ÉTUDE DE LA S [S LE
son excursion à Zurich, il en avait communiqué la première ébauche à Bullinger, à Simler et à d'autres théologiens de l'Eglise réformée, dont il avait obtenu les suffrages. De retour à Paris, il continua cet ouvrage, auquel il eut le temps de mettre la dernière main, et qui parut après sa mort.
La religion n'était pas pour lui une élude purement spéculative : depuis qu'il avait pris la Bible pour règle unique de sa foi, sa piété, en s'épurent, n'était pas devenue moins pratique. Il n'aurait pas compris que l'on eût une religion sans culte ; et, lorsqu'il avait pu s'assurer que son crédit personnel auprès du roi et de la reine mère était toujours le même, il en avait profité pour obtenir une autorisation spéciale de professer publiquement el de pratiquer pour son compte la religion réformée, malgré l'article du dernier édit, qui interdisait le culte protestant à Paris et dix lieues à la ronde'.
Quoique séparé extérieurement de toute société religieuse, ilvoyailde temps à autre quelques-uns de ses coreligionnaires, tels que du Rosier, ministre à Orléans, Capelle et Bergeron, avec qui il s'entretenait de la discipline et du gouvernement des Eglises. En étudiant les Ecritures, il était arrivé avec eux à une opinion particulière qui, suivant certains auteurs, aurait pu causer de nouvelles divisions parmi les protestants, si Ramus eût vécu plus longtemps. Jusqu'ici ceux qui ont traité ce point, comme Niceron, Bayle et quelques autres, en ont parlé d'une manière assez vague, d'après un passage très court de la Vie de Bullinger par Melcbior Adam ! . Trois
' Banosius, Vie de Ramus, p. 81.
1 Vilie German. tHeoI., Vie de Bullinger, p. SOI, 502.
VIE DE KAMI. S
lettres inédites de Itamus o Bullinger, que je dois encore * à l'obligeante entreinisedeM. le professeur Ch. Schmidt, de Strasbourg, me mettent en état d'éclaircir ce sujet. Comme je donne plus loin ces lettres, j'y renvoie les lecteurs qui désireraient de plus amples détails.
Calvin et Théodore de Dèze avaient organisé les réformés de France suivant les nécessités du temps. Leur discipline, forte et austère comme le calvinisme, était maintenue par un gouvernement représentatif, mais concentré dans chaque Eglise en un petit nombre de mains. Chaque communauté était conduite par une assemblée appelée sénat ou consistoire, el composée des pasteurs, avec quelques anciens et quelques diacres. Les consistoires étaient subordonnés ù des synodes provinciaux, lesquels à leur tour obéissaient à un synode national, qui se réunissait quand il en était besoin. Cette organisation des Eglises, qui se compléta et se fortifia encore dans la suite, fut y on le sait, un des moyens les plus puissants de la résistance victorieuse qu'opposèrent les réformés à tant de persécutions. Mais ces avantages, politiques plus que religieux, étaient compensés par certains inconvénients, dont le plus grave était sans doute la suppression de la liberté religieuse des individus et des minorités. La conscience et la foi étantdes moyens directs de communication de l'âme chrétienne avec sou Dieu, nulle autorité n'a le droit de s'interposer entre l'homme et sa propre conscience, pour lui dicter ce qu'il doit rejeter ou croire. Cette vérité, qui nous parait aujourd'hui si simple, et que l'on peut méconnaître dans la pratique, mais que du moins on ne conteste pas en principe, n'était guère comprise au XVI" siècle; et je ne parle pas seu-
OPINION sim l'église. 241 lement des catholiques, habitués depuis tant de siècles au gouvernement de leurs évèqu es : les protestants euxmêmes, qui avaient tant besoin de la liberté, et qui la réclamaient si vivement contre l'Eglise romaine, ne savaient peut-être pas aussi bien la pratiquer entre eux. Leurs consistoires jugeaient et de la conduite et de la foi individuelles, et décidaient administrativement, pour ainsi dire, de la doctrine comme de la discipline, du choix des ministres comme de leur destitution, enfin del'absolution et de l'excommunication.
Ramus entreprit, sinon d'établir entièrement la liberté dans l'Eglise, au moins d'étendre celle qui déjà était réalisée parmi les réformés, en transportant à l'assemblée des fidèles une partie du pouvoir excessif des consistoires. Ce n'était pas un petit nombre de personnes, disait-il, mais l'Eglise entière qui devait juger des questions les plus générales et les plus importantes. Il désapprouvait aussi les graves changements introduits dans la composition des consistoires, par le syuode tenu à la Rochelle en avril 1571, sons la présidence de Théodore de Bèze, et qui avait exclu les diacres du gouvernement de l'Eglise, en sorte que les minisires restaient pour ainsi dire les seuls juges en toutes les matières de foi et de discipline, soit qu'il s'agît de nommer ou de destituer les ministres eux-mêmes, soit qu'il fût question d'absoudre ou d'excommunier les fidèles, etc. Que devenait l'Eglise elle-même sous un tel régime, elle qui, selon l'Ecriture, est la seule à qui appartiennent de telles décisions? Ceux qui élevaient cette objection avaient été condamnés par le synode, qui les accusait de vouloir renverser la discipline ecclésiastique, en la
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confondant avec un gouvernement civil ou politique-.
Le même synode, sous l'influence de Théodore de- Bèzc, avait repris et soutenu des subtilités regrettables sur la présence substantielle de Jésus-Christ dans la communion, et avait condamné en termes couverts ceux qui repoussaient les mots assez peu scripluraires desuOslance et de substantiel Ceci allait à l'adresse de Zuingle et des théologiens de Zurich. C'est sans doute ce qui détermina Ramus à s'adresser à Bullinger, en l'avertissant du danger d'excommunication qui le menaçait, et en lui demandant son avis sur la question du gouvernement de l'Eglise. Tel est l'objet d'une assez longue lettre en date du 1" septembre 1571, et que Ramus semble avoir écrite au nom du synode provincial de l 'lie- de-France. Il représente ce synode à Bullinger comme plusiibéral dans ses vues que l'assemblée de la Rochelle. « 11 ne s'agit pas, dit-il, des affaires journalières et ordinaires dont la décision est attribuée et confiée sans difficulté au sénat, mais de ces questions générales sur la doctrine el la discipline, sur l'élection et la destitution, l'excommunication el l'absolution. Est-ce à l'Eglise tout entière à prononcer et au consistoire à sanctionner? ou bien, comme cela s'est pratiqué jusqu'ici en France, le consistoire doil-il délibérer seul et proposer ensuite à l'Eglise sa résolution, non pour qu'elle en décide, mais pour qu'elle l'approuve, ou sinon, qu'elle fasse un appel dont le consistoire lui-même sera juge? » En nous donnant votre avis, ajoutait-il, «souvenez-vous toujoursque les Eglises de France ne jouissent pas de la même liberté que vous, et que par conséquent on ne saurait leur appliquer exactement tout ce qui vous convient. »
SïNODE M l'ilb-de-ïeance, Î43
Bullinger répondit conformément aux désirs de Rkmus, qui, 1 étt le remerciant dans line lettre du 3 mars; lui annonce qu'il lui rendra compte p roc nain eirièiïl des actes du synode provincial de l'Ile-de-France, qui doit se réunir le 12 mars. Il le prévient de se mettre en garde contre l'esprit subtil et le caractère dominateur de Théodore de Bèze. Enfin, il lui apprend que IV mirat de Coligny parlage son opinion et celle des chrétiens de la confession helvétique sur le mot de substance, et qu'il en blâme l'emploi dans l'explication du sacrement de là sainte Cène.
Lorsque Ramus écrit à Bullinger le 19 mars 1572 ,< le synode de l'Ile-de-France a eu Heu , et il y a assisté. Là, il a fait l'éloge de Bullinger ; il a expose son avis sur' les questions pendants, et, soutenu par le ministre Capelle, ii a combattu avec succès les ambiguïtés calvinistes sur la présence substantielle du Seigneur dans la communion. Le synode provincial a adopte toutes ses conclusions sur la discipline, au delà de ses espérances et presque de ses désirs : car bientôt doit se réunir à Nîmes un synode national, et il redoute fort l'influence prépondérante de Théodore de Bèze, qui a chez les réformés un tel crédit, que, lorsqu'ilssont réunis, ils s'inquiètent beaucoup moins d'établir le royaume du Christ que de défendre les règlements et les opinions particulières de ce réformateur.
Humus avait raison de redouter Théodore de Bèze 1 et le synode du mois de mai. Voici en effet ce qu'on lit dans les Actes de ce synode, rapportés par Aymon (Acteï
1 n Ce fut de la part de Thflodore de Beie que ce projet essuya lé plus de contradictions ; cela devait étro : c'était lui qui auscMalt ah despotisme de Calvin. a Gaillard, HIat. da François 1", 1. VIII. chip. IV.