‹ Rameau (volume 2)Chapitre 12 sur 114 · I. A la date du i5 juillet · texte numérisé non relu

I. A la date du i5 juillet

« Il a paru hier une nouvelle danseuse à l'Opéra. Elle est Italienne ; elle s'appelle la Barbarini ; elle saule très haut, a de grosses jambes, mais danse avec précisfon. Elle ne laisse pas d'avoir des grâces dans son dégingandage ; elle est jolie,,

quoiqu'elle ait eu la t" en ai-rivant à Paris, causée par les

eaux de la Seine qui ne manquent pas d'attaquer ainsi les étrangers qui y arrivent pour la première lois, et les purgent comme pour les avertir de se préparera recevoir quantité de choses nialsaines dans cette grande ville. Avec cela, elle a été fort applaudie ; il est à craindre que sa danse soit suivie. Nous voyons par là que Camargo a pris chez les étrangers les sauts périlleux qu'elle nous a produits. Notre danse légère, gracieuse, noble et digne des Nymphes va donc devenir un .exercice de bateleur et de bateleuse, ce que nous prenons chez les Italiens et chez les Anglais. Ainsi a dégénérée! dégénère tous les jours notre musique céleste de Lully; l'artiste l'emporte sur l'homme de goût, le mérite de la dilliculté surmontée donne la vogue aux arts étrangers, et nous cédons sottement le pas quand nous eu sommes si iiautemcnt en possession. »

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céleste de Liilly ». Aussi le public se porta en foule au nouveau spectacle dont les uns se promettaient un succès, les autres un scandale. Toutes les loges étaient retenues d'avance, et ceux qui ne s'étaient pas avisés de cette précaution durent envoyer leurs laquais dès neuf heures du matin pour garder leurs places '. La bataille resta d'abord indécise. Les fidèles de Tancien opéra poussèrent des cris d'horreur à de nombreuses hardiesses que nous n'apercevons plus aujourd'hui, et particulièrement à la scène du Sommeil, doat la musique leur parut manquer de dignité : on répétait que Rameau avait écrit une berceuse, utilisé même le molit populaire du Dodo-, et de mauvaises caricatures le représentaient sous la figure d'un enfant enveloppé de langes. Les Ramoneurs de leur coté faisaient rage ; un instant ils conçur.cnt l'espoir de mener la pièce jusqu'à Pâques. ^lais ils n'y arrivèrent pas ; les représentations furent interrompues à la fin de janvier 1740 5 il y en avait eu vingt-six en tout. D'ailleurs, rouvrao:e était destiné, comme à peu près tous ceux de Rameau, à s'imposer par la suite \\ un pul)lic (l'al)ord dé-

I. Voir Emilk Dacieu, I.cs uieinièics rcpirsenldlioiis do Dardanus, dans la Jie^ue Musicale, avril 190J, p. lOJ cl suiv. — Le speclacle commençait à ciiu[ lieurcs tin t|uail.

•2. Ce motif très simple a inspiré à (ioiipciin sa piéio i\o Dodo ou i Amour au Berceau .

routé : dès le 22 avril 1744, il était repris avec un grand succès.

Après Dardanus, pour des raisons qu'il sest abstenu de nous confier, Rameau s'arrête brusquement de travailler pour l'Opéra. Était-ce fatigue? On a peine à le croire, quand on parcourt les Pièces de clavecin en concert publiées en 174 1 : il s'y montre plus que jamais riche d'idées.

Excès de scrupule peut-être : il craint d'avoir épuisé, en cinq ouvi'ages importants, les réserves de son imagination. Il faut, pour qu'il revienne au théâtre, une sollicitation : le bruit qu'on fait autour de ses ouvrages est enfin parvenu jusqu'à Versailles, et au début de l'année 1744 on lui commande un opéra qu'il ne refuse pas, heureux peut-être de se voir contraint à sortir du silence qu'il s'était imposé. Voltaire, qui est alors le poète de la Cour, a écrit les vers de la Princesse de iSavarre, qui est représentée, avec les divertissements fort gracieux de Rameau, le 23 février 174^, sur le théâtre de la Grande Ecurie, à l'occasion du mariage du Dauphin avec l'Infante Marie-Thérèse. En récompense, le musicien reçut un brevet de 2000 livres de pension, et le titre de Compositeur de la

Chambre du Roi. Par une rencontre inattendue, il entrait en faveur juste dans le même temps que M'"^ de Pompadour. La marquise cependant n'aimait «: guère sa musique, moins encore sa personne '■ », mais on s'empara de Rameau comme d'un homme à la mode, et désormais il n'y eut pas, dans la famille royale, une noce ou un baptême où l'on ne voulût entendre un divertissement de sa façon. Un mois après la Princesse de Navarre^ sur le même théâtre de la Grande Ecurie, il faisait représenter une comédie-ballet. Platée, sur un poème d'Aulreau-. La Princesse de Navarre montrait déjà « un mélange de l'opéra, de la comédie et de la tragédie^ » ; ici le burlesque prend le dessus, et les mésaventures de la nymphe ridicule Platée, avec son cortège de grenouilles, et de Jupiter travesti en âne, furent l'occasion d'une musique fort légère, dont Rameau ne s'était pas encore montré capable. En ce sens, ce lui fut une bonne fortune que de travailler pour la Cour : il fallait divertir un auditoire frivole, alors (jue l'Opéra gardait toujours son sérieux. « Le public a décidé, écrit Roy'

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