‹ Ramses le Grand ou L'EgypteChapitre 42 sur 66 · Rosières. — Description de l’Égypte. — L'ancienne Thèbes · texte numérisé non relu

Rosières. — Description de l’Égypte. — L'ancienne Thèbes

au pied du trône de-Meïamoun, pour y déposer en tributs la rançon de leurs clans ou de leurs patries? Qu’était Thèbes, alors que ses temples-palais, édifiés, embellis par douze générations de rois, rivalisaient encore entre eux de splendeur et d’éclat, avaient pour ceintures de frais bocages de palmiers et de mimoses, se paraient des teintes variées de parterres savamment dessinés, et miraient dans l’onde azurée de vastes bassins de marbre ou de porphyre les lignes pures et sévères de leur majestueuse architecture ; alors que parmi des flots de lumière, sous les rayons d’un soleil sans égal, étincelaient aux regards les bas-reliefs vivement coloriés des pylônes de granit, les inscriptions des obélisques roses, les têtes géantes des sphinx et des colosses ; et que chaque Égyptien pouvait contempler dans les unes les grandes pages du passé de la patrie, et révérer dans les autres les traits connus des pères, des héros, des dieux de sa race?... Nulle voix aujourd’hui ne saurait le dire, nul pinceau le retracer exactement, et la pensée même, plongeant à travers les couches entassées des siècles, n’en peut entrevoir qu’une vague et impuissante image. .

Bien plus, pour ne pas se laisser entraîner à de graves erreurs dans i’appréciation de cette image, il faut se dépouiller de toute idée préconçue d’après le tracé d’une capitale moderne. [Il ne faut pas oublier que le niveau qui plane aujourd’hui sur les sociétés, abaisse leurs hautes sommités, élève leurs couches inférieures, n’était ni prévu ni môme rêvé à l’époque de la grandeur de Thèbes ; et que, de cette ignorance absolue des conditions virtuelles d’un avenir hors de vue, dérivait la sanction même des inégalités sociales, avec celle de toutes les formes dont la triste logique de l’esprit humain les revêtait dans l’ordre matériel comme dans l'ordre moral.

Les habitations des hommes étaient donc assujetties à la même loi qui proclamait le monarque fils des dieux, et qui faisait des prêtres les interprètes inspirés de ceux-ci. Autour des demeures sacrées, édifiées en matériaux éternels, cimentées

de la sueur et du sang de générations entières d’esclaves, se groupaient, de par cette loi et dans des intervalles plus ou moins espacés par des champs en culture, les constructions luxueuses, mais sans grandeur et sans durée, des fonctionnaires principaux de l’empire, — les ateliers et les magasins en briques du commerçant, — la hutte du fellah, faite de terre battue et de roseaux, et le bouge de fange, où le captif noir, rouge ou blanc, sur le fumier des troupeaux confiés à sa garde, pansait les stigmates sanglants imprimés à son corps nu par le bâton du maître, puis cherchait dans le sommeil une vision de sa terre natale et de sa famille en deuil.

Naga et Méroé, Babel et Ninive, les villes primitives des bassins de l’Oxus, du Sind et du Gange ; plus tard, dans l’Occident, les cités des Étrusques; bien plus tard encore celles que les Toltèques et les Aymaras bâtirent sur les plateaux des Andes, et les émigrés de l’Inde dans les forêts de l’Indo- •Chine; toutes les métropoles enfin que les hommes érigèrent pendant leur passage du deuxième au troisième âge social, ont été construites d’après ce principe.

£ A l’époque de Diodore, le sens historique de cette grande période égyptienne était déjà perdu pour les Grecs, si même ils l’avaient jamais possédé. L’historien de Stagyre nous a laissé, d’un monument de la métropole des Pharaons, une description qui est restée une énigme indéchiffrable jusqu’au jour où Champollion prouva l’identité de ce monument avec le Ramesséum de la rive gauche de Thèbes.

« A dix stades des premiers tombeaux où, selon la tradition, sont ensevelies les reines de Thèbes, il y avait, » dit Diodore, « le tombeau du roi Osymandias. A son entrée, s’élevait un pylône en pierre marbrée; sa largeur était de deux plèthres, et sa hauteur de quarante -cinq coudées. Après l’avoir traversé, on entrait dans un péristyle carré, dont chaque côté était de quatre plèthres; au lieu de colonnes il était soutenu par des animaux monolithes de seize coudées de hauteur, et sculptés

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à la façon ancienne; tout le plafond, d’une seule pierre, était parsemé d’étoiles d’or sur un fond d’azur. A la suite de ce péristyle venaient une seconde entrée et un pylône semblable au premier, mais orné de sculptures variées d’un travail plus parfait. A côté de ce second portique s’élevaient trois statues, chacune sculptée dans un seul bloc de la pierre dure et colorée de Syène. L’une, représentant un personnage assis, était la plus grande de toutes les statues d’Égypte; les deux autres, placées près de ses genoux, l’une à droite, l’autre à gauche, étaient celles de la mère et de la fille, et n’approchaient pas de la première en grandeur. Cet ouvrage était non-seulement mémorable par ses dimensions, mais il était digne d'admiration sous le rapport de l’art et de la nature de la pierre, qui, malgré son volume, ne laissait voir aucune fissure ni tache. On y lisait l’inscription suivante : Je suis Osymandy'as, roi des rois; si quelqu'un veut savoir qui je suis et où je repose, qu'il surpasse une de nies œuvres. Il y avait aussi une autre statue monolythe, représentant séparément la mère de ce roi, haute de vingt coudées , portant trois diadèmes sur la tête, pour indiquer qu’elle avait été fille, femme et mère de rois. Après le second pylône, on trouvait un autre péristyle plus remarquable que le premier; il était orné de di-

verses sculptures figurant la guerre que ce roi avait soutenue contre les Bactriens révoltés. Il avait marché contre eux à la tête de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille cavaliers, après avoir partagé toute son armée en quatre corps, commandés par les princes ses fils.

« Sur le premier mur de ce péristyle était représenté Osymandias, assiégeant une forteresse entourée d’un fleuve, s’exposant aux coups des ennemis, et accompagné d’un lion terrible qui lui servait d’auxiliaire dans les combats. Parmi ceux qui expliquent ces sculptures, les uns disent que c’était un lion véritable, apprivoisé, nourri des mains du roi, et habitué à attaquer et à poursuivre avec lui ses ennemis; les autres soutiennent que ce roi, renommé entre tous par sa vaillance et sa force, a voulu faire son propre éloge, en symbolisant ses qualités par l’image d’un lion.... Enfin à l’extrémité du monument se trouvait, au milieu d’une série d’appartements, la bibliothèque sacrée, désignée par cette inscription : Officine de l'âme. »

Au commencement de ce siècle Volney avait déjà déclaré, avec l’intuition du génie, que tous ces détails désignaient trop clairement Sésostris pour qu’on vît dans le nom donné par l’historien grec autre chose qu’un surnom épithétique. Vingt ans

plus tard Champollion, appliquant la description de Diodore aux ruines du Ramesséum, recomposa avec leurs débris, si frustes qu’ils soient, le prétendu tombeau d’Osymandias. Aux dimensions près, exagérées comme toujours par la classique antiquité, il retrouva tout : les doubles pylônes, la cour du colosse ; les énormes fragments de celui-ci qui devait mesurer jadis treize mètres de hauteur; la salle des cariatides, les galeries, les colonnades donnant accès aux appartements de l'intérieur, et même la bibliothèque avec sa voûte d’outremer, constellée d’étoiles d’or, et décorée d’un tableau astronomique ; enfin il put constater dans les peintures murales une grande concordance avec le poème de Pen-ta-our et déchiffrer sur plusieurs légendes dédicatoires au grand Dieu Àmmon-ra, ces mots caractéristiques : habitation de Ramsès-Meïamoun dans l’Oph de Thèbes *.

1. Les restaurations publiées par la grande commission d’Égypte nous permettent d’offrir à nos lecteurs différents aspects de ce monument, le plus beau, peut-être, dont s’enorgueillit Thèbes à l’époque de sa grandeur, et l’un des plus délabrés que contienne aujourd’hui son enceinte de ruines.

Aux expéditions lointaines de ses guerriers, à des communications plus ou moins forcées avec les autres groupes de la race humaine, l’Égypte ne dut pas seulement une accumulation de forces et de richesses, une plus active impulsion vers les arts, le commerce et l’industrie; M. de Rougé, dont nous ne saurions trop invoquer ici l’autorité, a prouvé qu’un grand développement intellectuel, une sorte de cycle littéraire, avait été comme la conséquence naturelle de la gloire des armes et de l’extension de la puissance égyptienne sur le monde. Ni le poème, ni la personnalité de Pen-ta-our ne sont des phénomènes isolés de cette époque. Les papyrus exhumés des tombeaux contiennent de nombreux et remarquables fragments de cette littérature, florissante à la cour des Pharaons plus de quinze siècles avant notre ère; ils nous ont même

conservé les noms d’auteurs égyptiens, vivant au-

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tour de Ramsès, ou de ses successeurs immédiats et dont les compositions théologiques, philosophiques, historiques, romanesques ou poétiques, propagées et multipliées par les officines calligraphiques, ou collèges de scribes, ne furent ni sans retentissement parmi leurs contemporains, ni sans influence sur le courant général de l’esprit humain. Ce mouvement ascensionnel de l’intelligence sur les bords du Nil semble correspondre dans le temps, au travail de même nature qui signala sur les bords de l’Indus et du Gange supérieur l’âge héroïque des tribus Aryanes de langue sanskrite. L’Asie antérieure avait sans doute aussi, dès lors, ses écrivains et ses artistes. Mais la domination égyptienne s’exerça dans cette région pen-, dant trop de siècles pour que les mœurs , les institutions , les croyances n’y aient pas gardé l’empreinte profonde du cachet des conquérants. Ainsi, le style des plus anciennes inscriptions cunéiformes diflère peii de celui des hiéroglyphes gravés et des papyrus égyptiens. Bien plus, une stèle, trouvée dans les ruines d’un temple thébain, véritable ex voto de ces temps éloignés, nous montre un souverain d’au delà du Tigre, beau-père et vassal d’un Pharaon de la vingtième dynastie, envoyant une ambassade solennelle à son gendre pour

en obtenir la cession temporaire ou le prêt d'une idole égyptienne en renom qui pût exorciser une de ses filles, possédée d’un esprit malin.

« Quatre siècles de relations de paix ou de guerre avaient multiplié les rapports intimes entre les Égyptiens et les nations asiatiques. Les uns faisaient des voyages en Mésopotamie : c’étaient des officiers envoyés par le prince pour gouverner les provinces, surveiller les stations établies et commander les garnisons mises dans les places fortes. Les autres venaient jusqu’en Égypte, soit pour faire le commerce, soit pour consulter les médecins égyptiens, dont le savoir était déjà renommé, probablement les magiciens qui luttèrent avec Moïse. Les coupes de métal trouvées dans les ruines assyriennes sont couvertes de symboles égyptiens, et les rois de Tyr portaient un diadème calqué sur le pschent des Pharaons.

« Nous retrouvons aussi l'influence des formes littéraires usitées en Égypte chez un peuple dont les premiers pas excitent partout un vif intérêt. La Bible nous montre, à cette époque, les fils de Jacob, dont la protection divine avait fait une nation nouvelle, épuisant leurs forces à construire dans le Delta une ville à laquelle le livre saint donne le nom de Ramsès. Souvent mentionnée dans nos papyrus, cette

NAPOU

place y porte le nom de Ramsès-Meïamoun, et les cartouches (une statue même) du grand conquérant se sont retrouvés dans ses ruines. Ramsès II fut donc le persécuteur de la famille israélite, dont le nombre croissant devenait un sujet d’alarmes pour sa politique. Ce roi ne pouvait oublier qu’à plusieurs reprises les peuples nomades de l’Asie, remplissant la basse Égypte, en avaient expulsé les Pharaons.

«C’est alors que Moïse, sauvé par la fille du souverain, fut élevé dans son palaiset instruit dans toutes les sciences de l’Égypte. La concordance des époques et les particularités du récit ne permettent pas d’attribuer ces événements à un autre Pharaon. Ramsès est le seul qui, par son règne de soixantehuit ans, présente le temps nécessaire pour la longue retraite de Moïse dans les solitudes de l’Arabie. Le livre de l 'Exode nous apprend, en effet, que le roi dont Moïse avait excité la colère, mourut après un très-long temps , et qu’alors seulement le prophète osa revenir en Égypte ...

• Moïse fut donc élevé dans un pays qui avait porté à un très-haut degré les arts et l’industrie, et dans un moment où sa littérature jetait un plus vif éclat. Il est facile de reconnaître, dans les textes égyptiens, la coupe particulière des versets et le paral-

Jélisme des idées ou des expressions qui forment te caractère spécial des poésies hébraïques; tes premiers écrivains sacrés ont même emprunté directement aux hiérograinmates des expressions dont l’énergie et la beauté ont été depuis longtemps admirées, et ce n’est pas une médiocre gloire pour le poète Pen-ta-our et pour tes autres lettrés réunis à la cour deRamsès-Meïamoun que d’avoir eu la plus grande part dans l’éducation littéraire du législateur des Hébreux*. »

Avant d'aller plus loin, nous devons faire remarquer que la politique cruelle, déployée par Ramsès à l’égard des Hébreux, ne lui appartient pas en propre. Elle avait été celle de tous ses prédécesseurs. Une peinture très-curieuse, découverte à Thèbes, sur les parois d’une chapelle funéraire, attribuée à 'Thoutmès III, nous montre des prison-

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