Strabon, liv. XVII
Bas-relief de Sésostris près de Sardes, d’après une photographie
Oü L’ÉGYPTE IL Y A 3300 ANS.
n’y figurent que comme enfants de la terre rouge ; les Rotenous y tiennent la place qu’occuperont plus lard les Assyriens; Sengar est le nom du pays de Babel; aux lieux où s’élèveront les empires Mède et Perse, s’échelonnent du nord au sud entre la mer Caspienne et l’Océan, les Remenens, les Moschauschs et les Robous1. Puis en deçà de cette zone, avant-garde de l’Orient, la dénomination injurieuse de la plaie de C fréta , désigne sur un espace immense, non limité vers le nord, les hordes innombrables et belliqueuses de nomades, qui depuis le temps des Hycsos ont fourni aux guerriers des bords du Nil leurs plus implacables ennemis.
Ce n’est pas sans quelque émotion que l’historien enregistre ces noms, effacés depuis tant de siècles, de la mémoire des hommes ; mais surtout ce n’est pas sans un intérêt profond qu’au milieu de ces générations oubliées, et qui pourtant ont pris part, selon leurs facultés, au labeur humanitaire de leur époque, il peut constater la présence des ancêtres d’un peuple, qui, après avoir tenu longtemps le sceptre de la civilisation antique, a surgi, sous nos yeux, du sein des tombeaux où les siècles
1 , Voir l’appendice 8.
l’avaient couché, pour réclamer une place parmi les nations modernes. On comprend que nous voulons parler ici des Iouni , évidemment identiques avec les Iavans des livres hébreux et les Yavanas des Indous, et dont les tribus éparses et flottantes à travers l’Asie occidentale, depuis leur expulsion de l’Ariawarta, leur première patrie, durent sans doute, à l’invasion de Ramsès-Méiamoun, à leurs rencontres avec ce conquérant, le long des deux versants du Taurus, et à leur fuite devant ses armées victorieuses, leur concentration sur les pourtours de la mer Égée et, partant, le germe de leur long avenir.
Ce double fait d’un antagonisme antique, dans le cœur de l’Asie, entre les aïeux des Grecs et les guerriers du Nil, et de l’alliance des premiers avec les ancêtres des Mèdes et des Perses, aurait, certes, éveillé parmi les contemporains de Thémistocle ou de Platon, une singulière incrédulité. 11 a pourtant été affirmé à plusieurs reprises par Champollion, qui, dans les inscriptions de lvarnac et du Ramesséum, à côté des noms de peuples barbares, aux costumes septentrionaux, aux cheveux rasés, ou relevés en une seule mèche , comme ceux des Peaux-Rouges et des Mongols, déclare avoir lu le nom de ces louni, dont Homère devait, quelques
siècles plus tard, célébrer les yeux bleus et la chevelure blonde1.
Pour Champollion, les Ghétas étaient des Scythes; M. E. de Rougé, suivi par tous les Égyptologues actuels, ne voit en eux que les Chels ou Hétiens de la Bible, dont la confédération puissante comprenait à l’époque de Ramsès une partie de la Mésopotamie et tout le nord de la Syrie sur les deux versants du Lyban. Pour quiconque se ralliera aux idées que nous avons émises plus haut sur les Scythes de Justin et de Trogue Pompée, la dissidence existant sur ce point entre le créateur de l'égyptologie et son plus digne successeur, se réduira à une question d’ethnique, transcrit en deux idiomes différents.
Une formidable révolte de ces Asiatiques appela
1. La version de l’illustre Égyptologue est appuyée par MM. Bircli et Lepsius qui croient avoir retrouvé le même nom de peuple, qu’ils orthographient Ya-bou-na, dans des inscriptions attribuées par eux aux 12e et 13s dynasties.
Ramsès dans la cinquième année de son règne, au milieu de leurs cantonnements. Pour y suivre les pas du conquérant, nous avons des guides sûrs. Les tableaux historiques, consacrés à cette campagne, décorent un grand nombre de monuments; elle a en outre donné lieu au premier bulletin de victoire que l’histoire ait encore recueilli. M. de Rougé a d’ailleurs analysé ou traduit les uns et les autres, avec sa sagacité habituelle, dans un mémoire spécial auquel nous emprunterons les passages suivants :
« .... En étudiant les batailles des peintures murales (dit le savant et consciencieux philologue), mon attention a été attirée par un singulier épisode où la valeur personnelle du roi paraît l’avoir tiré d’un grand danger; aussi se trouve-t-il répété comme à l’envi dans les peintures de tous les temples. Deux fois représenté au Ramesséum, on le retrouve également à Louqsor, à Ibsamboul et à Beit-el-Oualli. Outre le bulletin officiel de la campagne, reproduit dans ces bas-reliefs, un manuscrit que Champollion a rendu célèbre dans la science, le papyrus de Sallier, appartenant aujourd’hui au Musée britannique, nous a conservé la plus grande partie d’un poème composé, à l’époque même de la bataille , par un écrivain
Peuples Asiatiques, ennemis des Égyptiens, d’après les monuments.
de la cour de Ramsès nommé Pen-ta-our. Champollion ne paraît avoir copié que peu de lignes de ce manuscrit; sa grande connaissance des textes égyptiens lui révéla néanmoins, comme par intuition, l’extrême intérêt de ce document. Il lui reconnut le caractère d’un poème historique, et y recueillit tout d’abord le nom des peuples ennemis ligués avec le prince de Chet. Mais ni Champollion ni ses successeurs n’avaient distingué le véritable sujet de ce fragment épique, à savoir le danger réel que courut Ramsès, séparé de son armée et attaqué avec sa faible escorte par un corps d’élite composé de deux mille cinq cents chars. C’est à ce trait caractéristique qu’il m’a été possible de reconnaître le même épisode sculpté sur tous les temples. Le poème de Pen-ta-our fut apprécié par ses contemporains, car il eut l’insigne honneur d’être gravé sur une des murailles de Karnak, qn’il couvrait tout entière. Elle est trop dégradée aujourd’hui pour pouvoir servir à compléter le manuscrit ; mais le nombre des colonnes, autrefois remplies d’hiéroglyphes, doit faire conjecturer qu’il nous manque au moins le premier tiers du poème.
« L’historien pourra combler en partie cette lacune à l’aide des bulletins officiels de la campagne, que les tableaux d’Ibsamboul et du Ramesséum
nous ont conservas presque intacts; ils vont nous expliquer par quel stratagème le chef ennemi avait réussi à couper ainsi le Pharaon et sa suite du gros de son armée.
« Mais je dois d’abord avertir qu’il ne nous est pas encore permis de déterminer exactement le lieu de la scène. Les peuples de la Mésopotamie figurent, avec ceux de la Syrie, dans la confédération que commande le prince de Chet; la ville d ’Atesch, près de laquelle le combat fut livré, était la plus forte place de ces peuples; les armées égypliennes passaient par le nord de la Syrie pour gagner cette contrée, et la ville était baignée par un fleuve nommé YAranta. Ce nom rappelle naturellement l'Oronte, le seul fleuve considérable de la Syrie; mais c’est tout ce que nous pouvons dire, quant à présent, sur la situation d’une place qui subit plusieurs sièges, vit des batailles sanglantes livrées sous ses murs, et qui paraît avoir été le point culminantdes premières luttes soutenues dans ces temps primitifs pour la souveraineté du monde. »
« Voici les faits qui ressortent du récit de la campagne, tel qu’on le trouve gravé à Ibsamboul et au Ramesséum.
« Dans la cinquième année de sm règne, le neuvième jour du onzième mois (Epiphi), Ramsès se
trouvait en Asie avec son armée, marchant contre les tribus révoltées que commandait le prince de Chéta. Le roi se dirigeait au sud de la ville d’Atesch, mais il manquait de renseignements sur la position de l’armée ennemie, lorsque des Bédouins vinrent lui offrir leurs services et lui dirent que le prince de Chéta, craignant l’armée égyptienne, s’était retiré au midi, vers le pays des Ghirabes. Mais ces nomades étaient des émissaires de l’ennemi, chargés spécialement de tromper les Égyptiens par un faux rapport. Les confédérés s’étaient massés en secret au nord d’Atesch. Ramsès, ainsi trompé, passa au nord-ouest de cette place et se rapprocha de l’ennemi. Sur ces entrefaites, ses éclaireurs lui amènent deux nouveaux espions des Chétas; soumis à une rigoureuse bastonnade, ceux-ci avouent qu’ils ont été envoyés pour examiner la position de l'armée égyptienne, et que toutes les forces des confédérés sont groupées derrière la ville d’Atesch, épiant les mouvements du Pharaon pour l’attaquer avec avantage.
« Ramsès convoque ses généraux, les réprimande sévèrement sur leur défaut de vigilance, et leur apprend que le prince des Chétas, vainement poursuivi vers le midi par son armée, est là, sous les murs d’Atesch, et prêt à fondre sur eux. Les géné-
raux avouent leur faute et celle des chefs des éclaireurs, qui n’ont rien su des mouvements de l’ennemi, et l’on dépêche en toute hâte un officier vers le gros de l’armée, qui poursuivait son mouvement vers le midi, découvrant ainsi de plus en plus la position du roi.
« Pendant qu’on tenait conseil, le prince de Chéta fait passer rapidement ses forces au midi d’Atesch, et, bien avant que l’armée égyptienne ait eu le temps de revenir sur ses pas, le petit nombre de serviteurs qui accompagnaient le roi est dispersé, et Ramsès se voit cerné par les chars ennemis b »
C’est au milieu de cette phase critique de l’action que nous transporte ce qui nous reste du poème de Pen-ta-our. Le papyrus, usé et déchiré en plusieurs endroits, présente des lacunes nombreuses. Nous avouons, en toute humilité, avoir cherché à en combler quelques-unes à l’aide des notes que Champollion a laissées sur le même sujet1 2.
1. Vicomte Em. de Rougé, mémoire sur les campagnes de Sésostris. — Revue contemporaine , août 1856.
2. Le lecteur reconnaîtra ces fragments au signe [ dont nous les avons fait précéder et suivre.