TABLES D’ABYDOS ET DE MEMPHIS
Au mois de septembre 1863, M. Mariette, qui venait de faire avec un grand succès des fouilles dans le grand emplacement funéraire de Sakkara, près de Memphis, publia, dans la Revue archéologique , une table monumentale contenant, par ordre, les noms des cinquante-trois Pharaons : Séti Ier, de la 19e dynastie, compris lui-même dans la table, y est représenté faisant les offrandes prescrites par les rites funéraires, à ses prédécesseurs déifiés. Bien que les scribes égyptiens auxquels fut confiée la tâche de rappeler leurs noms aient interverti l’ordre des rois de la 12e dynastie, soit par inadvertance , soit par suite de quelque insondable dessein, de manière à remonter au lieu de descendre l’échelle des temps; bien que cette table contienne, parmi les rois des premières dynasties, quelques noms inconnus jusqu’alors; telle quelle, elle était, pourtant en son genre, lors de sa publication au mois de septembre 1863, le document le plus important qu’on eût mis au jour depuis la découverte de la fa-
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meuse table d’Abydos, possédée par le Musée Britannique ; mais la gloire de cette découverte n’a pas tardé à être éclipsée par une autre plus importante encore de l’infatigable explorateur français. M. Mariette, au printemps dernier, a été assez heureux pour retrouver une portion considérable d’un temple enseveli dans le sol, et dédié à Osiris, au sein de la cité sainte d’Abydos , cette même ville d’où provient la table du Musée Britannique. Sur une des murailles de ce temple il a trouvé la représentation des offrandes faites par Séti Ier et par son fils (qui fut depuis Ramsès le Grand), à leurs ancêtres décédés, qui ne sont pas moins de soixante-seize, depuis le premier dynaste, Ména, jusqu’à Séthi lui-même. Cette découverte, qu’un docteur allemand, savant par état et voleur par mission, attaché aux pas de M. Mariette a voulu dérober à notre compatriote, est d’une grande valeur sans doute , mais peut-être l’a- 1- on trop surfaite au point de vue historique. Une petite remarque suffira pour le prouver. La première partie de la vieille table d’Abydos ayant été détruite, on ne sait si cette table commençait, ou non, par Ména ; la table de Sakkara ne contient pas ce nom, qui se trouve, en revanche, sur la nouvelle liste d’Abydos. Ces trois listes sont à peu près de la même époque ; la première datant de Ramsès le Grand, contient 49 rois j la seconde et la troisième, sont du règne de Séti, et cependant, ne présentent pas le même nombre de noms. La table de Memphis en a cin-
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quante-deux, celle d’Abydos soixante-quinze, tous prédécesseurs de ce même Séti. Il faut donc que les prêtres égyptiens qui les ont diessées aient eu le privilège de choisir les rois dont ils voulaient conserver les noms, choix dont les motifs ont dû souvent varier, puisque les deux tables de la même ville, Abydos, composées à deux époques très-voisines l’une de l’autre, diffèrent de nombre et de noms.
Mais on conviendra que le choix fait par un historien de certains rois , recommandables par leurs vertus ou odieux par leurs vices, n’a de raison que quand on connaît les motifs déterminants de l’adoption ou de l’exclusion, et tout devient mystère à qui n’a pas le fil conducteur du labyrinthe. D’autre part, des monuments isolés et la liste de la chambre royale de Karnac, nous ont révélé Fexistence, en haute Égypte, des dynasties des Nantefs et des Sévékhoteps , antérieures à la 12e dynastie; quoique localisées, peut-être, dans la haute Égypte, elles ont été puissantes, mais les noms de tous leurs rois sont omis sur les trois tables dont nous nous occupons.
Un soigneux examen comparatif de ces divers documents projette pourtant sur ces ténèbres un rayon de lumière. Nous y voyons qu’il fut une époque où les prêtres n’eurent pas le privilège de choisir entre les noms des rois; il y a, en effet, une période dans l’histoire de l’Égypte où les diverses tables s’accordent entre elles, comme elles s’accordent avec les listes de
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l’historien Manéthon ; cette époque est le commencement de la fameuse 12e dynastie des Sésortasens et des Aménemhas. En remontant de Ramsès II à Aménemha Pr, tout est clair, tout se succède dans le même ordre sur les divers documents; mais à partir de ce dernier, tout devient doute et confusion, expepté à l’époque, comparativement dégagée de ténèbres, des Pharaons constructeurs des grandes pyramides. On peut en conclure que les savants hiérogramarates des collèges de Thèbes et de Memphis ont composé, au quatorzième siècle avant l’ère chrétienne, une histoire d’Égypte, où toute la période antérieure à la 12" dynastie n’est que fables, légendes , traditions ramenées à la forme historique, — quelque chose comme l’histoire d’Angleterre écrite , au neuvième et au dixième siècle, par des moines et traduite en latin par Geoffroy de Monmouth. Le Papyrus de Turin est un recueil de ce genre, avec ses rois mythiques, ses dynasties divines, ses législateurs et ses conquérants légendaires ; l’histoire de Manéthon n’est peut-être qu’un abrégé ou qu’une amplification de ces traditions ; aussi ces compilations du quatorzième siècle avant notre ère n’apportent-elles aucun appui à l’histoire de Manéthon pour tout ce qui concerne les époques antérieures au commencement de la 12e dynastie. Et, de fait, c’est avec cette période que Manéthon lui-même ouvre le second livre de son histoire et sort de l’ère confuse des dynasties mal connues et des rois sans nom pour
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entrer dans la série historiquement et monumentalement constatée des rois de la 12e dynastie.
La conclusion de tout ceci se tire d’elle-même ; l’histoire des rois égyptiens des monarchies unies de Thèbes et de Memphis commence avec la 12e dynastie; dès son avènement, le flot de l’histoire égyptienne s’éclaircit; les prêtres conservent sans difficulté la mémoire des monarques qui ont gouverné tout le pays, tandis que, auparavant, ils avaient devant eux une foule de souverains locaux, de petits chefs de cités, de roitelets indépendants les uns des autres : foule confuse où ils choisissaient qui bon leur semblait , selon les différents degrés de renommée que ces principicules avaient pu acquérir dans les divers grands centres du pouvoir théocratique. Quelques-uns de ces Pharaons, les plus célèbres, par exemple, de ceux qui ont fait élever les pyramides et le vieux roi Papi, sont à la fois inscrits sur les listes de la haute et de la basse Égypte; mais l'inscription du nom de Ménès, fondateur légendaire de l’empire, sur la liste thébaine d’Abydos et son exclusion de la liste memphienne de Sakkara confirment cette opinion que nous devons 'ce que nous avons de l’histoire égyptienne en forme aux travaux des écrivains thébains du grand âge de la littérature égyptienne, l’âge des Pharaons de la dynastie de Ramsès.
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ARMÉE DE RAMSÈS II. — CASTE MILITAIRE. (Page 100.)
Les chiffres donnés par Diodore (liv. I, ch. 54), pour l’armée de Sésoosis (Ramsès) sont : 600 000 hommes de pied, 24 000 cavaliers et 27 000 chars. Or, on sait que l’Égypte des Pharaons n’a jamais eu de cavaliers , dans le sens actuel de ce mot. Le seul spécimen d’équitation qu’on ait découvert sur tous les monuments explorés de la vieille Égypte, de Memphis aux Cataractes, est une vraie caricature : un fuyard effaré se tordant sur le dos d’un cheval emporté. — Diodore dit ailleurs (liv. I, ch. 31) que de son temps la population de l’Égypte se montait à 3 millions d’âmes, et qu’elle avait été de 7 millions sous les Ptolémées. Ce dernier chiffre, sans être impossible, paraît bien fort si on le rapproche de la superficie cultivable du pays, même en la mettant au plus haut. Le chiffre actuel de 2 900 000 dépasse déjà la proportion moyenne de la population de la France par rapport à l’étendue de son territoire, Il est vrai qu’au temps des Pharaons et des Ptolémées,
la surface cultivée de l’Égypte a pu être double au moins de ce qu’elle est aujourd’hui, ce qui conduit, toute proportion gardée, au chiffre de 6 000 000 d’âmes. Dans les Mémoires dictés de Sainte-Hélène, l’ancien général de l’armée d’Orient prétend que, sous une bonne administration, alors que des canaux d’irrigation s’étendaient de la vallée du Nil jusqu’aux oasis de Libye, ce chiffre a pu monter jusqu’à 10 millions. Mais la base de cette hypothèse a-t-elle jamais existé ?
Quoi qu’il en soit, voici ce qu’Hérodotenous a appris de la caste militaire en Égypte :
Euterpe. GLNIY. .. . Les guerriers reçoivent de leurs compatriotes les noms de Calasiries et Hermotybies; ils habitent les nomes ci-après énumérés, et l’Égypte entière est divisée en nomes.
GLXV. Voici ceux des Hermotybies : Busiris, Sais, Chemnis, Paprémis, l’île de Prosopitis et la moitié de Natho ; les Hermotybies ont leurs domaines sur ces nomes ; leur nombre est de cent soixante mille hommes, quand ils sont au grand complet. Nul d’eux n’a jamais rien appris des arts mécaniques, mais ils se consacrent au métier des armes.
GLXVI. Voici les nomes des Galasiries : Thèbes, Bubaste, Aphris, Thanis, Mendès, Sébennys, Athribis, Pharbétis, Thmuis, Onuphis, Anysis, Myecphoris; ce dernier nome occupe une île en face Bubaste; les Galasiries ont leurs domaines sur ces nomes. Leur nombre est de deux cent cinquante mille quand ils sont
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au grand complet. Il ne leur est permis de cultiver aucun art mécanique, mais ils exercent les arts de la guerre et se les transmettent de père en fils.
GLXVII. Je ne puis juger avec certitude si les Grecs ont reçu ces usages des Égyptiens, puisque je vois les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens, et presque tous les barbares, mettre au dernier rang dans leur estime ceux des citoyens qui ont appris les arts mécaniques, ainsi que leurs descendants, et considérer comme plus nobles les hommes qui s’affranchissent du travail manuel, notamment ceux qui s’adonnent à la guerre. Ces idées sont celles de tous les Grecs, surtout des Lacédémoniens ; les Corinthiens sont ceux qui méprisent le moins les artisans.
CLXVIII. Les privilèges suivants sont attachés aux guerriers, et, hormis les prêtres, ils sont les seuls des Egyptiens à qui rien de semblable soit accordé : chacun d’eux possède, exempts d’impôts, douze arpents d’excellente terre; l’arpent d’Égypte équivaut à un carré de cent coudées de côté, la coudée étant la même que celle de Samos. Tels %sont leurs privilèges. Ils jouissent tour à tour, et jamais les mêmes, de ces autres avantages : tous les ans, mille Calasiries et autant d’Hermotybies forment la garde du roi; à ceux-ci, outre leurs terres, on donne, chaque jour, cinq mines de pain cuit, deux mines de chair de bœuf et quatre coupes de vin.
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les robous. (Page 129.)
Nous n'ignorons pas que le docteur Brugsch, et avec lui plusieurs autres égyptologues, font de ce peuple une tribu du nord de l'Afrique, pour eux Robous égalant Libous ou Libyens . Mais en dépit de l’autorité scientifique de ces éi*udits, nous ne croyons pas que jamais pasteurs libyens aient porté le double vêtement et la longue tunique que les peintures murales attribuent aux Robous, conjointement à un teint clair, à des yeux bleus et à une barbe blonde. Nous n'admettons pas davantage qu'une confédération quelconque de nomades à l’occident du Nil, ait jamais été assez importante pour abandonner aux soldats égyptiens sur un champ de bataille, 12 à 13 000 cadavres à mutiler, comme les inscriptions de Médinet-Abou le prétendent des Robous.
Par tous ces motifs, il demeure évident pour nous, comme il le fut pour Champollion et pour Wilkinson, qu'il faut ranger les Robous parmi les peuples orientaux, et qu’ils occupaient en Asie une contrée fort
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éloignée de l’Égypte et jouissant d’un climat de beaucoup plus tempéré que celui des bords du Nil.