule de seigneurs et de hauts personnages, conviés au mariage d'Othou, comte de St-Pol, et de Jeanne de Ravenstein. Parmi eux , se disaient remarquer les comtes de Douglas et de Boucan, qui. Tannée précédente, avaient amené au roi Charles YII des volontaires écossais dont le monarque forma, en 1440,

une coaipagnie de sa garde, dite des archers du roi ; le sire Robert de Patilhoc> qui fut le premier capitaine de cette compagnie; le seigneur de Golart, depuis capitaine des cent lances y gentilhommes de la grande garde du roi nommés un peu plus tard au bec de carbin ; le seigneur de Lornay que nous avons vu à la reprise du château de Rambures, et dont le petit-fils, sous le règne de Charles YIII, commanda la compagnie des cent gardes suisses ordinaires du roi; Jean Stuart, seigneur d'Ârnelay et d'Aubigny, capitaine, depuis 1422, de la compagnie des gendarmes écossais ; le seigneur de Juigné, dont un des descendants se fit tuer à la bataille de Guastalla ; le seigneur de Bellengreville dont l'arrière petit-fils occupa, en 1604, la charge importante de grand prévôt de France ; le seigneur d'Auxi, quelques années plus tard, grand maître des arbalétriers de France «t dont la femille devait s'allier à celle des Rambures; les baillis d'Amiens et d'Abbeville, le sénéchal de Boulogne, Joachim Rouault, seigneur de Gamaches, depuis maréchal de France, enfin le père de Jeanne, Aimé comte de Ravenstein.

Le père Chrysostôme unit les deux époux.

Nops n'essaierons pas de décrire les fêtes auxquelles ce mariage donna lieu ; pendant plusieurs jours et jusqu'au départ d'Othon pour la Bourgogne, les festins; les jeux, les chasses se succédèrent ; ce qui fit dire au joyeux Charles Desmarêts, sire de Nampont, que le vieux château de Rambures était décidément le plus gai séjour ^u royaume de France, sans en excepter le donjon de la Grenamllère.

Le roman est terminé, j'ai tenu ma parole : maintenant, mesdames et messieurs^ tenez la vôtre et critiquez; me voici prêt à vous entendre et à me défendre, si je le puis. Voyons^ je suis sur la sellette; qui commence î — Eh bien ! personne ne dit mot? — Ce silence me parait d'assez mauvais augure. —

Allons, je vais vous interroger : Madame, que pensez-yon$ de l'ouvrage que vous venez de lire?

— 11 est très bien.

— Et vous, Charles?

— Je dirai comme madame.

— Aie ! aie ! voilà des compliments qui ne me font pas plaisir; j'aimerais mieux une bonne critique.

— Vous êtes singulier.

— Pas le moins du monde; je vois clairement que vous ne jugez pas mon pauvre livre digne de votre courroux, puisqu'il ne vous suggère pas la moindre observation.

— Vous vous trompez, mon cher monsieur, c'est que personne n'ose attacher le grelot ; je serai plus franche, et je vais faire le procès de votre roman.

— Ah! Madame, vous êtes charmante... J'écoute.

— Faut-il tout dire?

— Tout ; je vous en prie.

— Vous ne vous fâcherez pas ?

— Vous savez bien que j'ai le meilleur caractère du monde.

— Je trouve... je trouve que votre œuvre man-

que un peu d'intérêt. Selon moi, vous n'y avez pas donné une assez large place au sentiment.

— Voilà qui va vous étonner ; je suis précisément du même avis ?

— Vraiment : mais alors il fallait remédier à cela.

— C'était difficile, vous en conviendrez, lorsque vous vous rappellerez le but de l'ouvrage. Je l'ai entrepris, non pas pour faire, à grand renfort de crimes et d'événements extraordinaires, l'éloge ou la satire de ce sentiment que, toutes, vous savez si bien nous inspirer, mais pour décrire le vieux manoir tel qu'il existait au XV^ siècle. J'ai donc cru ne devoir rattacher d'intrigues à mes descriptions, que juste ce qu'il en fallait, pour ne pas trop vous ennuyer, mesdames.

— Oui, mais, mon cher, tu as usé et un peu abusé des descriptions. Quelle avalanche de souterrains, de passages secrets, de galeries, de donjons, etc., etc..

— C'est possible; mais tu conviendras à ton tour, mon cher Gédéon, que tons ils ont existé et existent encore. Au reste, interroge à ce sujet \e seigneur

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