SUN GENRE DE VIE
collège; après quoi il déjeunait. Ce premier repas était frugal et très peu abondant : il se composait de fromage et de fruits. Son service était honnête , mais sans aucun luxe : il n'avait point de vaisselle d'argent, pas même la salière qu'Horace permet au philosophe ami d'une sage médiocrité.
Apres déjeuner, il prenait un peu de repos, soit en faisant la sieste, soit en causant avec ses convives, quand par hasard il en avait eu le matin; puis il inspectait les classes du collège, et faisait quelques tours de promenade ou une partie de paume. Il avait chez lui une salle appropriée à ce jeu et qui, sans être d'une grande étendue, était suffisante pour deux personnes. Lorsqu'au lieu de jouer à la paume il sortait pour se promener, on peut supposer qu'il dirigeait quelquefois ses pas du coté de la rue Saint-Denis; car on trouve dans ses opuscules 1 un éloge de cette rue, déjà fort célèbre pour son commerce, et qu'il appelle une rue royale.
A deux heures, il retournait à l'étude avec un nouveau zèle et travaillait jusqu'à cinq ou six heures, toujours lisant et surtout écrivant; car il ue lisait guère que la plume à la main, de manière à mettre rapidement sur le papier les réflexions que lui suggérait sa lecture. Il écrivait en latin avec une rare facilité, mais son écriture était si mauvaise , qu'à moins d'y Être accoutumé , personne ne pouvait la déchiffrer.
C'était dans l'après-midi en général qu'il faisait sa leçon au collège de France. Il y consacrait une heure , comme on l'a déjà vu ; mais il s'y préparait avec le plus grand soin. Tout en travaillant, il jetait les yeux sur une
1 Collecl. praif., apist-, oral. (1577), p. S3fl, SÏ7.
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glace ronde, qui était placée en face de lui, et dont la bordure verte reposait sa vue fatiguée. Nancel prétend avoir surpris son maître étudiant dans celte glace les attitudes, les gestes et les airs de visage qui lui paraissaient les plus convenables pour le débit de ses discours. Si l'on en croit Plutarque, Démosthène en faisait autant.
Pendant sa leçon , Ramus avait auprès de lui un de ses élèves, qui était chargé de lui donner les livres pour les citations, et de l'avertir, en le tirant par sa robe, des fautes qui pouvaient lui échapper. Il écoutait volontiers les critiques; il priait même ses amis de lui en adresser, et ils n'y manquaient pas. Les uns, par exemple, trouvaient qu'il souriait trop constamment; d'autres, comme le docteur Quentin, lui reprochaient d'élever par trop la voix, lorsque, vers la fin d'une argumentation, il s'écriait à plusieurs reprises : Donc, donc (ergo, ergo).
De retour chez lui, il rédigeait â la hâte et eri abrégé les points principaux de sa leçon; ces notes étaient ensuite remises au net par ses meilleurs élèves.
Vers la brune, Ramus faisait une dernière et longue revue des classes, distribuant à tout son monde l'éloge et le blâme, et infligeant aux élèves trouvés en faute la peine du fouet. On sait que telle était l'ancienne méthode, et Ramus, à ce qu'il parait, avait le tort d'en abuser; ses ennemis prétendaient même qu'en sa présence tous ses subordonnés étaient pâles de terreur. La vérité est qu'il était d'une grande sévérité , et Nancel dit de lui la même chose qu'Horace de son maître Orbilius (plagosus) ; mais il savait se modérer dans sa colère, et jamais, par exemple, on ne l'entendit jurer.
L'heure du dîner arrivait enfin. Ce repas était plus
abondant que le déjeuner, et Ramus le prenait on compagnie de quelques convives; mais sa table «tait toujours celle d'un philosophe , soit pour les mets (voir Kaocel, p. □ !), soil pour les propos; car on y traitait toujours quelque sujet sérieux et instructif. Lorsqu'il prenait lui-même la parole, il lui arrivait de s'intéresser lellementà l'entretien, qu'il oubliailde manger. Unjour qu'il était à un grand dîner chez un conseiller du parlement (Sirierius), avec de grands personnages el des dames de la plus haute noblesse , la conversation ayant pris dès le début un tour sérieus , il se mit à parler en français avec tantde vivacité et d'éloquence, que tous les convives, captivés par ses discours, ['écoutèrent avec une admiration qui leur fit oublier le magnifique repas servi devant eux. Cela lui arrivait souvent lorsqu'il dînait en ville; mais il n'en fut pas de même à un banquet que lui avaient offerl quelques nobles italiens , et où Ramus ne dit pas un mot, parce que ces étrangers, qui ignoraient le latin, ne parlèrent pas non plus en français, mais seulement en italien, langue qui lui était inconnue. Indigné de celle réception incivile, il ne desserra point les dénis, et, se levant de table avant la fin, il rentra chez lui presque à jeun.
Quand Ramus avait dîné chez lui avec ses amis ou chez ses voisins, par exemple, chez le mathématicien Oronce Fine, ou chez Quentin, le docteur en décret, on causai! encore, en sortant de table, sur un ton sérieux et enjoué tour à tour, jusque vers neuf heures. On pourrait croire que Ramus, en homme du XVI 8 siècle, ne se faisait pas faute, dans ces conversations, de dire des bons mots , des sentences , des épigrammes, et tous ces jeux
VIE SE n AMI S.
d'esprit si fort à la mode de son temps. Il n'en est rien; Nancel l'avoue avec un regret mal déguisé : e Ramus , dil-il, ne recherchait point ce genre d'esprit ; il ne plaisantait guère, et ses pansées étaient toujours graves et sérieuses. » De là, avec une merveilleuse facilité à improviser sur les sujets élevés , une répugnance et même une difficulté sensible à exprimer des choses communes et triviales. D'autres fois on jouait aux échecs ou au trictrac, ou bien l'on faisait venir les élèves boursiers les plus habiles à ebanter ou à jouer de quelque instrument, n Car, dit Nancel , Ramus , qui n'était nullement musicien et qui chantait fort peu, était pourtant grand amateur de musique vocale et instrumentale. »
Lorsque par hasard il avait dino seul , Ramus terminait sa journée en se faisant lire quelque histoire ou quelque ouvrage de nature à reposer son attention. Cette lecture était son principal remède contre les insomnies fréquentes que lui causaient, tantôt les soucis et les études de la journée, tantôt les attaques et les insultes de ses adversaires.
IL connaissait, on le voit, le prix du temps, et il avait foi dans la puissance du travail. 11 avait sans cesse à la bouche le mot bien connu de Virgile, qu'il arrangeait ainsi : Labor improbus omnia vincit, et il l'écrivit de sa main sur un carton que lui présentait un Allemand désireux d'emporter dans son pays un souvenir du célèbre professeur. Toujours occupé de travaux scrieus, il ne s'y oubliait pas et savait leur dérober quelques instants qu'il consacrait au recueillement et à la prière.
Voilà quelles étaient ses habitudes de chaque jour. Eu assistant à cette vie innocente et pure , on oublie tant de
DÉTAILS sut SA MORT.
persécutions dont elle fut traversée , et ce n'est pas sans un douloureux étonnement qu'on la voit ahoutir à cette fin tragique. Sans doute, l'homme n'est pas le maître de ses destinées ; sans doute, il ne lui suffit pas d'aimer l'étude et de vouloir la paix, pour éviter toute lutte et pour n'avoir point d'ennemis : autrement on ne comprendrait pas que celui dont on vient de voir la vie et les goûts paisibles eût amassé sur lui tant de haines. On ne comprendrait pas comment il s'est rencontré tant de gens pour se réjouir de sa mort.
Cette mort fameuse a été racontée de la manière la plus inexacte par une foule d'historiens. L'un" le fait mourir, non à la Saint-Barthélémy, mais au temps des Barricades'. D'autres, en très grand nombre, n'ayant pas compris le mot latin cdla (réduit, grenier) qu'emploie de Tliou, assurent que Ramus a été tué dans une cave; sur quoi Antoine Savérien fait la remarque suivante dans ses Vies des philosophes modernes (l. I, p. 31 , note i) : <c Nanceltus est peut-être le seul de tous les historiens de Ramus qui raconte sa mort telle que je la rapporte. Les autres ont écrit qu'il se cacha dans une cave, et qu'après qu'on l'y eut assassiné, on le jeta par la fenêtre. Lorsque je lus ce trait de la fin de notre philosophe, je ne ponvois concevoir comment on pouvoit jeter un homme de la fenêtre d'une cave, à moins que cette fenêtre ou soupirail ne répondît à quelque basfond. Pour m'en éclaircir, je me suis transporté au collège de Preslus, et M. Milet, principal actuel de ce collège, qui a procuré au graveur le portrait de Ramus, m'a fait voir obligeamment l'endroit où ce philosophe
' Fr. Dioat, Théâtre de la nobles» fraiiçoise.
VIE DE RAMUS
s'étoït caché, etc. » Avant Savérien, un autre écrivain, arrêté dans son récit par la même diflicullé, en avait inïenlé um: autre solution. Il suppose que les meurtriers île [tjrruis, l'avaul découvert dans une cave, a l'arrachèrent de su retraite, le firent monter dant une chambre et l'y poignardèrent'. » C'est ainsi que l'imagination dénature les faits qu'elle prétend expliquer ou orner. Voyez, par exemple, le récit de Gaillard (Hist. de Fr. 1", 1. Vlll) : « Ramus, dit-il, s'était caché dans une cave : on l'avait épié, on l'en tira ; il offrit de l'argent, l'argent désarme des voleurs, non des ennemis : n'ayant rien pu obtenir, il se défendit en désespéré ; percé de coups, succombant sous le nombre , on le jeta dans la rue , etc. » Dans ce lableau d'une lutte furieuse , que devient cette résignation si simple et si touchante du chrétien qui accepte la mort comme un juste châtiment de Dieu, et qui prie pour ses bourreaux? . .
Banosius (p. 35) elNancel (p. 2i, 29, 78) déplorent amèrement le pillage de ta bibliothèque de Ramus, qui fut dévastée après sa mort, et qui disparut en moins d'une heure avec tous ses meubles. On verra plus loin (III e partie, chap. III) que plus d'un manuscrit précieux y périt. Cette bibliothèque était composée de livres très rares, et Louys Jacob lui a consacré un chapitre (le S4" de la II e partie) de son Traicté des plus belles bibliothèques publiques et particulières.
Bien des circonstances odieuses accompagnèrent l'assassinat de Ramus. Ses ennemis, si l'on en croit Jean de Bonhcim, ne rougirent pas d'afficher dans Paris des épilaphes pleines d'injures et de sottes calomnies. Celui qui
1 Hist. ecclésiastique IContin. de Fleury), 1. CLXX1II, g 90.
DU CTJESNE ET GÉNÉBRJlRD. 317
se montra le plus fécond en plaisanteries de ce genre fut sans contredit le lecteur royal Léger du Chesne. On ne peut rien lire de plus extravagant que le recueil composé par ce furieux sur la mort de Ramus et de Coligny'. L'amiral y est comparé tour à tour à Gain , aux géants qui entreprirent de détrôner Jupiter, à Goliath et enfin à Holopherne. Charles IX est exalté sous les noms de Gédéon, d'Alcide, de Salomon et de Mars, et sa mère est appelée Judith. Quant à lïamus, il est traité avec un cynisme révoltant, et je n'ai pas le courage de traduire ou même d'analyser les pièces de vers latins où l'auteur exhale une joie impie, associant Dieu lui-même à son triomphe. » Gloire et grâce à Dieu ! » s'écrie-t-il à plusieurs reprises ! Voici le trait le moins odieux du recueil :
Et vita et verhe, et vitinso ilojmatc Ramus Dlsplieuit : sula raoï'ic jiliicrre polens.
n Tout déplut et! Ramus, sa vie, ses ilîsojnrs ci ses opinions prrniricusL'S; sa mort seule pouvait nous plaire. ■>
Ainsi, la mort même de Ramus (et quelle mort!) ne put apaiser la haine et l'envie. Vingt ans après, un autre fanatique, ancien élève de Charpentier, Gilbert Généhrard, archevêque d'Aix, s'exprimait encore en ces termes pleins de colère (Chronographia , Lyon, 1609, p. 772, a) : « Le lendemain, le même châtiment atteignit d'autres coupables, entre autres Pierre Ramus de Vcrmandois ; il fut justement puni de sa turbulence et de sa folie , qui osait s'attaquer aux langues, aux arts , aux sciences et à la théologie elle-même. »
i De internerions Gasparis Collignii et Pétri Itami, S?Lva. Ad Carolum Galliarum regem christianisai m util. Àuitiore Leodcgarîoa Qiierco, professore regio. PariEli9,apiidrinliridemBuon,i572. Cum privilegio, in-(°, ù f.
VIE DE HA MUS
Heureusement pour l'histoire, les méchants cl les fanatiques ne sont pas seuls à l'écrire, et Ramus a été vengé de ses détracteurs par plus d'un ami de la vérité.
Nanccl a pris soin de nous dire (p. 77) quel fut le sort des principaux meurtriers do lîamus. « L'un , qui était le ehef de la bande , mourut quelques mois après d'une blessure à la jambe , où s'était mise la gangrène ; l'autre lu' tué la même année d'un coup d'épée. 11 y en avait un iruisièinc dont je n'ai pu découvrir le genre de morl. »
Quant â celui qui avait armé les assassins el qui leur avait désigné leur victime, il fut puni dans la personne de son propre lils, si l'on en croit Monlucla Jllist. des math. , t. 1 , p. 570) : « Itamus , dit cel historien , périt presque de la main de Charpentier, son confrère et son ennemi. Au reste, sou sang rejaillit sur la postérité du coupable : car le fils de ce barbare professeur mourut quelques années après sur un échafaud, comme complice d'une conspiration contre Henri IV. »
Le supplice do Ramus frappa l'imagination de plus d'un poëte contemporain ; el sans parler d'une médiocre épitaphe en vers latins qu'Esticnne Pasquier composa en son honneur 1 , je dois signaler au lecteur deux morceaux curieux, au moins par leur date : l'un du poète anglais Gbristopher Marlowe , l'aulre d'un Français, Palma Cayet.
Marlowe fit représenter en 1592 un drame sur laSaint- Barthélcmy, intitulé : The massacre at Paris, et dans lequel sonl décrits d'une manière assez bizarre les derniers moments de Ramus. Il est dans son cabinet de travail, d'où il entend les cris poussés par le duc de Guise :
1 Epitaphiomm liber, epit. Ï8.