‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 32 sur 175 · LE COLLOQUE DE PO ISS Y · texte numérisé non relu

LE COLLOQUE DE PO ISS Y

discours, de fournir lui-même à ses adversaires l'argument le plus fort contre la cause qu'il s'était chargé de défendre. « Il avoua de bonne gràre, suivant l'expression d'un de sus modernes panégyristes , les abus de l'Eglise el les vices du clergé 1 .» Il avouait de plus l'extrême supériorité île l'Eglise primitive sur l'Eglise romaine, et cependant il concluait que l'on devait demeurer attaché à

conclusion tout opposée, et c'est ce que fit Rainus. Mais il est temps tle l'écouter lui-même- Le curieux passage où il a expliqué son changement de croyance mérite toute notre attention ; il se lit dans une lettre justificative adressée plus tard au cardinal de Lorraine" :

« Ou me reproche d'avoir abandonné légèrement le culte et la croyance de mes pères; mais s'il est vrai que jamais on ne put m'accuser de tiédeur dans les lettres humaines, encore moins devait-on m'en accuser dans les choses saintes. Cependant, ce n'est pas par moi-même, c'est par votre bienfait (le plus grand de tous ceux dont vous m'avez comblé} que j'ai appris celte précieuse vérité, si bien exposée dans votre discours au colloque de Poissy : que, des quinze siècles écoulés depuis le Christ, le premier fut véritablement un siècle d'or, et qu'à mesure qu'on s' eu est éloigné, tous les siècles qui ont suivi ont été de plus en plus vicieux et corrompus. C'est alors qu'ayant à choisir entre ces différents âges du christianisme, je m'attachai à l'âge d'or, et, depuis ce temps, je n'ai cessé de lire les meilleurs écrits de théologie ; je me

■ J, J. Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. 487.

' En nùiolirfl 1170. Voir les Coltect. prœfat., sic., p. SI6, «7.

VIE DE RÀMVS.

suis mia en rapport el en communication avec les théologiens eux-mêmes, autant que je l'ai pu faire ; el enfin , pour mon instruction personnelle, j'ai rédigé des Commentaires sur les principaux points de la religion. »

Ce qui jusque-là n'avait été peul-èlre qu'une aspiration vague devint donc chez Ram us, à partir du colloque de Poissy, un goût décidé, el bientôt une passion. Celte âme ardente el toujours portée aux nouveautés, ne faisait jamais rien à demi ; du jour où il désira la réforme de la religion, il tlevail s'yemployeravecce zèle qu'il avait mis en loule chose. «Mon ardeurlogique, dit-il lui-même (ardor logicus), fit invasion dans le domaine de la religion. » 11 prétendait , en effet, appliquer la dialectique à la théologie comme à toutes les sciences, et comme il portait dans cette élude la même liberté que partout ailleurs, il se séparait chaque jour davantage de l'Eglise catholique. Son changement de religion devint d'abord mauifeslc par son absence de la messe, et par la tolérance et bientôt la faveur qu'il témoigna pour ceux de ses élèves qui se dispensaient d'y aller. Un do ses amis lui demandant un jour des explications à ce sujet, il répondit sans hésiter que, > dans tout l'Ancien et le Nouveau Testament, deux choses surtout avaient été méconnues et défigurées par les chrétiens des derniers temps, savoir le sacrement de la sainle Cène, et le deuxième commandement de la loi qui interdit tout culte rendu aux images ; en sorte que, sur ces deux points, sous prétexte de piété, on tombait de plus en plus dans une exécrable idolâtrie 1 . »

On ne sait si Ramus était du nombre des maîtres et pro-

1 TMopb. Banoiiui, Vis de Ramus, p. ».

le ciiANCELiEii de l'hoshtàl.

Fesseurs de l'université qui furent soupçonnés, en 1 561 , d'aller au prêche et même d'y conduire quelquefois leurs élèves; mais il fut sons doute convoqué comme principal à la réunion tenue aux Mathurins, le 30 novembre, et dans laquelle le recteur, Louis d'Alençon, prononça une allocution qui ressemblait fort à une réprimande'. 11 est certain d'ailleurs qu'à cette époque les élèves du collège de Presles étaient, en général, partisans de la religion réformée, et avaient lini par déserter le culte catholique, à tel point qu'ans fêtes de Pâques 1562, il n'y eut dans la chapelle du collège que trois communiants, savoir: Ramus lui-même, Nancel, son disciple, et le célèbre lecteur royal eu médecine Jean Goupyl, qui se trouvait là par hasard \

Cependant la Réforme grandissait en France. Le colloque dePoissy lui avait donné des forces nouvelles. En effet, dit Théodore de Bèzc, « quoique rien n'y cust esté conclu ny accordé, ceux de la religion multiplièrent merveilleusement, et sans attendre aucune ordonnance, commencèrent peu à peu à prescher publiquement » La tolérance, celte vertu élémentaire de la justice naturelle, sans laquelle il n'y a point de société légitime, était alors personniliée par la froide, mais noble ligure du chancelier Michel de l'Hospital. Ce vertueux magistral, digne de vivre dans un meilleur temps, avait conseillé à Catherine de Médicis une politique loyale, mais qui eût exigé dans le gouvernement plus de force et

' Du Boulay, t. VI, p. 545; Creviur, l. VI, p. M6. 1 Nancel, Vie da Harous, p. 71.

» Hiat. des Egl. réformées, t. 1, I. IV, p. 605; Cf. J. J. Gulllemio.,

VIE DE RAMUS

d'énergie que n'en avait la race dégénérée des Valois. Sur son rapport, le fameux édit du 17 janvier 1562 vint pour la première l'ois donner aux protestants le libre exercice de leur culte et reconnaître leurs droits religieux. A cette nouvelle, les élèves du collège de Presles, avec ou sans le consentement de Ramus, se hâtèrent d'enlever les images et les statues ijui ornaient la chapelle. Cette opération délicate ne put se luire sans donner lieu à quelques désordres. Soit à dessein, soit par inégarde, plusieurs statues furent brisées. Les adversaires de Ramus, qui épiaient son calvinisme naissant, ne perdirent point de temps pour ameuter contre lui la populace ', et pour le dénoncer aux autorités académiques comme iconoclaste. Le 23 janvier, les députés de l'université réunis en conseil privé, décidèrent qu'une enquête serait ouverte par le reclcur au sujet du principal qui avait brisé les imagos de son collège, et que, si ce fait était constaté, il serait privé des privilèges. Ce fut dans cette même séance que l'on résolut de déférer au procureur général les hérésies et propositions fausses enseignées par le célèbre jurisconsulte Baudouin 1 . On ne voit pas du reste que l'enquête ordonnée contre Ramus ait eu les Buttes fâcheuses qu'elle ne pouvait manquer d'avoir, s'il avait participé personnellement à l'acte incriminé, Félibien (t. II, p. 1081) a donc tort de dire que a Pierre de la Ramée , professeur royal et principal du collège de Presles, eut l'insolence d'abattre les images de la chapelle de son collège, et qu'en punition de cette impiété,

' Sancel, p. 71 : a Hac occasions maiime intamatus, el populo iuvisus Cuit Parisinnsi. »

« Du Boulaj, l. VI, p. 649 ; Nancel, p. 7i ; Banosius, p. M.

l'édit de janvier.

il fui destitué tle sa charge et chassé de l'université, n Le désordre commis au collège de Presles n'était pas le fait du principal ; Du Boulay, su r qui s'appuie Félihien, no dit point ce que cet auteur lui fait dire, et il est certain que Ramus ne quitta son poste qu'après que la guerre civile eut éclaté. Grevier ajoute encore au récit de Félibien des détails puisés dans sa seule imagination; puis il s'indigne contre l'action de Ramus, qu'il appelle hardiment iconoclaste, mais sans aucune preuve (t. VI, p. 130).

L'édit de janvier était un acte de justice; encore était-il incomplet, puisqu'il n'autori3ait pas même le culte réformé dans l'enceinte des villes; mais tel était le fanatisme qui régnait alors , que les catholiques en général accueillirent très mal celte mesure réparatrice. Bien peu comprenaient la pensée profonde de l'Hospital, quand il remontrait n que c'estoit induire les gens à un athéisme, en leur permettant de ne fréquenter les églises catholiques, et néanlmoins .leur tollisant l'exercice de leur religion '. m Quant aux régents de l'université, ils furent presque unanimes pour repousser l'ordonnance royale. Le 24 janvier, le recteur Jean de Verneuil, accompagné de quelques hommes de son choix, se rendit au parlement, et le supplia, au nom de son corps, de ne pas publier l'édit. Le surlendemain 26, dans une assemblée tenue aux Mathurins, on résolut d'envoyer des députés au roi touchant l'affaire de la foi (pro negolio lidei). Ramus fut le seul qui osa s'y opposer; il lit la motion que les députés ne fussent envoyés & la

' Est. Pawjuipr, leltre ta du livra IV.

VIE DE HA MUS -

cour qu'après qu'on se serait entendu et qu'on aurait délibéré en séance publique sur les articles de la requête qui devait être présentée au nom de l'université, et il demanda que l'on prit acte de son opposition. Le même jour, dans le conseil privé des députés, à deux heures de l'après-midi, trois principaux, Ramus, Nicolas Charton et Guillaume Galland, protestèrent contre le discours très violent que le recleur avait prononcé au parlement l'avant- veille, et qui, du reste, valut à Jean de Verneuil une admonition sévère de la part du roi '.

Une lettre écrite alors de Paris par Hubert Languel, et qui est citée par Bayle dans son article Ramus (note H), « nous apprend, dit cet auteur, que Ramus se mit à la tête de quelques suppôts de l'université, qui firent savoir à Catherine de Médicis qu'ils n'avoient aucune part à la requête présentée au parlement par le recteur au nom de toute l'université, aux fins que l'on ne publiât pas l'édit de janvier, et qu'au contraire ils en demandoient la publication. Il est certain que le recteur n'avoit point délibéré sur cela avec ceux qu'il sa voit affectionnés à l'Eglise réformée. »

Le parlement, après y avoir opposé pendant deux mois une résistance séditieuse*, finit par enregistrer l'édit, mais avec toutes restrictions. « Le vendredy, 26 mars, dit Estienne Pasqujer (lettre 13 du livre IV), il a esté émologué

avec toutes les démonstrations de contrainte Il a esté

ordonné par la cour que sur le rcply des lettres il serait mis qu'elles avoyent esté 1 eues, publiées et enregistrées, ouy le procureur général du roy, sans approbation tou-

' Du Boulaï, t. VI, p. 543. 550 ; Génébrari), Ctarnn"gr., p. 74B.

» Voir le» détails rapportés avac ootnplaihance par Greïier, t. VI, p. 1Î9.

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