DU BAM1SME
quelques endroits des discours de Cicéron. Cela lui valut même les railleries d'Hotmau et de Muret'. Cependant i! fit école en jurisprudence , soit par sa méthode , sc-il par le vœu philosophique qu'il adressait, en 1567, à L'Hospital et à Cujas 1 : a Les lois des Romains étaient écrites dans leur langue et réduites en douze tables, que les enfants apprenaient par cœur. Au lieu de ces douze tables, les Français ont des myriades de lois rédigées en une langue étrangère. Parmi tant de jurisconsultes , n'y en aura-t-il pas un qui entreprenne d'éctaircir et de simplifier ce chaos? Pourquoi Cujas , pour n'en nommer qu'un seul, trouverait-il cette tâche au-dessus de ses forces? Et tous, Michel de L'Hospital, vous qui en avez le pouvoir, que ne procurez-vous à votre pays un tel bienfait? » C'est cette idée qu'Hotman essaya de réaliser n en ramenant à l'unité les coutumes de la France, et en rédigeant un corps de droit français qui fût enseigné dans les écoles (R. Dareste, 1. c). n
Quant à la morale, Ramus s'en était beaucoup occupé; il avait même écrit un traité qui n'attendait que la dernière main pour être publié, lorsqu'il mourut Mais cet ouvrage a péri , et l'on ne peut connaître sa pensée sur ce point que par le De moribus veterum Gallorum , qui est plutôt un livre d'histoire que de morale, et par certains endroits de ses écrits où il attaque, au point de vue chrétien, la morale d'Aristote, comme par exemple dans le discours de laol sur l'enseignement de la philosophie, où il s'indigne que l'on impose aux élèves des col-
1 Nonce!, p. 84; Dureslo, Essai sur Hotmail, § 111, p. 31, 33.
> Scholœ roathematïKe, 1. H, sub fin.
1 Oral, de sua prof. 11563). Voir le CatalojOfl lie «s terils.
MORALE ET MÉTÀPUVSiQUE. 357
légcs l'étude de l'Ethique à Nicomaquo : u Là, dit-il , l'enfant apprendra une foule d'impiétés : par exemple, que le principe et l'idéal du bonheur de l'homme sont en lui , que toutes les vertus sont en son pouvoir, qu'il les acquiert au moyen de la nature, de l'art et du travail, et que pour cette œuvre , si grande et si sublime qu'elle soit, il n'est besoin ni de l'aide de Dieu ni de sa coopération! Point de providence; pas un mot sur la justice divine; enfin, les âmes étant mortelles aux yeux d'Arislote , il réduit le bonheur de l'homme à cette vie périssable Voilà la philosophie dont nous faisons , pour
ainsi dire, le fondement de notre religion'! »
C'est surtout en métaphysique qu'il maltraite Aristote; mais il faut bien avouer que c'est la partie faible de Ramus. Il ne semble pas du moins qu'il ait vu toute la portée des grands problèmes de la philosophie. « Pour se conduire dans la métaphysique, a-t-on dit avec raison, les philosophes d'alors cherchoient maître, pour ainsi dire, et ils attendoient Descartes et Malebranche*. u Rebuté par la confusion apparente de la Métaphysique d'Aristote , Ramus n'en a pas saisi le sons profond : il n'y voit qu'un mélange de subtilités logiques et d'impiétés épicuriennes 1 . Il n'estime pas assez Aristote comme historien de la philosophie. 11 ne l'a pas toujours compris, non plus que Platon : d'accord avec Aristote sur la théorie des idées, il nie, contre toute évidence, que Platon ait admis des types ou exemplaires séparés des choses \
' Collectan.prœfat.,episl.,orat. p. 337-338.
« Mélangea tirés d'uni grande bibliolhAqno.
» Préface des Scholte in libérales arles.
4 Schola; mctaplmicEO, Préface et I. Xlil mcd.
UL' IUMJSMB.
Je ferai remarquer à ce propos qu'il n'est nullement réaliste, et que, s'il parle en passant de la querelle surannée où certains historiens lui font prendre parti, c'est pour s'en moquer, et pour renvoyer les combattants au tribunal d'Anatole, « dont l'opinion, dit-il, est la plus simple et la plus en harmonie avec le sens commun et avec l'usage 1 . »
Ramus a raison dans un grand nombre de ses critiques, par exemple lorsqu'il établit contre Aristote l'innéilé do l'intellect dans l'âme humaine', ou lorsqu'il réfute cette assertion que Dieu ne saurait penser toutes choses sans en être amoindri : « Levez les yeux, s'écrie notre philosophe, et contemplez le soleil ! Cet astre remplit le monde entier de sa lumière : il éclaire de ses rayons, non-seulement les jardins délicieux et les palais des rois, mais la boue elle-même et tout ce qu'il y a de plus immonde. Est-ce qu'il en contracte pour cela la moindre souillureî » Mais, faute de comprendre toujours celui qu'il combat, Ramus s'emporte trop souvent au delà des justes bornes, comme dans ce passage, qui donnera un aperçu de ses doctrines tout ensemble et de sa polémique : « Dieu, suivant Aristote, est une essence éternelle, ' qui n'a ni matière, ni grandeur, ni parties, ni division, ni passion, ni altération, et qui mène une vie excellente et parfaitement heureuse. Tout cela peut être donné pour vrai ; mais ensuite , quel mélange d'erreurs et quelles impiétés! Dieu est un animal ; il y a aulant de dieux que de globes célestes; Dieu n'a point de puissance; il ne saurait agir ni mouvoir, si ce n'est de toute éternité.
1 Sclwla' iNCUi|iliïSicœ, I. ], c. S.
* Sdiul» dialeclka:, 1. X, c. 18.
MBTÀPHYSIQUE.
Dieu est le premier moteur du monde, mais sans le vouloir ni le savoir. Il ne pense que soi et méprise tout le reste. Il n'est ni créateur ni providence. Il meut le monde éternel comme l'aimant meut le fer. Il n'a ni amour, ni bienveillance , ni charilé. Qu'est-ce donc que celte théologie athée , sinon une sorte de giganlomachie contre Dieu?... Théologiens, délivrez le christianisme de cette peste ; proposez à la jeunesse le pur Evangile du Christ. Ne souffrez pas plus longtemps que la criminelle maladie de l'athéisme soit entretenue par des opinions auxquelles vous prêtez un appui inconsidéré. Les impies se prévalent do ce que vous alléguez sans cesse dans vos chaires l'autorité d'Arislote. Mettez fin à leurs discours; faites que désormais, ni dans les écoles ni dans les sermons , on ne cite l'autorité de ce philosophe païen et athée, mais celle do Moïse et du Christ 1 . » Voilà avec quelle véhémence il combat d'ordinaire la doctrine d'Aristote ; mais là où il est d'accord avec lui, il le prend volontiers pour maître. Il lui arrive même de le louer aux dépens de certains chrétiens; ainsi, après avoir rappelé qu'Aristote rejette hautement des dieux faits à l'image de l'homme , il fait la remarque que « ce philosophe, tout païen qu'il était, s'est montré ici plus pieux qu'un grand nombre de chrétiens, qui mettent dans leurs temples des images visibles et grossières de la Trinité, que l'esprit même a peine à concevoir 1 . »
On vient de voir Ramus opposant aux erreurs d'Aristote les doctrines du christianisme; mais, qu'on ne s'y trompe pas, il est toujours libre penseur, et ne prétend
i Pr.holEr meliiiihïÈi&'i 1 , ]. XIV, Un.
» ScholiB phjB., I. VIII, vers la fin; Schola? melaph., 1. XII, c. B.
pas en appeler à l'autorité : rien n'est plus éloigné de sa pensée, ainsi qu'il le déclare es p ressèment. < Nos ancêtres, dit-il, brûlaient les livres d'Aristote. Pour moi, laissant de côté de tels arguments , je ne veux apporter que des arguments logiques, mathématiques, physiques, eu un mot des armes philosophiques dans un combat tout philosophique, » Et plus loin : « Contre ces sophismes perpétuels, je n'ai employé aucun argument tiré de l'Ecriture sainte ; nulle part je n'en ai appelé à l'autorité de Moïse ou du Christ; c'est une réfutation philosophique que j'ai opposée à ce philosophe. Bien plus, je n'ai guère employé contre Arislote que les règles de sa propre méthode '. »
Pour achever son œuvre , liamus prétendait réformer la théologie elle-même , en la délivrant des questions oiseuses et des subtilités de tout genre dont les scholasliques l'avaient embarrassée.
L'Ecriture sainte étant , à ses yeux , la règle suprême de la foi, il exprimait sans cesse le vœu qu'on en donnât des traductions aussi exactes et aussi élégantes que possible, non-seulement en latin, mais encore et surtout en langue vulgaire. Il souhaitait aussi que les théologiens adoptassent une méthode plus claire et un langage plus humain. Quant à lui, il traitait chaque point de doctrine suivant une double méthode, cherchant la solution de Unis les problèmes religieux dans la Bihlc, mais ajoutant toujours aux textes et aux exemples sacrés des passages tirés des plus grands poêles, orateurs et historiens profanes. Ce n'était pas qu'il prétendit faire sortir de là le moindre argument on faveur de la révélation; mais il
i Scl.tilu: ptusicu!, CrJfacc et I. V1H , Un.
était humaniste ; ït avait en horreur la barbarie du moyen âge, et il lui semblait important de montrer que la religion chrétienne n'est pas si abstruse et si étrangère à l'hutnanité que la lumière naturelle n'en ait découvert quelque chose à toutes les nations, en sorte que tous les hommes sont évidemment destinés, par leur nature môme, à embrasser la mérité du christianisme 1 .
11 lisait dans cet esprit les livres de l'ancien et du nouveau Testament , et, mettant en ordre ses extraits et ses réflexions, il les rangeait sous deux chefs principaux : d'abord la foi par laquelle nous sommes justifiés s , puis les œuvres qu'elle produit nécessairement, comme le fou produit la chaleur, et qui comprennent l'observation de la loi, la prière et la pratique des sacrements. Tel est le plan du Commentaire sur la religion chrétienne, qui parut après la mort de Ramtis. Ce traitiî n'est pas seulement remarquable par la composition et par le style ; l'érudition y est tempérée par une logique simple et forte : l'argumentation sur la doctrine des sacrements est un modèle sous ce rapport. Mais ce qui mérite surtout nos éloges, c'est, avec un vif sentiment de piété répandu dans tout l'ouvrage, une charité non moins ardente pour tous les chrétiens et pour tout ce qui porte le nom d'homme. On ne peutlire sans émotion le dernier chapitre (le 19 r du livre IV), intitulé : Exliortanon à la paix chrétienne. Cet appel à la concorde et à l'union, écrit par Ramus à la veille de la Saint-Barthélémy , répond victorieusement à ceux qui osent dire que le fanatisme était égal des deux parts, et que les vieil mes ne valaient pas mieux queleurs bourreaux.
1 Gomment, do rclig. christiana ,1.1, luit.
1 Comment, de relie, christ., 1. 11, c. t.
DU HAMISME.
Le lecteur a vu plus liaut partie, ch. X) que Ramus ne bornait pas ses reflexions au dogme, et qu'ayant porté dans les questions de discipline sa liberté d'examen, il avait réclamé une réforme dans le gouvernement de l'Eglise. Ce point ayant été développé précédemment, je
On peut maintenant, je crois, se faire une idée du ramisme, c'est-à-dire du plus grand effort qu'ait tenté la philosophie au XVI e siècle pour rétablir les sciences et exciter les esprits à faire de nouvelles recherches, au lien de s'attacher servilemenl à la docLrine d'Arislote. « L'université de Paris, dit Lancelot, peut se glorifier d'avoir eu dans Ramus un homme qui a presque renouvelé toutes les sciences humaines. »
Nous verrons tout à l'heure quelle a été l'heureuse et immense influence exercée en Europe par ce système, le seul qui ait exprimé complètement la renaissance. Mais il faut avant tout le comprendre et l'apprécier, en le considérant, non dans quelqu'un de ses détails, mais dans ses principes et dans ses doctrines essentielles. Le ramisme est une entreprise très hardie à la fois ot très simple, qui s'applique à toutes les connaissances humaines, mais qui , sous tant de formes diverses, se réduit à deux ou trois principes faciles à dégager : les droits de la raison et du libre examen, le combat à outrance contre la barbarie du moyen âge, enlin la simplification de toutes les éludes par l'emploi de la vraie méthode.
La méthode et la logique , voilà la véritable gloire de Ramus. La dialectique est l'àme de son système, et si nous étions tenté de l'oublier, sa dernière préface nous en ferait souvenir : « Si j'avais à porter un jugement sur
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mes propres travaux, dit-il, je souhaiterais que le monument élevé à ma mémoire rappelai la réforme de la dialectique (Préface des Dialecticœ lihri duo, 1572). »
Puisque nous avons entrepris île lui élever ce monument , achevons celle tâche pieuse , en invitant le lecteur à étudier avec nous la dialectique de Ramtis. Il ne s'est pas trompé en y attachant son espoir; car elle a fait vivre son système avec honneur jusqu'au XV111' : siècle, et elle sera toujours son titre le plus durable à l'estime des savants et des philosophes.