‹ Rameau :Chapitre 2 sur 10 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

Pour écrire la biographie de Rameau, nous ne possédons point Fabondance de renseignements que certains musiciens, comme Mozart, ont donnés sur eux-mêmes dans leur correspondance. Rameau fui un grand silencieux, un solitaire, un concentré, et les écrivains du x\uf siècle qui entreprirent de raconter sa vie, eurent Ijeaucoup de peine à recueillir sur son compte des documents précis. « Toute la première moitié de sa vie, dit Ghabanon. est absolument inconnue. Il n'en a rapporté aucune par ticulai'ité à ses amis, ni même à M"''' Rameau sa femme. » Aussi, les travaux des biographes anciens contiennent-ils des lacunes considérables. Jusqu'à ces dernières années. Rameau était demeuré un personnage mystérieux, à peu près ignoré, et c'est aux recherches d'érudits contemporains tels queMM. Jal, Pougin, Garraud, Brenel, Malherbe et Quittard (jue nous sommes en grande partie redevables de ce que nous savons sur Fauteur d Hijjpolt/fe et Aricie.

Jean-Pliilippe Rameau^ naquit à Dijon, dans une mai-

* Plusieurs actes passés par Rameau et quelques documents iconographiques lui attriljuent inexactement les prénoms de Jean-Baptiste.

PORTRAIT DE HAMEAU PAR RESTOUT, GRAVÉ PAR BEXOIST (Cabinet des Estampes, Bibliotlicque nationale.)

RAMEAU li

son de rant'ienne cour Saint-Vincent, actuellement o et 7 de la rue Vaillant, et fut baptisé le 25 septembre 1683 à la Collégiale de Saint-Étienne. Il appartenait à une famille de petite bourgeoisie dont on trouve des représentants à la fin du wif siècle dans la plupart des corps de métiers de la capitale bourguignonne. Son père, Jean Rameau, occupait l'emploi d'organiste à Saint- Étienne et à l'abbaye de Saint-Bénigne; après la naissance de Jean-Pliilippe, il obtint l'orgue de Notre-Dame. Sa mère, Claudine Demartinécourt, originaire de Gémeaux dans la Côte-d'Or, se pi({uait, si Ton en croit la Raméide, de prétentions nobiliaires qui ne paraissent pas justifiées.

Doué de ressources financières des plus médiocres, le ménage Rameau eut en revanclie une nombreuse progéniture : trois fils et cin(| filles. Jean-Pliilippe était Faîne des fils.

Au moment où venait au monde celui qui allait s'inscrire dans l'Histoire comme le plus glorieux musicien français du xvnf siècle, la vieille cité des ducs de Bourgogne brillait d'un vif éclat. Centre d'art et de labeur intellectuel, Dijon s'enorgueillissait d'une foule de beaux esprits, de magistrats et de parlementaires érudits. On y cultivait avec passion les sciences, les lettres et aussi la musique. Il y avait des curieux de musi(jue italienne, tel M. de Malteste ; il y avait des compositeurs de mérite, tel ce Ricbard Menault, dont Ballard imprimait des messes, tel encore ce chanoine Farjonel qui fut le maître de Drouard de Bousset.Le propre parrain

(le liaineau, le conseiller Laiilin de Monlagny, essaya tradapter des mélodies notées à un certain nombre d'odes d'Horace.

Musicien lui-même, le père Rameau devait naturellement diriger ses enfants vers la musique. « Il ne négligea rien, écrit Maret, pour faire à ses enfants une tête musicale : il leur enseigna la musique avant qu'ils eussent appris à lire », et on prétend même que Jean- Pliilippe (( remuait à peine les doigts (juil les promenait sur une épinelte ». Jean Rameau, point commode, comme d'ailleurs tous les membres de sa famille, ne brillait ni par la patience, ni par la douceur. Les récompenses se distribuaient « à ceux (pii savaient bien leurs leçons », mais aare à l'inattention et à la paresse ! L'éducation « sècbe et rebutante » du vieux musicien donna pourtant de bons résultats. Jean-Pliilippe devint ce qu'on sait ; son frère s'accjuit une solide réputation d'organiste et Catberine Rameau, fort babile claveciniste, sadonna au professorat.

Élevé d'abord, selon l'usage dijonnais, au sein de sa famille, Jean-Pbilippe fut bientôt placé au Collège des Jésuites, à ce fameux Collège Godran où se pratiquait la sévère discipline du thème latin quotidien. Peut-être Jean Rameau, en confiant son lils aux RR. PP., escomptait-il la protection dont le conseiller Lantin pouvait entourer Jean-Pbilippe, en lui facilitant l'accès à des fonctions de robe; peut-être aussi, songeait-il seulement à la carrière musicale de son fils, dont le développement exigeait la connaissance du latin.

Quoi qu'il en soit, Jean-Philippe ne fui (|u'un médiocre écolier. Son condisciple, le P. Gauthier, assurait à Maret que, s'il se distinguait par une vivacité peu commune, il chantait pendant les classes, ou hien écrivait de la musique. Il ne dépassa point la quatrième, et sortit de chez les Pères sachant mal le français et encore plus mal le latin.

Désormais, rien ne le distraira de ses études favorites. Déjà versé dans la pratique de Torgue et du violon, il travaille la composition sans qu'on puisse préciser auprès de quel maître, et quelques auteurs en ont fait un autodidacte. Puis, en 1701, son père l'envoie en Italie, en cette Italie, qui fascine tant de ses contemporains.

Les raisons qui décidèrent le voyage restent assez ohscures, et on les a entourées de circonstances romanesques. On a dit que Jean-Philippe, brûlant d'une vive passion pour une jeune veuve, lui écrivait des billets pleins d'amour et de fautes de français, que la jeune veuve reprochait au soupirant l'incorrection de son style, et que Jean-Philippe, piqué, se serait mis aussitôt à « étudier sa langue par principes », preuve, dit Maret, de la ténacité de son caractère, enfin, que le père Rameau aurait jugé à propos d'éloigner l'amoureux de l'objet de sa llarnme. Toujours est-il que Jean-Pliilippe ne dépassa pas Milan oii il entendit quelques organistes réputés et oii il put assister à quelques représentations théâtrales. Mais ce voyage écourté ne l'enrichit point d'impressions bien profondes, et dans la suite, il con-

fessait à Clialjanon les regrets que lui laissait, à cet égard, son insouciance de jeunesse.

. Il revient en France; il a vingt ans, et alors commence pour lui, à travers les provinces, une existence errante au cours de laquelle le pauvre musicien cherche pénihlement à s'assurer un gagne-pain. On a prétendu qu'il avait suivi, en qualité de violoniste, les pérég-rinations d'une troupe amhulante ; il s'en va jus(ju'à Lvon, puis, en 1702, une situation provisoire s'offre à lui à Avignon, comme maître de musique intérimaire de l'église métropolitaine. Enfin, la même année, et le 23 juin, il signe avec le chapitre de Clermont-Ferrand un bail de six ans pour tenir l'orgue de la cathédrale, mais son séjour en Auvergne ne paraît pas s'être prolongé au delà de quatre années. C'est à propos de ce séjour que Maret raconte l'anecdote du charivari imaginé par Forganiste afin d'obtenir du chapitre clermontois la résili^ion de son contrat. (( Il tira tous les jeux d'orgues les plus désagréables et il y joignit toutes les dissonances possibles. En vain lui donna-t-on le signal ordinaire pour l'obliger à cesser de toucher; on se vit forcé de lui envoyer un enfant de chœur ; dès qu'il parut. Rameau quitta le clavier et sortit de l'église. » M. Michel Brenet a fortement ébranlé la créance que l'on pouvait accorder à cette histoire, en rappelant qu'une aventure de tous points analogue survint à Dijon, en 1737, à Claude Rameau et que, par suite, le récit de Maret semble résulter d'une confusion établie entre les deux frères. De sérieuses présomptions incitent à penser que Jean-

Philippe, après avoir quitté GlerniunU arriva à Paris au printemps de 1705. Paris n'est-il pas déjà le centre vers le(|uel convergent toutes les activités et toutes les anil)itions ! A peine installé, notre musicien publie sa première œuvre, son Premier Livre de Pièces de Clavecin (1706), et séduit par la réputation de Louis Marchand, le fameux organiste de Saint-Benoît et des Jésuites de la rue Saint-Jacques, celui qu'on appelait « l'illustre M. Marchand », il va, selon le Mercure^ se loger vis-àvis du monastère des Gordeliers aiin de se ménager toutes facilités pour Tentendre à sa guise. De la situation d'auditeur et d'admirateur à celle d'élève, il n'y a qu'un pas. Ce pas. Rameau le ht très probablement, et Maret assure que l'homme « arrivé » se montra d'abord plein de bienveillance envers le débutant, mais (|ue, dans la s:uite, il ne sut point se défendre de ({uelque jalousie. AjouJtons qu'il convient vraisemblablement de rattacher au premier séjour de Rameau à Paris, la connaissance qu'il ht d'un M. Lacroix qui lui aurait enseigné la fameuse règle de l'octave.

Commient Rameau s'était-il procuré les orgues des Jésuites de la rue Saint-Jac([ues et des Pères de la Merci, dont il était titulaire en 1706 ? Nous l'ignorons ; mais son salaire annuel, très faible, sufhsait à peine à son entretien ; aussi, se met-il sur les rangs dès <ju'il apprend l'ouverture d'un concours pour l'orgue de Sainte-Madeleine de la Cité. La fal)ri(jue avait bien déclaré qu'elle

' Klûge de Rameau [Mercure de France, octobre 1764, vol. I].

ne tolérerait aiicim eiiniul de la pari de l'organiste ((ui serait admis. Rameau ne voulut point consentir à ({uitter les deux orgues qu'il possédait déjà, après que le concours se fût terminé en sa faveur, et Dornel l'emporta (septembre 1706). Découragé, il quitte Paris et reprend sa vie nomade. On le retrouve en 1709 à Dijon, oii il remplace son père à l'orgue de Notre-Dame. Puis, le 10 janvier 1715, il assiste au mariage de son frère Claude avec Marguerite Rondelet, la femme (ju'il aimait, au dire de la Raméide. Cette circonstance va l'écarter définitivement de sa ville natale. Il se remet en route, le cœur meurtri, s'arrête à Lyon, pousse peut-être jusqu'à Lille où on lui a attribué l'orgue de Saint-Etienne et enfin, reprend le cbemin de Clermont pour rentrer en possession des orgues qu'il avait déjà touchées de 1702 à 1703.

On pouvait alors assister à ce grand spectacle : Massillon, sous son dais épiscopal, présidant aux offices, pendant que, du liant de la tribune. Rameau emplissait la nef du ruissellement de ses improvisations. De temps en temps, pour se reposer, il allait s'asseoir dans un fauteuil quon a nommé le fauteuil de Rameau.

L'anti(|ue cité auvergnate, sombre, austère, encore remplie du souvenir de Pascal, offrait au musicien une retraite bien propice à la méditation. C'est là qu'il écrivit son fameux Traité de F Harmonie, avant de regagner Paris en 1723.

Il était âgé de quarante ans, et n'avait encore produit que quel([ues pièces de clavecin, quelques cantates et le livre qui devait le rendre à jamais célèbre. Quel contraste

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