Volney, Recherches sur l'histoire ancienne
seurs ont cru pouvoir les rectifier d’après les monuments. Nous nous réservons de faire figurer en regard un certain nombre de faits dont le synchronisme à peu près certain, peut servir à fixer quelques points de repère sur le canevas flottant de la chronologie égyptienne et à lui préparer un cadre d’où elle ne pourra déborder que difficilement
Il n’entre pas dans le plan de notre livre d’étendre davantage ce travail chronologique. Tel qu’il est, il devra suffire pour mettre le lecteur à môme de se faire une opinion sur cette matière, et d’opter entre le système qui veut reculer indéfiniment dans la nuit des âges l’élaboration de la nationalité égyptienne, et celui qui, s’appuyant sur l’étude des faits sociaux et sur la nature de l’homme, estime que plus le flambeau de lTiistoire gagnera de clarté, plus la chronologie devra se condenser, et les temps antiques se rapprocher des nôtres.
L’aspiration éternelle de l’esprit humain vers un bien que lui refuse le présent, et qu’il ne pouvait demander à l’avenir alors qu’il ignorait ses facultés progressives, fut sans nul doute la source de cette manie qui poussa toutes les sociétés à vieillir leurs origines et à les rejeter dans un passé d’autant plus regretté que les profondeurs en étaient plus obscures. Les nations alors, comme hier les familles, mesuraient leur noblesse, non à leurs actes, mais à la durée de leur existence. De lè, pour les historiens jaloux des origines de leur patrie, le besoin de multiplier les générations et les siècles, et d’aligner, dans un ordre sériel de succession des dynasties et des époques parallèles, des hommes et des faits contemporains. De là pour Manéthon, en particulier, la nécessité de conformer ses annales aux fables accréditées par la puérile vanité du corps sacerdotal, et de délaver dans un chaos sans proportion, sans limite et sans nom, les traditions réelles de son pays.
L’histoire sérieuse ne peut donc faire remonter celles-ci au delà des temps où elles cessent d’être contrôlées par des synchronismes positifs. Or, le premier de tous est l’apparition des Aryas sur la scène du monde. D’après des données astronomiques, calculées d’abord par Bailly et par Colebrooke,
adoptées par Lahsen et Wilson, et enfin mises hors de doute par Laplace, cet événement qui a fourni des racines à l’arbre généalogique de la vieille Égypte, peut remonter à trente siècles avant notre ère, mais pas au delà.
Cette opinion sera, nous le savons, taxée d’hérésie et même de blasphème par ceux qui abordent le terrain de l’histoire, non pour en extraire de fructueuses leçons et des espérances d’avenir, mais pour se livrer, devant de poudreux débris et d’hyperboliques légendes, à l’extatique admiration d’un culte posthume et sans but. Bâtir Memphis avec Ména, 5800 ans avant notre ère, sur le lit comblé du Nil changé de cours ; croire pieusement aux livres d’anatomie écrits par Athoth, fils et successeur de ce premier dynaste ; admettre sans réserve l’authenticité des images des ancêtres portéès devant les rois dans les cérémonies religieuses* et la filia-
1. A Rome aussi, dans maintes cérémonies publiques ou privées, on exhibait parmi les images des ancêtres, celles des dieux auxquels le patriciat Romain faisait remonter ses origines. Mais de la présence des statuettes de Vénus ou de Mars aux funérailles des Jules ou des Marcius, les historiens modernes ontils jamais conclu à la personnalité réelle de ces fétiches des clans primitifs du Latium? Non certes. C’est cependant ce que font aujourd’hui les égyptologues à l’égard de Ména et de bien d’autres personnages mythiques de la vieille Égypte.
lion des trois cent quarante-cinq Pi-roumis 1 dont nous parle Hérodote; construire les pyramides de Gizéh avec les frères Supphi (Choufïbu) de la quatrième dynastie, quarante ou cinquante siècles avant Jésus-Christ ; reporter quinze cents' avant Thoutmès III, avant Séti I er , avant Kamsès-Meïamoun , l’origine des grands monuments hydrauliques et architecturaux du Fayoum; faire conquérir l’Asie, deux mille cinq cents ans avant Jésus -Christ, par un Osymandias et un Sésourtasen, personnages dont les héros des dix-huitième et dix-neuvième dynasties ne seraient que les pâles plagiaires : tout cela a été longtemps en France, et est encore en Allemagne, pour de graves adeptes de la science, une source d’innocents plaisirs qu’il serait dangereux de troubler par une froide discussion. Nous ne le tenterons pas, certains qu’il adviendra avant peu aux légendes mythiques, aux dates paradoxales, attribuées à ces efforts prodigieux des bras et de l'intelligence de l’homme, ce qui est advenu récemment h la série de siècles si généreusement accordée par nos pères aux temples d’Esnéh et de Dendérah; siècles qu’il nous a fallu réduire de
1. « Ce mot équivaut à celui d'homme par excellence; homme brave et vertueux. » Hérodote. Eulerpe, ch. 143.
Temple «le Douderab, restauré d'après la commission d’Égypte.
soixante-quatre et de trente-huit, à dix-sept ou dixhuit au plus l 2 .
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Néanmoins, nous ne pouvons clore cette dissertation, déjà trop élendue pour le plan de notre livre, sans rappeler à ceux qui , « ne voient pas ce qu’il y a d’heureux à s’enfermer pendant quarante siècles avec des peuples dans l’enfance et des tyrans en décrépitude*, » cet aveu, arraché par Hérodote aux prêtres mêmes de Memphis : « Qu’au temps de Mena, premier roi mortel de l' Égypte, toute la contrée au-dessous du nome thébaïque n’était qu’un marais. » Mis en regard de l’identité philologique de ce nom de Ména avec celui de Manou, donné en sanscrit, aux esprits émanés de Brahma et chargés spécialement par lui de la législation de la terre,
1 . On sait que cette antiquité prétendue fut la base que Dupuy donna à son système sur l'Origine des cultes. Voir l'appendice 11 .