‹ RaoulChapitre 19 sur 28 · AIX · texte numérisé non relu

AIX

Iaoul prit tout à fuit au sérieux le dévouement d'Esthei. — Aussi, quand il la revit, il lui baisa les mains avec une tendresse infinie, — et l'accabla de remercîmeiis et de témoignages d'admiration. — Esther se fit raconter jusque dans ses moindres détails tout le roimn de mademoiselle Hédouin; — elle voulut lire les lctres de la tante Clémence; elle dit avec effusion île aimait passionnément Marguerite, — et que tout on bonheur serait de la voir heureuse avec Raoul.

-ci cependant n'était pas trop content de la tante et dt la manière dont elle avait reçu la confidence de sa traçédie; il préférait de beaucoup les éloges et 1'

thousiasme d'Esther, qui ne trouvait rien d'aussi beau que sa poésie, et flattait à la fois et son orgueil et sa haine contre toute occupation régulière. Aussi, quand la tante Clémence revint à Paris avec son frère et sa nièce, il lui montra beaucoup moins de confiance et. d'abandon. Il voyait fort rarement Marguerite, mais soq sort ne lui causait pas d'impatience. — Il arrivait parfois que les deux amis, Esther et Raoul, — à force dq parler d'amour, de se presser les mains, redevenaient pour quelques instants amants presque sans le faire exprès.

Calixte venait de temps à autre voir son ancien camarade. L'étrange publication qu'il avait à peu près fondée continuait sa carrière. — Quand vint le mois de janvie:, on fit de nouvelles têtes de lettres sur lesquelles on mit en caractères convenablement visibles : — Le Scorpi>nt deuxième année. Ces tôles de lettres servaient à éenre aux directeurs de théâtres, auxquels on extorquait les billets que l'on revendait au quart de leur valeur; à demander des abonnements aux acteurs débutans et aux actrices nouvelles; à offrir l'appui du Scorpion aux entrepreneurs des industries honteuses qui se faisaient jour à la quatrième page des journaux. Le Scorpion néanmoins — continuait à ne pas paraître avec une pirfaite régularité. Les foudres d'un dieu aussi obslhé*. ment invisible commencèrent bientôt à ne plus effnycr beaucoup de gens. Quelques directeurs de théâtreprirent le parti de faire répondre à toutes les dcmsndcs de billets qu'ils étaient à la campagne. Quelques arteurs négligèrent de renouveler leur abonnement. L?mau-

Taise fortune vint mettre la discorde entre les fondateurs de la feuille. Chacun accusa l'autre d'avoir fatigué les directeurs de théâtres par des demandes trop multipliées, et diminué le respect que les acteurs portaient au Scorpion par un défaut de tenue et une trop grande familiarité, et surtout par des traits d'indélicatesse envers la société. — En effet, Alexandre avait quelquefois reçu et bu le prix d'un abonnement, — dont Calixte, auquel il n'avait pas fait part de l'aubaine, faisait réclamer le montant à la môme personne. Enfin, un jour, après une altercation plus vive que de coutume, — Calixte annonça qu'il refuserait désormais le secours de sa plume au Scorpion. M. Alexandre demeura seul propriétaire. Pour Calixte, il trouva moyen de faire mettre dans un journal honorable auquel il manquait deux lignes ce jour-là : «M. le comte Mandron, homme de lettres, nous prie d'annoncer qu'il ne fait plus partie de la rédaction du journal le Scorpion. » Ce journal devint pour lui un précieux diplôme. — Il en avait toujours au moins un exemplaire dans sa poche, et savait le perdre ou le laisser tomber au besoin. La lecture de cette note relevait singulièrement Calixte dans l'opinion de beaucoup de gens, — car il en ressortait : 1° que Calixte était homme de lettres reconnu ; — 2° qu'il avait abandonné un journal, c'est-à-dire que c'était un écrivain indépendant et d'une telle importance, que ses moindres démarches étaient consignées dans les journaux pour répondre à l'intérêt que lui portaient les contemporains, — et pour fournir des matériaux à l'histoire.

Pour François, l'ancien portier, depuis qu'il avait été élevé à la dignité de rédacteur du Scorpion et d'ami par Calixte et par M. Alexandre, il avait dédaigné tout emploi manuel. Il demeurait tantôt avec M. Alexandre, tantôt avec Calixte, abandonnant le premier lorsqu'on refusait tn?4> obstinément les abonnements et les billeh iéâtre au Scorpion : — venant alors trouver Calixte pour voir s'il était plus heureux, — et, dans ce cas, passant quelque temps avec lui, le tutoyant, faisant ses commissions et nettoyant ses bottes et ses habits, à titre d'ami obligeant. Mais si la mauvaise fortune revenait s'installer chez Mandron, il retournait à M. Alexandre, — avec lequel il disait tout le mal possible de Calixte, comme avec celui-ci il avait vilipendé l'ancien flot démissionnaire du Cirque-Olympique. Chacun cependant, malgré ses infidélités périodiques, le voyait revenir avec satisfaction et le recevait de son mieux. En effet, François était un homme précieux pourtrouver un directeur de théâtre, pour forcer la consigne chez un artiste, — en un mot, pour se rendre tellement insupportable, pour convaincre si bien les gens qu'ils n'avaient aucun autre moyen de se débarrasser de lui, qu'on finissait le plus souvent par lui donner, ou le prix de l'abonnement au Scorpion, ou le billet de première galerie qu'il demandait pour M. Alexandre. Pour le service de M. Calixte, il allait chez les libraires demander deux exemplaires d'un ouvrage qui vena' paraître, — M. Calixte se proposant d'en rendre compte dans un journal répandu. A ce sujet, ledit Calixte, si on s'étonnait de ne point voir d'articles signés de son

nom, avait imaginé une réponse victorieuse. — Il ne signait point ses articles de son nom de Calixte Mandron, à cause de sa famille, qui ne voyait pas sans chagrin qu'il s'adonnât à la littérature ; mais il se déguisait sous divers pseudonymes ou lettres initiales. — En conséquence, il s'attribuait tous les articles non signés qui lui paraissaient bons, et les articles que feu Coquet signait R. au Journal des Débats, — ceux que Rolle signait X. au National, — ceux que Merle signe J. M. T. à la Quotidienne. Enfin, tous ceux dont l'auteur était désigné par une étoile, deux étoiles, ou trois étoilest lui revenaient de droit.

Mais il arrivait parfois que l'article promis en échange des deux exemplaires que l'on revendait le soir même sans les avoir lus, et qui fournissaient à dîner à Calixte et à François, n'était nullement conforme aux promesses faites par ledit François au nom dudit Calixte. L'ouvrage que l'on devait porter aux nues — était fort maltraité par les véritables maîtres des initiales. — Ces accidents, qui n'étaient pas rares, diminuaient singulièrement la clientèle de ces messieurs.

Pour mademoiselle Léocadie, elle avait fort engraissé et s'était fait épouser par M. Aristide Leroux, — le quasi-actionnaire, — et l'abonné malgré lui du Scorpion.

Nous avons voulu vous dire la situation de ces personnages avant de cesser pour quelque temps de nous occuper d'eux.

La situation de Raoul devint fort embarrassante. —

Le père Secburg eut quelques soupçons de ce qui se

it entre sa fille et le jeune Dcsloges, ou en fuf

charitablement averti, — et il pria Raoul de discontinuer ses leçons ou de se présenter comme candidat à la main d'Esther. Raoul, engagé avec Marguerite, refusa net. 11 y eut à ce sujet entre eux quelques mots échangés qui ne manquaient pas d'une certaine aigreur. Aussi, le lendemain de l'explication, M. Seeburg fit réclamer par un huissier le montant de la lettre de change sous» crite à son profit. — Raoul répondit qu'il en avait payé une bonne partie par ses leçons, mais il n'en fut pas moins cité à comparaître, à quelques jours de là, devant le tribunal « pour s'entendre condamner à payer ladite lettre de change par toutes les voies de droit et même par corps. » Cette menace de la prison « au nom du roi, de la loi et de la justice » faillit lui faire perdre la tête. Il regarda en avant et ne vit qu'un chemin sans but. Jamais, certes, il ne pourrait se faire cette position lionorable qu'exigeait avec tant de raison M. Hédouin pour lui donner sa fille. Ses affaires étaient en bien plus mauvais état qu'à l'époque où il était parti si résolument à la conquête du monde entier, — où rien ne lui semblait impossible si Marguerite devait en être le prix. Il évitait la tante Clémence ou lui faisait des mensonges, car elle voulait savoir dans ses moindres détails ses progrès et ses efforts. — Deux copies de sa tragédie étaient, il est vrai, l'une entre les mains du directeur du Théâtre- Français, — l'autre chez M. de Pongerville, l'académicien. Le directeur du Théâtre-Français n'avait pas répondu à l'envoi de la pièce, et M. de Pongerville avait répondu qu'elle était fort belle, comme il eût dit de toute autre,

Raoul, découragé, écrivit à Marguerite : « Décidément, le sort se déclare contre moi, disait-il; le courant m'entraîne, et, malgré mes efforts, je suis moins avancé aujourd'hui que le premier jour. Je refuse, Marguerite, de vous faire passer votre jeunesse dans la tristesse et dans l'attente; ce ne serait pas un bonheur Dour moi que de vous enchaîner à ma triste destinée; — je vous rends vos promesses, — soyez libre, — soyez l'heureuse épouse d'un autre, acceptez tout le bonheur que la vie promet à votre beauté. Ma résolution est Inébranlable. Adieu! »

Certes, Raoul souffrit beaucoup en écrivant cette lettre, et il eut besoin deux ou trois fois d'essuyer de grosses larmes qui venaient lui troubler la vue; mais, cependant, il était moins effrayé de ce beau et gros sacrifice, fait une fois pour toutes, — que des efforts de tous les instants qu'il lui eût fallu pour le rapprocher de Marguerite par le travail et la pertinacité. S'il ne se fût agi que de combattre en champ clos un rival redoutable pour obtenir la main de mademoiselle Hédouin, Raoul se fût présenté fièrement au combat; — mais d'autres ennemis lui faisaient peur : c'était le travail quotidien, c'était l'insuffisance d'une éducation toute littéraire, qui ne le rendait propre à rien qu'à faire des tragédies ; — d'ailleurs, il faut le dire, une pensée sans noblesse se glissait dans son cœur à son insu : Esther était aussi belle que Marguerite, — et, s'il l'épousait, il se trouvait tout à la fois débarrassé des inquiétudes que lui causaient les poursuites du père Seeburg, et dans une

position d'aisance qu'il ne croyait pas pouvoir atteindre par le travail de toute sa vie. — De plus, l'amour d'Esther était humble et soumis; elle reconnaissait à Raoul une grande supériorité sur elle; — Marguerite, au contraire, avait à son insu l'air de le protéger ; la tante Clémence lui avait fait pressentir qu'elle trouverait mauvais les vers pour lesquels Esther avait une si grande admiration. — Il fallait parvenir à Marguerite. — Il élevait au contraire Esther jusqu'à lui. — Il colorait à ses propres yeux ces calculs peu poétiques d'une apparence d'abnégation; — il n'était pas juste qu'il gardât Marguerite attachée à son sort. Marguerite eut à peine lu cette lettre qu'elle la jeta au feu, prit la plume et commença à répondre : « Les raisons, disaitelle à Raoul, que vous me donnez pour que je renonce à vous sont, au contraire, excellentes pour que je vous entoure d'une tendresse plus sainte. — Vous êtes malheureux, le sort se déclare contre vous. Je sens une sorte de bonheur à vous rester seule fidèle, et vous ne pouvez pas plus me rendre mes promesses que je ne puis les reprendre. Croyez-vous que jamais j'appartiendrais à un autre après vous avoir dit que je vous aime, — après vous avoir donné mon âme tout entière Ce serait, à mes yeux, me souiller doublement et com mettre un double adultère; ne vous laissez pas ainsi abattre et décourager; il ne dépend ni de vous, ni de moi, ni du sort, de séparer nos deux existences. — Je ne sais réellement si j'aurais le droit de me plaindre de quelque malheur qui m'arrivât; n'ai-je pas dans la vie une belle part de bonheur assurée? — Je suis aimée

de vous, et vous cesseriez de m'aimer même, qu'il y a dans la tendresse que j'ai pour vous tant de douceurs secrètes et de joies ineffables, que je craindrais encore de me montrer ingrate si je laissais échapper la moin. dre plainte. — Du courage, Raoul, travaillez. »

« Travaillez ! mais on ne veut pas me donner d'ouvrage. — Tenez, Marguerite., je vais vous dire toute la vérité. — Mais pensez que jamais je ne serai le mari de la femme à laquelle je me serai fait voir dans une situation aussi humiliante.

>» Travaillez ! — Mais que sais-je faire? Je donne des leçons de latin, de grec, de français. — Je vends à la génération qui me suit les ennuis qu'on m'a vendus au collège. — Mais si vous saviez combien il y a de pauvres diables comme moi qu'une coûteuse éducation a amenés au même but ! — Nous nous disputons les leçon^ et les morceaux de pain. — J'en ai perdu une hier. — Il m'en reste deux. ■ — Chacun des deux élèves me donne trente francs par mois, — vingt sous par leçon ; ce qu'on donne à un commissionnaire pour une course, — et le commissionnaire peut avoir une veste, une casquette et de gros souliers. — Moi, il faut que je sois bien vêtu, — si bien que, pour le payement des habits que j'ai usés depuis deux ans, — je vais probablement être mis en prison d'un moment à l'autre. —

Peut-être les recors vont-ils venir me chercher pendant que je vous écris et ne me laisseront ils pas finir ma lettre.

» J'avais cru que, soutenu de votre amour, j'aurais su me faire une belle place dans la société. Je sentais en moi cette ardeur des héros qui se rendaient dignes de la dame de leurs pensées par des dangers bravés, des obstacles vaincus ; — mais préparé à combattre des géans et des dragons, je n'ai trouvé que des moucherons incommodes, des insectes venimeux, — qui m'ont harcelé, fatigué, découragé. — Mon impuissance m'est un supplice, surtout parce que vous en êtes victime comme moi; surtout parce que vous êtes sans cesse devant mes yeux comme un but désiré que je ne saurais atteindre. — Laissez-moi seul; — je n'aurai plus alors cette soif ardente de m'élever, — je n'aurai plus qu'à subvenir aux besoins matériels de ma vie; — je serai une sorte d'ouvrier, vivant de mon état, — jusqu'au moment où mon état et ma vie m'ennuieront si bien que je quitterai l'un et l'autre d'un seul coup. Au nom du ciel, — ne me répondez pas! ne me montrez pas plus noble et plus charmant encore ce but auquel il me faut renoncer; songez que c'est un supplice horrible que vous ajoutez à mes souffrances. »

A ce moment, la servante avertit mademoiselle Hètlouin qu'une jeune dame désirait lui parler. Elle n'était pas connue de mademoiselle Hédouin ; mais l'entretien qu'olle lui demandait était d'une telle importance qu'elle ne craignait pas d'insister pour l'obtenir. L'étrangère fut introduite auprès de Marguerite. — Toutes icux, en se voyant, manifestèrent une vive surprise :

— Eh quoi ! c'est vous, Esther ! s'écria mademoiselle Hédouin.

— Marguerite ! dit avec un profond étonnement mademoiselle Seeburg.

— Ne saviez-vous pas, demanda Marguerite, que c'était moi que vous veniez voir?

— Nullement, ma chère Marguerite; j'avais besoin de trouver dans mademoiselle Hédouin une âme généreuse et compatissante, je suis bien rassurée en reconnaissant la plus noble et la plus douce de mes amies de pension.

— Eh quoi ! dit Marguerite, seriez-vous tombée dans l'infortune?

— • Non pas comme tu l'entends, reprit Esther; je suis riche, au contraire; mais si lu ne viens pas à mon secours, je suis la plus malheureuse des filles, et si

l'appui que j'ai peûsé trouver dans ta générosité me trompe, je n'aurai plus de ressources que dans les conseils de mon désespoir.

— Parle, Esther, et je remercie d'avance le ciel, s'il est vrai que je puisse te samver.

— Eh bien!... Marguerite... dit Esther en rougissant, — j'ai... comment te dire cela?... Un jeune homme... qui vient à la maison depuis longtemps... il est beau, spirituel... je l'aime... je l'aime de telle sorte que j'ai oublié pour lui les devoirs les plus sacrés; et aujourd'hui... Esther alors balbutia quelques mots à peine intelligibles.

— Et pourquoi ne t'épouse-t-il pas, malheureuse fille, pourquoi ne sanctifie-t-il pas ces deux titres déjà sacrés d'amante et de mère?...

— Hélas ! dit mademoiselle Seeburg, — c'est que sa volonté n'est pas libre... une passion de jeunesse... un premier choix... des promesses, des serments faits d'abord à une autre... celui que j'aime est déjà engagé.

— C'est bien assez, je pense, dit Marguerite , d'avoir trahi une femme sans en tromper indignement, sans en abandonner lâchement une seconde. D'ailleurs, quelle est la femme qui osera réclamer un cœur dont on a disposé pour un autre?

— Écoute, Marguerite, dit Esther, je ne dois pas plus longtemps prolonger tes doutes, et te laisser développer en général des sentiments d'une élévation que l'on ne tarde pas à trouver un peu exagérés dès l'instant qu'il s'agit de ses propres intérêts. — L'homme que j'aime, c'est ton amant à toi, c'est Raoul 1

Marguerite devint pâle et fut quelque temps sans pouvoir parler, mais bientôt elle reprit avec calme :

— Esthcr, les devoirs de M. Desloges envers vous sont plus sacreV r<ne ceux qu'il avait contractés à mon égard. — M. Desloges vous épousera. C'est en vous •limant qu'il a trahi ses serments , c'est en vous épousant qu'il réparera votre faute à tous deux. Ce n'est pas far une infamie qu'il se ferait pardonner une infidélité. J'aurais voulu qu'il me fit lui-même l'aveu du changement de ses sentiments. — Ce que vous me dites m'explique deux lettres étranges que j'ai reçues de lui. Il eût mieux valu qu'il m'eût dit la vérité... mais... Esther, je vous le jure, par la mémoire de ma mère, jamais je ne serai la femme de M. Raoul.

Esther se jeta dans les bras de Marguerite.

— Ah ! Marguerite , s'écria-t-elle, — tu me sauves l'honneur et la vie, — mais le ciel te récompensera. Jolie et charmante comme tu es, tu n'auras qu'à choisir l'homme dont tu daigneras faire le bonheur.

Marguerite fit signe à mademoiselle Seeburg de ne pas continuer, et elle dit :

— Non... je renonce à Raoul... mais je ne donnerai jamais ma main à un autre. — Un autre ! eh ! grand Dieu ! qu'aurais-je à lui donner! Je renonce à Raoul, mais je ne renon:2 pas à mon amour. Je me ferai un bonheur encore du bonheur même que lui donnera •ane autre femme. Dieu fera le reste et me soutiens àra dans les moments de faiblesse et d'amertume. — Tenez, Esther, ajouta-t-elle, — attendez quelques instants. — Je vais vous donner pour M. Desloges une

lettre qui lui rendra cette liberté qu'il a su si bien reprendre.

Et Marguerite ne tarda pas à revenir avec une lettre qu'elle remit à mademoiselle Seeburg.

« Raoul, disait Marguerite, un hasard m'a tout appris, l'ous avez contracté des devoirs qu'il faut remplir. J'ai renoncé à mes plus doux rêves, mais je ne saurais où prendre de la force s'il me fallait ne plus vous estimer. Avoir cessé de m'aimer n'est un tort que vis-à-vis de moi-même, — mais abandonner mademoiselle Seeburg, dans la situation où l'ont mise son amour et le vôtre, ce serait une lâcheté et une infamie. Si je dois renoncer à ma tendresse dans l'avenir, il faut que je puisse la garder dans le passé. — Il ne faut pas que j'aie aimé un malhonnête homme. — Ne me répondez pas, — je me suis fait le serment de ne pas ouvrir une lettre qui viendrait de vous. Plus tard, quand mademoiselle Seeburg sera votre femme... je ne sais ce que je ferai : — je consulterai les forces que Dieu m'aura données. — },r:i!gré le trouble dans lequel je suis en ce moment, je ne puis penser que celte tendresse si douce que j'ai pour vous puisse se changer en une telle amertume que ce soit jamais pour moi une souffrance de vous voir heureux. Ma résolution est immuable. En ne faisant pas C€ que je vous demande, vous cesseriez d'être un honnête homme, sans vous rapprocher de moi pour cela, — et moi, vous m'enlèveriez mes chers souvenirs, — que je vous prie en grâce de respecter. »

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COURT SOMMAIRE DES EVENEMENTS QUI SURVINRENT PENDANT UN ESPACE DE TROIS, ANNÉES.

Raoul épousa mademoiselle Esther Seeburg. Esther n'était point mère, ainsi qu'elle l'avait fait croire à Raoul et h mademoiselle Hédouin. Le père Seeburg ne donr;apour dota sa fille qu'une pension annuelle, mais suffisante pour que le nouveau ménage pût vivre dans l'aisance.

Marguerite continua son rôle héroïque. — Si une tristesse profonde qu'elle ne s'avouait pas à elle-même amaigrissait ses joues et lui donnait une pâleur inquiétante, elle ne laissait cependant pas échapper le moindre murmure, et ne regrettait en rien ce qu'elle avait fait.

Sur ces entrefaites, M. Hédouin mourut ; Félix alla à Alger ; Marguerite Hédouin se mit alors à vivre toutà fait avec la tante Clémence, qui avait de son côté de grands chagrins. Son fils avait déserté en emportant la caisse

du régiment. — Une condamnation par contumace n'avait atteint que son honneur, elle savait qu'il était à Paris ; de temps en temps il venait, à la chute du jour, lui demander de l'argent. Chaque matin elle se réveillait en se disant :

— C'est sans doute aujourd'hui que mon fils sera arrêté.

Ces deux pauvres femmes n'avaient dans la vie d'autre bonheur que de mêler leurs chagrins et de souffrir ensemble.

C'est de très-bonne foi que Marguerite apprit avec tristesse que Raoul et Esther n'avaient pas continué longtemps à vivre en bonne intelligence. Raoul, qui avait été blessé du mensonge employé par Esther pour le décider à l'épouser, ne tarda pas à s'apercevoir que l'amour d'Esther, feu follet de l'imagination, s'éteignait rapidement dans la prose du ménage : elle était coquette et légère. Quelques observations de Raoul furent mal reçues et surtout mal écoutées. — R devint sombre et taciturne ; il chercha à revoir Marguerite, qui l'accueillit comme un frère, — lui donna les conseils qu'elle crut les meilleurs pour ramener la paix dans sa maison. — La tante Clémence, respectant l'innocent bonheur que Marguerite goûtait à revoir et à consoler celui qu'elle avait tant aimé, n'osa pas lui dire que tout cela était encore de l'amour. Esther fut irritée d'apprendre que son mari allait chez Marguerite, et elle ne supposa pas un moment chez celle-ci des sentiments purs, nobles et désintéressés, qu'elle ne trouvait pas dans son cœur; elle fit à Raoul de véhéments reproches aux-

quels celui-ci répondit avec dédain. De ce moment, Esther se crut tout permis. En vain Raoul lui défendit de recevoir un homme dont les assiduités l'avaient déjà fort compromise : elle ne tint aucun compte de cette défense.

Raoul, poussé à bout, saisit un prétexte pour insulter celui qu'il croyait l'amant de sa femme : ils se battirent. — Raoul, qui n'avait de sa vie été fort qu'en thème, blessa son adversaire, il est vrai, mais en échange d'une égratignure, il reçut une blessure trèsgrave. Le soir môme du duel, EstherJeva le masque et prit la fuite avec son amant, emportant ses diamants, l'argenterie et tout ce qui avait quelque valeur dans la maison. Raoul n'y rentra pas et se fît porter dans une mauvaise chambre près de l'endroit où le duel avait eu lieu. Quand il -apprit la fuite de sa femme, il fit demander M. Seeburg. — Celui-ci vint et rejeta sur son gendre tous les torts. Raoul lui donna les clefs de la maison qu'il avait habitée avec sa fille, n'y fit prendre que les effets personnellement à son usage, et lui abandonna le reste, — ce que M. Seeburg accepta, — ainsi qu'une autorisation par écrit fie payer désormais à sa fille la pension qui, légalement, devait être versée en- Ire les mains du mari comme chef de la communauté. Tous deux se témoignèrent alors le plaisir qu'ils auraient à ne jamais se revoir, Raoul resta dans l'auberge avec quelques louis pour toute fortune, — et tomba si dangereusement malade que le médecin, qui n'en espéra pas grand'chosc, conseilla à l'hôte de prévenir le maire du village. — Celui-ci chercha des parents ou des amis à

Raoul. — Marguerite, alors, qui avait appris par la rumeur publique ce qui était arrivé, sut où Raoul était retiré ; elle alla soigner le pauvre mourant. — A ce moment, tout lui manqua, jusqu'à l'appui de la tante Clémence. Le fils de celle-ci s'était fait prendre à Chalon-sur-Saône. Il attendait en prison qu'un nouveau jugement décidât s'il irait aux galères ou s'il serait fusillé. Sa malheureuse mère alla s'installer à côté de la prison, où elle passait tout le temps qu'elle n'employait pas à voir, à solliciter les juges.

D'abord Raoul ne s'aperçut guère de la présence de Marguerite. — Quand il la reconnut ensuite, il la prii pour un ange descendu du ciel; — mais il la supplia de le laisser mourir. Marguerite s'accusait d'avoir exigé ce funeste mariage ; elle se reprochait tout haut les chagrins qu'elle avait ainsi attirés sur la tête de Raoul. — et à peine tout bas s'avouait-elle à elle-même le bonheur qu'elle avait perdu pour elle et pour lui.

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