‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 77 sur 175 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

distinction. II portait la tête haute, marchait d'une manière tout à fait noble, et lorsqu'il parlait, c'était en seigneur, selon Brantôme, qui vante chez lui « une grâce inégale à toute autre. »

11 était plein d'ardeur pour l'étude et infatigable au travail. Il fuyait les plaisirs des sens comme l'appât de tous les vices el le fléau d'une vie studieuse. Il se traitait durement, ne couchant que sur la paille, debout avant le chant du coq, passant toute la journée à lire, à écrire et à méditer, usant dans ses repas de la plus grande sobriété. Pendant plus de vingt ans, il no but que de l'eau, et il n'aurait jamais bu de vin si les médecins ne le lui avaient ordonné. Doué d'une complexion vigoureuse, il entretenait sa bonne santé , non a force de remèdes , mais par l'abstinence el par l'exercice. Il évitait comme un poison les conversations contraires aux bonnes mœurs, et garda toute sa vie le célibat avec une pureté irréprochable 1 .

11 aimait passionnément la vérité, et était très désireux de se perfectionner sans cesse : aussi remaniait-il souvent ses écrits. Ses ennemis l'accusaient, à ce propos, d'aimer les nouveautés, d'avoir l'esprit inquiet et changeant , et ils lui appliquaient ce vers d'Horace :

Dirais, sedilleas, mulas quadrata rolundis.

bjaso purptirave anterius raoroata, cl limhis circumdala. Sagum paalo cultius, vel sericum, lel holosericum. Caligœ omnino tenues, et l'armai" crurum femorumqtie imilatas; quales ille academicas Joro ïocitabal. Pile us pro more quadratus lu urbe, alias galeruE, et DOviseime pileus holosericus. n

1 11 parait qu'il avait parlé une t'ois en l'air de se marier. Nancel pense qu'il demeura célibataire a cause des reniements qui inlerdisaient le mariage aux principaui da collège (Vie de Ramus, p. s», G9).

VIE DE iUMl'S.

Il avait l'âme forte et préparée à tout événement : sans orgueil clans la prospérité, le malheur ne pouvait l'abattre ni lui enlever son inébranlable ton fiance en Dieu. Il savait pardonner les injures, et il avait pris l'habitude difficile de ne poinl répondre à ses adversaires, s'efloreant de surmonter, par une longue patience, l'extrême emportement de leurs attaques.

Ses sentiments étaient nobles et élevés; il ne flatta jamais personne. Content du fruit de sou travail , et peu soucieux de s'enrichir, il refusa plus d'une fois de vendre sa parole. « L'éloquence , disait-il , est un don de Dieu et une sainte prophétie : l'oraleur digne de ce nom ne doit jamais être un artisan de mensonge. » Il n'était pas seulement désintéressé; il se souvenait de sa pauvreté première, et venait en aide aux pauvres écoliers, distribuant une partie de son bien à ceux qui lui un paraissaient dignes. Plus d'un étudiant étranger trouva chez lui une hospitalité généreuse : Théodore Zmnger, entre autres, dans un moment de détresse, contracta envers le principal du collège de Preslc une dette de reconnaissance qu'il s'efforça d'acquitter plus tard, comme nous l'avons vu. Chaque année, quand il allait dans son pays natal, à l'époque des vacances, Itamus s'informait avec sollicitude des enfants pauvres qui montraient des dispositions pour l'élude , et il les élevait à ses frais dans son collège.

Il chérissait tendrement son pays et sa famille, sa mère surtout, qu'il visitait souvent avec de riches présents. Plus d'une fois il fit venir à Paris la pauvre veuve, à qui il témoignait , par tous les moyens en son pouvoir, sa tendresse, son respect cl sa reconnaissance. Il se montra

SON CARACTÈHK,

fort généreux envers sa sœur unique, Françoise, qui avait pris bravement sa part des privations que toute la famille s'était imposées pour son doctorat. Il n'oublia jamais les secours que lui avait autrefois donnés son oncle Honoré Charpentier : il se chargea de son entretien sur ses vieux jours, et il lui légua, ainsi qu'à son neveu Alexandre, une partie de sa fortune , s'elfbrcant de faire encore du bien après sa mort à ceux qu'il avait aimés pendant sa vie.

Une piété éclairée couronnait toutes ces vertus. Avant même qu'il eût embrassé la Réforme , ses mœurs étaient demeurées sans reproche ; et nous avons vu que, depuis sa conversion et durant ses dernières années, il vécut dans la crainte de Dieu, s'appiiquant à la grande affaire de son salut , et faisant volontiers tous les sacrifices à la religion dont il fut un martyr.

Voilà sous quels traits les hiographes et les contemporains de Ramus nous le font connaître. A celte description d'un beau caractère il faut , il est vrai , ajouter plus d'un défaut : une humeur trop irritable, une opiniâtreté excessive , et un trop grand amour, sinon de la dispute , au moins de la contradiction. Mais ces défauts sont rachetés à dos yeux par une foule de grandes et excellentes qualités, dont les plus saillantes étaient, à ce qu'il semble, une constance admirable dans le malheur, une incomparable éloquence, à laquelle amis et ennemis rendent un éclatant hommage 1 ; ce bon goût et cette pureté de mœurs qui lui ont valu cet éloge de Voltaire : « La

i Voir particulièrement dem témoins peu suspects : J. Charpentier (Epist. secunda ad D. L. , 1571) et G. GÉnébrard (Oraison funèbre do P. Danès).

VIE DE HA MUS

Ramée homme vertueux dans un siècle de crimes,

homme aimable dans la société cl même , si l'on veut , bel esprit ; » — enfin, cet amour généreux de la vérité, qui fut la règle de toute sa vie, et qui lui lit consacrer la meilleure part de sa fortune à la fondation d'une chaire de mathématiques au collège de France. Je ne puis mieux terminer ce portrait de Ram us qu'en reproduisant son testament : c'est l'œuvre d'une belle âme et d'un ami zélé de la science.

Au nom de Meule Père, le Fils, le Saint-Esprit.

Moi, Pierre de la Ramée, professeur royal en l'académie de Paris, sain de corps et d'esprit, mais songeant â la fragilité (le la vie el i tous les hasards d'un voyage que j'entreprends pour visiter les plus célèbres académies des pays étrangers, je dispose et ordonne mon testament comme il suit :

Je recommande mon ame à Dieu qui l'a faite, le priant de l'admetire au ciel dans la communion des saints; je rends mon corps à la terre d'où il est sorti, jusqu'au jour du jugement.

S m rti n ni- ,b tir v r,|. Il.r . ; 1 b'-irl ■!■ >iN' ■!■ I •!•<

j'en lègue cinq eettls pour le traitement d'un professeur de mathématiques qui, dans l'espace de trois ans, enseignera au collège royal l'arithmétique, la musique, la géométrie, 1'upiique, la mécanique, la géographie et l'astronomie, no» selon l'opinion des hommes, mais selon la raison el la vérité, ,1e nomme et établis comme professeur, pour les trois premières années, Frédéric lleisner, alin qu'il adiéve les travaux que nous avons commences ensemble, spécialement en optique et en astronomie. Si, dans ce temps, il s'est acquitté avecièle de la lâche que je lui coutil, en suivanl la méthode exposée dans le l'rotmc des mathémaliques, je lui l'iimitiue son litre pendant trois autres années. Au bout de ce temps, ou même après les trois premières années, s'il ne s'est poinl conformé à mon vrru, j'entends que les professeurs royaux procèdent a un nouveau choix de la manière

Le doyen du collège royal annoncera, trois mois à l'avance, un encours où seront appelés, :lvl-u II' professeur tri fonctions, tous les autres mathématiciens de h^lh-Ih] m- pays qu'ils s. lient. Pendant ce temps, les candidats pourront faire dis lecmis et donner ainsi des preuves de leur savoir. Nui ne sera admis à concourir, s'il ne possède à la fois les lettres grecques ei latines ei (eus les arts libéraux, outre les mathématiques. Trois mois après la publication du concours, les candidais subiront un examen [mblii:, auquel seroni priés d'assister le premier président du parlement, le premier avocat général, le prévôt des marchands, les professeurs royaux et tous ceux qui en manifesteront le désir. Pendant, sept join s consécutifs, ils parleront une, heure sur les principaux points de chacune îles sciences mathématiques; un huitième jour sera employé a. répondre aux objections, a résoudre les problèmes et a démontrer les théorèmes proposés par tout venant. Celui des concurrents qui , au sortir de ces épreuves, aura élé désigné par les professeurs royaux comme le pins versé datis les mathé- ■ maliques et le plus capable de les enseigner, scia, en conséquence, pourvu de la chaire pour les trois aimée-; suivantes; ql dans sa première leçon, consacrée ti l'éloge des mathcma!it]ii'.'s i'i rxluivt-'-rti la Jeunesse a en cultiver l'étude. Tous les (pois ans, un semblable concours aura lieu, de telle sorte pourtant qu'à égalité de mérite, le. professeur qui vient d'exercer soit préféré aux autres candidats. Si, a une époque donnée , il ne se trouvait pas un homme connaissant toutes les parties des mathématique- , on diviserait le traitement, ainsi que les devoirs de la place, cuire deux professeurs, qui enseigneraient chacun pendant dix-huit mois.

Je supplie le prévôt des marchands et les magistrats qui ont la garde de l'hotel de ville de faire en sorte que , pour le bien de l'académie de Paris, cette rente suit pornétue:ic. c'est-à-dire que, si par hasard le capital est rembourse, on en fasse un nouveau placement qui donne un revenu annuel.

Sur les deux cents autres livres de rente, j'en lègue cent à mon oncle Honoré Chaqirnlier et à sa femme, si elle lui survit; puis, après leur mort, à leur plus jeune tille et fi ses enfants. Je lègue les cent autres livres a \lexandre, lils de ma sieur, si toutefois mes exécuteurs testamentaires jugent que ses progrès dans l'étude sont dignes d'une telle récompense ; sinon, ils partageront celte somme entre les deux élèves les plus instruits et tes plus sludieux du collège de Presles, pendant cinq ans seulement ; après quoi, ils en feront pro 11 1er deux antres «lèves, et ainsi de suite.

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.le laisM- aux héritiers légitimes les biens de mon père et de ma mère. Je mets a la disposition de mes fondés de pouvoirs ce qui m'est du parle collège de Presles. Je lèpe par moi lié ma bibliothèque, mes effets et mon mobilier aux élevés pauvres du collège de Presles et a mes exécuteurs leslameutaires, Nicolas Bergeron et Antoine I.oisel, autrefois mes élevés, aujourd'hui avocats au parlement. Pour l'administration de la susdite renie de cinq cents livres, je leur adjoins le doyen du collège royal, qui les remplacera après leur mort.

Ecrit et signé de ma main A Paris, dans le collège de Presles, l'année de notre salul 1568, aui calendes d'août.

P. Rakus.

Chapelain. Lahjual.

Du collège royal de France et de la chaire qu'y occupait Ramus. — Eloge des concours. — Histoire de la chaire de mathématiques fondée par Ramus, depuis sa mort jusqu'à la révolution française ; Gobory, Monantheuil, Reianer et les exécuteura testamentaires; Maurice Bressieu et J. Stadius, Jacques Martin, G. P. de Robcr'al, Laurent Polhenot, «audult.

Après avoir été pendant sa vie l'ornement du collège de France, Ramus y a encore attaché son nom, après sa mort , par une fondation vraiment royale : grand titre d'honneur, et qu'on ne saurait omettre sans taire tort à sa mémoire.

Ce fut assurément une grande pensée que celle de créer, en dehors des vues étroites et des traditions surannées du corps enseignant, un établissement libre, destiné à recueillir et à propager toutes les sciences, tous les progrès, toutes les découvertes, et dont l'histoire pût être en quelque sorte celle de l'esprit humain lui-même. François 1", on doit le reconnaître, a bien mérité des lettres et de la philosophie, en exécutant un si beau dessein. Mais après lut, qu'est devenue l'institution qui de-

VIE DE 1LÀULS.

vait réaliser de telles espérances? Cette question est trop vaste pour être traitée en passant; pour y faire une réponse qui lut à la hauteur du sujet, il faudrait à la fois une patience infatigable dans des recherches souvent fort minutieuses, une grande étendue de savoir et de l'élévation dans les idées. C'est pour cela sans doute que le collège de France attend encore un historien digne de lui. Le Mémoire de l'abbé Goujet , publié en 1758, élait condamné, par sa date même, à n'être qu'une introduction et une ébauche ; car il faudrait, pour asseoir un jugement sur l'œuvre de François I", la conduire au moins jusqu'à la fin de l'ancien régime en France. Ce mémoire a un autre défaut encore plus grave : l'auteur a recherche avec une louable curiosité les documents les plus précieux et les plus rares; mais il s'est contenté de les voir, pour ainsi dire, sans prendre toujours la peine de les lire ni même de les consulter avec une attention suffisante. De là des conjectures, des interprétations téméraires, et une déplorable inexactitude sur presque tons les points, sur les noms et la biographie des professeurs même les plus célèbres, sur les chaires qu'ils ont occupées, enfin sur la nature de leur enseignement.

Goujet s'est beaucoup étendu sur Ramus en plusieurs endroits de son ouvrage; mais il n'est sorte d'erreurs qu'il n'ait commises à son égard. Après l'avoir fait naître en 1502, il lui donne en 1542 la succession de Latomus au collège royal, puis celle de trois ou quatre professeurs en éloquence, en mathématiques, en philosophie, et il lui fait occuper tour à tour ou en même temps plusieurs places, tandis qu'en réalité Ramus ne remplit jamais qu'une seule chaire, qui avait été créée pour lui en

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