‹ Ramsès le Grand;Chapitre 24 sur 82 · Strabon, liv. XVI. — Pline, liv. VI · texte numérisé non relu

Strabon, liv. XVI. — Pline, liv. VI

OU L’ÊGYPTE IL y a 3300 ANS. 107

^ Le casque en tête, revêtu d’une cotte de mailles, debout sur un char superbe que traînent quatre chevaux magnifiquement caparaçonnés, le héros égyptien, au milieu des acclamations de ses soldats, pousse devant lui une foule de captifs nègres et leuco-Éthiopiens dont il va faire hommage à la triade thébaine.

Quel sens faut-il donner à cette terrible expression? Les égyptologues ne veulent y voir qu’un symbole du droit que la guerre donnait au maître sur l’esclave, au vainqueur sur le vaincu, sans admettre que ce droit se soit jamais étendu jusqu’au sacrifice humain. Mais ceux qui n’accordent pas, sans quelque restriction, des lumières bien hautes et bien pures au sacerdoce égyptien; tous ceux qui se rappellent quelle haine impitoyable pour l’étranger l’Égypte a léguée à tous les peuples, héritiers de son sang ou de ses doctrines, et quels indignes trophées les guerriers du Nil recherchaient avec frénésie sur les champs de bataille; tous ceux enfin qui admettent comme documents historiques les 15e, 16e et 22e versets du premier livre de l’Exode, penseront sans doute avec nous qu’à cette époque le prisonnier de guerre n’avait contre l’oblation sanglante et le traitement à la façon de V interdit que de faibles garanties dans la philanthropie

des prêtres de l’Égypte, dans la générosité de ses guerriers, dans la mansuétude ou la clémence de ses rois *.

Un des bas-reliefs de Beït-el-Oually nous montre Meïamoun assis dans un brillant naos et faisant dé-filer devant lui, en une longue procession, le résultat immédiat de ses victoires en Éthiopie : des groupes de prisonniers, parmi lesquels figure un

1. Une stèle du règne d’Aménoph II, trouvée dernièrement dans le temple d’Amada en Nubie, apporte malheureusement à nos doutes une terrible confirmation. On y lit textuellement : « .... Après avoir vaincu ses ennemis et élargi les frontières de l'Egypte, Sa Sainteté (Aménoph II) revint du pays des Routens supérieurs (la haute Assyrie) , en remplissant de joie le cœur d’Ammon-ra, son père ; car elle a, de sa propre massue, massacré sept rois, capturés dans la ville de Taschis, et amenés enchaînés sur son vaisseau. Six de ces rois, ainsi que leurs mains coupées, ont été pendus en face des pylônes de Thèbes.

« Quant à l’autre ennemi, il fut conduit par eau en Nubie et pendu à la muraille de la ville de Napata, pour attester aux mauvaises races de Koush les victoires de Sa Majesté sur tous les peuples du monde et la manière dont elle les châtie. »

Aménoph, chef de cette partie de la terre de Koush que les inscriptions qualifient de mauvaise; des tables, des buffets chargés d’or en poudre et en anneaux; des tronçons de bois d’ébène, des dents d’éléphant, des plumes d’autruche, des peaux de panthère; tous ces objets enfin de luxe ou de curiosité que les peuples du nord et de l’orient n’ont cessé depuis lors d’enlever à la terre d’Afrique, cette mère de l’or, des esclaves et des monstres, dont quatre mille ans de pillage n’ont pu épuiser la déplorable fécondité.

Les noms de quelques-unes des peuplades subjuguées dans cette expédition ont leurs analogues sur la carte moderne de l’Abyssinie et du Sennaar; malheureusement cette similitude de noms n’est pas la seule que l’on puisse constater entre les vaincus de Meïamoun et leurs descendants, nos contemporains.

On sait que les chefs actuels du Soudan oriental organisent annuellement des expéditions de meurtre et de pillage (ghrazies, razzias) contre les habitants des hauts gradins du plateau central de l’Afrique. Or les récits que les voyageurs modernes nous transmettent de ces actes de brigandages sont comme la traduction fidèle des légendes explicatives d’un des bas-reliefs de Beït-el-Oually, destiné

à transmettre à la postérité le souvenir d’une ghrazie dirigée par Ramsès contre les Nahazis, les ancêtres des nègres d’aujourd’hui.

D’après le récit hiéroglyphique : « Les barbares, en pleine déroute, fuient éperdus devant le héros égyptien qui les poursuit sur un char lancé à toutes brides, et les atteint de ses flèches jusque dans leurs forêts.... Hommes, femmes, enfants et vieillards, épouvantés à la vue du carnage, essayent en vain de se soustraire à l’extermination et de trouver un refuge dans les retraites qu’ils partagent avec les animaux sauvages1.»

En regard de ce tableau, voici une scène esquissée d’hier, presque sur les mêmes lieux, et où figurent les descendants des mêmes races hostiles :

.... « L’armée Abyssine s’était acharnée à la poursuite de la malüeureuse tribu des Soddo-Gallas ; les cavaliers n'avaient pas tardé à rejoindre une foule de veillards, de femmes et d’enfants incapables de fuir. La vue de ces infortunés, loin d’exciter en eux ce sentiment de compassion, si naturel à l’aspect du faible, n’avait fait que réveiller leur brutal instinct de carnage. Quelques-uns revenaient

1. Champollion. Lettres écrites de l'Êgypte et de la Nubie. — Cherubini. la Nubie. Firmin Didot.

Scribes royaux enregistrant des prisonniers nègres et asiatiques

-avec leurs trophées sanglants, étalés de la manière la plus indécente, et exaltaient leurs exploits dans des récits obscènes; d’autres ramenaient les femmes et les filles des malheureux qu’ils avaient massacrés ou mutilés. Ce n’était qu’un long cri de douleur et de désespoir. Lorsque l’armée se dirigea sur un bois de haute-futaie, où l’on supposait que les Gallas s’étaient réfugiés, je m’éloignai pour ne pas être témoin du massacre de ces malheureux, qui, pour se soustraire aux atteintes du javelot, grimpaient sur les arbres. C’est là qu’on les tirait comme des moineaux.... et que le roi vint lui-même, lui qui eut atteint un oiseau-mouche à balle franche, abattre un pauvre diable, du sein des branches où il s’était tapi h... »

Entre ces deux récits trente-trois siècles ont passé, entraînant dans leur cours les Pharaons et leur empire, et les peuples qui les remplacèrent sur la scène du monde, et les dieux qui détrônèrent leurs dieux. Toutes les races soumises à Horus, le divin pasteur des hommes, ont tour à tour saisi et porté le sceptre de la civilisation et renouvelé la face de la terre ; toutes, excepté celle des Nahazis. Jetée hors de la voie des grandes migrations, enchaînée à un

1 Ch. Lefèvre. Voy. en Abyssinie , t. II, p. 245 et 246.

sol âpre et énervant, sous un ciel d’airain, elle est restée immobile dans sa barbarie, son ignorance, ses terreurs et sa faiblesse natives; n’ayant de rapport avec les autres membres de la grande famille, que ceux que les brutes de ses forêts ont avec le chasseur, elle leur paye depuis cinq mille ans un tribut de chair et de sang, et voit les ossements de ses enfants jalonner, aux quatre vents du globe, les chemins de tous les marchés d’esclaves. Sombre destinée! injustifiable en tout temps, mais surtout de nos jours, où la civilisation adulte et triomphante n’a pas, comme aux siècles des Ramsès, à garantir son berceau des atteintes de la barbarie, et n’est plus, pour aucune nation, un dépôt privilégié, dont la garde jalouse implique, comme premier devoir social, la haine, la guerre et l’oppression pour l’étranger.

Les faits précédents durent remplir les deux premières années du règne de Meïamoun et ce ne fut

probablement que vers le commencement de la troisième qu’ayant pourvu à tout ce que réclamait raccomplissement de ses vastes desseins et confié à la reine, assistée d’un conseil de ré-gence, le gouvernement de l’Égypte , il mit en mouvement, pour la conquête de l’Asie, les masses qu’il avait accumulées dans ce but, aux abords de l’isthme.

Si les monuments ne nous ont pas mis à même de rectifier, quant au chiffre numérique de cette armée, les assertions des anciens, ils nous permettent au moins de suppléer au silence qu’ils ont gardé sur sa composition.

La cavalerie des armées modernes y était représentée, comme elle l’était longtemps encore après parmi les héros d’Homère, par des escadrons de chars de guerre, montés par l’élite des oéris1. Le reste de la caste militaire fournissait les oplites ou fantassins de ligne, qui, revêtus d’une cuirasse: abrités d’un bouclier, se servaient dans les combats de la lance, de l’épée et de la hache, et manœu-

]. Le nombre de ces chars attelés, chacun de deux chevaux au moins, indique clairement l’importance et le développement qu’avait pris en Égypte l’élevage de la race chevaline pendant le petit nombre de générations qui s’étaient succédé depuis son introduction sur les bords du Nil.

vraient, d’après des règles prescrites, sur huit ou dix hommes de hauteur. Enfin l’infanterie légère, destinée à éclairer les routes, à escarmoucher à l’avant-garde, à couvrir, de ses nuées d’archers et de frondeurs, les ailes de l’armée et les intervalles des chariots, recrutait probablement parmi les tribus auxiliaires des frontières et chez les alliés éthiopiens ses nombreux soldats, qui, munis de toutes les armes de jet alors connues, tenaient en outre en réserve, pour les luttes corps à corps, cette terrible faux ou serpe de bataille, dont l’usage meurtrier s’est perpétué jusqu’à ce jour en Afrique parmi les Abyssins et les Gailas, et en Asie parmi les Goorkas de l’Himalaya et des Gates occidentaux.

Toutes ces troupes évoluaient au son de la trompette et du tambour, sous les bannières de leurs chefs respectifs ; mais au-dessus de tous ces guidons spéciaux et subalternes s’élevait, au sommet d’une haute et forte hampe, et toute resplendissante de l’éclat de l’or massif et pur, l’enseigne de l’empire: une tête de bélier surmontée du disque solaire ; double symbole d’Ammon-ra, guidant ses sectateurs contre les races hostiles. Porté sur un char magnifique, qui ne devait jamais s’écarter de celui du souverain, cet emblème vénéré signalait à tous les regards, — dans les marches et dans les

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batailles, le centre de l’armée et la présence de son chef, — dans les camps, l’emplacement du pavillon royal.

Des bords du Nil à ceux du Tigre, Ramsès put suivre des routes sur lesquelles presque tous ses prédécesseurs, à dater deToutmès Ier, avaient laissé quelques jalons. Depuis que la riche Pentapole du Jourdain s’était effondrée dans le gouffre bitumineux de la mer Morte , les centres les plus compactes de population stable, existant entre l’Égypte et la haute Asie, étaient les établissements maritimes que les Kouchites cananéens , chassés des rivages des golfes Erythrés par des convulsions du sol, avaient fondés sur le littoral de la Syrie, — les villes fortes que les Chétas avaient bâties entre l’Oronte et l’Euphrate, — et enfin, dans la terre de Sengar, Babel, où un temple célèbre du soleil et un grand fleuve navigable attiraient de toutes parts des caravanes et des flotilles de pèlerins et de trafiquants.

A l’orient de la Naharaïn1, s’élèvent les régions montagneuses qui devaient former plus tard les noyaux des empires de Sémiramis et de Cyrus. Là pour Ramsès commençait l’inconnu, et s’ouvrait devant lui un monde nouveau, où sans doute il n’eut plus d’autre guide que l’instinct haineux qui animait son armée contre les hommes du nord-est, et les courants fugitifs des populations qu’elle heurtait sur son passage.

Néanmoins, on peut inférer des narrations que les anciens nous ont laissées sur ce sujet, et en les dégageant des exagérations accréditées par Diodore, que la marche du conquérant égyptien, d’abord dirigée à l’orient, toucha peut-être à l’Indoukoshet à la Bactriane; puis, s’infléchissant vers le nord, revint, par une longue ligue elliptique, aboutir aux rives européennes de la Propontide. De telle sorte que Ramsès II, après avoir laissé l’empreinte de ses pas sur les rochers du cap Guardafui, put, à quelques années d’intervalle, faire tailler ses images sur les gradins mythiques du Parnasse indien, et apparaître, comme un Dieu terrible et inconnu, aux sauvages riverains du Bosphore de Thrace. Il faut

1. Naharaïna-kah, sur les inscriptions d’Ibsamboul.— La Mésopotamie.

Infanterie égyptienne, d’après les monuments.

descendre de plus de dix siècles la chronologie des nations pour rencontrer, dans le lils de Philippe, un promoteur aussi infatigable du mélange des races et de la diffusion des idées.

Lorsque l’un des derniers héros de la société antique à son déclin, Germanicus, que pleura amèrement la vieille Rome et que loua Tacite, se rendait en Orient, où l’attendait une mort prématurée, il visita avec recueillement les immenses vestiges de Thèbes ; ayant demandé au plus ancien des prêtres présents, débris vivant au milieu de tant de ruines, le sens des caractères sacrés qui couvraient les édifices encore debout, celui-ci lui dit, en interprétant ces inscriptions : « que.... le roi Ramsès, à la tête d’une armée de 700,000 hommes, avait subjugué la Lybie et l’Éthiopie, le pays des Perses et des Aièdes, la Bactriane et la Scythie ; qu’il avait soumis à son empire les contrées habitées par les Syriens et les Arméniens, la Cappadoce qui en est voisine et toute l’Asie antérieure, de la mer de Bythinie à celle de Lycie.... 1

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