XXX.V
(X Ah ! vous voilà, mon cher de Maillj, hii dit Pierre de Luxembourg en le voyant entrer ; j'allais vous envoyer chercher. Eh bieni II paraît que la nuit a été orageuse? J'en apprends de belles. Sans la vigilance de notre brave écujer, les oiseaux partaient pour d'autres parages... Mais j'espère que ce sera la dernière fois que cet insolent soudoyer se jouera de nous. Il est en lieu sûr. Par St-Georges l
s'il s'échappe de sa nouvelle prison, je le déclare le coquin le plus habile qui existe, et je lui donne sa grâce.
— Je suis venu, mon cher Sl-Pol, précisément pour vous parler de ce jeune archer.
— Volontiers; je vous écoute.
— Noram, dit le sire de Mailly, en se tournant vers l'écuyer, veuillez faire pour moi la ronde du matin, je vous prie. D
Noram salua et sortit.
a Ce que j'ai à vous communiquer, St-Pol, ne souffrant pas d'oreilles étrangères, j'ai préféré éloigner votre bon et fidèle serviteur, malgré sa discrétion à toute épreuve. »
Poussant alors les verroux des deux portes de la chambre, il revint s'asseoir auprès de la couche de Pierre de Luxembourg, et lui confia, sans en oublier un seul mot, tant elle était gravée dans son cœur, toute la conversation qu'il avait eue avec Jeanne. Puis il termina par ces mots :
a Maintenant, mon cher St-Pol, vous comprenez mon bonheur. Rien ne peut s'opposer à la réalisation du rêve de ma vie entière. Rendre la liberté à ce soldat, est la chose du monde la plus fecile ; j'ai la parole de Jeanne, qui n'aurait garde d'y manquer; elle est trop Ravenstein pour cela. Aussi, dès aujourd'hui, je vous invite à mon mariage ; il sera prochain, je vous assure, d
Le comte avait écouté de Mailly avec une attention très marquée. Mais au lieu de lui répondre, il partit d'un rire fou, si bel et bien, que le chevalier crut qu'il retombait dans le délire de la fièvre.
« Qu'avez-vous? mon pauvre ami, lui dil-il avec affection.
— Ce que j'ai, lui répondit St-Pol en riant plus fort, pardieu ! vous le voyez bien, j'ai envie de rire, et à vos dépens, mon bon de Mailly... Âh I par ma foi, il est fâcheux que je sois obligé de retarder la célébration de votre hymen, car vous êtes digne déjà d'être l'époux de la belle Jeanne... Je n'ai jamais vu aveuglement pareil au vôtre... d
Le chevalier, piqué au vif de ce persifflage, auquel il se livrait souvent lui-même à l'égard des autres, mais que pour son compte il ne tolérait pas avec plaisir, reprit assez aigrement :
a Je suis forcé de vous avouer, Ct)mte, que je ne saisis pas du tout le côté plaisant de notre entretien; je serais vraiment fort aise que vous veuilliez bien me l'indiquer, afin de pouvoir prendre part à votre hilarité charmante.
— Allons, allons, mon cher de Mailly, ne vous âchez pas, parce qu'une fois par hazard, je me permets de jouer votre rôle. Du reste, je vous dirai franchement qu'il m'est impossible de vous avouer ce qui cause mes rires.
— Mon Dieul peu m'importe, St-Pol ; seulement au lieu de vous livrer à votre gaieté, vous feriez bien mieux, ce me semble, de donner l'ordre de retirer des oubliettes, ce drôle qu'on appelle Othon, et qui se trouve maintenant la base de mon singulier traité, car s'il venait à périr, adieu tous mes rêves.
— Voilà qui va vous étonner : je ne puis pas plus vous accorder cette seconde demande, que la première.
— Que dites-vous? s'écria le chevalier bondissant sur son siège.
— La vérité, mon pauvre de Mailly. Vous avez eu tort, grand tort de vous engager avec la fille du comte de Ravenstein; car je vous le dis, je vous le répète, à mon grand regret, il m'est d'une impossibilité absolue de sauver son... celui qu'elle protège.
— Mais vous ne songez pas à ce que vous affirmez là, St-Pol !.. Que vous importent les jours de ce misérable?..
— Demandez-moi tout ce que vous voudrez» de Mailly, mais pas la grâce d'Othon; il faut qu'il meure... Vous devez croire que pour vous refuser, j'ai des raisons bien grandes.
— Me les ferez- vous au moins connaître?
— Mon Dieu 1 non. »
Bah I je suis fou, pensa tout-à-coup le chevalier ; ce pauvre St-Pol est dans un de ses accès, c'est de toute évidence. Laissons-le se calmer; puis lorsqu'il aura la tête à lui, nous obtiendrons fecilement ce que nous désirons.
« Cest bien, c'est bien, mon cher comte, lui dit-il, ne vous excusez pas, faites comme vous voudrez, adieu. Je reviendrai vous voir tout-à-l'heure. Je vais vous envoyer Noram pour vous soigner, o
Pour l'intelligence de cette scène, il n'est peut-être pas hors de propos de mettre au jour une partie des pensées des deux acteurs. Le comte de St-Pol avait, pour croire à l'amour d'Othon pour Jeanne, et surtout à celui de Jeanne pour Othon, des raisons qu'il lui était impossible de &ire connaître ni à de Mailly, ni à personne au monde, tandis que le chevalier ne pouvait penser qu'il eût pour rival un
soldat, an soudoyer, un vassal. L'irn et Tautre se (rompaient; car Othon ignorait à peu près complètement certaines choses, dont Pierre de Luxembourg le croyait instruit ; il n'avait donc pu en feire part à Jeanne. D'un autre côté, la jeune fille avait laissé, presqu'à son insu, pénétrer dans son cœur un sentiment irréfléchi, dont la puissance ne s'était révélée à elle que trop tard. En effet, ce sentiment nourri dans la solitude, augmenté par mille circonstances, devenu bientôt une passion véritable, avait jeté en peu de jours des racines trop profondes en son âme, pour en être arraché. Le caractère énergique d'Othon, si fort en harmonie avec le sien, n'avait pas peu contribué à développer l'amour de Jeanne de Ravenstein.
Or, il paraissait plaisant à Pierre de Luxembourg, que ce fdt précisément le sire de Mailly qui vint, envoyé par la jeune fille, solliciter la grâce d'un rival. Voilà ce qui avait causé les éclats de rire dont le chevalier s'était d'abord piqué, mais dont il ne pouvait comprendre le sens.
%MXWE.
Jeanne attendit yainement Je retour du sire de Mailly. Une heure, deux hctures s'éooulèrent, la journée 3e passa sans qu'il parût. La paunre jeune fille, désespérée, ne quittait plus la porte de sa chambre-^EUe épiait tous les bruits du château, ne sachant à quelle cause attribuer le peu d'empressement du cheyalier à venir la rassurer sur le compte
arrivé trop
Ai la malheu-*
i)t, en proie aux
jiitraire, elle s'ima-
connaissance du pacte
. grâce, n'avait pas voulu
it la mort à la pensée déses-
jjmée au pouvoir d'un autre.
^^ndantes larmes, admirait le cou-
iisaM qu'à sa place elle eût agi de la
^ffires fois encore, la jeune fille croyait
avait découvert son amour pour le
venger d'elle et de ses dédains. Elle
•j^.^ufOi 1®^ griefs qu'il pouvait avoir à lui repro-
/^gcc^eW glacial, blessant même pour lui, l'ami
y' xfê de sa famille; pour lui, qui l'avait presque vue
/^ m'ne l'avait j pour ainsi dire, pas quittée depuis son
ee'i 4"^ '^ traitait encore en fille chérie, autant qu'en
^'iress» adorée. Jeanne, se rappelant surtout certaines de
propres paroles bien faites pour choquer un araour-pro-
^ moins excessif que celui du chevalier, se reprochait
^'avoir, par son imprudente conduite, compromis les jours
j'Othon.
Ces pensées se succédaient rapides dans son imagination vive et toute méridionale. Tour à tour priant avec ferveur ou se lamentant avec désespoir, elle comptait une à une les heures qui sonnaient à l'horloge. Elle eût donné des années de son existence pour retarder de quelques minutes la marche iu variable du temps.
i^e Luxembourg n'était plus le seul qui fftt alors élire dans le vieux château de Rambures.
\ le déclin du jour, au moment où dans le ^"^er l'eau (i), Jeanne, à genoux près de ^ image du Christ, achevait une ardente . une voix puissante et harmonieuse entonna .p, non loin de sa fenêtre, un lai d'amour. La fille s'approche aussitôt d'une croisée, et aperçoit, .litre les deux ponts-levis, au milieu d'une partie de la gar* nison, un beau jeune homme aux yeux bleus et à la blonde chevelure, en costume de ménestrel, une guitare à la main. Une barbe longue, taillée en pointe, encadrait le visage blanc et rose de l'étranger ; de petites moustaches soyeuses, disposées avec art de chaque côté de sa bouche, laissaient apercevoir des lèvres fortement colorées et empreintes de sensualité. Sa taille était moyenne, mais pleine de grftce et d'élégance, tout enfin dans sa personne respirait l'amour qu'il célébrait dans ses chants, avec une voix d'une irrésistible beauté.
Ses auditeurs ne cessaient de l'applaudir, mais lui n'eut pas plutôt entrevu le frais et délicieux visage de Jeanne de Ravenstein que, se tournant de son côté, il commença en langue italienne, et avec des accents majestueux, un nou-
(1) Quant au repas, on l'aDooDcait au sod du cor chez les oobles; cela s'appelait eamer Veau, parce qa'on se lavait les maios avant de se mettre à table. On dtnaità neuf heures du matin, et Ton soupait à cinq heures du soir.
( Ghatbaubuand, Etudes historiques, tome III, page 200.)
veâu iai> où le poète faft dire par son héros à une belle captive, qu'il aura toujours un bras pour la âdfendre, un cœur pour la éhérir; dans les couplets, le mot espérance revenait à chaque phrase d'un Ion toujours plus expressif.
Le coiiipagnon de la gaie scienée, tout en chantant, fixait sur la jeune fille un regard tellement isignificatif et obstiné qu'elle n'attribua bientôt plus sa présence à l'effet du hàzard. Déjà Fespoir renaissait en son cœur, elle venait de faire signe au ménestrel de s'approcher, et il se dirigeait vers elle quand Noram, le prévenant, lui enjoignit de diriger ses pas d'un autre côté. Le troubadour, attaquant alors une dernière strophe avec phrs d'âme, plus de feu peut-être qu'il n'iaivait bit pour les précédentes, se retira bien lentement, non sans tourner souvent la tôte, et disparut enfin à travers les arbrers du petit bois. Quelque temps encore on entendit, sans le Toir, ses accents mélodieux, puis èette espèce de vision encourageante ne fut plus pour Jeanne qu'un souvenir.
Une scène d'un tout autre genre, vint à Tinstant même Ikire diversion à ses tristes pensées. Du côté où elle avait vu disparaître le beau trouvère, déboucha une lourde charrette traînée par quatre forts chevatfx. Cette voiture se dirigea vers le castel où 'elle semblait vouloir pénétrer ; mais lorsque le conducteur, jeune homme de forme grêle et vêtu do la casaque grise liée aux flancs par un ceinturon (1), eut entendu la sentinelle du premier pont-lévis
(1) .... le paysan et Thomme du peuple portaient la jac^uelte ou la casaque grise, liée aux flancs par un ceinturon.
(Chitbaubbiamd, Etudes historiques, (orne In, page ^204. )
accentuer en, fort boa aAglAl^ son cri d'aj^ip,ç, il pjr^ ^^ fuite av,ec rapidJ^t^* ab^ndoi^n^nt sa, voilure, sçs çtieyaux et trois énormes tonneaiM;*
L'archer de gardia s'exopce^sa de pratiq!ji,er ur^ ti^QU. ^.^jqs l'un de& b^ls, ^vec sw poi^nard^ et, s'ét^nt ç^^si^f^ ^p'il copteoai^ d'e^i^ceUeijLt viçi» il ^ hâta d'en prçj^tçir, e^ d'appiçler à aoa aide tous ses, «amarad^s. En moins de temps qu'il n'en fai^t pour Fécrire, lesi trois topoes furent entouréesy percées et presque vidées. Le vin coulait à flots; les uns le recueillaient dans leurs casques, les autres dans leurs toques, plusieurs buvaient à même afin de ne pas perdre une seconde; beaucoup se poussaient, se bousculaient pour avoir place à la curée. Des cris, des chansons, des jurements, des plaisanteries se mêlaient aux coups de poings; c'était un tapage infernal. Nul doute que si le refrain du comte Ory avait été connu à cette époque, ils ne l'eussent entonné de grand cœur, car les quolibets sur le bon vin du sire de Rambures et sur ses redevances pieuvaient de toute part.
Attiré par le bruit, et voulant connaître la cause de cette foule toujours grossissante, Noram arrive sur les lieux mêmes de cette scène bachique; mais il ne trouve plus qu'une soldatesque effrénée, des soudoyers roulant ivresmorts, deux ou trois ensevelis sous les tonneaux, ou écrasés par la foule de leurs camarades ; en un mot, un désordre à nul autre pareil. En vain il veut se foire obéir, forcer au moins ces misérables à rentrer dans le cbâteau, il ne peut parvenir à faire reconnaître son autorité. Le sire de* Mailly, plusieurs chevaliers viennent sejoindre à lui et.
pendant pins d'une heure^ ne peuvent rien obtenir. Ce n est qu'à la nuit close qu'on finit presqu'en les emportant ou les roulant jusqu'à la petite cour intérieure, à leur. faire regagner le manoir. Là, on est forcé de les laisser cuver leur vin sur les marches des escaliers, dans les galeries, dans les couloirs, et vingt soudoyers tout au plus restent avec les quelques chevaliers du comte de St-Pol,' pour garder la place et la défendre en cas d'attaque.
XXXTII.
La nuit était entièrement close, et tout paraissait rentré dans l'ordre au château de Rambures, mais le calme ne devait pas y durer long<-temps.
Un observateur, placé sur la crête de la berge nord qui limite de ce côté le bassin de la Bresle, en plongeant son regard vers Sénarpont, eût pu voir alors se dérouler entre
ce castel et le point occupé -actueUement par le village de Faucaucoarty comme un long et sombre ruban qui ondulait à travers les bois^ tout en suivant les sinuosités d'un chemin étroit et rocailleux. C'était une forte colonne d'hommes armés ou sans armes^ présentant l'aspect d'un reptile gigantesque qui aurait déroulé ses noirs anneaux parallèlement au cours de la petite rivière.
Il nous suffira de peindre les principaux personnages qui faiisaient partie de cette colonne, et de mettre au jour quelques firagments de leurs conversations pour indiquer leur b ut, et ce qu'ils étaient.
En tête, on voyait deux hommes, l'un à pied, l'autre assis sur une mule : ib .fmsimtmvÊ guider la marche. Le dernier, pâle, maigre, souffreteux, formait avec son compagnon de route le plus singulier contraste, tant celui-ci avait un visage frais et vermeil, un air de santé parfoite. Des capes ou longs manteaux les enveloppaient l'un et l'autre de la tête aux pieds.
En arriére, venait une centaine d'individus armés seulement de poignards, portant, quelques-uns, des torches non allumées; d'autres, des pelles, des pioches, des madriers, des outils de guerre, et beaucoup aussi de longues et kftirdeft MÈ^eê ptépre» à reseatade.
Plus ëù arriére encdf)?, se présentait dn groupe nombreux de chevaliers armés de toutes piêfies, et montés sur de mârgiitfiq&es lAlefrois. Ils dvaieiit ta tisiére levée, et devisaient jôyeuisèiMèAt.
Ënfifi à quelques centaines de pas plus foin,, on apercé-
vait une belle baUeme ou litière (1) portée par huit varlets, aux portières de laquelle se tenaient quatre pages, et dont les rideaux, lorsque le vent les agitait, laissatent entrevoir une jeune et charmante femme à demi-eouehée sur de moelleux coussins.
Quelques e&vaKeis fermaient fe mapcho' 0t servaient d^arriève-gaiiié*
« Ouï, mon père, disait à son compagnon Pun des. deitx conducteurs de la colonne, j'ai de ferventes actions de grâces à rendre au ciel d'exister encore, car si j'Jai cru jamais ma dernière heure sonnée, c'est bien hier, quand la noMe damoiselle, Othon et moi, nous avons été arrêtés dans les fossés du château par Técnjer du com^ de St-Pol. Fort heureusement, le digne serviteur m'a pris pour un habitanf de Fenfer, et, oubliant de se signer pour reconnaître si j'appartenais à ce monde ou à Kautre, 9 n*a eu rien de pkrs pressé que de se sauver à toute» jambes. Sa frayeur a été telle que je ne doute pas qu'il ne soit entièrement coavaincu d'avoir eu afiEaire à satan en personne.
-^ Et c'est là, mon bon Thibaut, ce qui vous a permis d'échapper?
^ Sans doute ; mais j'ai en bien de k peine. J'étais si faible qu'il m'a fiiUu une grande heure pour descendre de la première enceinte dans la deuxième, et pour escalader le talus en terre de la seconde contrescarpe.
(1) On rcoconlrail sur les chemins des basternes ou liliéres, des mules, des palefrois et des voitures à bœufs, etc., etc.
(CiiATEAUiniiAifD, Etudes àîstoriques, tome III, page 2t4. ),
— Personne ne s'est opposé à votre fuite?
— Personne...
— EtOthon?
— Ah! par ma foi, mon père, le pauvre diable aurait, je crois, en ce moment bien besoin de votre ministère, car je le soupçonne très près de rendre son âme à Dieu. Si nous tardons à nous emparer du vieux château, nous ne trouverons probablement plus dans les oubliettes que son cadavre. »
Dans le groupe des chevaliers, les conversations étaient tantôt gaies, tantôt sérieuses ; les propos les plus joyeux se mêlaient aux questions les plus graves.
L'un d'eux, qu'à ses jambes démesurément longues, à ses yeux vife et pétillants, à sa joviale figure, il était impossible de ne pas reconnaître pour le brave et excellent seigneur du castel de la Grenouillère, se faisait remarquer par ses paroles franches et étourdies. Il s'adressait à l'un, à l'autre, souvent même à son magnifique cheval de bataille qu'il menait avec grâce et habileté.
a Tu es fier de porter ton maître, mon bon Quinsevelte^ lui disait-il; tu espères entendre sous peu les fanfares, les cris de guerre ; mais tu te trompes, mon pauvre ami ; la besogne que nous allons avoir, cette nuit, ne te regarde pas, car tu ne peux, comme nous, grimper à l'échelle et jouer de la masse d'armes. Il faut te consoler ; ton tour viendra une autre fois.
— Occupez- vous donc un peu moins de Quinsevelte, Desmaréts, et un peu plus de notre expédition. Nous approchons du but ; nos deux amis ne nous ont point encore
rejoints^ ne sérait-il pas à-propos de faire une halle pour les attendre, afin d'attaquer avec eux?
— A quoi bon? mon cher Âlbertini^ s'ils atteignent notre colonne, tant mieux ; s'ils arrivent trop tard, eh bien ! ils verront comment nous savons escalader de vieilles tours.
— C'était probablement là ce que vous pensiez, Nampont, en ne me Caisant point prévenir de votre projet d'attaque sur Rambures? s'écria un autre seigneur.
— Ma foi, mon bon du Thil, je suis trop franc pour dire ce qui n'est pas, et je vous avouerai même que je vous avais complètement oublié. »
En £siisant cette singulière déclaration, l'étourdi riait de si bon cœur qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher.
a C'est fort aimable, ce que vous dites-là, reprit en plaisantant le sire du Thil ; mais, en attendant, j'ai failli n'être pas des vMres. Si le hazard ne m'avait conduit ce matin chez vous où je n'ai trouvé personne, vous repreniez sans moi le vieux manoir. Sur mon âme, je vous aurais appelé en champ clos.
— Le mal est réparé, puisque vous voilà.
— Me voilà, oui, mais tout contusionné par une chute épouvantable, l'ai tellement pressé mon pauvre cheval pour arriver à temps, que tous deux nous avons roulé dans une espèce de précipice, et je suis encore à me demander comment nous avons pu en sortir.
— L'assaut vous remettra tout-à-fait. Il y aura de bons coups à donner et à recevoir, c'est votre affaire.
■— Regardez-donc, regardez-donc, Messeigneurs, voyez-
vous là bas un point noir qui gagne Am terrain de notre côté?... Ne seraient-qe point nos amis?
— Cela pourrait bien être. »
Quelques ombres mouvantes se dessinaieot effectivement à demi-poctée d'arbalète, sur le flAnc droit de la colonne. Le sirQ de Nampont na les eut pas plutôt aperçues que» s'adressant i son coursier :
a Allons, Quinsevelte, déploie ta vigueur ; il &.ut reconnaître si les nouveaux arrivants sont des nôtres, d
Et, s'afferniissant sur ses étriers, il pousse l'excellent animal, le dirige droit vers le petit groupe» et revient bientôt avec deux chevaliers comme lui armés de toutes pièces, et suivis chacun d'un page et d*un écuyer.
a C'est charmant, s'écrie-t-il en rejoignant la colonne. Nous aurons bon parti de nos adversaires ; voici les sires de Lartigue et de Lornay qui nous apportent tes plus amusantes nouvelles. II paraît que les Anglais de St-Pol se sont rués de telle sorte sur les tonneaux, qu'ib les ont mis à sec avant l'arrivée de leurs chefs. Tous ont porté si souvent la santé du châtelain de Rambures, dont ils trouvent fort à leur goût les prétendues redevances, qu'ils sont ivresmorts. Ils ne veulent plus rentrer dan» le manoir; ainsi nous allons les trouver en dehors du pont-^ievia. V^yeivous ce pauvre St^Pol obligé de défe^ére à lui tout seul les quatre tours du vieux chftteau?
— Et Jeanne de Ravensteio, dit le »ire eu Tfaill
— Au moment où j'allais être introduit près d'elle, en ma qualité de trouvère, répondit de Lornay, j'en ai été empêché par Técuyer du Comte. J'avais bien envie de lui casser
ma guitare sur la tête, mais j'ai pensé que je le retrouverais ce soir.
— Ainsi la jeune fille ignore notre marche?
— Je le crains. J'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour Tavertir» en chantant sous ses fenêtres ; mais a-t-elle compris? C'est ce que je ne puis dire.
— Savez-vous, Messeigneurs^ s'écria Nampont» que ces coquins d'Anglais me coûtent trois des meilleures pièces de mon meilleur vin? d
La conversation dura quelques minutes encore, puis la colonne s'arrêta ; l'on était arrivé au débouché de la galerie souterraine par où Alix était sortie de Rambures.