Présents à l'esprit
3. Charles-François Panard, né à Courville vers 1694, mort à Paris le i3 juin 1765, fut un poète de cabaret, plein de verve d'ailleurs et parfois de finesse. Marmontel l'a surnommé le La Fontaine du Vaudeville, et il disait des taches de vin dont ses écrits étaient parfois décorés : « Ce sont les marques du génie ». Ou conçoit que Rameau Fait jugé peu capable d'écrire un opéra.
fent la verve et rendent insensiblement capable des plus grandes choses. J'ai suivi le spectacle depuis l'âge de douze ans^; je n'ai travaillé pour l'Opéra qu'à cinquante ans, encore ne m'en croyais-je pas capable; j'ai hasardé, j'ai eu du bonheur, j'ai continué. Je suis, avec toute la considération possible. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Ainsi Rameau, tout près de la cinquantaine, alors qu'il s'est exercé aux cantates et à « ces bagatelles qui nourrissent l'esprit et y échauffent la verve », ne se croit cependant pas capable da « travailler pour l'Opéra ». Il se contente de publier de Nouvelles suites de pièces de clavecin et de rééditer, en 178 1, son premier recueil. C'est l'œuvre d'un autre musicien qui réveilla son ambition. « Ce grand homme, nous dit-on ^, entendit Jephté\ le caractère noble et distingué de cet ouvrage le frappa, par des points analogues apparemment à la mâle fécondité de son génie. Il conçut dès ce moment que notre musique dramatique était susceptible d'une nouvelle force et de nouvelles beautés. Il forma le projet d'en composer; il osa être créateur ».
C'est là un bien grand honneur pour cette
I. On ne devine pas de quel spectacle il s'agit. A douze ans, Rameau avait quitté le collège, puisqu'il ne passa pas la quatrième : il ne veut donc pas parler des opéras qui pouvaient y être représentés.
?.. Mercure , xQ^iYs 1761.
36 3EAN-PI1ILIPPE RAMEAU
tragédie de Tabbé Pellegrin, mise en musique par Monteclair ^ Rameau n'était pas homme à marchander son admiration, et Topera de Jephté, qui d'ailleurs obtint un grand succès, était, par certains côtés, remarquable. Pour la première fois, on voyait des personnages de la Bible paraître sur une scène jusqu'alors réservée aux héros de la fable. Il y avait là une hardiesse qui devait plaire à Rameau, et dont le bon abbé Pellegrin ne sait lui-même que penser. « Ce- n'a pas été sans trembler, dit-il en sa Préface, que j'ai entrepris de mettre sur le théâtre de l'Académie royale de musique un sujet tiré de l'Ecriture sainte. »
D'ailleurs il a pris soin d'accommoderle sujet au goût du théâtre: l'amour y aura sa place, et il s'en excuse aussi. « L'épisode d'Amon peut exciter quelque contradiction. Mais je n'ai pas osé bannir tout à fait l'amour profane... ». Cet Amon joue auprès de la fille de /e/?A^e le rôle d'Achille auprès de l'Iphigénie de Racine. L'abbé Pel-
1. Monteclair (1666-1737) était aussi l'auteur des Fêtes de Vété (1716), de trois livres de Cantates (1720), de plusieurs recueils pour la musique de chambre, et d'une Méthode pour apprendre la Musique, qui parut en 1700. Comme on verra par la suite, il fut bien loin de se féliciter d'avoir éveillé 1p génie de Rameau.
Simon-Joseph Pellegrin (i663-i745) tenait à Paris « boutique ouverte d'épigrammes, de madrigaux, de compliments, qu'il vendait plus ou moins cher, selon le nombre et la différente mesure des vers, depuis 2 jusqu'à 12 syllabes. » [Biographie Mi chaud).
legrin connaît fort bien, en effet, cet illustre devancier. On s'en aperçoit dès ce début, dont Esther n'est pas absolument innocente :
Rivages du Jourdain où le Ciel m'a fait naître, Heureux et mille fois heureux Le jour qui vous rend à mes vœux.
Mais Rameau était bien insensible à ces souvenirs, comme à toutes les faiblesses du style. Sans doute ne fut-il même pas choqué des lenteurs calculées de Faction, qui recule jusqu'au troisième acte la rencontre fatale de Jephté avec sa victime. Mais le sujet portait en lui-même une grandeur qui éclate par endroits, malgré toute la médiocrité du poète : pour qu'Iphisefût résignée, il fallait qu'elle fût religieuse ; aussi ne cèdet-elle pas sans lutte à la flamme qu'Amon a su lui inspirer. Elle est «vertueuse » ; soumise aux ordres d'un père inhumain, elle repousse le secours que son amant vient lui offrir:
Apprends que pour sentir une fatale flamme Un grand cœur n'est pas abattu.
L'amour peut entrer dans son âme Sans triompher de sa vertu.
La pensée vaut mieux ici que l'expression, et voilà un langage assez neuf pour une héroïne d'Opéra : un « grand cœur », assez grand en effet pour contenir à la fois l'amour et le devoir, une
âme qui lutte et se dompte, jamais on n'avait vu pareil spectacle sur une scène galante, ou l'on ne connaît d'autre vertu que de céder avec joie à une passion flatteuse et parfaite. Ici l'abbé Pellegrin, à force de fouiller au fond de sa mémoire, en a ramené du Corneille. Avec quel soulagement Rameau dut-il reconnaître qu'un acteur d'Opéra pouvait débiter autre chose que des fadaises !
En outre, l'action, si mal conduite qu'elle fût, amenait au moins des divertissements variés, oii un musicien pouvait montrer divers caractères : au premier acte, les trompettes sonnent autour de l'arche sainte, et des danses religieuses sont interrompues par une alerte guerrière ; au deuxième, le songe funeste d'Almasie est suivi de danses qui célèbrent la victoire, encore fêtée au troisième acte avec de grandes réjouissances ; le quatrième off're le décor pastoral de rigueur dans l'ancien Opéra, avec danse des bergers, et « symphonie triste » pour accompagner les adieux d'Iphise à la vie ; au cinquième acte, enfin, on voit la foudre tomber sur l'autel, et la voix de Jéhovah se fait entendre. Monteclair,qui était un musicien détalent, avait tiré un assez bon parti de ces scènes; et si l'on trouve, au premier acte, aux mots : Tout tremble devant le Seigneur^ un souvenir direct et maladroit des
trembleurs d'Isis \ l'air des Guerriers, qui suit, ne manque pas de majesté. Le songe d'Almasie. s'enveloppe de gammes descendantes, terribles à souhait; et la marche des bergers, au son des tambourins, est alerte et gaie. Les Pastorales et Menuets du quatrième acte ne manquent pas de grâce, et partout l'écriture est intéressante et soignée. C'est ainsi que Monteclair a recours assez souvent à la division des basses en deux parties ^ : c'est une disposition que Rameau emploie souvent, en pleine connaissance de cause et avec une hardiesse éclairée dont Monteclair est certes bien loin. Mais il n'en dut pas moins goûter, dans ces passages, une ampleur de sonorité inaccoutumée, peut-être même s'instruire à les entendre, car aucune expérience de l'orchestre n'avait confirmé jusquelà ses vues sur la vraie nature de l'harmonie. Le rédacteur du Mercure n'a donc pas tort lorsqu'il nous parle du « caractère noble et distingué » que Rameau reconnut à Jephté : car certes le sujet était noble, et le musicien distingué.
La Pouplinière, à qui Rameau s'ouvrit sans
I. C'est de froid que tremblaient les vieillards, et non de peur, dans l'opéra de LuUy.
a. C'est ce que la partition indique par ces mots : Droite, Gauche, inscrits au-dessus de chaque partie.
4o • JEAN-PHILIPPE RAMEAU
doute de son projet, semble Tavoir présenté d'abord à Voltaire, qui, docile, se mit en devoir d'écrire lui aussi une tragédie biblique, intitulée Samsoii. Il ne se montra guère empressé cependant, car le privilège pour cette pièce n'est daté que du 6 juillet 1734 ^ Entre temps, La Pouplinière parla de Rameau à l'auteur même de Jephtéy l'abbé Pellegrin, qui se hâta de brocher une tragédie à' Hippolyte et Aricie^ en dénaturant la Phèdre de Racine. Mais, comme il était fort besogneux, et enflé peut-être par son récent succès, il ne voulut donner son poème qu'en échange d'une obligation de cinquante pistoles, que lui signa Rameau, pour le cas où l'opéra tomberait; ce qui, à vrai dire, était un accident assez commun. Le musicien n'y fit pas tant de façons, et, content d'avoir enfin un poème, il l'accepta tel qu'on le lui offrait, c'est-à-dire très faible.
L'abbé Pellegrin est, pour ainsi parler, au-dessous de lui-même dans Hippolyte et Aricie : plus galant que jamais, il a exempté Phèdre de ces luttes et de ces remords qui font toute sa beauté, en ne lui laissant que les fureurs jalouses, propres à troubler le destin d'Hippolyte et d'Aricie. Quant à ceux-ci, ils ne sont rien que de parfaits amants, tout dévoués à leur tendresse,