I. Traite de l'harnwnie, Pri'facc, 5'^ page
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sciences mathématiques. Rien de nouveau dans cette conception ; mais pour arriver au but qu'il se propose, il suit un chemin qu'il s'est tracé lui-même, et où toute l'harmonie moderne a passé après lui.
L'idée féconde fut de partir du phénomène qui paraissait le plus compliqué, mais se prêtait en réalité aux raisonnements les plus simples : de l'accord. L'usage, hérité des Grecs, était au contraire de former d'abord des gammes ; or, dans ces longues séries de notes, les rapports correspondant aux différents intervalles étaient complexes et variés. Un accord, et surtout un accord consonant, est un choix de sons, unis par une analogie particulière ; ce sera donc là h; premier objet de la science musicale. La pratique ici a certainement mis Rameau sur la voie : il appartenait à un musicien de découvrir que le temps de la mélodie pure était passé, el que môme le contrepoint, c'est-à-diro Tari d'associer les mélodies entre elles, n'avait pour objcl, le plus souvent, que de provoquer les rencontres de sons les plus significatives : (hqiuis le xvii*" siècle, c'est-à-dire depuis l'àgc du luth, il en était ainsi. Mais les théoriciens continuaient à parler au nom du moyen âge ou de 1 ;uili<]uilé.
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Ce retard de plusieurs siècles, Rameau, d'un vigoureux effort, le corrige. Il proclame donc hautement que l'harmonie règne sur la musique entière ; loin de résulter, comme on croit, du concours plus ou moins fortuit de plusieurs mélodies, c'est elle qui produit, soutient et justifie toute mélodie : « Il semble d'abord que l'harmonie provienne de la mélodie, en ce que la mélodie que chaque voix produit devient harmonie par leur union ; mais il a fallu déterminer auparavant une route à chacune de ces voix, pour qu'elles puissent s'accorder ensem])le. Or quelque ordre de mélodie que l'on observe dans chaque partie en particulier, elles formeront difficilement ensemble une bonne harmonie, pour ne pas dire que cela est impossible, si cet ordre ne leur est donné par les règles de l'harmonie... C'est donc l'harmonie qid nous guide et non la mélodie '. »
Ce principe, étant d'accord avec l'usage, avait ({uelque chose de révolutionnaire. Aussi Rameau dut-il le défendre toute sa vie, surtout contre les partisans de la musique italienne, qui ne trouvaient de charme qu'à la mélodie et ne pouvaient comprendre qu'il fallût à la musique encore autre chose qu'un « jjcau chant». Rous-
i. Traité de iliarniunie, p. ij8.
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seau, Diderot, et même d'Alembert, ne mancj lient pas de faire leurs objections, et Rameau n'est pas embarrassé pour leur répondre que seule Timperfection de leur oreille les rend insensibles à riiarmonie ^ : « Vous auriez grande raison, Monsieur, de dire que la mélodie est presque le seul objet qui occupe dans la musique, si vous pouviez vous rendre justice sur les bornes de votre expérience, en considérant qu'il peut y avoir encore bien des classes au-dessous de la vôtre : c'est en efFet le premier accessoire de la marche harmonique qui frappe rhomme borné: les fleurs qu'on joint à la partie principale du sujet", la voix, l'instrument qui l'exécutent, en faut-il davantage, pour le distraire des charmes que peuvent y ajouter d'autres parties ' ? » Et il ajoute avec un dédain qui sent son musicien de race : « La supériorité de l'harmonie dans la musique ne diminue en rien le prix de la mélodie; j'en fais peut-être plus de cas qu'aucun de vos collègues; mais, pour savoir les bornes auxquelles on doit s'en tenir', il faut une grande
1 . Lettre à M. d Aleinhert sur ses opinions en musique, p. 1 1 .
2. Rameau veut parler des ornements do la mélodie, si fort à la mode de son temps: trilles, niordanls, pinces, traits et passages.
■J. C'est-à-dire : du charme des accords.
4. Rameau veut dire ([ui' la uu'-lodie ne doit pas se rt'-pandiT an (l('l;"i «le ccrlairics liniili-s.
expérience, et pour l'acquérir il faut avoir souvent écouté, et pendant longtemps, une musique remplie d'harmonie, surtout dès le berceau, pour ainsi dire. Vos philosophes, gens de lettres et artistes, que vous prenez pour juges de vos opinions dans vos Mélanges de littérature, p. 44'^5 n'ont peut-être encore écouté que des chansons, même dans un âge avancé. » Si donc tant d'honnêtes gens ne peuvent suivre qu'un solo perpétuel, et se troublent au moindre accord, c'est qu'ils n'ont pas été formés à la musique. Pour instruits qu'ils soient d'ailleurs, leur oreille est grossière, puisqu'elle est incapable de saisir plus d'un son à la fois. Si l'on répartit les auditeurs en différentes classes, suivant leur intelligence, ils se trouveront dans les dernières. Or, c'est la première, seule, dont le jugement importe au musicien : il écrit pour ceux qui entendent.
Ceux-là d'ailleurs ne peuvent manquer d'avoir même goût. Il y aura parmi eux consentement universel aux lois de Tharmonie. 11 est donc parfaitement oiseux de disputer sur la supériorité des Français ou des Italiens pour la musique :
« La plus grande preuve qu'on puisse donner contre son oreille en musique, c'est de vouloir faire entendre qu'une nation peut en être plus favorisée qu'une autre.
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« L'expérience forme Foreille. Il y a des lètes également bien organisées chez toutes les nations où la musique est en règne ; mais tel, qui aura passé ses premières années dans un lieu où l'on entend rarement de la musique, peut fort bien né Ire pas compris dans le nombre \ »
Remarquons cette réserve : « chez toutes les nations où la musique est en règne ». Il existe en eft'et des « sauvages », Turcs ou Chinois, qui n'ont encore aucune idée de Fliarmonie. Ils ne possèdent, en conséquence, que des chants discordants et confus : aucun musicien ne peut naître en ces contrées. De même, il fut un temps, même dans nos pays, où Ton ne savait encore accompagner un chant. On n'en formait pas moins des mélodies, qui sont restées en usage dans TEglise, et donnent ])ien du mal à l'organiste chargé de les envelopper d'accords. Ce sont là les erreurs d'un passé barbare, consacrées j)ar une tradition malencontreuse :
« Aussi ne voyons-nous que des gens sans
I. Erreurs de i Encyclopédie, p. 7. L honiino quia passé s<>s prcinièros années dans un lion 011 Ion enli-nd rai-cnionl do la musique est Rousseau. — C'est peut-èlrc ce passage que Chal)anon a dans l'idée lorsqu'il éciùl (p.") î) ; « Son goùl u'étail pas exclusif, il le déclare lui-niènie dans la Pri-faee de sou Code de mtisif/iie. Il y condamne le goùl ualioiial qui ne leud cpi'à rélrécir l'art, l^a musii|ue en ell'et est la langue du moude entiei' ; les ditrc-rents climats ne font qu'en chang<'i" les dialectes. » 11 n'y a rien de pareil dans la l*i'éface tlu Code de nutsifjiie.
goiit, pleins des règles de ces anciens, dont le vrai sens leur est inconnu, qui s'attachent vainement à former une bonne et agréable harmonie sur ces sortes de chants. Ce devrait être cependant le sujet de nos veilles et de nos travaux, la musique n'étant faite que pour chanter les louanges de Dieu. Quel désagrément pour un homme rempli de cette vérité, de ne pouvoir déployer tout son génie sur un si grand sujet ! Il peut bien entasser des accords sur ces chants, et procéder sans faute jusqu'à la fin ; mais il y a bien de la différence, d'une musique sans fautes à une musique parfaite. Ces anciens, trop esclaves de leurs premières découvertes, composèrent tous ces chants d'une mélodie que leur fournissait le système parfait^ et finirent par où ils devaient commencer, c'est-à-dire qu'ils établirent les règles de l'harmonie sur cette mélodie, au lieu de commencer par celle qui se présenterait la première, qui est l'harmonie... et établir - sur elle les règles de la mélodie, dont on formerait même un chant plus facile et plus coulant (jue celui qui subsiste aujourd'luii dans les temples'. »
1. Gaiumo niiiioui'<' (hypodorionnc) do dou\ nclavos, que la musique de l'aiiliquité a ou effet It'guéo ;i (mU»' ila moyen âge.