‹ Ramses le Grand ou L'EgypteChapitre 2 sur 66 · Chateaubriand, Les Martyrs · texte numérisé non relu

Chateaubriand, Les Martyrs

RAMSÈS RE GRAND

Six degrés de latitude séparent ce point de celui où, franchissant presque sous le tropique les roches granitiques de Syène et de Philæ, le Nil pénètre sur la terre d’Égypte. Au delà, vers le sud, s’étend la Nubie.

Dans cet espace, de plus de cent cinquante lieues de long sur une largeur de cinq à six, l’éclat du ciel, la fraîcheur des eaux, la fécondité de la plaine et l’aridité de ses bords ; la misère infime des traces , de l’homme moderne, et les empreintes colossales des générations antiques; tous les contrastes enfin semblent réunis pour frapper l’observateur d’un long étonnement.

Là, le géologue peut reconnaître, comme dans le Delta, une conquête du continent sur la mer : un golfe primitif, comblé, depuis la dernière grande révolution.du globe, par les dépôts séculaires du limon que les pluies de la zone torride enlèvent chaque printemps aux pentes abruptes de l’Abys-

sinie et à ces monts, inconnus jusqu’à hier, soupçonnés depuis deux mille ans, et qui recèlent, au delà de l’équateur même, la source tant cherchée du Nil.

Là aussi l’archéologue et le poète peuvent contempler les plus gigantesques vestiges d’efforts plastiques qu’un peuple ait laissés derrière lui : temples, palais, tombeaux, obélisques et colosses, à demi ruinés ou enfouis sous les sables; cryptes ciselées dans le roc, catacombes, cités des morts, prolongeant dans les entrailles des montagnes du désert les ruines qui furent les cités des vivants! Longue wenue de débris, qui remontent à une époque pour laquelle, il y a plus de vingt siècles, l’nistoire manquait déjà d’annales, mais que la corrélation des monuments, des croyances et des institutions de tout un peuple avec le milieu où il grandit, semble caractériser si étrangement qu'aucune autre époque, loin de pouvoir se modeler sur celle-là, n’a pu en comprendre ou en expliquer le sens fondamental et l’idée créatrice.

Il était réservé à la génération qui s’éteint de ne pas pénétrer en vain au fond de ces ruines énigmatiques, d’en exhumer le passé et de lui restituer son aspect réel, avec une partie de ses dates perdues.

Grâce aux conquêtes de la science moderne, h qui le génie et le sang de la France ont frayé le chemin; grâce à l’interprétation inespérée des inscriptions monumentales, par lesquelles les Égyptiens d’il y a quarante siècles semblent parler encore aux hommes d’aujourd’hui, l’historien peut enfin leur apporter sur leurs tombeaux un témoignage plus sûr que celui que leur rendait l’antiquité classique aux jours de son propre déclin.

Bien qu’il faille renoncer à renouer le fil cent fois rompu des traditions égyptiennes, il est permis çl’en reconstituer presque en entier la plus brillante période, qui florit en des temps que n’atteignent pas les prétentions authentiques des nations les plus jalouses de leur antiquité.

En mesure désormais d’apprécier le poids dont l’empire égyptien a pesé dans la balance du monde, la critique historique est aussi appeléeàjugerlamanière dont il a rempli les fonctions qui semblent lui avoir été attribuées par la Providence : — la garde de la civilisation naissante contre la barbarie native des nomades qui assiégeaient ses flancs, et l’initia-

tion des sauvages peuplades du bassin de laMéditerranéeaux pacifiques mystères de l’agriculture et de l’industrie. Il est facile enfin de reconnaître comment cet empire dut périr, et son type colossal disparaître de la terre, le jour où l’humanité cessa d’être scindée en quelques groupes hostiles, séparés par l’espace autant que par la haine ; et lorsque l’énergie vitale des sociétés, privilège exclusif de castes peu nombreuses, commença à se répandre dans tous les membres du corps social

Le haut plateau de l’Afrique équatoriale, qui dépasse le quinzième degré de latitude septentrionale

en Aby.'&inie, et le douzième dans le Üuaday, semble, enire ces deux points extrêmes, reculer au sud jusque par delà l’équateur, d’où il se dégrade vers le nord en une immense pente concave dont le Nil occupe le fond.

Issu de la seule source qui fût digne de lui, d’une sorte de mer d’eau douce couvrant les plus hautes assises de ce plateau, le grand fleuve africain qui a créé V Égypte 1 2 , descend par une série de cataractes dans les plaines des Baris, des Djours et des Denkas, semées de cours d’eau et de lacs; puis dans la contrée où les Shillouks ont remplacé les anciens automoles ou transfuges 1 . Les versants de sa rive gauche lui amènent pendant ce trajet un grand nombre d’affluents encore sans noms pour l’histoire. Lemassifabyssin envoie au contraire à sa rive droite de puissants tributaires, dont deux au moins, l’Abawi et le Taccaze, ont été connus des plus anciens géographes sous les noms d'Astapus et d’Astaboras.

Un des traits caractéristiques de ce fleuve, et qui le signale tout d’abord sur la carte du globe,

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