‹ RaoulChapitre 17 sur 28 · THÉÂTRE DU CIRQUE-OLYMPIQUE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DU CIRQUE-OLYMPIQUE

« Nous ne saurions déplorer avec trop d'amertume i'inconcevable incurie, ou plutôt l'extraordinaire parialité du directeur de cet établissement. Nous avons remarqué parmi les figurantes une jeune artiste d'une haute intelligence, d'une physionomie enchanteresse, d'un aplomb qui n'est que la conscience d'un talent hors ligne, qu'elle n'attend que l'occasion de montrer. Cette charmante personne, qui s'appelle Léocadie, reste, par Vimpérilie du directeur, confondue avec le vulgaire des figurantes, —tandis que les premiers rôles sont confiés... (Ici aura place un éreintement un peu soigné des principales actrices de l'endroit.) Certes ce n'est pas la seule preuve d'incapacité et de mauvais vouloir qu'ait donnée cette déplorable administration. — A force de les abreuver de dégoûts, elle a forcé à la retraite des hommes d'un talent éminent qui, s'ils avaient été mis à leur place, auraient fait la fortune d'un théâtre. — Tout va de mal en pis à ce malheureux théâtre. A la dernière représentation du Vengeur, — on a sifflé la mer, dont les flots étaient flasques, mous et sans énergie. — On nous objectera peut-être que le théâtre gagne énormément d'argent... Méprisable raisonnement, argument frivole auquel nous devrions peutêtre dédaigner de répondre, tant il nous serait facile de prouver que, par le temps qui court, chez les hommes et chez les choses, la prospérité matérielle est en proportion contraire de la valeur réelle et 6Ôrieuse des choses et des hommes, etc., eta, etc. »

— Que dites-vous de cet article, monsieur Leroux ?

— C'est très-bien... c'est très-bien... voilà ce que i'appelle de la justice ; — car cette pauvre Léocadie... vous ne sauriez croire combien on la rend malheureuse !

— Elle sera vengée, monsieur Leroux, elle sera vengée ! — je vous l'ai dit, notre mission est de protéger le talent contre l'intrigue et l'envie. — Je ne vous parle pas de notre ligne politique, cela dépend du cautionnement; mais, en tous cas, indépendance et vérité, — voilà notre devise et celle du Scorpion. — Garçon ! des cigares.

Le déjeuner se prolonge assez tard; — on arrive à une remarquable intimité; Mandron appelle M. Leroux Mécène et le tutoie.

On se sépare après avoir pris rendez-vous pour le lendemain chez M. Alexandre.

Calixte n'avoue pas la communauté du logement; il n'assigne pas, dit-il, le rendez-vous chez lui, parce qu'il n'y demeure pas lui-môme depuis quelque temps. — Le ministère, auquel son indépendance fait ombrage, veut en finir avec lui, et il craint d'être arrêté. — Le logis d'Alexandre est un logis de savants, d'hommes de lettres peu soucieux des choses terrestres. — Mais qu'est-ce que cela fait pour parler affaires ! — Calixte aurait cependant aimé à faire voir à un connaisseur comme M. Leroux ses meviles de bois sculpté et une remarquable collection d'armes antiques; mais ce sera pour un autre moment. — A demain.

Raoul rentre chez lui un peu désenchanté de cette

espèce de littérature de bas étage en général, mais trèsheureux, cependant, de sa position particulière. — Il ne voit dans tout cela que ses vers imprimés. — De plus, il a bu quelques vers de Champagne, — ce qui ne lui était guère arrivé de sa vie. — Ces fumées, jointes à celles de la gloire, l'ont jeté dans un trouble étrange. Il ne sait que faire du reste de la journée, il rew.A au lendemain à aller donner ses leçons; il éprouve une sorte d'anéantissement. Cependant, quand vient l'heure d'aller chez M. Seeburg, il lui semble qu'il est sauvé;

— il arrive même un peu avant l'heure, et trouve Esther qui respire à une fenêtre entr'ouverte l'air frais d'une belle soirée.

— Oh ! que j'aimerais, dit-elle, être à la campagne par ces beaux jours de l'été !

— Vraiment, dit Raoul, c'est bien obligeant pour moi. Quand vous serez à la campagne, je ne vous verrai plus.

— Oh! dit Esther, j'aî tellement... l'habitude... de vous voir tous les soirs, que je ne vous sépare jamais de moi dans mes idées. Quand je dis que je voudrais être à la campagne, — cela veut dire que je voudrai* que la campagne fût autour de nous, — que ce tapis fût de l'herbe, — que ces murailles fussent des arbres,

— qu'on entendit, au lieu du bruit des voitures, — une brise tiède dans les feuilles, le murmure d'un ruisseau, le vol crépitant d'un papillon de nuit, — et, de loin, d(temps en temps; le coassement des grenouilles cachées sous les nénuphars. — Dites-moi, monsieur Raoul,

— ne le voudriez-vous pas7

— Je n'ose rien désirer quand je suis auprès de vous, répondit Desloges, je craindrais d'être ingrat envers la Providence. — Mais, vous, ôtes-vous certaine crue vous supporteriez longtemps le séjour de la campagne et la solitude?

'—Oui, certes, si j'avais autour de moi tous ceux que •'aime.

Et Esther se mit à trembler si fort en disant ce mot, qu'il était impossible de ne pas entendre : Oui, si vous étiez avec moi. Raoul prit sa main et la pressa sur ses lèvres; Esther laissa tomber sa jolie tête sur l'épaule du professeur. Ils oublièrent le monde entier.

On sonna; la servante entra avec une lumière et dit qu'un « monsieur» demandait M. Desloges. — Raoul sortit de mauvaise humeur, mais il ne revint pas. — Esther écouta chaque bruit de la rue et de la maison. — Elle attendait encore Raoul à une heure où il eût été impossible qu'il se présentât. Le lendemain matin elle reçut une lettre avec ces mots :

« Mademoiselle, je serai de retour dans dix jours, .e vous dirai alors ce qui cause mon brusque départ, Agréez, etc. »

L'étonnement d'Esther ne fut pas diminué lorsqu'elle apprit que, dès cinq heures du matin, Raoul était sorti et rentré ensuite avec un homme auquel il avait vendu ses meubles, moins un matelas, une chaise et une petite table; — puis qu'il était sorti une seconde fois — en costume de voyage, — avec une blouse et un

bâton. — La pauvre fille chercha dans les souvenirs de ses lectures un exemple d'une pareille conduite et ne le trouva pas. — Elle demeura triste, honteuse et inquiète.

La première visite qui vint pour Raoul fut celle de Calixte Mandron. — Il venait lui demander des vers pour le premier numéro du Scorpion, qui allait paraître le surlendemain. On comptait également lui emprunter quelques pièces de cinq francs. — M. Leroux, l'actionnaire, — n'avait pas versé les fonds ; — une feuille déjà établie et faisant le même commerce avait supplanté — la société Alexandre et Calixte Mandron ; — moyennant trois abonnements à la feuille, on saturait d'éloges mademoiselle Léocadie. — La somme qu'avait demandée Mandron pour établir le Scorpion, cet étrange organe de Vopinionpwblique, — suffisaitpour faire encensermademoiselle Léocadie pendant vint-cinq ans dans l'autre feuille.

Comme on ne trouva pas Raoul, on eut recours à d'autres expédients : on vendit des annonces. — Un chapelier, — un coiffeur et un marchand de cirage se laissèrent persuader d'avoir recours à l'immense publicité du Scorpion, moyennant quoi on fit imprimer un numéro du journal, — et cinq cents têtes de lettres, — portant en marge ces mots : — Le Scorpion, journal littéraire, artistique, économique, industriel, social, etc., etc., etc., et mille quittances d'abonnement. En tête du journal était un carré contenant ces mots :

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