‹ Rameau (volume 2)Chapitre 38 sur 114 · Le texte donne : élahlirent · texte numérisé non relu

Le texte donne : élahlirent

j. Traité de l harmonie, p. 1 47-

no JEAN-PHILIPPE RAMEAU

Voilà qui est hardiment pensé, surtout pour un homme qui a passé toute sa jeunesse à l'église. Mais Rameau doit croire, en effet, comme La Bruyère, « qu'il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature ». Une œuvre qui ne satisfait pas aux lois de l'harmonie est par là même condamnée. Les Huronsetles Topinamboux ne sont pas plus capables de musique que de poésie. Le moyen âge est une époque d'ignorance et de faux goût ; le plain-chant doit être mis au rang des églises gothiques.

Nous avons changé tout cela : notre sens de l'histoire, notre goût des explorations lointaines, ont ruiné ce dogmatisme. Xous nous exerçons à comprendre la beauté en ses formes les plus diverses ; et notre harmonie ne répugne ni au charme inconnu d'une mélodie rapportée des pays lointains, ni à l'archaïsme ingénieux des modes grégoriens. Ce sont là des recherches que Rameau eût réprouvées, comme propres seulement à pervertir le goût, à fausser le sentiment, à obscurcir les idées. L'harmonie, telle qu'il la conçoit, n'a nullement pour <)l)jet de flatter l'oreille, de la caresser ou de la surprendre, mais de l'instruire, de l'éclairer et de la guider. L' harmonie est la vérité do la musique : elle est une, invariable, absolue. Et <:omme elle

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est la vérité, elle est aussi la raison : l'ordre, la clarté, la logique sont pour elle des qualités indispensables.

L'idée de Rameau est en tout point semblable à celle de Lully. Tous deux sont des classiques, et veulent appliquer à leur art les règles auxquelles s'est soumise si heureusement la littérature française. Mais Lully, qui connaît son public, a soin de ne lui demander qu'un très petit effort: son harmonie, fort nette, est aussi fort pauvre, fruste et nue: elle est comprise de tous, et presque aussitôt les plus habiles s'en lassent. On cherche des accords nouveaux, on en trouve, et en grand nombre. Mais on n'arrive plus à en justifier l'usage ; ils échappent aux règles, le sentiment et le goût en sont les seuls garants. Il s'agit de soumettre ces rebelles, et de rebâtir, sur un plan qui sera plus large, mais non moins régulier, le vieil édifice de Lully.

Le fondement de cet édifice, c'était la tonalité. Rameau n'y touche pas ; bien au contraire, il ne cherche qu'à en consolider les assises. Pas un instant il ne doute qu'aucune musique claire ne soit possible, si elle ne donne d'abord l'idée d'un ton déterminé, dans un des deux modes,

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majeur ou mineur. L'harmonie a précisément pour objet d'établir, de fixer cette idée, par une de ces démonstrations irréfutables que Ton nomme cadences. Elle sera un système de cadences, ou ne sera pas. Tout Teffort de Rameau sera pour Tamener à cet état, pour en bannir toute fantaisie, lui donner la rigueur d'un raisonnement suivi.

Les accords sont nombreux: il faut d'abord les classer, essayer d'en former des genres et des espèces. Rameau s'avise pour cela d'un artifice fort simple, mais auquel il fallait encore songer : il considère d'abord les notes dont ils sont formés, ensuite l'ordre dans lecjuel ces notes sont placées. Dans ce groupe, ///, ////, .s't)/, on peut mettre au grave soit 1'///, soit le mi, soit le sol. ■ On obtient ainsi trois ac<;ords, que Rameau déclare identiques par leur nature, difl'érents seulement par leur disposition. Du coup loulc la complication de riiarmunie disparaît : sous les figures changeantes, on rcli'ouve un petit nomljre de comljinaisons simples ; on se reconnaît. Mais (;e n'est rien encore : il ne sullit pas d'avoir réparti les accords en catégories distinctes, il faul assigner à cliacun d'eux uMc fonclioii particulière ; sans (pioi on sera iiiailrc de K's ju.\la|)()S('r au liasard. counne des syUabes incolu-rnilcs, non coninir les mois d'un

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discours. Entre les différentes formes dont est susceptible un accord, Rameau en distingue une qui est primitive, et dont les autres sont ce qu'il nomme les « renversements »; c'est à celle-là qu'il faudra toujours se reporter, si l'on veut comprendre le sens de l'harmonie, en elle seule évident. • Cette forme est celle oii les notes sont entre elles à distance de tierce : ut-mi-sot, pour l'accord majeur, la-ul-mi, pour l'accord mineur. Pourquoi Rameau la définit-il ainsi .^ Sans doute parce que son sentiment l'exige, et aussi parce qu'il arrive à exprimer ces groupes par des rapports qui lui paraissent une justification. Si l'on prend successivement le I '4t 1g i/5 Gt le i/6 d'une corde, on obtient les trois notes de l'accord ut-ini-sol\ si au contraire on multiplie la longueur de la corde par 6, par 5, par 4j on aura les notes de l'accord la-ut-mi. Ce dernier correspond donc a une progression arithmétique, le premier à une progression dite harmonique. Ainsi apparaît, sous l'ordre des sons, un ordre mathématique. Ainsi l'harmonie, qui est le principe de la musique entière, est réduite elle-même à un jeu d'arithmétique : c'est le but qu'on se proposait '.

I. En réalit<'', Rameau a quoique peu varié sur les chifTres, dans ses difTérents ouvrages ; nictis la plus simple expression des rapports est celle qui est donnée ici.

Laloy. 8

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Un peu plus tard, Rameau s'aperçut ^ que ces suites de nombres étaient données non seulement par des constructions arbitraires, mais aussi par des phénomènes réels et spontanés. Depuis le xyii*^ siècle, on commençait à se douter que des sons simples en apparence pouvaient, lorsqu'on y prêtait bien Toreille, se révéler composés. Une corde de viole ou de clavecin faisait parfois entendre, en même temps (|uc sa note, l'octave, la quinte de cette octave et même l'octave et la tierce supérieures, très affaiblies et voilées, reconnaissables cependant. Ces sons supplémentaires, que nous nommons les harmoniques, correspondent exactement à ceux que donnerait la moitié, le tiers, le ([uarl ou le (;in(|uième de la corde. Pour en expliquer l'existence, on avait même imaginé, au temps de Rameau une théorie fort compliquée ' : on ne pouvait comprendre,

1. Cesl M. do Mairan ([iii aUira son atloution sur rc plu'-iiomèno, oiitrovu parDoscarlos et ISIcrsciiiii\ l'ial)!! drlitiilivcnu-iil par Sauveur. Voir Micuil Bkenet, Jli\istu niiisictile ilaliana, 1903, I, p. 186.

2. Rameau cite, comme s'étanl occupés de colle théorie {Génération harmonique, p. 3), « M. do Niairan et M. do Ganiachos », et résume ainsi leur oxpliration (p. /() : « Un corps sonore mis on mouvement communi(|U(> ses vibrations, non seulement aux particules do l'air eapal)!es dos mémos vibrations, mais encore à toutes les aulies |)artiouIes commensurablos aux j '«^s ; cl ces dilTéronlos particules, réagissant à

Ll-SI'RIT ni

en effet, qu'il u corps vibr(> à la lois do dillerentes manières \ Sans trop se préoccuper de l'explication, Rameau s'empare du fait, (|tii lui donne victorieusement raison : l'accord parlait majeur iiL-nii-sol se trouve dans la série naturelle des harmoniques. De mathématique, la science musicale devient physique, ou plutôt,

leur lour sur ce même corps, aussi bien que sur tous ceux qui renvironiieiit, tirent non seulement dill'érents sous des ditt'érentes parties aliquotes de ce premier corps, et par là lui t'ont rendre des sons plus aigus que celui de la totalité, mais ils agitent encore tous ceux d'alentour, qui sont capables des mêmes vibrations, et les font quelquefois même résonner. »

I. Lagrange a bien de la peine à l'admettre encore. Il lui parait « impossible de concevoir comment plusieurs tous peuvent être engendrés à la fois », et il est « enclin à croire que ces sons peuvent être produits par d'autres corps qui lésonncnt au bruit du son principal ». Aussi aime-t-il mieu.x se passer des harmoniques, dans sa théorie des accords :

« M. Rameau, un des plus célèbres artistes de nos jours, et à qui l'art mvisical est si redevable, a donné en i-jho une Déinunstration du principe de l harmonie, fondée sur les expériences rapportées de la résonance des corps sonores. Cet auteur croit avoir ainsi découvert dans la nature même les vrais fondements de 1 harmonie, qu'on avait avant lui inutilement cherchés par d'autres voies ; mais après tout ce que nous venons de démontrer, on voit évidemment que ce principe même tire son origine de celui de la concurrence des vibrations, principe dès longtemps reconnu pour la sourc<' des consonances et des dissonances, et sur lequel M. Euler a (■tabli sa nouvelle théorie de la musique... Ce célèbre géomètre a donné en ed'et à ce principe toute l'étendue dont il paraît capable, il a tâché par là de ramener à des formules assez simples les principales règles de la composition. On ne doit donc plus regarder le principe de M. Rameau que comme une nouvelle preuve de celui-ci, tirée immédiatement de l'expérience ; mais cet auteur aura toujours eu \v mérite d'avoir su en déduire avec une extrême simplicité la plupart des lois de l'harmonie, que plusieurs expériences détachées et aveugles avaient fait connaître. » Recherches sur la nature et la propagation du son [MisceUanea Taurinensia^ i7J9> OEuvres, éd. Serrct, I, p. i47)-

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comme il dit, « physico-mathématique ». C'est dans son ouvrage de la Génération liarmonique^ paru en ijSj, qu'il annonce cette transformation'. « La proportion harmonique peut bien être regardée comme un principe en musique, mais non pas comme le premier de tous ; elle n'y existe qu'à la faveur des différents sons qu'on distingue dans la résonance d'un corps sonore, et ceux-ci n'y existent qu'à la faveur du son de la totalité de ce même corps : donc ce dernier son est le principe fondamental, et c'est de là qu'il fallait absolument partir )>.

Il reste, il est vrai, une difficulté : l'accord mineur n'est pas aussi bien partagé que le majeur : une corde fait entendre les sons correspondant à ses parties aiiquotes, non à ses multiples. Quelques indices semblent cependant témoigner en faveur d'une autre série d'harmoniques, inverse de la première et dirigée vers le grave. Par exemple, une corde double, triple ou quadruple, tendue à côté de la première, semble « frémir » lorsque celle-ci est « raclée ». Si le phénomène est peu sensible, il ne faut pas s'en étonner" : « Les plus grands corps ont plus de puissance sur les petits que ceux-ci sur les premiers ; d'où il suit que les vibrations les plus

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