‹ RaoulChapitre 18 sur 28 · DDE À UN ILLUSTRE BURIN · texte numérisé non relu

DDE À UN ILLUSTRE BURIN

Le journal était composé ainsi qu'il suit : Un discours aux abonnés où se retrouvait à peu près ce que Maadron avait récité à M. Aristide Leroux le jour du déjeuner chez Vachette.

Un article économique de M. Mandron : — « Nous voulons, — disait-41, que la France soit prospère; nos veilles, notre expérience, nos lumières seront consacrées à ce but ; nous flagellerons de notre plume satirique les hommes qui ne marcheraient pas dans cette voie, etc. »

Un article de M. Alexandre. — Il y était établi, comme dans celui qu'on avait lu à l'actionnaire transfuge, que Vimpêritie et l'incurie du directeur du Cirque- Olympique mettaient la littérature et l'art en danger de périr. — On citait, comme dans le premier article, la mollesse des flots, — mais une modification avait été faite à cet article en ce qui regardait mademoiselle Léocadie : « Une des dernières figurantes , disait M. Alexandre, met tout en œuvre pour se faire remarquer; — des toilettes indécentes, une effronterie sans égale, ne servent qu'à mettre en évidence la nullité de cette prétendue artiste. — Nous dirons à mademoiselle Léocadie, dans son intérêt, qu'il ne suffit pas d'avoir de l'aplomb, de crier fort, de se démener sans grâce, — et de faire minauder une figure vulgaire, pour se croire une actrice. — On assure que la direction, si aveugle et si partiale, a promis un rôle à cette demoiselle, qui ne manque pas de protecteurs. » 1 Un article Modes, où on disait que la Fashion ne se faisait plus coiffer, raser et cirer, que chez les trois

industriels qui avaient fourni les fonds de ce numéro.

— Il n'y avait plus que les laquais qui se faisaient habiller par M. Seeburg (qui avait refusé de continuer à habiller Calixte).

On avait annoncé d'office — les quelques bonbons infâmes qui, en faisant pour trente sous d'annonces poui se vendre trente-deux sous, font encore un bénéfice exagéré, — et ne reculent devant aucuns frais de ce genre ; — en leur faisant une annonce qu'ils ne payaient pas, on espérait bien leur en faire payer plusieurs qu'on ne leur ferait pas. Mandron et Alexandre portèrent sur le soir un exemplaire du Scorpion à chacune des personnes qui y étaient désignées, — puis à chaque théâtre, en demandant les entrées pour M. Calixte Mandron,

— et pour le rédacteur spécial, M. Alexandre, homme de lettres.

Plus, à tous les acteurs et à toutes les actrices dont on put s'avoir l'adresse. Le lendemain, on alla savoir les réponses; on prit pour cela un portier pour le moment sans place, qui était chargé de présenter des quittances d'abonnement aux acteurs et aux actrices auxquels on avait porté le journal ; — beaucoup payèrent l'abonnement. — On ne saurait croire combien d'industries honteuses vivent aux dépens de la vanité si chatouilleuse de ces pauvres diables, — qui s'imposent parfois les plus dures privations pour payer jusqu'à quatre et cinq abonnements du même journal à telle feuille qui fait ce trafic.

Trois ou quatre directeurs de théâtre accordèrent les entrées, quelques autres alléguèrent l'usage établi

de ne donner les entrées à un journal qu'après qu'il s'est montré viable et a paru au moins pendant un trimestre.

^.e portier revint chargé d'argent; — on l'embrassa, '^•on dîna avec lui chez Rouget, dans un souterrain célèbre auprès du Palais-Royal; — on se tutoya au café, *- et le portier fut promu à la dignité de rédacteur et ami jusqu'à la mort, pendant que Mandron faisait brûler le punch; il fut convenu néanmoins qu'il continuerait à cirer les bottes et à faire les recouvrements. Le Pactole continua à traverser la chambre de M. Alexandre, sur la porte de laquelle on fit écrire : Cabinet de rédaction, et une seconde chambre sur le même carré, que la rédaction du Scorpion avait maintenant le moyen de joindre au logis primitif, reçut l'inscription de Bureau de Caisse.

M. Francis, le portier en disponibilité, occupait un cabinet mansardé. — Nous les laisserons momentanément se livrer à cette vie somptueuse.

Le « monsieur » qui avait demandé Raoul si mal à propos chez M. Seeburg n'était autre que Félix Hédouin. — Il avait reçu une lettre de son père déjà depuis quatre jours. — Chaque matin, il s'était mis en route pour venir faire à Raoul la proposition d'aller

rejoindre son père, sa tante et sa sœur, dans un petit port de mer où ils prenaient des bains.

— Écoute, dit-il à Desloges, ce que je te demande est absurde, — et cela par ma négligence; tandis que

). j'étais venu il y a trois jours, comme je voulais le jure, c'aurait été une partie charmante. — Veux-tu venir à Yport avec moi et partir demain matin ?

— Ce soir, si tu veux, répondit Raoul.

— Tu es un homme unique ! Alors tu ne seras pas effrayé de partir à six heures du matin ?

— J'irai te prendre et te réveiller. Comment partonsnous ?

— Par une voiture qui va à Fécamp ; — de Fécamp à Yport, nous irons à pied. — La voiture part à sept heures du matin.

Resté seul, Raoul commença à voir des difficultés :

— il fallait renoncer à ses leçons pendant dix jours au moins ; on le congédierait, et, au retour, il aurait perdu ses moyens d'existence. — Mais je dois lui rendre la justice de dire qu'il ne considéra pas cela comme un obstacle. — Il lui semblait que lorsqu'il aurait vu Marguerite, quand il aurait passé auprès d'elle une semaine, — il puiserait dans ses regards une telle force,

— qu'il ferait tout ce qu'il voudrait au retour. — Ce qui l'inquiétait, c'est qu'il n'avait d'argent ni pour faire la route, ni pour séjourner, ni pour revenir. Il savait bien certainement qu'il partirait, qu'il arriverait, qu'il aurait l'argent nécessaire. — Il y a des choses que l'on veut tellement, qu'on sait qu'elles se feront ; — mais il ne savait pas du tout comment il aurait cet argent. — Il

avisa d'éventrer franchement sa poule aux œufs d'or. ' — Il écrivit le soir même à ses divers écoliers qu'obligé de s'absenter peut-être pour quelque temps, il ne pourrait avoir le plaisir de leur continuer ses soins, — et qu'il les priait de lui envoyer par son commissionnaire le prix des leçons données. — Il était rouge de confusion en écrivant ce paragraphe, — mais il s'agissait de voir Marguerite. Il envoya le portier de la maison porter ces diverses lettres. — Quand le portier revint, Raoul avait le cœur serré. — En effet, les réponses n'étaient pas très-favorables. L'un était en soirée, — un autre était couché, — un troisième répondit qu'il recevait et payait à la fin du mois, et que M. Raoul pourrait faire toucher à l'époque indiquée; — un autre répondit que M. Raoul ne finissant pas son mois, il ne lui était rien dû ; — un seul envoyait quinze francs ! et Raoul, en une heure, avait perdu tous les écoliers qu'il avait eu tant de peine à trouver depuis un an.

Raoul paya généreusement le portier, et se trouva à la tête de dix francs. — Il alla chez un brocanteur et lut offrit de lui vendre ses meubles et ses livres; — le brocanteur répondit qu'il ne pourrait venir voir les objets que le lendemain à sept heures. — Raoul alla chez un autre qui promit de venir à cinq heures ; — à quatre heures et demie, Raoul alla le réveiller. — Le marchand le vit si empressé qu'il lui donna le quart de la valeur des livres et des meubles; il lui aurait donné le demi-quart, que Raoul aurait aussi bien conclu le marché. — Mais une autre difficulté se présenta : le

marchand demanda s'il ne trouverait aucun empêchement à enlever ses meubles. — Il fallut avoir recours au portier, qui ne consentit à les laisser emporter que si M. Desloges déposait entre ses mains — le terme courant et celui qui venait après; — c'est ce qui obligea Deslosges à faire un nouveau marché et à vendre en surplus son bois de lit et un de ses deux matelas. — Quand l'affaire fut conclue, il avait trois cents francs I il était riche ! il alla réveiller Félix, et ils montèrent tous deux en voiture.

Le lendemain matin ils arrivèrent à Fécamp. — Raoul voulait se mettre en chemin pour Yport sans attendre un instant, — mais Félix voulut déjeuner. — Raoul ne pouvait rester assis, — il se levait, il marchait. Enfin on se mit en route par un chemin qui longe la mer.

Marguerite était seule au bord de la mer avec la tante Clémence sur la petite jetée d'Yport. — Les pêcheurs appareillaient pour la pêche du maquereau. — Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'occupait des barques.

— Félix et Raoul peuvent arriver aujourd'hui, sj toutefois Raoul vient, dit la tante Clémence.

— Je sais qu'il viendra, répondit Marguerite.

— Às-tu des nouvelles ? Félix a-t-il écrit?

— Non, mais je sais qu'il viendra et qu'il arrivera juste à l'heure où il est passible d'arriver. Que je serai heureuse de contempler avec lui ce grand spectacle ! d'écouter avec lui ces voix imposantes ! — Depuis que nous sommes ici, je ferme mon cœur et mes sens à touies les impressions, — il y a une fouie de choses

que je ne peux sentir qu'avec lui. — Cette pensée a sur moi une puissance incroyable, — je dirais presque que je n'ai pas encore vu la mer, du moins je ne la vois qu'avec les yeux, j'arrête par quelque agitation, par quelque autre pensée les rêveries que l'océan m'inspire. C'est pour cela qu'en ce moment je suis tournée du cote des barques et que j'écoute les paroles confuses des pjcbeurs. — J'écouterai le vent et la mer, — je rerai l'horizon avec lui quand il sera là. — Tiens, ma tante, dit-elle en montrant deux hommes qui descendaient la grande rue, — le voilà ! — Eh bien ! mets ta main sur mon cœur, il ne bat pas plus que tout à l'heure, ou plutôt depuis ce matin il bat aussi fort qu'à présent, — tant j'étais sûre de lui, — tant je le sentais approcher de moi.

En effet, Félix et Raoul — arrivèrent sur la jetée. — Tous deux cm brassèrent la tante Clémence. — Félix embrassa sa sœur; — les deux amants avaient échangé un regard dont tous deux avaient frissonné. — La bonne tante Clémence fit mille questions à Félix pour leur laisser le temps au moins de ne pas parler, puisqu'ils ne pouvaient causer librement ensemble.

On alla rejoindre M. Hédouin à l'auberge du père Huct. — La tante prit alors le bras de Raoul. — L'accueil de M. Hédouin fut plein de cordialité.

Je n'essayerai pas de vous raconter la semaine qui >e passa à Yport. On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence, la séparation, — mais la poésie ne sait peindre le bonheur qu'alors qu'il est perdu ou passé. — Chaque matin Marguerite

Raoul et la tante Clémence, levés avant tout le monde, ï'aliaicnt promener au bord de la mer jusqu'au déjeuner, où ils se réunissaient à Félix et à son père. — Jamais Raoul n'avait été autant de la famille. — Le soir, après le souper, — ils dormaient sous le même toit. — Le matin, au réveil, — Raoul avait toujours peur d'être le jouet d'un songe quand il pensait que Marguerite était là, près de lui, séparée seulement par quelques cloisons, — qu'il allait la voir dans quelques instants.

Un jour, au dîner, Félix raconta que Raoul avait, en nageant, été rejoindre une barque à une grande distance. M. Hédouin et la tante Clémence blâmèrent fort l'imprudence de Raoul. — Marguerite dit seulement : I

— Puisque M. Raoul le fait, c'est qu'il n'y a pas de danger.

Et son regard calme et modeste acheva sa pensée pour Raoul et pour la tante Clémence. — Elle était sûre que Raoul ne voulait pas mourir, — qu'il n'était pas assez sot pour mettre sa vie en jeu contre un petit triomphe de vanité.

Raoul, pendant ce temps, songeait quelquefois à Esther- — je n'ose pas dire qu'il avait des remords, — « I c'est cependant le titre dont il ennoblissait pour lui même les craintes et les embarras que lui donnait sa position. — Je n'ose même pas affirmer qu'il ne pensa pas quelquefois que l'amour que lui inspirait Marguerite était si différent de l'enivrement qu'il ressentait auprès d'Esther, — que c'étaient deux sentiments qui pe se faisaient point de tort l'un à l'autre. — L'encens

qu'il brûlait aux pieds d'Esther, pour parler convenablement, lui paraissait si grossier, que Marguerite ne l'aurait pas accepté. — Il y avait dans Marguerite tant de candeur, tant de majestueuse virginité, que l'imagination ne dérangeait jamais U£ pli des vêtements de l'idole ; ceux d'Esther, au contraire, semblaient n'être arrangés que pour irriter la pensée. Raoul croyait avoir donné une plus grands preuve d'amour à Marguerite en quittant, rien que pour la voir quelques jours, une fille charmante et amoureuse à laquelle il n'avait même pas dit adieu, que s'il était resté froid et insensible à la beauté de mademoiselle Seeburg. — En un mot, il aur ât trouvé fort déraisonnable que Marguerite ne lui pardonnât pas cette erreur; — mais en même temps il se fût battu jusqu'à la mort avec celui qu'il aurait su en route pour venir raconter à Marguerite cette distraction innocente. Ce qui prouve que tous les raisonnements dudit Raoul, pour se justifier à ses propres yeux, ne valent absolument rien et sont des sophismes de casuiste. — Je tiens à constater le mépris que je fais d'une pareille argumentation.

Raoul eût resté toute sa vie à Yport avec Marguerite, — se contentant de la voir, — ou de la sentir s'appuyer doucement sur son bras. Mademoiselle Seeburg aurait été dans la même maison, il n'aurait pas quitté Marguerite un moment pour aller la voir, il n'aurait pas payé d'un doux regard de Marguerite un jour d'ivresse à passer auprès d'Esther. Mais quand Marguerite ne serait plus là, il ne voyait pas grand mal à prendre quelques instants sur ceux qu'il ne pouvait employer

qu'à gémir de l'absence de mademoiselle Hédouin, et à chercher quelques consolations auprès de la fille du tailleur. — Cependant il avait un fonds d'honnêteté, — sans quoi je me serais bien gardé de raconter son histoire.— 11 ne voulut pas tromper mademoiselle Seeburg. Il lui écrivit d'Yport une lettre dans laquelle il lui avouait son saint amour pour Marguerite. Il s'excusait de ne pas lui en avoir parlé plus tôt, — 1° sur ce qu'il n'avait pas la présomption de penser que mademoiselle Seeburg s'occupât de lui, — 2° sur les charmes de ladite demoiselle, qui ne lui avait pas laissé le libre exercice de sa raison.

Je ne sais si Marguerite eût été parfaitement contente de cette lettre. Raoul voulait bien avertir mademoiselle Seeburg, mais il espérait qu'elle ne ferait pas | usage de l'avis. Aussi ne disait-il pas à Esther qu'il préférait un cheveu de Marguerite à toute sa personne à elle, — qu'entendre seulement la voix de Marguerite était pour lui un bonheur plus grand que celui qu'il avait jamais senti auprès d'Esther. Il ne parlait que de foi jurée, —* de promesses saintes, — d'uAe jeune fille chaste et d'une honnête famille qu'on ne pouvait trahir sans infamie; — il lui laissait croire, sans cependant le dire tout à fait, qu'il se sacrifiait à la religion du serment ; que, sans ses serments, il aurait été bien plus heureux de lui consacrer ses jours. — Il parlait bien de la candeur, de l'innocence de Marguerite, — mais nullement de sa charmante beauté ; tandis qu'il se laissait emporter par le plus vif enthousiasme pour celle de sa rivale. En un mot, cette lettre, commencée avec

l'intention honnête de ne pas tromper Esther, n'avait pour résultat que de continuer à la tromper, — sans remords. — C'était une vertu qui espérait bien trouver sa récompense dans le vice. Il terminait en disant qu'il attendait d'Esther quelques paroles généreuses, quelques mots de pardon, sans lesquels il n'oserait jamais se représenter devant elle.

Esther reçut la lettre et resta d'abord écrasée du coup, — quoique, depuis le départ si extraordinaire de Raoul, — elle eût imaginé les choses les plus horribles pour l'expliquer. Mais bientôt, à force de relire la lettre, elle en conclut : — que Raoul l'aimait et la préférait h Marguerite ; que Marguerite n'avait pour elle que le devoir, des promesses sacrées et toutes sortes de belles choses qui ne résisteraient pas longtemps à la supériorité de ses charmes. De plus, quoiqu'elle eût l'imagination très-vive, Esther avait conservé une pureté de cœur dont les femmes ne se débarrassent pas facilement, même quand elles s'en trouvent importunées; elle appartenait à Raoul, elle ne pouvait être qu'à lui; elle devait être à lui, être sa femme. Elle pensa qu'elle pouvait employer un peu de ruse pour y parvenir, et que les moyens qu'elle emploierait étaient justifiés d'avance parles droits qu'elle avait acquis, par la nécessité de sa position.

Elle répondit donc à Raoul une lettre dans laquelle, après avoir parlé de sa douleur, après avoir reproch< doucement à Raoul d'avoir abusé d'un sentiment qu'i ne pouvait partager, — elle finissait par se montrer victime i !. —Désormais, Raoul serait son ami, son

frère. Elle devait, pour elle, renoncer désormais au bonheur, mais elle serait heureuse de celui de Raoul.

— Revenez, mon ami, disait-elle, revenez auprès de moi, — nous parlerons ensemble de l'heureuse, de I?. charmante Marguerite ; — cous l'aimerons ensemble, et, de tous les vœux qui seront faits pour votre bonheur, les miens ne seront pas les moins ardents.

Raoul se crut sauvé. — Esther lui pardonnerait, — elle serait son amie, — sa sœur, et s'il leur arrivait parfois, par malheur, d'entendre l'amour fraternel à la manière des Guèbrcs, (ce dont l'idée le faisait frissonner), ce serait une simple amitié qui ne ferait pas le moindre tort à Marguerite.

Un matin, il ne trouva levée que la tante Clémence, qui lui dit :

— Donnez-moi le bras, nous irons nous promener seulement nous deux. Nous avons à causer. Écoutezmoi, Raoul, dit-elle : sous certains rapports vous jouez parfaitement votre rôle d'amoureux, — vous regardez Marguerite avec une admiration convenable; — quand elle parle, on voit à la manière dont vous écoutez qu'il vous semble entendre une musique céleste; — je pense que vous avez fait à son intention deux ou trois mille vers, comme vous le deviez; — vous Oies à la fois ardent et respectueux, vous frémissez quand son bras s'appuie sur le vôtre et cependant vous n'osez presser son bras. — Si, en regardant un livre ensemble, ses cheveux touchent les vôtres, vous pâlissez, comme si vous alliez mourir. — Tout cela est fort bien : — vous êtes amoureux de Marguerite; mais cela ne suffit pas.

— L'aimez-vous? — Ne vous récriez pas!... ce que je vous dis là va devenir plus clair : il n'y a rien de si facile que les grands dévouements pour les imaginations poétiques; — mais les petites abnégations de tous les, jours, voilà ce qu'il faut en ménage. — Que vous vous battiez comme un lion, que vous vous jetiez dans le feu ■>u dans l'eau pour sauver Marguerite, je n'en doute pas >jn instant; mais on se noie rarement, on n'est brûlé que de temps ^n temps, — tandis qu'on mange tous les jours et qu'on use chaque jour sa robe et ses gants. — Je ne vous demande pas si vous êtes prêt à mourir pour elle, je le sais ; — mais je vous demande si vous êtes capable de travailler pour la faire vivre; — si vous offririez votre sang? — je le sais aussi, et je n'en doute pas;

— mais lui donnerez-vous du pain — et des chapeaux?

Ces grands et héroïques dévouements, sous prétexte desquels tant de gens se dispensent de la bonté quotidienne et du pain de tous les jours, — me rappellent un homme que je connais, — qui offre toujours de changer un billet de banque ou au moins un louis d'or, chaque fois qu'il a à payer le sou de passage d'un pont ou un cigare, de sorte que les amis qui l'accompagnent s'empressent de payer pour lui; et il garde son .ouis d'or ou son billet de banque, — qui peuvent être faux tous les deux si bon lui semble. Arrivons au but, — du:siez-vous me classer dans les tantes radoteuses et insupportables : que faites-vous? où en êtesvous? — que gagnez-vous d'argent? — Voici le gros mot lâché.

Ici, — Raoul confia à la tante qu'il avait fait une tragédie, — avec toutes les précautions hypocrites d'usage en pareil cas. Sans prétendre au premier rang, il aspirait à une place plus estimable dans la république des i'ettres; — il cita bon nombre de littérateurs du second ordre qui avaient gagné beaucoup d'argent avec des pièces de théâtre, — puis, s'animant \ ar degrés, il dit qu'il se sentait poëte, — qu'il n'était bon qu'à faire des vers, et qu'il ne ferait jamais autre chose ; — mais son enthousiasme fut bientôt glacé par l'air de naïf et de triste étonnement que peignait le visage de la tante Clémence.

— Mon ami, dit-elle du ton de douce condescendance dont on parle à un malade, c'est une belle existence que celle d'un poëte, — mais c'est une existence qu'il n'a le droit de faire partager à personne. Ses veilles, ses privations, ses anxiétés, tout cela se répare par un succès, — peut-être même sans un succès, par la volupté du travail ; — mais il faut faire comme Pétrarque, qui, pouvant épouser Laure, préféra rester son amant malheureux.

— Mais, chère tante, dit Raoul, lisez ma tragédie.

— Mon cher Raoul, — voici le moment de montrer à Marguerite un de ces dévouements... en prose, les seuls qui soient réellement grands et difficiles : — consacrez vos talents et votre intelligence à des occupations vulgaires, — ne confiez pas les besoins de ma Marguerite aux hasards de l'inspiration poétique, — ne vous préparez pas l'horrible douleur de faire de la poésie le plus vil métier, — en travaillant seulement

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pour l'argent, — demandez-lui seulement les enivrantes jouissances du travail, — et la gloire, — si vous la croyez utile à votre bonheur. — Vous le ferez, vous suivrez mes conseils si vous n'êles qu'un de ces mille poètes,

— que l'amour, l'absence, la jalousie on l'indignation ont faits poêles par hasard. — Mais, si vous êtes un vrai poëte, si votre génie vous entraîne malgré vous, nous sommes tous trois bien malheureux ! — Mon frère ne vous donnera sa fille que si vous avez « an état» au défaut de fortune, et il n'acceptera jamais la poésie comme un état.

A ce moment, M. Hédouin, Marguerite et Félix venaient rejoindre la tante Clémence et Raoul. Raoul ne répondit rien à la tante, mais il se rappela, à l'avantage d'Esther, qu'elle avait trouvé ses vers — charmants,

— et qu'elle l'avait encouragé dans ses travaux. — Pour la première fois, il pensa à Esther en présence de Marguerite.

On fit une promenade en canot. — Raoul, comme s'il eût parlé en général, — comme la conversation roulait sur les accidents de la mer, parla avec enthousiasme du bonheur d'exposer sa vie pour sauver celle d'une femme aimée. — La tante Clémence répondit :

— Pour moi, j'admire davantage ïe dévouement de l'homme qui conduit notre bateau et qui tous les jours fait un métier fatigant, — par le soleil ardent ou par la froide pluie, — pour nourrir sa femme et ses petits.

— Raoul ! Raoul ! dit-elie à demi-voix, — vous demandez

la monnaie de cinq cent francs à un pauvre qui vous demande un sou.

Raoul évita de se trouver seul avec la tante Clémence.

— Il se disait à lui-même :

— J'ai fait une sottise. — On ne croit pas que les gens que l'on voit tous les jours aient du talent; — il faut que ce talent soit consacré au dehors pour çu'il soit accepté et reconnu dans la famille. — Les parents et les amis d'un poëte sont les derniers à l'applaudir.

— Quand ma tragédie sera jouée, — quand j'aurai été applaudi, quand j'aurai le front ceint du laurier poétique, — seulement alors je reviendrai dire : Je suis poëte ! Les poètes sont comme les belles. — Il ne faut pas qu'on voie leurs efforts pour se jucher sur le dos de Pégase, — de môme qu'on n'est pas amoureux d'une femme qu'on a vue apprendre à marcher et à danser, — ou dont on a subi les rudes apprentissages sur le piano.

C'est la veille du départ de Félix et de Raoul; — on fait les adieux le soir, parce que les deux jeunes gens, qui doivent retourner à Fécamp prendre la voiture, quitteront Yport à la naissance du jour. — Raoul est mécontent, — il pense que sa position va être plus que difficile en rentrant à Paris; il n'a plus de meubles, plus d'argent, plus de leçons. — Il a tout sacrifié pour voir Marguerite pendant quelques jours, et ce sac , est ignoré. Et d'ailleurs il serait méprisé par la tante Clémence. — Il a passé tant de nuits à faire sa tragédie, pour être riche et glorieux, — afin d'être digne de Marguerite, et la tante Clémence n'a même pas daigné Ja lire I

Mais comme tout fut oublié, lorsque le matin, au cnt de quitter l'auberge du père Huet — sans voir Marguerite, — lorsque, le^cœur serré, il prolongeait les quelques instants qui précèdent le départ sous mille orétextes futiles, — il vit sortir de leur| chambres Marguerite et sa tante, qui s'étaient levées — pour les accompagner jusqu'au haut de la côte, et voir avec eux e soleil se lever sur la mer. La tante s'empara encore lu bras de Félix. — Raoul offrit le sien à Marguerite.

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