‹ Ramsès le Grand;Chapitre 20 sur 82 · Des castes en Égypte. Revue des Deux-Mondes , 15 sept · texte numérisé non relu

Des castes en Égypte. Revue des Deux-Mondes , 15 sept

par ce savant, — sans rechercher s’ilsn’appartiennent pas à des époques de perturbation dans l’Egyptianisme, à des temps de troubles et de luttes, comme ceux qui précédèrent la dix-huitième dynastie et suivirent la dix-neuvième, et surtout à des siècles de décadence comme ceux où s’éteignirent les derniers Ramsès, — nous nous bornerons à constater avec M. Ampère lui-même, que si à certaines époques de l’histoire Égyptienne les fonctions de juges, d’ingénieurs, d’architectes, de chefs de nomes et de districts, semblent avoir été remplies indifféremment par des prêtres ou par des guerriers, et si parfois même il y a eu si peu de démarcation entre ces deux classes aristocratiques que le même personnage a pu cumuler des emplois sacerdotaux, militaires et civils, cependant la ligne de séparation entre elles et les classes inférieures est toujours restée si profonde que rien ne pouvait la combler, pas même la mort. Car les honneurs rendus aux ancêtres dans les tombeaux, l’admission dans les inscriptions funéraires, ne paraissent pas avoir jamais cessé d’être les privilèges exclusifs des membres du sacerdoce et de l’armée.

Il serait facile de prouver que des deux termes de cette proposition le dernier affirme, bien plus haut que le premier ne la nie, l’existence des castes.

Quoi qu’il en soit, nous laisserons à quiconque a étudié de bonne foi la nature de l’homme et la filiation de ses conceptions sociales, le soin déjuger si des inductions tirées d’hiéroglyphes, d’une interprétation douteuse et de dates incertaines, peuvent jeter au néant les assertions formelles d’Hérodote, de Platon, de Strabon, et de Diodore, qui n’ont rien affirmé sur les institutions égyptiennes qu’après les avoir vues de leurs yeux et touchées de leurs mains. Quant à nous, à défaut môme de tels témoignages, la contemplation de la vallée du Nil, impuissante à produire un peuple depuis trois mille ans; l’aspect de la race dégradée, qui y tient la place des glorieux compagnons de Toutmès III, de Séti et de Meïamoun, auraient suffi pour nous convaincre que cette longue atrophie héréditaire du progrès, dont la providence a déposé le germe dans le sein de toute terre et de tout homme, ne peut être attribuée qu’aux violences d’un rigide système de castes, trop profondément enraciné par la conquête, et trop longtemps exagéré par la tyrannie des institutions.

Ce point de critique historique écarté, (et nous n’y avons touché que pour démontrer jusqu’où on peut errer en se laissant guider par la seule épigraphie) nous devons reconnaître que l’idéal social de nos jours ne pouvaitêtre celui des temps antiques. La civilisation ne pouvait se maintenir à ses débuts et se développer, que sous la protection d’un système

rigoureux. Il faut un principe coercitif, tout à la fois

matériel et moral, pour forcer des nomades, pâtres grossiers ou chasseurs barbares, à devenir une nation. L’institution des castes atteignit promptement ce but dans l’Inde et en Égypte; ceux qui en furent les propagateurs ne pouvaient prévoir combien leur système poussé à ses dernières conséquences compromettait l’avenir. A l’homme d’alors, bien moins qu’à celui d’aujourd’hui, il n’était donné d’élever les yeux assez haut pour entrevoir les lueurs qui sont encore plongées au-dessous de l’horizon. Il s’en dédommageait en créant, selon l’étendue de

son rayon visuel et de ses besoins, le type de la monarchie absolue, où le despote pouvait être, jusqu’à un certain point, moins le tyran que le père de ses sujets; où chaque classe, chaque profession avait sa sphère d’activité marquée; où une consécration religieuse, étendant son influence de génération en génération, enserrait chaque individu dans un cercle de fonctions au milieu desquelles il devait vivre et mourir; où, enfin, au prix de la dignité humaine concentrée sur quelques têtes et du libre arbitre de chacun sacrifié au rigide mécanisme de la loi, les arts de la paix, l’abondance agricole et les richesses commerciales semblaient se répandre sur le corps social par les mains du souverain, comme les bénédictions d’une divinité1. Quelques-uns des règnes des dix-huitième et dixneuvième dynasties égyptiennes, et particulièrement celui de Ramsès II, paraissent avoir touché aux limites de cet idéal.

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