T1E DE HUMUS
ACn d'empêcher que la nouvelle chaire ne tombât entre les mains de quelque autre Charpentier, le fondateur avait exigé qu'elle fût mise au concours. « Il semble en effet, dit Gaillard, qu'elles devroient y être toutes. Les rois, les ministres, lie sont pas tous aussi capables que François I". La loi du concours donueroit aui savants leurs pairs pour juges. Ceux-ci peuvent tout au plus ne pas nommer le sujet le plus digne : un ministre trompé peut en nommer de tout à fait indignes. Ramus, plein de ces idées, exécuta en petit ce qu'il eût voulu que le gouvernement exécutât en grand. « L'historien de François 1" a raison de préférer les droits du talent éprouvé au choix arbitraire et souvent peu éclairé d'un ministre; mais il me parait aller beaucoup trop loin , lorsqu'il loue les précautions excessives de Ramus contre l'indolence du professeur titulaire : • Au bout de trois ans, la chaire devoit être remise au concours, et, comme le prêtre de Diane dans le bois d'Aricie, le professeur installé ne pouvoit conserver sa place que par de nouveaux iriuinplii-'s ; s'il étuil vaincu, la chaire passoit au vainqueur'. » J'avoue que je suis plutôt de l'avis de Pasquier, qui, tout en louant la mesure du concours, regrette que Ramus n'ait pas donné sa chaire au plus habile sa vie durant, « qui n'est pas un petit secret, ditil, pour bannir les brigues tumultuaires. »
La fondation de Ramus ne devait pas être agréable à ceux des professeurs royaux qui se dispensaient d'enseigner les mafhém a tiques suivant le devoir de leur charge. Ce fut sans doute à leur instigation que le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris présente-
i RM. dB François I", 1, VIII, ch. I, vers la fin.
JACQUES GOHORÏ.
rent, le 17 mars 1573, une requête au parlement, où ils remon Iraient que la nouvelle chaire « csloit chose superflue, vu la multitude (les lecteurs en mathématique stipendiez par le roy et les collèges, el qu'il serait plus expédient d'employer ladite rente aux gages d'une personne capable, qui serait élue par les dessusdits et par le procureur-général du roy, pour continuer l'histoire de France de Paul jEmile, etc. '. » Le parlement, adoptant cette manière de voir (« par provision, » il est vrai), adjugea ia rente et les arrérages à un avocat, nommé Jacques Gohory. Celui-ci écrivit en effet les règnes de Charles Vlll et de Louis XII, et Gaillard, après le P. Niccron , mentionne son manuscrit comme étant déposé à la Bibliothèque royale.
Ce singulier arrangement dura tant que Jacques Charpentier l'ut au collège de France. Mais après sa mort, qui arriva en février 1574 , un médecin , ancien élève de Ramus , Henri de Monautheuil , s'adressa publiquement au cardinal de Lorraine dans un discours très énergique, où il réclamait l'exécution du testament violé, et demandait qu'on donnât des successeurs à Forcadel et à Charpentier *. Il s'appuyait sur un Tait trop patent pour èire nié : c'est que les mathématiques n'étaient plus enseignées nulle part. Cependant, on ne tint pas compte de ses représentations, et on le laissa pendant deux ans consacrer une heure par jour à l'enseignement libre et gratuit des mathématiques.
En 1576, les exécuteurs du testament de Ramus, An-
' Extrait des registres du parlement, dans l'Histoire de la ville de Paris de Félibien, t. lit, Prouve), p- fiai.
■ Oratio |>ro math, artilms, Paiis, WH (15 cil. apr.J, in-4", 13 S,
TIB DE RAUL'S.
toine Loïsel et Nicolas Bergeron, ayant trouvé le moment favorable, adressèrent au parlement de Paris une requête, ù l'effet de rendre à leur véritable destination les fonds légués à l'université. Un arrêt du 9 avril lit droit à celte requête , et Frédéric Rcisner fut mis en possession ; mais il paraît que son ancien maître n'avait pas eu tout à fait tort de se défier de son zèle : car, trois mois après, il n'était pas encore monté dans sa chaire, quoiqu'il en eût reçu les gages et qu'il eût été mis en demeure d'exercer sa profession. C'est pourquoi, le 12 juillet, sur son refus de remplir la charge qui lui était confiée, un autre arrêt intervint pour déclarer vacante la chaire de Ramus (c'est le nom qu'on lui donna pendant deux siècles), et pour autoriser les exécuteurs testamentaires à la mettre au concours, « et à faire engraver la fondation de ladite profession par affiches mises ès collèges de Prclle et Cambray, à ce que la mémoire en soit perpétuelle '. »
Bergeron et Loisel imprimèrent cet arrêt du parlement , en le faisant précéder du testament et du portrait de Ftainus. Au-dessous de ce portrait, on lisait des vers de Bergeron , qui étaient comme une réhabilitation du généreux et infortuné professeur' , et le recueil se terminait par un remercîment , également en vers, pour le legs fait à l'université. Le testament fut gravé sur
' Eïtraiirt des registres do parlement, à lasuile du TealampDt deHamiu, imprimé à Paris, 1576, in-S".
» Qui jacuit miseris mntilus lacer obrulus unflia,
Hamus, ab obscœna jam revirescit booio.
Nam facit eipressi rapiaraur imagine vultUB
Arliflcis docta linea ducta manu.
Al meliure sul sat erit vir parle superstes, Ingenii Tigcant corn monumonla sui.
MÂUHICK BHESSIKli.
cuivre, et attaché à la porte de la chapelle du collège royal.
Le concours, annoncé le 15 juillet, eut lieu trois mois après. Monantlieuil n'y figura point, parce qu'il venait d'âtre nommé lecteur du roi en mathématiques. Deux candidats seulement se présentèrent : Jean Stadius, ancien ami de Ramus , et Maurice Bressieu , de Grenoble , qui était palroné par le premier président Christoplilc deThou. Dressieu , l'ayant emporté dans l'épreuve publique, fut pourvu de la chaire de ftamus. Mais Stadius, qui avait des droits anciens, arriva la même année au collège royal, d'où l'avait autrefois exclu la nomination de Jacques Charpentier.
Le discours d'installation de Bressieu ne parut qu'en 1577. Ce mathématicien mérite une place honorable dans l'histoire de la science, comme auteur d'une Trigonométrie estimée, et pour avoir le premier fait à Paris un cours sérieux d'optique. 11 paraît qu'il conserva la chaire de Ramus jusqu'en 1608, soit faille de concurrents, soil par de nouveaux triomphes : car tous les trois ans , à partir de 1576, les exécuteurs testamentaires eurent soin de publier le concours ordonné par le fondateur; cela est attesté à la fin du testament de Ramus, qui fut réimprimé à Paris, en 1 62îi , chez Jacques Bessin, et en 1634, chez J. Libert '. Mais ces publications ne produisirent pas grand effet; Pasquier va nous dire pourquoi (Recherches, 1. XIX, c. 18) : « Je crains, dit-il en parlant de la fondation de Ramus, qu'elle ne tourne en friche. Et de ce en ay-je quelque appercevance ; car
1 En 1584, ce même tes l a menl parut chez Bicher, avec Uitféren les pièces Dt plusieurs feuillets conlenant les raisons pour empêcher l'union île la chaire de Ramus avec la chaire ravale de mathématique».
vif. DE hamt:s.
quoique diligence que Loiscl j eût touIu apporter depuis le décez de son compagnon et y apporte encores aujourd'huy, je voy les assemblées qui se sont fuites à sa poursuite réussies presque à néant, tant sont les volontez refroidies en l'eslude des mathématiques. » Et plus loin : i< Je ne voy qu'il y ait juges compétents pour juger des coups. Et qui est l'accomplissement du mal, c'est- qu'après le trespas de ses deux exécuteurs testamentaires, il leur surroge le doyen des professeurs du roy, doyenné qui ne s'acquiert ny par le mérite des lettres ny de la prud'hommie, ains par l'ancienneté de promotion. Place que je voy non-seulement tomber en décadence, ains celles mesme des professeurs du roy , lesquelles sur leur commencement se bailloient à personnages de choix qui, par leurs livres ou longues leçons, a voient acquis réputation; et depuis par le malheur des temps , ç'a esté un autre discours '. »
Après Maurice Bressieu vint Jacques Martin, qui enseigna depuis 1609 ou 1610 jusqu'en 1625, et peut-être plus tard , selon l'abbé Goujet (t. I , p. 215 et t. 11 , p. 130).
En 1634 , la chaire de Ram us fut conquise avec un grand éclat par un géomètre célèbre, Gilles Personne de Roberval , qui l'occupa plus dé quarante ans sans aucune difficulté, de 1634 à 1675.
Je ne sais par qui ni comment elle fut remplie après Roberval; mais en 1711, un mathématicien nommé Laurent Polhenol, de l'Académie des sciences, y arriva par le concours, et s'y maintint jusqu'à sa mort, en 1732.
i Voir dans Goujet (t. I, p. ïil) des délalls sur la népotisme et la si-
Ainsi , par la force des choses , ce qu'il y avait de défectueux dans la fondation do Ramus se trouvait corrigé, et les professeurs qui obtenaient sa chaire par un premier succès, la conservaient jusqu'à la fin de leur carrière.
Après de longues années d'interruption, que Goujet et Crevier attribuent au dépérissement des fonds, cette chaire fut de nouveau remplie, vers 1765 , par un habile géomètre nommé Mauduil, dont l'enseignement a obtenu les éloges de son confrère Montucla, dans son Histoire des mathématiques ( part. III, 1. 111).
La révolution française emporta la chaire de Itamus avec le collège royal lui-même; mais pendant deux siècles cette chaire avait donné à l'université de Paris des professeurs éminents de mathématiques , entre lesquels Roberval brilleau premier rang: les deux chaires royales, recrutées par le gouvernement et non par le concours, sont loin d'offrir une succession d'hommes aussi remarquables. Nous pouvons doue conclure avec Gaillard :
« Le nom de Ftamus se mêlera toujours à celui des rois bienfaiteurs des lettres. Tant que le collège royal subsistera, tant qu'on verra dans la galerie de Fontainebleau ce monument que Primatice et maître Roux élevèrent au généreux amour de François V pour les lettres et les sciences, ou se souviendra du simple citoyen qui , ajoutant aux libéralités de ses souverains, fit plus encore, en leur indiquant le moyen de s'assurer du mérite et de ne jamais prostituer leurs bienfaits. Ainsi le seul savant méconnu par François 1" est le seul qui ait été digne de l'imiter et de perfectionner sou ouvrage. »