Charles Collé {1709-1783), ami et queh|ue peu disciple
de Panard, et comme lui membre du Caveau, s ('-lait élevé de
l'amphigouri à la chanson, et enfin à la comédie : Duouis et
■ Desronnis fut représenté au ThéAtre-Krançais en i7(J3, et
Rameau, comme on verra, y assistait.
raie, toutes deux de Marmonlel, en novembre de la même année; la Naissance cVOsiris ou la Fête de Pamilie, opéra-ballet de Cahuzac, pour la naissance de M. le duc de Berri, le 12 octobre 1754, et le 23, Anacréon, ballet héroïque du même Cahuzac. Tous ces divertissements, joués à Fontainebleau, furent éphémères, et ne méritaient pas un autre sort : on y sent la fatigue et le souci. D'ailleurs sa santé lui rend le travail de plus en plus difficile.
En juin 1754, attaqué sur quelques points de sa théorie, il n'a même plus la force de se défendre, etrépondparce billet, où Ton sent l'agitation d'un malade qui a peine à rassembler ses idées* :
Monsieui', Le livre en question est actuellement hiiprimé •. il a pour titre : Obsen'ations sur notre instinct pour la musique. Je n'ai pas le temps décrire, ni la santé pour penser, pour réfléchir; pardonnez-moi, Monsieur, je suis vieux, vous êtes jeune, et je suis votre très humble et très obéissant serviteur.
A Paris, ce i3 juin 1754.
C'est là un jour subitement ouvert sur la vie de Rameau, et qui nous révèle une profonde détresse. C'est vers ce temps-là cependant qu'il va entrer en lutte avec les « philosophes », ces
1. T>vcH\nGF.R, Réflexions sur <ii\'i'rs ou\'ro^es de M. Hameau. Dijon, 1761. p. -\'i.
redoutables sophistes, à la fois habiles et hautains, qui savent si bien se donner toujours les apparences du succès. Ce qui le décide, c'est qu'il ne s'agit plus de ses ouvrages, mais bien de son système, c'est-à-dire, à ses yeux, de toute la vérité de la musique. Rousseau, chargé d'écrire, dans Y Encyclopédie, les articles de musique, y a soutenu ses préférences particulières ^ : il loue les Italiens de n'attacher de prix quà la mélodie, et de réduire l'harmonie à la portion congrue. Cette fois Rameau ne peut contenir son indignation : il riposte, par la brochure intitulée : Erreurs sur Ici musique clans r Encyclopédie-, et montre qu'à ce compte le musicien n'a plus la raison, mais l'oreille seule pour guide, ce qui est la négation même de l'art. 11 semble que des philosophes, hommes de science et d'abstraction, devaient adopter cette idée. Il n'en fut rien : Rameau a touché à l'arche sainte, à la commune entreprise : il est anathème. Tous se retournent contre lui, avec une discipline digne de nos partis politiques les mieux organisés. Et, comme ils sentent le terrrain peu sur, et veulent à tout prix conserver leur prestige, ils préfèrent le persiflage à la discussion ; d'Alemberl donne
1. Dans los articles Ac;oo.Mi'A(;.NF..Mi:Nr. lî.vssi; t>l Ciini ki;u. 1. l'iildii'c eu i-v'), sans nom «laiilinr.
Fexemple, et le ton, dans rAvertissement qu'il met au YP volume de V Encyclopédie (1736) :
. . . Mais aussi nous avons le droit d'exiger qu'on ne nous fasse pas un crime de nos justes égards pour nos collègues ; les plaintes bien ou mal fondées dont ils peuvent être l'objet ne doivent nullement retomber sur nous.
Cet avis, quoique déjà donné tant de fois, paraît avoir obtenu peu d'attention de la part d'un anonyme qui vient d'attaquer quelques articles de musique de M. Rousseau^. « Je crois, dit-il, devoir mettre les éditeurs de ï Encyclopédie sur la voie des vérités qu'ils ignorent, négligent ou dissimulent, pour y substituer des erreurs, et même des opinions. » La déclaration que nous venons de faii'e doit nous mettre à l'abri d'une accusation si hasardée. Du reste 1 auteur ne doit point regarder cette déclaration comme un aveu tacite ou indirect de la justesse de ses remarques. M. Rousseau^ qui joint à beaucoup de connaissances et de goût en musique le talent de penser et de s exprimer avec netteté, que les musiciens n'ont pas toujours, est trop en état de se défendre par lui-même pour que nous entreprenions ici de soutenir sa cause. Il pourra, dans le Dictionnaire de musique qu il prépai'e, repousser les traits qu'on lui a lancés, s'il juge, ce que nous n'osons assurer, que la brochure de l'anonyme le mérite. Pour nous, sans prendre d ailleurs aucune part à une dispute qui nous détournerait de notre objet, nous ne pouvons nous persuader que 1 artiste célèbre à qui on attribue cette production en soit réellement l'auteur-. Tout nous empêche de le croire : le peu de sensation que
1. Voyez la brochure qui a pour titre Erreurs sur la musique dans l'Encyclopédie. (Note de d'Alembert).
2. Comme Rameau rcxplique dans sa Réponse aux éditeurs de l' Encyclopédie , il avait envoyé sa brochure à Rousseau et d'Alembert avec un mot écrit de sa main : ce n'est donc ici qu une feinte.
la critique nous paraît avoir fait dans le public, les imputations aussi déplacées que déraisonnables dont cet artiste est incapable de charger deux hommes de lettres qui lui ont rendu en toute occasion une justice distinguée, et qu'il n'a pas dédaigné de consulter c|uelquefois sur ses propres ouvrages; la manière peu mesurée dont on traite dans cet ouvrage M. Rousseau, qui a souvent nommé avec éloges le musicien dont nous parlons', et qui ne lui a jamais manqué d'égards, même dans le petit nombre d'endroits où il a cru pouvoir le combattre ; enfin les opinions plus que singulières qu'on soutient dans cet écrit, et qui ne préviennent pas en sa faveur, entre autres, que la Géométrie est fondée sur la Musique, qu on doit corn* parer à l'harmonie quelque science que ce soit; qu'un clavecin oculaire dans lequel on se bornerait à représenter l'analogie des harmonies avec les couleurs, mériterait l'approbation générale, et ainsi du reste-. Si ce sont là les vérités qu'on nous a accusés d'ignorer, c'est un reproche que nous aurons le maliieur de mériter longtemps.
Il est vrai que Rameau n'est pas un habile écrivain, vrai aussi qu'il a demandé conseil à d'Alembert : il en est convenu lui-même avec reconnaissance, dans sa lettre du mois de mai
I. Voyez les mots Ac(:ompa(;nf.mi:\t, p. 6"), col. •>. vers la fin ; Bassk, p. iig, col. 2, ot surtout la liu du mol Chiiirkh (Note de d'Alembert). — Rousseau adopte on cflVl la thôorie du renversement des accords (voir plus loin, chapitre II, p. ii'j), pour la simplicité qu'oUe donne à la praticjue ; mais il conçoit l'harmonie diinc* tout autre manière. Il ne faut pas oublier aussi que Rousseau ("crivait en 175'î, dans sa /.élire à M. firinini (Ed. Potitain. VI, p. a/ji) '■ « H (Hameau) est certainement, «lu cùti- de l'esprit el de rintclli^euic, fort audessous de LuUi. »
■J. Voyez la brocliui'c cilc'T, pai^e ÎG. patje (j.j, cl surtout depuis la pape iio jusqu'à la fin. (Note de dAlenibert). — Le clavecin de couleurs ('lait une l;iul;iisie du P. ("astel.
1732^ ; il est peu généreux de retourner contre lui un aveu aussi sincère, et peu équitable de lui jeter à la tète des opinions qu'il a simplement hasardées, sur la fin de son libelle, sans leur donner l'importance qu'on feint d'y attacher. Il vaudrait mieux montrer que Rousseau a eu raison de ne pas reconnaître la dominante dans l'accord de septième sensible -, ou de recommander une harmonie aussi peu remplie qu'il se pourra \ On s'en garde bien. Rousseau, prudemment, ne publie pas la justification qu'il a essayé d'écrire' ; et d'Alembert veut faire croire que le dédain est la seule cause de son silence. Il y avait là de quoi exaspérer un homme peu patient, et qui n'a souci en ce monde que de vérité. Rameau revient à la charge, il s'acharne, il s'exalte, etsonidée devient une idée fixe : il finit par croire sérieusement que l'harmonie, à cause des proportions qu'elle donne, est la source de la géométrie et de toutes les sciences, et d'Alembert, pour répondre, n'a qu'à sourire ^