HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON (vi*)
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Peu d'artistes pesèrent autant que Lully sur les destinées delà musique dramatique en France. En réalisant une ingénieuse et forte adaptation de sa tragédie lyrique au classicisme du grand siècle, le Florentin institua à rOpéra un modèle que Ton croyait renouvelé de Fantique, et à l'égard duquel on pi'ofessa, dès lors, une sorte de fétichisme. Durant tout le xviii'' siècle, l'influence lullyste persiste, tenace, indéracinable et se prolonge même jusqu'au moment où Gluck prend possession de la scène française. Sans nul doute, pour les musiciens désireux d'innover, cette influence, fut une gène, une entrave dont ils ne purent complètement s'affranchir.
La période qui s'étend de Lully à Rameau est, avant tout, une période de transition dominée par Finfluence lullyste, mais qu'une force antagoniste à la tradition conservatrice travaille sans relâche. Cette force n'est autre que l'infiltration italienne, que ce goût italien qui, dès la fin du xvif siècle, pénètre en France avec les œuvres
de Bononcini, de Bassani, de Garissimi, et qui vient y susciter une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes. Le xviif siècle retentira longuement des batailles acharnées que se livreront le goût français et ritalianisme. Plus raffiné, plus précieux que le goût français, insoucieux du dogmatisme sévère que professe alors notre esthétique, le goût italien trouve tout naturellement dans les tendances de Tépoque, dans l'esprit de libre examen qui commence à se faire jour, un milieu favorable à son développement, et la plupart des musiciens de ce temps sont (juelque peu imbus d'italianisme.
Arrêtés du côté de la tragédie lyrique, dont la charpente et l'ordonnance semblent délinitivement iixées, les compositeurs portent leurs efforts vers le ballet et la pastorale, encouragés en cela par la faveur sans cesse grandissante dont bénéhcie la danse, et par un besoin de simplicité qui croit trouver son expression en de galantes bergeries. Ils ne changent presque rien à l'élément essentiel de l'opéra, au « vocal », à ce sacro-saint récitatif devenu une institution d'état, mais ils cherchent à musicaliser la traaédie Ivricfue ; ils s'orientent vers ce qu'elle contient de féerique, et développent l'élément spectacle au détriment de l'élément purement dramati(iue. L'opéra-ballet résulte de cette évolution, et plus du tiers des ouvrages lyriques représentés pendant la période préramiste appartient aux genres du ballet et de la pastorale.
C'est ainsi que les Oeuvres de Colasse et de Marais
laissent percer d'intéressantes recherches d'orchestration, et que Campra, le plus italianisant de nos musiciens, manifeste, par ses modulations capricieuses et par sa rythmique assouplie, des velléités purement musicales, tandis que Destouches apparaît comme une manière d'impressionniste et que Montéclair s'entend à merveille à ciseler des épisodes pastoraux ou héroïques. Chez tous ces auteurs se révèle donc une tendance identique. Ils ne se contentent point de marcher, en dociles épigones, dans le sillon tracé par Lully;tous s'occupent à introduire plus de musique dans l'opéra, à varier l'instrumentation, à associer aux spectacles de hrillantes symphonies. Mais aucun d'eux ne possède, à proprement parler, de style qui lui soit propre, de style bien défini et homogène . Si certains peuvent se prévaloir de curieuses trouvailles et font preuve d'audace novatrice, dans l'ensemble, leurs œuvres ne se soutiennent pas et se laissent déparer par desfadeurset d'intolérables pauvretés. C'est qu'aucun de ces musiciens n'est un artiste complet. 11 appartenait à Rameau de mériter ce beau titre.