‹ RaoulChapitre 20 sur 28 · MARGUERITE A LA TANTE CLEMENCE · texte numérisé non relu

MARGUERITE A LA TANTE CLEMENCE

« J'ai vu M. ***. Il s'emploiera de tous ses efforts en faveur de ton fils, mais il ne m'a pas caché que la situation est des plus dangereuses. C'est une cruelle chose que de n'oser relever ton pauvre cœur de l'abattement profond où il est tombé, dans la crainte d'avoir à le faire retomber de nouveau et de plus haut.

» Raoul est sauvé. — Il est vieilli de dix ans. — Sa

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pâleur, ses rides précoces, sont pour moi des reproches terribles. — C'est moi qui ai exigé qu'il épousât cette méchante Esther, et c'est de ce mariage que sont venus tous ses chagrins.

» Comme il n'était pas convenable que je logeassa dans l'auberge où il demeure, une fois que sa vie n'était plus en danger et que sa situation n'exigeait plus des soins et une surveillance de tous les instants, j'ai cherché un autre logis auprès de lui. — Mais hier, il m'a dit qu'il allait retourner à Paris, où ses affaires l'appellent. J'ai compris ce que ce mot veut dire, — c'est qu'il lui reste à peine l'argent nécessaire pour payer son hôtelier et son médecin, et qu'il veut s'occuper de retrouver quelques leçons. — Au plus fort de sa maladie, alors qu'il ne reconnaissait ni moi, ni les autres personnes qui le soignaient, j'ai eu la curiosité de voir quelles étaient ses ressources. — Il n'avait avec lui que quelques louis, et je sais qu'il a abandonné non-seulement la dot de mademoiselle Seeburg, mais encore le logement qu'il habitait avec elle, dont il a remis les clefs au père, et dans lequel u a juré de ne jamais rentrer. J'ai ajouté seulement trois louis aux cinq qu'il avait dans sa poche, pour qu'il ne s'aperçût pas de ma petite fraude , qui l'aurait blessé. Je ne sais, ma chère tante, ce que je vais faire maintenant. Lui-môme est triste et embarrassé. Par un sentiment de délicatesse que tu apprécieras, il n'ose me demander quelles seront désormais nos relations. Je n'en sais rien moi-même. Je regrette presque qu'il ne soit plus malade et que l'humanité ne m'oblige plus à rester sans cesse auprès de lui. Dois-je

cesser de le voir? dois-je abandonner ce pauvre horame^ déjà si abandonné et si malheureux par ma faute ? Un hasard m'a appris des nouvelles de sa femme : elle est en Belgique avec l'homme qui l'a enlevée, et qui est de ce pays. — Il n'est pas probable qu'elle revienne jamais en France; d'ailleurs, après un éclat semblable, toute réunion entre eux est impossible.

» Je trouve tant de douceur à m'occuper de lui, à le soigner, que je crains de ne plus savoir quelles sont à son égard les limites de mes devoirs aux yeux du monde. — Pour ce qui est des devoirs véritables et de la vertu, ils sont gravés dans le cœur et ne dépendent d'aucune convention : on ne court aucun risque de se tromper.

» Je vais moi-même retourner à Paris. — Ici j'étais avec une garde-malade, avec l'aubergiste, sa femme, ses enfants, — au chevet d'un malade, dans un appartement ouvert, où l'on avait besoin d'entrer à chaque instant, — mais chez moi, je serai seule. Dois-je refuser de le recevoir? Les gens du monde auront-ils le tact touchant de ces braves gens chez lesquels on avait porté Raoul, et qui, sans que je leur aie rien dit, au bout de quelques jours de mon séjour chez eux, ne m'ont plus parlé de Raoul sans le désigner comme mon frère? — Les gens du monde comprendront-ils comme eux la sainteté et la pureté de mon affection pour lui? Tu n'es pa* là, ma chère tante, et avant que je puisse avoir ta réponse et tes conseils, avant que cette lettre soit partie, il m'aura fallu prendre une résolution.

» Si je repousse Raoul, ce pauvre cœur si profondément blessé, je ferai une mauvaise action en réalité,

mais le monde n'aura rien à dire. — Si je l'accueille, au contraire, si j'accepte ce doux nom de sœur que la femme de l'aubergiste m'a la première donné; si je le console, si je le soutiens, — j'aurai fait une bonne action, mais le monde me blâmera. Faut-il donc être dure et cruelle pour moi et pour lui, pour ménter, non pas l'approbation, mais le silence de ce monde ? — je crains bien en ce moment de plaider pour la cause que je désire qui gagne, — et d'être à la fois juge et partie. — Quoi qu'il w soit, ma bonne tante, je remplirai mes vrais devoirs; — j'ai prié Dieu une partie de la nuit de m'éclairer à ce sujet. Après Dieu, il y a deux personnes qui connaîtront la pureté de mon âme, — toi et Raoul. Que me fait le reste du monde, auquel je n'ai rien à demander, pour lequel je ne vis pas, — et qui ne pourrait jamais rien me donner qui fût comparable en douceur aux quelques instants que j'ai pu passer au chevet de Raoul malade, en lui prodiguant tous les soins d'une mère à son enfant. »

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