L. DE LA. Laurencie, p
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que Rameau publia son second recueil de Pièces de clavecin^ y qu'il venait de composer sans doute, car on y remarque un sentiment pittoresque, qui ne s'était manifesté ni dans les pièces du premier recueil, ni dans les Cantates ou les Motets. C'est à cette date seulement, c'est-à-dire aux approches de la quarantaine, que Rameau arrive à se connaître. Il a d'abord passé de longues années à réfléchir sur la théorie de son art, comme si cet esprit logique avant tout, et de la plus rigoureuse probité, n'eût rien osé entreprendre avant d'être en mesure de le justifier par raison et par principes.
Il fallait vivre cependant, et Rameau devenu chef de famille eût été bien aise d'ajouter au prix de ses leçons quelques émoluments plus certains. C'est pourquoi, les orgues de l'église Saint-Paul étant devenues vacantes, il se présenta au concours ; mais Daquin lui fut préféré. Nous ne pouvons, à distance, décider si ce choix était juste ou non : il est fort possible que Rameau, qui n'avait plus d'orgue à sa disposition depuis quatre ou cinq ans, eût quelque peu perdu de son habileté, et Daquin n'était pas un
X. Le privilège est du 7 janvier 1724 et concerne des « cantates, pièces de clavessin et autres pièces de musique instrumentale avec un système nouveau sur la musique, un sur la musique théorique, la basse fondamentale et sur la raéchanique des doigts sur le clavessin. »
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rival méprisable. Cet échec ne dut pas d'ailleurs être bien sensible à un homme dont l'ambition la plus chère ne fut jamais de devenir un illustre exécutant. Les idées, longtemps contenues, abondent aujourd'hui, et il atteint enfin à cet âge de fécondité, où un auteur se sent poussé à écrire par une volonté impérieuse. Avec une assurance fîère qui n'est qu'une certitude de soi, il devine qu'il réussira dans la musique dramatique. Par malheur, il lui faut pour cela le concours d'un poète, et il est seul, sans relations, surtout sans protecteur : la Cour l'ignore, et la Ville ne voit en lui qu'un excellent maître de musique. Qui donc, parmi les beaux-esprits, s'avisera de donner un poème à un auteur sans fortune et sans nom ? Persuadé que le vrai mérite se fait toujours connaître. Rameau ne craint pas de s'adresser à celui qui passait pour le premier poète du temps, à Houdar de la Motte, dont la gloire s'appuyait sur le succès à' Inès ^ des opéras à^Omphale, à' Amadis de Grèce ^ d'Alcione^ des ballets drisse et de VEurope Galante. Rameau tenta ou fît tenter une première démarche qui ne réussit pas, et eut alors l'idée un peu naïve d'écrire à l'homme de lettres pour combattre ses préventions^ :
I. Cette lettre, retrouvée dans les papiers de là Motte lorsqu'il mourut (1731), fut publiée plus tard par le Mercure
Quelques raisons que vous ayez, Monsieur, pour ne pas attendre de ma musique théâtrale un succès aussi favorable que de celle d'un auteur plus expérimenté en apparence dans ce genre de musique, permettez-moi de les combattre et de justifier en même temps la prévention où je suis en ma faveur, sans prétendre tirer de ma science d'autres avantages que ceux que vous sentirez aussi bien que moi devoir être légitimes.
Qui dit un savant musicien entend ordinairement par là un homme à qui rien n'échappe dans les différentes combinaisons des notes ; mais on le croit tellement absorbé dans ces combinaisons, qu'il y sacrifie tout, le bon sens, le sentiment, l'esprit et la raison. Or, ce n'est là qu'un musicien de l'école; école oijil n'est question que de notes, et rien de plus : de sorte qu'on a raison de lui pi-éférer un musicien qui se pique moins de science que de goût. Cependant celui-ci, dont le goût n'est formé que par des comparaisons à la portée de ses sensations^, ne peut tout au plus exceller que dans certains genres, je veux dire dans des genres relatifs à son tempérament. Est-il naturellement tendre ? Il exprime la tendresse. Son caractère est-il vif, enjoué, badin, etc. ? sa musique y répond pour lors. Mais sortez-le de ces caractères qui lui sont naturels, vous ne le reconnaissez plus. D'ailleurs, comme il tire tout de son imagination, sans aucun secours de l'art par ses rapports avec les expressions, il s'use à la fin. Dans son premier feu, il était tout brillant ; mais ce feu se consume à mesure qu'il veut le rallumer, et l'on ne trouve plus chez lui que des redites ou des platitudes.
Il serait donc à souhaiter qu'il se trouvât pour le théâtre
(mars 176$, p. 36), et fréquemment reproduite avec plusieurs inexactitudes. Le texte ci-dessus est celui du Mercure.
I. C'est-à-dire : des comparaisons fondées sur ses seules sensations.
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un musicien qui étudiât la nature avant de la peindre, et qui, par sa science, sût faire le choix des couleurs et des nuances dont son esprit et son goût lui auraient fait sentir le rapport avec les expressions nécessaires.
Je suis bien éloigné de croire que je sois ce musicien, mais, du moins, j'ai au-dessus des autres la connaissance des couleurs et des nuances dont ils n'ont qu'un sentiment confus, et dont ils n'usent à propos que par hasard. Ils ont du goût et de l'imagination, mais le tout borné dans le réservoir de leurs sensations où les différents objets se réunissent dans une petite portion de couleurs au delà desquelles ils n'aperçoivent plus rien. La nature ne m'a pas tout à fait privé de ses dons, et je ne me suis pas livré aux combinaisons de notes jusqu'au point d'oublier leur liaison intime avec le beau naturel qui suffit seul pour plaire, mais qu'on ne trouve pas facilement dans une terre qui manque de semences et qui a fait surtout ses derniers efforts.
Informez-vous de l'idée qu'on a de deux cantates, qu'on m'a prises depuis une douzaine d'années, et dont les manuscrits sont tellement répandus en France que je n'ai pas cru devoir les faire graver puisque j'en pourrais être pour les frais, à moins que je n'y en joignisse quelques autres, ce que je ne puis faire faute de paroles. L'une a pour titre V Enlèvement d^Orithie : il y a du récitatif et des airs caractérisés ; l'autre a pour titre Thétis^ où vous pourrez remarquer le degré de colère que je donne à Neptune et à Jupiter, selon qu'il appartient de donner plus de sang-froid ou plus de passion à l'un et à l'autre, et selon qu'il convient que les ordres de l'un et de l'autre soient exécutés. Il ne tient qu'à vous de venir entendre comment j'ai caractérisé le chant et la danse des Sauvages qui parurent sur le Théâtre-Italien, il y a un ou deux ans^,
I. Comme l'a établi M. Michel Brenet, ces sauvages étaient des Caraïbes qui parurent au Théâtre Italien en 1726.
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et comment j'ai rendu ces titres* : les Soupirs^ les Tendres Plaintes, les Cy dopes, les Tourbillons (c'est-à-dire les tourbillons de poussière excités par les grands vents) V Entretien des Muses, une Musette, un Tambourin, etc. Vous verrez, pour lors, que je ne suis pas novice dans l'art et qu'il ne paraît pas surtout que je fasse grande dépense de ma science dans mes productions, où je tâche de cacher l'art par l'art même ; car je n'y ai en vue que les gens de goût et nullement les savants, puisqu'il y en a beaucoup de ceux-là et presque point de ceux-ci. Je pourrais vous faire entendre des motets à grand chœur, où vous reconnaîtriez si je sens ce que je veux exprimer. Enfin , en voilà assez pour vous faire faire des réflexions.
Je suis, avec toute la considération possible, Monsieur,' votre très humble et très obéissant serviteur.
On reconnaît bien « la force et l'énergie avec lesquelles ce grand homme s'exprimait toujours dès qu'il raisonnait sur son art "^ ». On remarquera aussi le soin qu'il prend de se défendre contre cette réputation de vaine science qui traîtreusement s'emparait de lui, le discréditait d'avance. Mais Houdar de la Motte avait bien trop d'esprit pour ne pas sourire à d'aussi éloquentes protestations de talent : il ne répondit pas à la lettre du musicien inconnu, se bornant
I. Rameau cite des pièces qui ont paru dans son recueil de 1724.
fi. Mercure, juin 1765, p. 5i. Lettre du musicien Mougeot.
à la mettre de côté, peut-être parce qu'elle lui semblait curieuse.
Par bonheur, Rameau allait trouver enfin ce que la dignité farouche de son caractère ne lui avait pas permis de chercher jusque-là : un de ces libéraux amis des arts, dont l'intervention dans la vie d'un artiste ou d'un poète était à peu près indispensable à cette époque. C'est entre 1727 et 1782^ qu'il fit la connaissance du fermier général le Riche de la Pouplinière, celui à qui Voltaire décernait le nom flatteur de Mecœnas. Ce fastueux personnage était féru de musique non moins que de littérature et de tout ce qui peut orner la vie ; même il avait le défaut, bien pardonnable chez un homme aussi hospitalier, de se livrer lui-même à la composition : il « faisait facilement », nous dit-on, « les airs de brunettes », et une villageoise de sa façon, 0 ma tendre musette, eut son heure de célébrité. ^ Mais surtout il eut le grand mérite d'être le premier à reconnaître le talent de Rameau : il en fit son maître de musique, lui offrit son orgue pour y
1. En effet, Rameau est encore sans protecteur dans le moment qu'il écrit à Houdar de la Motte ; et c'est M. de la Pouplinière qui le met en relations avec Voltaire et l'abbé Pellegrin vers l'année 173:2.
2. C'est ce qu'affirment du moins les Souvenirs d'un octogénaire, publiés par Maurice Bourges dans la Revue et Gazette musicale de Paris, en i845. Sur l'authenticité de cet écrit, voir Michel Brenet, Les Concerts en France^ p. 219.
jouer le dimanche, son orchestre et son théâtre privé pour y faire Fessai de ses ouvrages, enfin ses palais pour y loger. « M. et M""^ Rameau, nous dit Maret, passaient pour ainsi dire leur vie chez M. de la Pouplinière, soit à Paris, soit à sa belle maison de Passy\ » La femme du compositeur, grâce sans doute à son talent de chanteuse, partageait avec lui les faveurs de cette généreuse amitié.
Le plus grand service que le financier pouvait rendre au musicien, était de lui faire connaître quelque poète de meilleure composition que le dédaigneux La Motte. Cependant Rameau semble avoir été d'abord peu pressé de s'exposer à de nouveaux refus. Sans doute avait-il réfléchi, et conclu que les auteurs faisaient bien de lui refuser leur collaboration, la tâche étant encore au-dessus de ses forces : car s'il recon-
I . La Biographie Michaud (article la Popelinière ou mieux LA. Pouplinière) dit d'autre part : « Rameau y composait ses opéras et touchait l'orgue les jours de fête à la messe de la chapelle domestique. » La maison de la Pouplinière ne cessa d'être « à la fois le temple des Muses et des Plaisirs », même après son divorce (1748), qu'il fut loin de regretter. Mais, si l'on en croit Maret, il y eut, sur la fin, entre Rameau et lui, « quelque refroidissement, causé, selon l'apparence, par un autre compositeur que ce fermier général avait pris chez lui». Il s'agit probablement de Gossec. Cette dithculté n'a pu survenir qu'après 1763 ; sans quoi il est douteux que Marmonlel, familier du financier, eût encore collaboré avec Rameau cette année-là. Voir plus loin, p. 68.
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naissait impartialement son mérite, il se faisait une idée plus haute encore de l'œuvre qu'il voulait entreprendre. Longtemps après, en 1740, répondant à un jeune musicien qui voulait écrire pour le théâtre et lui avait demandé ses conseils, il lui en donnait de fort sages, et terminait en citant son propre exemple ^ :
Je suis très sensible, Monsieur, à l'honneur que vous me faites, et en même temps très mortifié de ne pouvoir vous être que d'un faible secours, tant parce que mes affaires ne me permettent pas de m'en détourner que parce que ce que vous souhaitez demande un bien plus long détail que vous ne l'imaginez peut-être. Il faut être au fait du spectacle, avoir longtemps étudié la nature, pour la peindre le plus au vrai qu'il est possible ; avoir tous les caractères présents^, être sensible à la danse, à ses mouvements, sans parler de tous les accessoires ; connaître la voix, les acteurs, etc. Le Ballet vous conviendrait mieux que la Tragédie pour début. Je crois d'ailleurs M. Panard^ plus capable de l'un que de l'autre ; il a du mérite, mais il ne nous a point encore donné de lyrique. Il faudrait, avant que d'entreprendre un si grand ouvrage, en avoir fait de petits, des cantates, des divertissements^ et mille bagatelles de cette sorte qui nourrissent l'esprit, y échauf-
1. Cette lettre, envoyée au Mercure, après la mort de Rameau, par le musicien Mongeot, à qui elle est adressée, y fut publiée en juin 1766,