LÀ PAIX DES CHAMPS
Si le hasard, à mes désirs prospère, Accomplissait mes rêves de bonheur, Dans un vallon j'aurais une chaumière, Peu vaste, mais riaDte, solitaire.
La clématite avec sa douce odeur, La vigne en couvriraient les murailles rustiques; De gros noyers de leurs branches antiques La cacheraient aui regards indiscrets.
Un mur d'épine blanche et d'églantier sauvage Enfermerait mes prés, ma maison, mon jardin, Oh! si j'avais encor, sur le coteau voisin, Un petit clos de vigne!... et, dans le voisinage,
Uu champ de blé dont les épis dorés Sous le vent qui frémit sa balancent en onde De biuets, de pavots, de nielles diaprés...
Je serais le roi du monde!
Puis je voudrais, quanJ le n;siiu, Au travers de ma fenêtre, Le soleil glisserait un ravon incertain,
Précurteur du jour qui va naître, Je voudrais voir, les yeux clos encore à demi, De mon premier regard la maison d'un ami.
( SCHILICB. )
Le soleil commence à descendre derrière les arbres. Un jeune homme et une jeune fille — sont assis sur le sommet d'une colline qui domine une vallée étroite dans laquelle une trentaine de maisons sont cachées sous les arbres.
La colline est couverte de bruyères dont la fleur est passée, mais — le thym sauvage y étale ses fleurs roses. — Ils sont étendus sous une vieille aubépine dont les fruits commencent à rougir. — Ils sont silencieux; leurs regards comme leur pensée suivent le soleil qui disparaît derrière de grands sycomores, — dont le feuillage, richement découpé, se dessine vigoureusement sur l'horizon empourpré.
L'œil a besoin de chercher les maisons entourées de 1 r,ute arbres, le clocher de l'église s'élève seul, et le coq doré qui le surmonte resplendit d'un dernier rayon û'ie lui envoie obliquement le soleil. Bientôt ce rayon
s'éteint, — et la cloche sonne V Angélus. Alors, de toutes parts on dételle les chevaux des charrues. — Les hommes et les femmes reviennent à la maison. Le jour disparaît et les arbres de la vallée se constellent do lumières rouges qui s'allument successivement, — tandis que le feu bleuâtre des étoiles s'allume au ciel. — On dirait des fleurs de feu qui s'épanouissent au ciel et sur la terre. — On entend au loin coasser les grenouilles dans la mare d'une ferme.
— 0 mon ami, dit la jeune fille, — quel calflVî enchanteur! que chacune de ces maisons cachées dans les arbres comme un nid d'oiseau doit être une douce retraite! — Que les habitants de cette vallée doivent être heureux et bons ! Mon ami... pourquoi ne cacherions-nous pas aussi notre vie et notre bonheur dans un de ces nids parfumés, — loin des villes, de leurs habitants curieux et envieux? — Mon ami, ce n'est, par. le hasard qui nous a fait assister à ce beau spectacle de la Gn du jour. — Si vous m'en croyez, le reste de notre vie se passera sous ces beaux arbres. ■— Il m'a semblé que la voix vibrante de la cloche de l'église nous appelait et qu'elle nous promettait enfin une vie heureuse et paisible.
— Le lendemain, dès le jour, Raoul et Marguerite revinrent et descendirent dans la petite vallée; — leur enchantement fut encore plus complet. — Trois ou quatre maisons bourgeoises étaient clair-semées. Ils virent à la porte d'une de ces maisons une jeune femme qui tenait un enfant dans ses bras. Ses beaux grands yeux bleus étaient pleins de bonheur et d'innocence.
Marguerite s'arrêta, regarda l'enfant et baisa ses fraîches joues roses. — Raoul demanda à la paysanne s'il y avait une maison à louer dans le pays.
— Je crois que oui, dit-elle; celle de maître Gillet est fermée depuis l'année dernière.
— Et où est la maison de maître Gillet?
— A l'autre bout de la commune. — Notre gars vas vous y conduire. — Ohé ! Todore !
On voit alors sortir de la niche du chien placée dans le milieu de la cour deux têtes, — l'une était celle d'un grand dogue aux yeux calmes, — l'autre la tête blonde et frisée d'un petit garçon; — il embrassa son ami le dogue avant de le quitter, et celui-ci lui rendit sa caresse avec gravité. La mère arracha des cheveux de Théodore des brins de paille qui y étaient restés, puis elle lui dit :
— Tu vas con luire monsieur et sa dame à la maison de maître Gillet; en passant tu appelleras marne Gillet pour qu'elle prenne les clefs et leur vienne montrer la maison. — Tu entends bien, n'est-ce pas?
Marguerite fit quelques compliments à la mère sur la beauté et la santé de ce nouvel enfant, — et Mar guérite et Raoul se mirent en route précédés de Théodore.
Ils traversèrent une partie du village. Madame Gillet, avertie, s'arma d'un trousseau de clefs et les mena voir ia maison. — C'était un grand jardin abandonné depuis plusieurs années déjà, et une maison couverte en chaume, passablement délabrée. — Néanmoins elle plut beaucoup à Marguerite et à Raoul, et ils furent
très-désappoinlés lorsque madame Gillet leur annonça que la maison n'était pas à louer, — qu'elle et son mari, M. Gillet, ne voulaient plus la louer, — que le dernier locataire était parti sans payer, et avait, pendant l'hiver, fait du feu avec une notable partie de l'escalier; — qu'en conséquence il s'agissait de se débarrasser de la maison et de la vendre.
Marguerite et Raoul se retirèrent; tous deux restèrent quelque temps silencieux et tristes. — Pendant leur visite à la maison couverte de chaume, ils l'avaient déjà remplie de rêves et de projets. — Marguerite parla la première et dit : — Mais... Raoul... si nous achetions cette maison... en vendant une partie de... nos... rentes, cela ne nous coûterait pas autant que nos deux logements à Paris.
Raoul fît quelques objections qui furent bien vite levées. — Marguerite voulut que ce fût Raoul qui achetât la maison ; — c'était le seul moyen — qu'on les crût mariés, et que le sacrifice qu'il faisait si noblement de sa considération et de sa position sociale ne fût pas pour elle une cause de mépris et de dédain. L'affaire fût bientôt conclue. — Ils firent faire les réparations indispensables, et ils s'installèrent dans leur nouvelle demeure.
JïAïvGtERrTE A SA TANTE CLÉMENCE.
« Je pense comme toi, ma chère tante, que l'occasion que ton fils a trouvée de s'échapper ne doit pas être attribuée au hasard, — et que ses chefs auront eu pitié de ta douleur. Tu n'en es pas moins perdue pour moi encore pour bien longtemps; — tu ne le quitteras, je le sais bien, que lorsqu'il sera tout à fait remis de la maladie qu'il a contractée en prison. Test mon seul chagrin aujourd'hui, tu manques à tout ici : — mon bonheur, mes plaisirs, — tout a un côté ne moins, tout est comme échancré, parce que tu d es pas là.
y> Nous sommes installés enfin dans cette paisible Riiléê, dans celte petite maison dont je t'ai parlé. J'ai peu? quand je m'y sens si heureuse. Si je fais mal, comme tout me le dit, — si j'ai manqué aux lois de la religion et à celles de la société, que suis-je donc devenue pour trouver si peu de repentir et de si rares
regrets dans mon cœur? — Que pouvais-je faire cependant?... c'était le seul moyen d'adoucir le sort de Raoul ; — et, à part certaines cérémonies, ne suis-je pas sa femme? — n'ai-je pas la conscience de remplit avec joie tous les devoirs sacrés du mariage? — Lui seul occupe toutes mes pensées, ma vie entière est consacrée à son bonheur. — Il y a des moments où j'ose me dire : Esther, qui est m femme, — a fait tout haut des serments qu'elle a trahis; — ces mêmes serments, que j'ai faits tout bas, je les tiens religieusement. — Bien plus, pour veiller sur le bonheur de Raoul, pour adoucir les ennuis de sa vie, j'ai renoncé à tout ce qui fait l'orgueil des femmes, j'ai donné aux plus misérables d'entre elles le droit de me traiter avec dédain. J'espère alors que Dieu a pitié de moi ; — que je n'ai fait qu'obéir aux meilleurs sentiments qu'il a mis dans mon âme, et qu'il me pardonne.
» Que j'aime notre retraite, chère tante! C'est une maison avec un toit de chaume. Du côté du nord, on ne voit plus le chaume; — la mousse l'a couvert du plus soyeux velours vert. — Sur la crête s'élèvent des iris au feuillage aigu. — Le devant de la maison est tapissé par une vigne vierge dont le riche feuillage commence à rougir, — par un jasmin chargé d'étoiles blanches embaumées, — et par un chèvrefeuille, le plus poétique, le plus rêveur des parfums.
» En face est une pelouse verte sur laquelle s'étend l'ombre de trois énormes noyers. La saison ne nous permet encore de faire aucun travail. — Cet hiver nous préparerons des plates-bandes pour mettre quelques
fleurs, — puis nous cultiverons aussi des légumes — dans le reste du jardin, où il y a quelques arbres fruitiers. — Nous avons hier acheté des poules et un coq.
» Nous n'avons rien dit à personne, — mais naturellement on nous croit mari et femme. — Nous avons avec nous une grosse servante que nous avons prise dans le pays; c'est la cousine de cette femme dont je t'ai parlé, qui a de si jolis enfants et qui nous a indiqué la maison la première fois que nous sommes descendus dans la vallée. Nous sommes décidés à ne voir aucun des bourgeois qui habitent le village pendant l'été. Raoul ne sort pas de la maison; c'est un calme dont il n'avait pas d'idée jusque-là. — Tu comprends que ma petite fortune a été diminuée par l'acquisition que nous avons faite, — mais il nous reste de quoi vivre... comme nous vivons... sans toilette, sans plaisirs achetés, sans spectacles, sans voir de monde.
» Que je suis heureuse de voir Raoul si heureux! — Il soigne ses arbres avec une sollicitude qui te ferait sourire. Une chenille qui se nourrit sur une feuille n'est jamais si petite qu'elle puisse échapper à ses recherches et à sa vengeance. — Viens aussi vite que tu je pourras, — toi seule noas manques. — Tu nous forces de porter notre pensée au dehors de notre maU son, tandis que si tu étais ici, avec nous, le monde se bornerait aux murailles de notre jardin. — Sauf les moments où lu nous gênes dans notre bonheur en n'en faisant pas partie, il semble que nous soyons tous deux seuls au monde, comme nos premiers parents étaient dans le Paradis, — N'est-ce pas que ce qui rend si
doucement heureux ne peut être un crime impardonnable?
» Adieu! »