‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 81 sur 175 · EXPOSÉ DU SYSTÈME · texte numérisé non relu

EXPOSÉ DU SYSTÈME

Ce que c'est que le ramisme. — Principes d'après lesquels Ramus entreprit la. réforme des lettres et des sciences. — Revue de ses opinions en grammaire et en littérature, eu mathématiques ot en physique, en morale, en métaphysique, en théologie, etc. — Râle de la. dialectique dans le ramisme. — Importance générale de ce système.

Nous venons de voir quelle impulsion donna Ramus aux études mathématiques. Il est temps d'élargir notre cadre et d'étendre nos vues, afin d'embrasser dans leur ensemble les efforts de ce hardi penseur pour l'avancement intellectuel de la France et de l'Europe.

Les esprits indépendants sont presque aussi rares en philosophie que partout ailleurs. Le plus grand nombre de ceux qui s'adonnent à cette étude s'attachent servilement aux opinions d'un homme ou d'une secte; bien peu onl le courage de chercher la vérité à leurs risques

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et périls , en quittant, s'il le faut, les sentiers battus. Lorsque, parmi ces derniers, un homme a été assez heureux pour faire d'utiles découvertes, ou pour rencontrer une méthode qui y conduit, c'e6t a lui que va la foule des esprits cultivés : il fait école, et la pensée humaine compte un système de plus.

> Ramus est du petit nombre de ceux qui ont eu le pé- • \ rillcux honneur d'ouvrir des voies nouvelles, parce qu'en même temps qu'il s'élevait au-dessus de la routine et de la barbarie du moyen âge, il sut éviter l'écueil où échouèrent les plus grands hommes de la renaissance, c'est-àdire l'adoration superstitieuse des anciens. On trouverait difficilement au XW siècle un esprit aussi libre et aussi affranchi du joug de l'antiquité. Brucker a dit qu'avant Descartes, Itamus fut le seul en France qui étudia la philosophie en philosophe'. Peut-être n'est-ce pas encore assez dire : peut-être doit-on affirmer qu'il fut le seul philosophe de la renaissance. Au moins est-il le seul dont les opinions, réunies on système, aient joué un rôle en Europe et marqué dans l'histoire de l'esprit humain avant la venue de Descartes.

Socrate et Platon avaient été les premiers maîtres de Ramus; il s'était appuyé sur eux pour sortir de la scholastiquc, qui, suivant son expression, était une véritable enfante'; il fut heureux de les prendre quelque temps pour patrons dans sa guerre contre les aveugles partisans d'Aristolc. Mais cette tactique, qui pouvait tromper ses contemporains, ne doit point nous faire illusion.

v Voici en effet comment Itamus s'exprimait, en 1569 ,

' llist. ont. philos., Period. III, part. II, I. II, c. 1. s Collcct. prafat., episl., oral. (1577), p. flO.

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clans la Préface de ses Scholse in libérales arles : « Quelqu'un a écrit dernièrement que Ram us enseignait la Rlé- ' thode de Plalon, et qu'il condamnait celle d'Aristote. Cet auteur, qui d'ailleurs est instruit et bienveillant , j n'a jamais lu la logique de Rijmus; car il y aurait vu ; que, suivant lui, il n'y a qu'une méthode, qui a été cclla de Platon et d'Aristote aussi bien que d'IIippocrate et

de Galjen Cette méthode se retrouve dans Virgile et

dans Cicéron, dans Homère et dans Déjnosthène ; elle préside aux mathématiques, à la philosophie, aux jugements et à la conduite de tous les hommes; elle n'est de l'inventjon ni d'Aristote ni de HamuS- » Une seule au-r fi torïté lui parait de mise en philosophie, c'est la raison , et il rend cette pensée avec une grande força : « Nulle autorité n'est au-dessus de la raison ; c'est elle, au contraire, qui fonde l'autorité et qui doit la régler 1 . » Qu'on lise ses Seholœ in libérales artes ; on y rencontrera à chaque page de pressantes exhortations à tous les hommes d'étude, pour que, dépouillant leurs préjugés, ils s'appliquent à penser librement et d'après les liitnières de la raison rendue à elle-même, u Si l'on pratiquait celte liberté, disait-il, un siècle suffirait peut-être pour mener jusqu'au bout toulcs les sciences. Si , après tant de siècles écoulés, nous n'en possédons pas encore la millième partie, il n'en faut accuser que cette lâche et servile indolence qui règno dans nos écolee. »

Celui qui avait une telle confiance dans la libre pensée I n'était pas homme à consumer sa vie dans l'étude d'un \ seul système, ce système fût-il le platonisme. Le seul

i Scholai math. , 1. III, p. 78. n Nulla auctorltas ratijnis, sed ratio auetoritalis regLaa dominaque esse début. »

DU HUU8MR.

philosophe dont il se déclarait hautement le disciple était Socrate, parce que suivre Socralc ce n'est pas s'asservir à un système, mais s'engager à mettre le vrai, le beau et le bien au-dessus de toutes les opinions et de tous les discours des hommes. On a vu comment Ramus, au sortir du collège, avait été épris de joie en rencontrant celte aimable sagesse, et comment il s'était donné pour tâche, après avoir désappris la philosophie scholastique, de la faire perdre aux autres, de chasser les questionnaires des écoles, de débarrasser les arts libéraux de leur rude écorce, et de leur rendre à la fois tout leur lustre et toute leur utilité. Nommé professeur royal par Henri 11, il avait repris avec plus d'ardeur ce noble dessein : « Ainsi donc estant délivré, estant invité par prix et honneur royal, je me mis en toute diligence à traiter les disciplines à la socratique, en cherchant et démonstrant l'usage, en retranchant les superfluitez des reigles et des préceptes Ç'a esté toute mon estude d'oster du chemin des arts libéraux les espines, les caillons et tous empesehements et retardements des esprits, de faire la voyo plaine et droicte, pour parvenir plus aisément non-seulement à l'intelligence, mais à la pratique et à l'usage des arts libéraux'. »

Ce langage est celui d'un digne imitateur de Socrate ; c'est aussi celui d'un maître désireux d'épargner à la jeunesse, dans l'avenir, les difficultés qu'il a lui-même éprouvées autrefois : préoccupation généreuse et que Ramus porta partout, en sorte que pour apprécier convenablement son œuvre, il nu faut jamais séparer en lui le professeur du philosophe. De là, en effet, un double ca-

> Riimtinslriiiicu, p. 26, 11, i»; Oraî. ilu iiin |n\fe. (i363).

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