‹ RaoulChapitre 23 sur 28 · MARGUERITE A SA TANTE CLÉMENCE · texte numérisé non relu

MARGUERITE A SA TANTE CLÉMENCE

« Je suis, ma chère tante, en proie depuis longtemps à une tristesse dont la cause est tellement absurde, qu'il n'y a qu'à toi que j'en puisse parler, — et que ce ne sera pas trop de toute ton indulgence pour recevoir ma confession à ce sujet.

» Il nous est survenu une visite, il y a quelques jours. Un M. Aristide Leroux, que Raoul a connu autrefois, se trouve être le maire du village que nous habitons. Le hasard lui ayant appris le séjour de M. Desloges ian-s la commune qu'il gouverne, il a cru devoir le visiter. Il nous a fort engagés à aller voir son jardin. Raoul le lui a promis, ce que je lui ai fort reproché quand M. le maire a été parti ; ma position me défend de voir aucunes femmes — et de m'exposer aux humiliations qu'elles ne manqueraient pas de me faire subir avec tant de plaisir, que je me suis plus d'une fois de. mandé si les femmes ont réellement une si grande horreur qu'elles le disent pour des fautes qui leur donnent le droit d'écraser aussi impitoyablement d'autres femmes. Raoul, pour me rassurer, m'a dit que la ftrarae de M. le maire n'était autre qu'une ancienne actrice du Cirque-Olympique, qui avait eu J'adresse de se faire épouser.

» Je suis fâchée que Raoul n'ait pas compris a qu'il

y avait de blessant pour moi aaas cette explication.

N'est-ce pas accepter avec trop de résignation le côté

humiliant de la position que j'ai prise, que d'admettre

que je puis voir une femme précisément par les raison?

qui devraient m'empêcher de la voir, si j'étais ce qu*

\e dois être et ce que j'ai été?

» Je me crois honnête femme. Je n'ai manqué à aucun des devoirs compatibles avec ma tendresse pour Raoul.

Mais si les idées du monde me procrivent de la société

des honnêtes femmes, ce n'est pas à dire que je sois

condamnée à la société des courtisanes.

» Aussi ce matin j'ai pris un prétexte pour ne pa? accompagner Raoul, qui déjeune chez ce M. Leroux; mais tout a été pour moi un sujet de souffrance. Ra^ul a pris, pour la première fois depuis longtemps, quelque soin de sa toilette. Il m'a fait ourler une cravate n^yve sur laquelle je n'ai pu m'empêcher de laisser tombei deux grosses larmes.

» Je serais bien fâchée qu'il se fût aperçu de cette impression; c'est une occasion de distraction dont il avait peut-être besoin; mais pourquoi a-t-il besoin dâ distractions? Nous sommes si heureux dans notre solitude! A quoi sert de se distraire du bonheur?

» Comme il s'en allait sans m'embrasser ainsi qu'il a l'habitude de le faire, je le rappelai, — et ce n'est qu'nprès son départ que je me permis de pleurer. — J'en suis vraiment honteuse, chère tante, et je t'écris pour me consoler et me punir en même temps. »

« P. S. Je rouvre ma lettre pour te dire que Raoul

revient, qu'il parait heureux de me revoir, qu'il est chargé de plantes que lui a données M. Leroux et, qu'il s'empresse de replacer dans notre jardin,

J) MARGtERITE. »

Dans un joui- u'expansion, Raoul lut à 2wgueiïte sa fameuse tragédie. Marguerite, en elle-même, la trouva tv" ; ocre, mais elle îe vit si heureux au bruit de ses vers qu'elle exagéra de beaucoup le peu de bien qu'elle pensait du chef-d'œuvre, et elle se joignit aux regrets qu'éprouvait Raoul de ne pas la voir imprimée. . .

A quelque temps de là, — Raoul, qui était allé à Paris peur quelques affaires, crut reconnaître dans la rue son ancien -ami Calixte Mandron. Mais ce qui lui parut singulier et l'empêcha de l'aborder, c'est qu'il vit à sa boutonnière un ruban rouge, — qui lui fit croire que l'homme qu'il apercevait n'était pas Calixte, mais quelqu'un qui, par un jeu du hasard, lui ressemblait étrangement.

Raoul cependant ne s'était pas trompé. Mandron avait, depuis leur dernière entrevue, essayé sans succès diverses professions, — qu'il avait pris le parti déses ■ péré de réunir et d'exercer tour à tour selon les circonstances.

A sa qualité d'homme de lettres, qui ne lui rappor tait rien, il avait tenté de joindre une industrie plus productive. — Il s'était fait agent d'affaires. — A son agence d'affaires il avait ajouté un bureau de placement pour les domestiques et les ouvriers. Mais la police n'avait pas tardé à intervenir au sujet de quelques opérations sur lesquelles des explications lui ayant paru nécessaires, elle avait cru devoir interroger Calixte. — Celui-ci avait disparu sans daigner répondre, et il s'était fait chimiste, inventeur d'une pommade pour faire pousser les cheveux et la barbe, — et aussi d'une eau pour les teindre en noir ou en blond, au choix des personnes.

Un jour, qu'il avait confectionné une provision de la pommade, il s'aperçut qu'il en avait fait plus qu'il n'était nécessaire, — et du reste de sa pommade pour faire pousser les cheveux, il avait fait une crème épilaloire qui faisait tomber le poil des bras en vingtquatre heures. La réunion de ces denrées ne suffisait cependant pas à Mandron, qui était accoutumé à faire de grandes dépenses. Il avait, en conséquence, eu recours à un autre expédient : il avait laissé pousser ses moustaches, — et s'était créé lui-même chevalier de l'ordre de la Légion d'honneur. Cependant, comme on

aurait pu lui faire quelques chicanes sur la légalité de cette ordonnance, il ne portait pas le ruban ronge partout.

Voici la nouvelle industrie imaginée par ledit Mandron :

H se présentait dans une maison, demandant quelqu'un dont il avait pris au hasard l'adresse dans VA nach; — dans l'escalier, ilattachaitsa décoration, qu'il avait par prudence laissée dans sa poche, — et il se présentait comme ancien officier. Il venait, disait-il, pour faire une bonne œuvre. Un vieux troupier qui avait servi sous ses ordres se trouvait pour le moment dans une triste situation ; il était malade, sans ouvrage, chargé d'une- nombreuse famille. Il s'était avec raison adressé à son ancien chef, qui avait toujours regardé les soldats comme ses enfants; — celuici s'était fait un plaisir et un devoir de venir au secours de son ancien compagnon d'armes; — mais sa fortune était bornée, ses économies entières y avaient passé; cependant il ne pouvait abandonner ce malheureux, — et il avait pris la liberté de se présenter chez monsieur***, dont la générosité était connue, — pour lui fournir une occasion d'exercer sa bienfaisance en l'aidant à venir au secours du vieux soldat.

Quelquefois on lui demandait le nom et l'adresse du malade, — mais avec beaucoup de dignité il répondait : — Ah ! monsieur, ce serait le tuer que de trahir le secret de son infortune ! Si vous saviez tout ce qu'il a souffert avant de se décider à s'adresser à moi, — à moi, son père plutôt que son supérieur. — Non, mon-

sieur, non; il repousserait vos bienfaits, — et ci n'est qu5t force de rases que je puis lui faire accepter même Ce ma part. Aussi je me sais adressé à vous, monsieur, parce que vous n'êtes pas un de ces faux philanthropes qui ne donnent que par vanité. Si vous venez au secours du vieux soldat, il n'y aura que Dieu et moi qui saurons votre "belle action.

Presque toujours Mandron réussissait à se faire remettre ainsi quelques pièces de cent sous. Puis en descendant l'escalier ii remettait son ruban dans sa poche. T. revenait d'une de ces expéditions lorsque Raoul l'avait reconnu, et il avait oublié de faire disparaîtra son ruban. Il avait bien aperçu Raoul, mais en même tciiips il avait remarqué son oubli, et il avait feint de i:e pas le reconnaître. — Mais quelque temps après ii Tint le voir à la campagne et lui demanda sans façon & déjeuner. On causa, et Calixte demanda à Raoul ?':T, faisait toujours des vers.

— Non, répondit Raoul, — je suis fatigué de n'en pouvoir publier aucuns.

— Et pourquoi ne les publies-tu pas? — Par exemple, ta tragédie, qu'en as-tu fait?

— Ma tragédie?.. . on n'a pas voulu la jouer.

— Eh bien I il faut en appeler au public de l'ignorance des directeurs de théâtre. 11 faut faire imprimer Px pièce.

— Mais comment?

— Tu demandes comment!... mais il n'est pas un libraire qui ne soit enchanté de l'imprimer.., J'ai justement un homme avec lequel je fais des affaires.:.

Mais, parbleu, tu le connais bien, c'est Alexandre..

— Comment, l'ancien flot du Cirque-Olympique?

— Lui-même... Il a gagné de l'argent avec le Scorpion... il est devenu un de nos premiers éditeurs.

— Vraiment!

— Et il se chargera de ton affaire... mais il faudra que tu entres dans une partie des frais d'impression.

— Ah diable !

— Ce n'est rien; vous partagerez ensuite le prix de la vente. — L'affaire vaut bien mieux comme cela; — en cas de succès, tu n'auras pas le crève-cœur de voir ton libraire s'enrichir à tes dépens. — En tous cas, je le verrai.

— Quand cela?

— Demain, — et après-demain je viendrai tp rendre réponse.

L »s deux amis allumèrent des cigares et se mirent à fumer en se promenant dans le jardin. — Marguerite avait pris un prétexte pour quitter la table avant le moment où l'on avait commencé à parler de la tragédie. — La présence d'un étranger l'embarrassait, et, d'ailleurs, les manières de Mandron ne lui plaisaient pas. Calixte questionna beaucoup Raoul, — et apprit que la maison lui appartenait. Il prit congé de lui et revint le surlendemain. — Raoul alla au-devant de lui et lui dit rapidement : — Ne parle pa*. -levant Marguerite des conditions de ton libraire.

En effet, il avait seulement dit à Marguerite que Calixte devait lui trouver un libraire qui imprimerait sa tragédie. — Après dîner, — ils sortirent tous deux et

ÎTfl RAOUL

se promenèrent dans la campagne. — Ton affaire va bien, dit Calixte ; Alexandre imprimera ton livre, que l'on aura soin de prôner dans le Scorpion, ce journaJ que j'avais fondé et qui a déjà dit du bien de toi. — Tt payeras quinze cents francs pour ta part dans les frais d'impression. — Ces quinze cents francs et une somme égale que mettra Alexandre seront prélevés sur les premiers produits de la vente ; — après quoi vous par tagerez les bénéfices.

— Mais, je n'ai pas les quinze cents francs.

— Bagatelle! tu vas faire un billet de quinze cents francs à quatre mois. — Avant l'échéance, nous aurons l'argent pour le payer.

— Mais si nous n'avions pas l'argent?

— Impossible ! on vend ta tragédie sept francs cinquante centimes l'exemplaire : — il faudrait, en trois mois, n'en avoir pas vendu deux cents exemplaires pour ne pas avoir les quinze cents francs et au delà. C'est une affaire sûre. J'ai apporté du papier timbré; — tu vas me faire le billet... Tiens... pour que ça aille plus vite... pour que ta femme ne nous voie pas, — mets en travers de ce papier : — Accepté pour la somme de quinze cents francs. — Donne-moi ton manuscrit, et ne te mêle plus de rien.

Raoul signa et donna sa tragédie, — puis il fut trois grands mois sans entendre parler de Calixte Mandron ni de son éditeur Alexandre.

Cette affaire réconcilia les deux fondateurs du Scorpion, — et les fit vivre dans l'abondance avec les quinze cents francs de Raoul, dont ils escomptèrent facilement

le billet, tout en s'occupant de trouver un libraire qui voulût se charger pour rien d'imprimer la fameuse tragédie, en courant seul les chances de perle et de bénéfice. On finit par découvrir un jeune homme auquel on persuada que M. Desloges, homme fort à son aise, rachèteraitpresque tous les exemplaires de sa tragédie pour en faire nommage à toutes ses connaissances. Aussi, un matin, Calixte vint trouver son ami Raoul et lui apporta les épreuves à corriger.

— Mais, dit Raoul, c'est dans un mois qu'il faudra payer le billet..., et on n'aura jamais eu le temps de vendre assez d'exemplaires pour se procurer l'argent,

— Ne t'inquiète de rien, — tout ira bien.

Quinze jours après, la tragédie était imprimée. — Calixte envoya trois exemplaires à Raoul, — avec une lettre où il lui disait : « Nous sommes en retard, ne compte pas sur les quinze cents francs du billet, qui ne pourront pas rentrer avant deux ou trois mois d'ici : — la librairie ne va pas pour le moment. Arrange-toi pour payer le billet, qui échoit dans quinze jours; c'est un argent qui ne tardera pas à te revenir.

» Ton ami,

» Cte Mandron. »

Raoul fut horriblement tourmenté de cette nouvelle ; il n'avait aucun moyen de se procurer les quinze cents francs; il aurait mieux aimé cent fois se brûler la cervelle que de parler à Marguerite de sa situation, — surtout à cause du peu de respect que Marguerite avait

pour ses vers, — Cependant il se détermina à attendre,

— et pensa qu'il obtiendrait sans doute de la personne qui avait le billet dans les mains le délai nécessaire pour que la vente de sa tragédie le rendît possesseur des quinze cents francs. En attendant, il se livra à la joie d'être imprimé. 11 relut sa tragédie une fois dans chacun des trois exemplaires qu'on lui avait adressés.

L'époque fatale arriva cependant. — Un garçon de caisse se présenta pour toucher les quinze cents francs, Raoul voulut causer avec lui et lui demander un délai ; mais le garçon lui dit :

— Monsieur, cela ne me regarde pas ; — que vous payiez ou non, ça m'est parfaitement égal. Voici l'adresse de la personne qui m'envoie ; vous avez encore jusqu'à demain midi pour payer, — après quoi on poursuivra,

Sur ces entrefaites arriva une lettre de la tante Clémence; — son fils, guéri, avait passé en pays étranger.

— Elle avait aliéné le reste de sa petite fortune pour lui en fournir les moyens.

« Ma chère Marguerite, disait-elle, il .faut maintenant que tu nourrisses ta tante; je n'ai plus rien, — mais mon fils est sauvé. 11 a, cette fois, paru réellement touché de ce dernier sacrifice. — J'espère qu'il sera sage, je serais trop désespérée de ne plus rien pouvoir faire pour lui... — Pourtant... je suis sûre que je le sauverais encore. — Ces derniers événements ont doublé ma confiance dans la bonté divine et dans l'efficacité de la prière.

.» Jusque-là je n'avais guère prié. Je pensais que Dieu est si grand, — nous si petits, qu'il ne s'occupait guère de notre destinée, — et que le plus grand détail dans lequel sa toute-puissance entrait était le soin d'un monde; — mais j'ai trouvé tant de consolation rien qu'à prier et à croire, — que je considérerai toujours comme un bonheur de prier, — non pas seulement pour ce qu'on espère obtenir, mais pour la prière ellemême. J'arrive auprès de toi; — je n'ai plus guère d'autre bonheur à espérer dans la vie que de te voir heureuse : — fais-moi donc une toute petite place dans ton bonheur. »

Peu de jours après, en effet, on sonna à la porte, et seux personnes se présentèrent à la fois, la tante Clémence et un huissier. — Marguerite se jeta dans les bias de sa tante ; — Raoul pâlit, balbutia, — et reçut un papier timbré que l'étranger lui remit et qu'il glisss rapidement dans sa poche sans le lire. Il fut contraint, embarrassé, préoccupé : — son air inquiéta les deuz femmes. — Aussi, quand, après dîner, il sortit pour lire le grimoire en question, — elles cherchèrent à deviner les causes de cette singulière préoccupation. — La tante Clémence pensait que son arrivée lui était désagréable ou l'inquiétait. Marguerite avait vu le papier et rraignait une provocation, un duel, — toutes sortes d'affreux malheurs. — Cependant elles se calmèrent — et s'endormirent dans les bras l'une de l'autre.

Pour Raoul, — avant le jour il se mit en roule pour la ville, — ïl allait, à tout hasard, — demander du

temps à l'huissier, — au créancier. — Il passa chez Mandron pour demander quand il reviendrait. — On lui répondit qu'il était chez lui. — Mandron, en effet, n'avait pas quitté Paris.

Il monta et lui fit part de ses embarras. — Mandron s'écria qu'il n'y avait rien de si facile que de le tirer d'affaire, — qu'il se chargeait de faire renouveler le billet à trois mois de date, et que, d'ici à trois mois... on verrait, — que la tragédie se serait vendue, etc.

Raoul demanda à passer chez son libraire. — Malgré les divers prétextes qu'imagina Calixte pour l'en détourner, il y mit une telle insistance qu'il fallut céder.

— A propos, dit Mandron, ce n'est pas Alexandre qui a fait l'affaire, c'est quelqu'un de mieux que lui, — tu vas voir.

Le libraire répondit aux questions de Raoul, sur le nombre d'exemplaires vendus, qu'il n'en avait pas vendu un seul, si ce n'est les trois qu'il lui avait envoyés.

En effet, Mandron et Alexandre avaient acheté ces trois exemplaires, — parce que pour obtenir du libraire qu'il imprimat à ses frais la tragédie de M. Desloges, ils lui avaient dit, ainsi que nous l'avons expliqué, — que ledit poëte achèterait beaucoup d'exemplaires pour les distribuer à ses connaissances; aussi le libraire demanda-t-il à Raoul s'il voulait quelques exemplaires; — à quoi Raoul répondit qu'il en avait assez pour le moment, — et que monsieur était trop bon.

Le libraire insista et finit même par dire que ce n'était pas ce dont on était convenu, et qu'il fallait absolument qu'il en prit.

RAOUL 27b

Mandron, voyant que le tour que prenait la conversation ne tarderait pas pour le moins à surprendre Raoul, la termina en lui disant que M. Desloges en ferait prendre une douzaine par son domestique, et il 'entraîna dehors.

Raoul rentra rassuré et montra alors à la tante Clémence toute la joie qu'il ressentait en effet de son arrivée, et surtout de sa réunion à Marguerite et à lui.

La tante Clémence aimait beaucoup Raoul, — et lesplus clairvoyantes de nos lectrices n'ont pas été sans s'apercevoir que son âge et l'amour de Marguerite pour Raoul n'avaient été que suffisants pour l'empêcher de se laisser prendre à un sentiment plus vif. Mais elle avait réussi à en faire une sorte de tendresse maternelle un peu inquiète et un peu craintive, — qu'elle cultivait en l'émondant soigneusement, comme les jardiniers arrondissent, au moyen de ciseaux, la tête d'un oranger, et la maintiennent dans la forme inventée par le caprice.

Calixte fut ponctuel et arriva le lendemain de bonne heure. Il fit faire à Raoul un nouveau billet, de seize cents francs cette fois ; — c'est à cette seule condition que le créancier avait consenti à un renouvellement.

Raoul, voyant devant lui un horizon tranquille de trois mois, se livra tout entier à la douce existenec que lui faisait la tendresse de Marguerite et de la tante Clémence.

Une chose seulement le toufmentait singulièrement. Le sentiment de Marguerite, d'abord formé d'admiration et de respect, s'était tout doucement transformé,

— parce qu'elle avait été forcée d'intervertir les rôles avec Raoul et de le protéger, — et parce que dans la vie commune elle ne lui avait trouvé que peu d'énergie.

— Enfin il finit par y avoir dans son amour pour Raoul un peu de l'amour d'une mère pour son fils.

Cette position, que Raoul sentait, lui était désagréable; mais, par moments, il pensait que le succès, — un peu lent, mais cependant probable de sa tragédie, — lui ferait reprendre dans la maison la place qui lui convenait, et lui rendrait le prestige d'autorité qu'il comprenait aveir perdu.

26 septembre 1845.

'acteur au LECTEUIX

J'en étais là de mon récit, — il y a déjà plusieurs années, — et je me suis subitement interrompu ne

pariant pas plus, ni de Raoul, ni de Marguerite, ni de Mandron, que s'ils n'avaient jamais existé.

Je veux supposer que, parmi les lecteurs de ce qui précède, il s'est trouvé une personne que cela ait intéressée au point de lui faire dire : — L'auteur est un insupportable personnage! Pourquoi ne finit-il pas cette histoire?

Je vais donner quelques explications à cette personne.

Ce qui m'a empêché de continuer, c'aurait pu être,

— à l'exemple de Sancho Pansa, — que j'avais perdu le compte des chapitres publiés de l'autre côté de i'eau;

Ou que je n'en savais pas plus long; Ou qu'il n'était arrivé rien d'intéressant à mes personnages depuis mon dernier récit. Rien de tout cela.

Quelques personnes ont imaginé peut-être de croire,

— mais à coup sûr de dire, — que ce roman était une histoire personnelle, — que Raoul Desloges n'était a utre que moi-même. — On ne tarda pas à désigner une Marguerite, et plusieurs de mes amis, — si j'ose

l'exprimer ainsi, — eurent le désagrément d'être tour tour signalés comme le type de Calixte Mandron. — i journal fit à ce sujet quelques allusions qui furent i sies avec empressement, et la chose fut complètement établie parmi les personnes qui m'entourent... à quelque distance.

Je me trouvai fort embarrassé.

Si on m'avait averti d'avance qu'on était décidé à

voir mon portrait dans Raoul Desloges, j'aurais pris mes mesures en conséquence, j'aurai orné mon héros de tous les agréments, de toutes les vertus que j'aurais Su imaginer, — et Grandisson eût été auprès de lui un iype d'immoralité. Mais le livre était trop avancé. — J'avais voulu peindre dans Raoul un caractère faible, indécis, ayant dans la tête des images brillantes de ce qui lui manquait dans le cœur; — victime d'une fausse éducation dont il n'avait pas eu l'énergie de secouer le joug, entraînant dans le précipice la douce et dévouée Marguerite.

Je ne prétends pas certes que je ne connais pas Raoul, — je ne dis pas que personne n'a posé devant moi pour esquisser ce portrait. Je crois que l'art est le choix dans le vrai; — j 'ai soin d'inventer lemoinspossible.

J'ai bien dans ma mémoire une sorte d'herbier, — où j'ai gardé, desséchées, les fleurs et les épines que j'ai trouvées sur les chemins ; — il m 'arrive bien parfois de tâcher de leur rendre la vie, la couleur et le parfum, et d'en faire des bouquets pour vous, — ma belle lectrice.

Mais de là à croire que je suis le héros de tous mes livres, — il y a loin, et cela pourrait un jour, si le bruit s'en répandait trop fort, attirer l'attention du parquet. — J'ai raconté des histoires où les héros se permettaient des écarts prévus par divers articles du code pénal, et dont la réunion pourrait bien, — si j'avais fait tout cela à moi seul, m'envoyer à Brest ou à Toulon, — et j'avoue que je préfère ma riante vallée de Sainte-Adresse,

A propos de vallée, — précisément, — on a dit : Raoul demeure dans une vallée, — l'auteur habite celle de Sainte-Adresse, — donc c'est lui.

Il est vrai que Sainte- Adresse est au bord, de la mer, — et que celle où j'avais laissé, peut-être oublié Raoul, est auprès de Paris. — Mais, — preuve de plus, — c'est pour dérouter.

— Raoul a été au collège, — l'auteur également; — quel doute peut-il rester dans l'esprit?

Si je refuse d'admettre que j'ai fait le portrait de Raoul devant une glace, si j'avoue que j'ai la prétention de ne pas ressembler audit Raoul, — si je prétends môme qu'il y a dans ce que je raconte de lui deux ou trois actions parfaitement honteuses à mes yeux, — non-seulement Raoul n'est pas moi, — Dieu merci, — mais il n'aurait pas été mon ami.

Je ne refuserai, au contraire, à personne d'avoir posé pour Marguerite; — c'est une noble et ravissante fille, — et il ne serait pas poli de ma part de dire à n'importe qui : — Vous ne lui ressemblez pas. — Je suis donc décidé à répondre à toute femme qui me demandera : — Qui avez-vous peint dans Marguerite? — par ces deux mots : — Vous-même.

C'est une chose que j'admire tous les jours que la légèreté avec laquelle on porte sur les autres des juge» ments sans examen et sans appel, — tout en se plaignant avec âcreté de ces mêmes jugements quand on se trouve à son tour sur la sellette.

Certes, je ne crois pas que la justice légale, — la justice du Code et du Palais, — soit infaillible. Et ce-

pendant, de combien de lumières elle s'efforce d'éclairer ses jugements ! de combien de garanties elle entoure le prévenu! — C'est une étude curieuse.

Si la rumeur publique signale qu'un crime a été commis, un juge d'instruction se transporte sur les lieux, accompagné d'un officier du ministère public.

— Il constate et recueille les éléments du crime, lance des mandats d'amener, interroge, etc.

Quand les soupçons se sont fixés sur un individu, il est arrêté et interrogé. — S'il peut prouver manifestement son innocence, il est relaxé ; — sinon, le procèsverbal du juge d'instruction est envoyé à la chambre des mises en accusation, composée de membres de la cour d'appel, c'est-à-dire de la plus haute magistrature du pays. — Cette chambre délibère en présence du juge d'instruction, — et rend un arrêt qui remet le prévenu en liberté, ou l'envoie devant la cour d'assises, ti les soupçons prennent de la consistance.

Vingt-quatre heures avant les débats, toutes les pièces du procès sont envoyées au greffe de la cour d'assises par le procureur général; — le président étudie la cause, interroge le prévenu et lui assigne un défenseur d'office, s'il n'a pas fait un choix lui-même;

— il l'avertit, en outre, qu'il a cinq jours pour se pourvoir en cassation contre l'arrêt de mise en accusation. A partir de ce moment, le prévenu n'est plus

cret, et il communique librement avec son défenseur.

Le prévenu assiste aux débats; — toute pièce, toute allégation contre lui est soumise à lui et à son défen-

seiir, — Tous les témoins répètent leur déposition devant lui, — et il la contrôle.

Le prévenu peut récuser une partie des jures, — •«ans avoir aucune raison à en donner.

L'accusé, ou son défenseur pour lui, a toujours le droit de porter la parole le dernier.

Ensuite, il faut au moins huit voix sur les douze pour que l'accusé soit déclaré coupable ; — sept voix le déclareraient coupable sur les douze, qu'il serait acquitté et mis immédiatement en liberté.

Ce n'est pas tout : — si le prévenu est acquitté, nul ne peut appeler du jugement; — s'il est condamné, il a trois jours pour se pourvoir en cassation.

Notez, en outre, quelques autres précautions accessoires. — Un officier du ministère public est accoutumé à jouer le rôle d'accusateur. — La loi lui défend d'instruire une affaire.

Le juge qui a instruit un procès ne peut siéger au jugement, non plus que celui qui a fait partie de la chambre des mises en accusation, — parce qu'il pourrait apporter à la délibération un jugement formé d'avance.

Après tout cela, il y a encore quelques tristes et cé- "èbres exemples d'erreurs commises par la justice.

Eh bien ! pour juger sans appel une cause qui inté- "jsse l'honneur d'un homme ou d'une femme, il suffit d'une apparence douteuse, bien moins encore d'un on dit, — et on se fait un plaisir, presque un devoir, de propager l'accusation, la condamnation, et chacun se fait accusateur, juge et bourreau.

Ce qu'il y a de charmant en ceci, c'est que les personnes qui admettent les plus faibles apparences comme des preuves contre les autres, veulent absolument faire passer les preuves acquises contre eux pour de frivoles et méprisables apparences, — et jettent les hauts cris qu'on n'ait pas pour eux l'indulgence aveugle quand ils refusent aux autres mêîi/e la justice.

J'habite un petit hameau où, depuis quelques années, des étranger*» viennent, — en nombre croissant, hélas ! — prendre des bains de mer, — et je vois, de ce que je viens de signaler, des exemples fréquents et suffisamment comiques pour que je me croie le droit d'en citer au moins un, — sans craindre de trop ennuyer la personne pour laquelle j'ai fait es chapitre. Après quoi, je reprendrai mon récit où je l'avais laissé il y a quatre ans.

Il arrive de tous côtés des personnes qui se casent comme elles peuvent dans les auberges et les maisons particulières; — le plus souvent, les femmes sont seules avec des enfants et des domestiques, — ou les maris les amènent et s'en retournent a Paris. — Ceux qui restent vont passer leurs journées au Havre, — faire le tour des bassins, — lire les journaux, — marcher sur du pavé, etc.

Les femmes, d'abord, se rencontrent aux bains, à la promenade, etc., — mais ne font pas coyinaissayice; — chacun s'efforce seulement de paraître davantage au* yeux des autres; — mais on n'échange pas un mot, — fort rarement un salut.

Un jour on signale une nouvelle arrivée, — une

femme très-belle ou très-riche, — ayant un joli visage ou des robes chères.

Il semble alors voir des brebis qui tondaient un pré, chacune de son côté, — mais qui, entendant hurler im loup, se serrent toutes en groupe.

En effet, la femme plus belle ou plus riche que les autres, c'est l'ennemi commun.

Toutes ces femmes qui, la veille, ne se saluaient pas, deviennent alors charmantes les unes pour les autres. — Regardez bien; l'amitié de deux femmes est toujours un complot contre une troisième. — Ronjour, madame, comment vous portez-vous? Et votre charmante petite fille?

— C'est de votre ravissant ^etit garçon qu'il faut parler, madame.

— Vous avez là une robe du meilleur goût.

— Je vous demanderai le patron de votre costume de bain, etc., etc.

L'alliance est faite. — Dès le lendemain on se demande :

— Avez-vous vu la nouvelle arrivée?

D'un air dédaigneux :

— Oui.

— On la dit bien.

— Elle n'est pas mal, — mais je n'aime pas ces fi- . ures-là.

— Elle a l'air hardi, — ou l'air hypocrite, — ou l'air n ijauré.

— Sait-on ce que c'est?

— On dit que c'est une comtesse.

tH RAOUL

— Gk! une comtesse? — Elle est bien polie, — Ça ne doit pas être une vraie comtesse.

Ou bien : — Elle est avec son mari.

— Est-ce bien son mari?

— Je n'en répondrais pas, — il a l'air bien empressé. Le lendemain on se dit : — Eh bien ! la nouvelle arrivée, — on dit qu'elle n'est pas mariée.

■ — Ah!... ça ne m'étonne pas, le monsieur est reparti.

— C'est singulier.

—- Mais votre mari est reparti aussi après vous avoir installée.

— Ah!., mais moi, c'est bien différent; M*** joue à la bourse, il a des affaires.

Et les histoires vont leur train. — Il faut donner des prétextes vertueux à l'envie que causent la jolie figure ou les belles robes. — Trois jours après, il est établi que la nouvelle arrivée n'est pas mariée ; — personne ne s'est montré son contrat de mariage, mais sont réputées légitimement mariées et vertueuses toutes celles qui entrent dans l'association tacite contre la plus belle.

— Lui avez-vous parlé?

— Qui, moi? Non vraiment, je ne parle pas a. ceemmes-là.

— Connaît-elle quelqu'un dans le pays?

— Elle se promenait hier avec un monsieur et une dame,

— Pauvre petite femme !

— Qui? la nouvelle arrivée?

— Non, la femme de ce monsieur.

— Pourquoi?

— Quoi ! j'ai besoin de vous le dire, — vous ne voyez pas que ce monsieur est l'amant de la nouvelle venue. — et que sa femme à Lui doit être bien malheureuse.

— C'est vrai?

— On le dit.

— D'ailleurs c'est singulier de ne connaître que ce seul monsieur; on ne voit pas d'autre homme lui parler.

— On sait ce que ça veut dire.

Le lendemain on continue.

— Eh bien! elle a eu des visites toute la journée.

— Au moins quatre hommes, — c'est sans gêne ; — ces femmes-là, ça connaît tout le monde.

— Oh ! ça a bien vite fait connaissance.

— Recevoir ain< i du monde quand son mari est ab- SCSt !

— Ce pauvre cher homme !

— Elle a voulu, me parler, hiei>.

— Pas possible !

— Je lui ai à peine répondu, elle ne s'en avisera p] us. — Mon mari ne serait pas content s'il me voyait faire de pareilles connaissances.

Le jour d'après :

— Voilà un aplomb ! — Vous savez bien, ce monsieur et cette dame avec qui elle s'est promenée l'autre jour?

- Oui. — Eh bien !

— Ella drt que c'est un cousin.

— Ah ! ah ! un cousin.

~ On connaît ces cousins-là.

— Il y a réellement des femmes bien effrontées,

— On dit qu'elle est entretenue.

Le jour d'après :

— Eh bien ! cette demoiselle, — avec son cousin?

— Ne m'en parlez pas. — A quelle heure vous baignez-vous ?

— Je ne me baignerai pas aujourd'hui, — j'attends quelqu'un, un ami de mon mari qui passe par ici... par hasard.

L'étrangère quitte le pays ; — mais les autres femmes, une fois lancées, sont comme des chiens courants qui ont perdu une trace, — faute du cerf, elles se lancent sur un lièvre ; — le venin élaboré pour la fugitive ne peut pas être perdu, — on se sépare en plusieurs hordes ennemies ; — les on dit se croisent comme un feu de mousqueterie, — chacune de celles qui s'étaient montrées si sévères contre l'étrangère — attend et reçoit tour à tour un beau-frère, — un cousin,— un parent, — un ami, etc. — Elle s'exaspère qu'on tourne à mal les choses les plus innocentes; — c'est affreux, — dit-elle, de juger ainsi sur les apparences,

Avant la fin de la saison, chacune a eu son paquet; — il vient un moment où il n'en reste que deux. — Pendant quelque temps, — elles disent du mal de toutes celles qui sont parties; — mais il vient un jour où l'une des deux exhibe une robe neuve, ou est l'objet de l'attention d'un homme remarquable — par sa place,

sa fortuné, ou une célébrité quelconque; — aiors elles ne tardent pas à ne plus se saluer, — et, faute d'un autre auditoire, — elles disent du mal l'une de l'autre à la femme qui les déshabille ou au maître baigneur. — Celle-ci n'a jamais été mariée, — ou bien elle a fait mourir son mari de chagrin, — et d'ailleurs, elle serre si fort son corset qu'elle en devient violette. — L'autre a été actrice sur un petit théâtre, — ou cuisinière, elle s'est estropiée à force de se chausser juste.

Il faut bien aimer les femmes pour ne pas les détester!

— Où en étais-je de l'histoire de Raoul et de Marguerite, ma belle lectrice?

M'y voici.

Des bruits étranges commencèrent à circuler dans le pays. — On se rappelle Léocadie, cette figurante du Cirque-Olympique qui était devenue obèse, et qui s'était fait épouser par M. Leroux, lequel était également ass?z gros, et maire du village. — Léocadie avait voulu faire connaissance avec Marguerite ; Raoul, oui s'en-

n'J3/ait quelquefois et allait volontiers jouer au billard chez M. le maire, n'avait pas su éluder cette tentative de Léocadie, — mais il avait trouvé Marguerite trèsrésolue à ce sujet, et la tante Clémence avait été entièrement de l'avis de Marguerite.

Marguerite avait accepté la situation tout entière ; — Dieu. Raoul et la tante Clémence, savaient seuls tout ce qu'il y avait de noblesse, de dévouement, de générosité dans la vie qu'elle s'était fuite.

Eiie ne se croyait pas le droit d'exiger que tout le monda la comprît, — • aussi elle ne voulait connaître personne; — elle ne voulait pas s'exposer aux impertinences de quelques drôlesses, qui avaient sur elle la supériorité de tromper un mari responsable; — elle ne voulait pas non pîus se déclasser, — en voyant des femmes qui pouvaient être tombées, par des causes différentes, dans une situation extérieurement pareille à la sienne ; elle refusa de voir madame Léocadie Leroux : — elle était, du reste, parfaitement heureuse entre Raoul et ta tante Clémence, et ne désirait rien de plus.

Malgré les prétextes dont Raoul essaya de colorer le refus auprès de l'épouse de M. le maire, Léocadie se sentit blessée et devint pour Marguerite une ennemie mortelle. — Un incident imprévu ne tarda pas a venir lui donner de terribles armes contre mademoiselle Hédouin.

Dans une maison à Paris, où ils passaient presque

tout l'hiver, M. et madame Leroux entetdirent annoncer un jour — madame Desloges. — Léocadie ne tarda pas à lui dire, plutôt pour parler des dignités de M. Leroux que dans tout autre but, que dans le hameau dont ledit M. Leroux était le premier magistrat, il y avait un M. Desloges, — qui était peut-être parent de cette dame. — Esther, car c'était elle, fit quelques questions, — et, après éclaircissements, — avoua, les yeux levés tristement au ciel, — que ce M. Desloges n'était autre que son mari, — lequel l'avait abandonnée pour vivre avec « je ne sais qui. »

— Quelle horreur ! s'écria Léocadie , abandonner une femme aussi charmante que madame! — Il faut que les hommes soient fous.

Aux questions d'Esther, Léocadie répondit qu'elle ne voyait pas la prétendue madame Desloges, — qu'elle -s'était toujours doutée de quelque chose.

Esther cependant en apprit assez pour reconnaître Marguerite. La fuite d'Esther n'avait pas duré longtemps ; — elle était revenue chez son père, où elle jouissait d'une grande liberté; elle avait son appartement à part et ses connaissances particulières, parmi lesquelles on eut bientôt établi que Raoul Desloges avait abandonné son irréprochable épouse, — en emportant une partie de sa fortune, qu'il mangeait avec une concubine.

J'est à peu près ce que Léocadie rapporta dans la petite vallée. — Ces bruits ne tardèrent pas à circuler dans tout le hameau, et Marguerite, — qui était un peu plus que polie avec tout le monde, tant elle eonsenta^

'rfÀOUL

à payer son bonheur, — fut obligée de s'apercevoir que Léocadie lui rendait à peine son salut dans la rue, — et un jour qu'elle réprimanda une servante, — celleci lui répondit : — Au moins, moi, je ne vis avec le mari de personne.

Marguerite s'enferma pour pleurer. — Elle réussi à cacher ses larmes à Raoul, — mais pas à la tante Clémence. — Celle-ci se chargea de chasser la servante, qui entra deux jours après chez madame Léocadie Leroux.

De ce jour, Marguerite ne sortit plus, — pour ne, rencontrer personne; — le dimanche seulement elle allait à la messe; — mais, un dimanche, une personne étrangère était dans le banc de M. le maire. — Marguerite ne la vit pas d'abord, — elle allait à l'église pour prier Dieu et n'y faisait pas autre chose.

La religion de la plupart des femmes consiste surtout en ceci :

Le dimanche est un jour où on se lève plus tôt que de coutume pour se mettre de la pommade, se friser et se parer, de façon à attirer la pieuse attention des fidèles, — parmi lesquels on reste assise pendant une couple d'heures, — pour être admirée des unes et critiquer les autres.

DaDs les autres bancs on chuchotait, et les regards se reportaient de Marguerite sur l'étrangère avec tant d'opiniâtreté, que Marguerite fut obligée de la regarder et reconnut Esthcr; au premier moment elle sentit un froid mortel arrêter la vie dans ses veine?, — puis elle pria avec ferveur, — et offrit à Dieu un examen de sa

RAOUL m

conscience. — Mon Dieu ! — dit-elle, — est-il juste que je m'humilie devant cette femme? — Pour elle, — pour réparer son honneur qu'elle se vantait d'avoir perdu, — j'ai sacrifié volonlairement le bonheur de toute ma vie ; je lui ai fait épouser Raoul, — et. je me suis condamnée à l'isolement et aux larmes ; — quand elle a eu abandonné et trahi cet homme, quand elle l'a laissé, — blessé, mourant, dans une auberge, — je suis allée le soigner et le recueillir, — j^ lui ai consacré ma vie, j'ai renoncé à la réputation, à la considération; — laquelle de nous deux a fait son devoir?

Marguerite sans doute sentit dans son cœur une réponse encourageante, car, — la messe finie, — elle traversa l'église et la foule qui la regardait, — calme et sereine, — les yeux limpides et doucement assurés, — pas plus baissés que de coutume, — et sans le moindre embarras.

Esther était venue passer la journée chez Léocadie, avec laquelle elle s'était liée, — et avait espéré humilier Marguerite; — il est vrai qu'elle l'avait perdue dans l'opinion des autres; — mais Marguerite ne vivait pas dans l'opinion ni pour l'opinion. Raoul et la tante Clémence étaient le monde entier pour elle.

Le soir, un monsieur, — qu'Esther présenta comme un ami de son père, — vint la prendre et la ramener à Paris. — Quand elle fut partie, Léocadie Leroux dit aux autres femmes qui se trouvaient chez elle :

— Une pauvre petite femme bien intéressante, — si jolie, — si charmante, et abandonnée par ce Desloges, — qui iLjnge son bien avec une autre femme; — et la

conversation sur ce sujet remplit le reste de la soirée

municipale.

Marguerite, que la tante Clémence voulut consoler, — lui fit voir à nu toute la sérénité de son âme, — seulement il fut convenu entre les deux femmes qu'elles n'iraient plus à la messe ; — et le dimanche suivant, — toutes deux seules — dans le jardin, — Marguerite se mit à genoux — et dit : 0 mon Dieu! permettez-moi de ne plus aller vous adorer dans les temples de pierre bâtis par la main des hommes, permettez-moi de vous prier — sous cette belle coupole bleue qui forme votre ciel, sous ces arbres frais et embaumés dont vous avez fait la parure de la terre, — au milieu de ces trésors gratuits que vous avez donnés à l'homme; — le parfum des fleurs remplacera l'encens de l'église, — et mon âme montera jusqu'au pied de votre trône, — avec ce parfum et avec le chant des oiseaux.

Puis les deux femmes prièrent ensemble, — et, leur prière finie, s'embrassèrent tendrement.

La vie de Marguerite et de Clémence fut un peu plus renfermée que jamais.

Raoul avait imaginé une singulière folie, — ou du moins son imagination l'avait acceptée. — Mandron, qui lui avait dit à propos de la lettre de change que l'affaire était arrangée, et auquel il n'en avait pas demandé plus long, — Mandron lui dit :

— Tu as eu tort de faire une tragédie; — le siècle n'est plus à la haute littérature; — il faut être de son siècle. — Un bon gros mélodrame, bien ronflant, ne te mènerait pas si sûrement au temple de mémoire, mais

il te mènerait à celui de la fortune. 11 faut faire un mélodrame, c'est l'affaire de quelques jours, et nous le ferons jouer. — Depuis que j'ai cessé avec tant d'éclat de collaborer au journal que j'avais fondé avec l'ex-fiot Alexandre, et que cet imbécile avait déshonoré, — je : me suis glissé dans quelques autres feuilles, où je suis h l'affût des moments où il manque dix lignes. — Je trouverai bien moyen de glisser une note sur la tragédie et sur ton mélodrame. — Puis je verrai les directeurs. — Travaille, — et reviens dans huit jours avec ton drame terminé.

En effet,— Raoul retourna à la campagne et se remit à l'œuvre. Ce nouveau produit de sa muse ne m'est pas parvenu. — D'ailleurs, je n'avais pas l'intention de vous le réciter. — Voici seulement ce que j'en ai su d'une manière certaine. — C'était, sous tous les rapports, très-inférieur à la tragédie.

La tragédie n'était déjà pas trop bonne, mais elle avait cependant une certaine sève de jeunesse, qui manquait tout à fait au drame nouveau. — Raoul avait mis tout ce qu'il savait et tout ce qu'il avait dans les Esclaves; — il n'avait rien vu et rien appris depuis, — et il n'était plus amoureux.

Cependant il ne tarda pas à recevoir un journal dans lequel il trouva celle note :

« Notre jeune et déjà célèbre Raoul Desloges met, dit-on, la dernière nvùn à un drame. Il abandonne les hauteurs du Parnasse, où l'avait placé d'un premier bond sa bello tragédie des Esclaves, — pour en côtoyer

la base. — Si les plus beaux talents sont obligés ainsi d'abandonner l'art pour le métier, il faut s'en prendre à l'impéritie d'un gouvernement sans entrailles, qui ne sait pas offrir d'appui au talent jeune et vivace. — Le libraire *** met en vente la deuxième édition de la tragédie de Raoul Desloges. — Les directeurs de trois théâtres du boulevard se disputent l'œuvre nouvelle. — On ne sait encore quel sera l'heureux possesseur du drame de Raoul Desloges. »

Raoul relut plusieurs fois ce curieux paragraphe, — et quoiqu'il sût qui en était l'auteur, — quoiqu'il reconnût la main complaisante de Mandron, — cet éloge imprimé lui monta à la tête.

Il écrivit à Galixte pour lui demander s'il était vrai qu'on fit une seconde édition de sa tragédie. — Mandron lui répondit : « Jamais on ne fait de seconde édition d'une tragédie. — Par un procédé de mon invention, qu'il serait trop long d'expliquer dans une lettre, le libraire a vendu quatorze exemplaires de ton œuvre, je l'ai engagé à faire les frais de couvertures nouvelles, sur lesquelles on a mis : deuxième édition. — Tu es bien naïf de ne pas deviner cela. Pourquoi ne demandes-tu pas également le nom des trois directeurs qui se disputent ton mélodrame?»

Raoul fut un peu désorienté de ces révélations. — Néanmoins il relut le paragraphe, — et se dit : — J'y ai été trompé, les lecteurs de ce journal le seront plus facilement encore que moi. — Ce journal a dix mill* abonnés, — chaque numéro d'un journal passe dans

dix mains avant d'être détruit, — cela fait cent mille personnes qui vont lire ceci. — Qu'est-ce que la renommée et la gloire, si ce n'est pas cela?

Et, tout éventé qu'il était, l'encens vertigineux monta de nouveau à la tête de Raoul et le grisa encore. — Il se remit avec ardeur à l'ouvrage, — et travailla plusieurs fois jusque fort avant dans la nuit.

La tante Clémence le prit à part et lui dit : — Mon cher Raoul, — pourquoi veillez-vous ainsi? — J'ai vu de la lumière dans votre chambre presque toute la nuit. — Êtes-vous malade?

— Non, — chère tante, — je travaille.

— Et pourquoi travaillez-vous avec tant d'opiniâtreté?— Est-ce pour le travail lui-même ou pour les résultats? — Pour ce qui est des résultats, — notre vie est si simple que le petit revenu de Marguerite nous sulfit à tous trois. — Peut-être voudriez-vous apporter votre part dans la maison, — ou désireriez-vous un peu de luxe autour de nous. — Alors donnez un autre but à votre travail, car je vous soupçonne fort de faire des vers. — Voulez-vous que je m'occupe de vous trouver ici quelques leçons? — Dans l'été il y a des enfants auxquels les parents sont fâchés de voir discontinuer leurs études. Aimez-vous mieux que je vous cherche à Paris — quelques écritures à faire, quelques manuscrits à copier?

— Je ne fais plus de vers, chère tante, mais néanmoins le travail auquel je me livre est de ceux aux résultats dttscuieîs vous ne croyez pas. — Il y a cependant

de grandes fortunes faites au théâtre, — et ces fortunes ont eu un commencement.

La tante Clémence ne répondit rien.

— Vous ne me dites pas, — vous ne voulez pas me dire : Ceux qui ont fait ces grandes fortunes avaient du talent. — Je vous réponds : C'est vrai. — Mais qui vous dit que je n'en... aurai pas? Les personnes qui vous voient tous les jours ne vous croient jamais du talent que quand elles en sont averties par les applaudissements du dehors. — Je n'ai fait encore qu'une tentative : — ma tragédie, non destinée à la représentation, — sans obtenir un de ces succès bruyants — qui sont {uelquefois dus à l'intrigue et au savoir-faire, — a obtenu un succès d'estime, — Et tenez, je vais voir si je n'ai pas brûlé un journal qui en dit quelques mots.

Raoul disparut un moment, — moment que la tante Clémence employa à joindre les mains et à lever les yeux au ciel. Il ne tarda pas à revenir avec le fameux journal à la main. — Je l'ai retrouvé par le plus grand des hasards, dit-il, — dans un coin où je l'avais jeté.

La tante Clémence lut le paragraphe et dit : On va donc jouer un drame de vous?

— C'est précisément ce drame que je suis en train de terminer.

— Et trois directeurs se le disputent?

Raoul rougit un peu et dit : On m'a fait faire des propositions par un de mes amis.

En môme temps Raoul froissait et chiffonnait le jour-

nal, — comme l'on fait d'un morceau de papier que l'on va jeter au feu. — Mais, la tante partie, il le déplia,

— le relut deux fois, et le serra soigneusement dans sa poche.

Voici le procédé dont s'était servi Calixte Mandron pour faire vendre quatorze exemplaires de la tragédie de Raoul.

Alexandre et Calixte se brouillaient et se raccommodaient suivant les circonstances. — Il s'en présentait parfois où l'un des deux avait besoin de l'autre, — et, dans ce cas, François, l'ancien portier, — se chargeait d'opérer la réconciliation. — Un jour qu'ils se trouvaient tous trois ensemble, ils échouèrent dans toutes leurs tentatives pour se procurer un dîner digne d'eux. — Les quittances du Scorpion n'avaient pas été acceptées. Calixte, — se voyant surveillé, — n'osait plus aller quêter pour des frères d'armes malheureux.

— Tout à coup celui-ci s'écria : — J'ai une idée !

— Rôtie ou bouillie? demanda Alexandre.

— Ni l'un ni l'autre, — mais une idée au moyen de laquelle nous ferons rôtir ou bouillir ce que nous voudrons.

— Voyons l'idée.

— La voici. — Comme tu es bien mis, viens avec moi. — Tu ne parleras pas, mais ton aspect me donnera de la considération.

Ils allèrent chez le libraire qui avait imprimé les Esclaves, — et Calixte lui dit : — Vous n'avez rien vendu?

— Non.

— Eh bien , vous allez vendre. — L'auteur a un drame reçu. — Tout le monde s'attend à un grand succe:. — Son nom connu fera vendre la tragédie. — Mais il faut changer les couvertures et annoncer la seconde édition. — Je me charge d'en parler dans un journal influent. — M. Desloges, du reste, fera tous les frais de ce changement de couverture.

— Oui, cela peut bien faire. — Mais vous m'aviez promis qu'il prendrait un grand nombre d'exemplaires, — et il n'en a encore pris que trois, qui, entre parenthèse, ne m'ont pas été payés.

— Voyez l'injustice des hommes! — Vous vous plaignez en ce moment, — et savez-vous ce que je viens faire? — Je viens précisément vous demander quatorze exemplaires pour M. Deslogcs. — Vous lui en enverrez la note en y joignant les trois déjà pris, et les frais du changement de couverture de la tragédie.

— A la bonne heure, — si toutefois il ne se borne pas à ce nombre d'exemplaires.

Une demi-heure après François était venu prendre les quatorze exemplaires, marqués chacun sept francs cinquante centimes, — et les amis, après les avoir vendus tous pour sept francs, étaient allés dîner au Palais-Royal, à quarante sous par tête.

Peu de jours après on avait envoyé au libraire la fameuse note du journal, et on avait pris vingt exemplaires qui avaient eu le même sort.

Raoul ne fut pas longtemps sans connaître le d extraordinaire delà tragédie et sans en soupçonner les causes. — Il reçut une note du libraire; cette note se

montait à un peu plus de troU ce^ts francs, — en y comprenant les nouvelles couvertures de la deuxième édition des Esclaves, tragédie en trois actes, non destinée à la représentation, par M. Raoul Deslcges.

Un autre désappointement plus grave ne tarda pas à se manifester; — on continua à réclamer le payement du billet de quinze cents francs, malgré celui de seize cents que Raoul avait donné en échange: il alla chez Calixte; — Celui-ci demanda sa procuration et se chargea d'arranger l'affaire. — En effet, quand on appela l'affaire au tribunal de commerce, Calixte demanda et obtint, — selon l'usage, — un délai de vingt-cinq jours. — Raoul, n'entendant plus de réclamations, ne songea plus au billet.

— Nous avons eu tort, dit Calixte Mandron, de nous tant presser de faire imprimer la tragédie. — Avec les quinze cents francs que ça nous a coûté, nous aurions pu fonder certain journal, — mais là, — ce que j'appelle fonder, — et, aujourd'hui, nous serions des gens redoutés dans la librairie et dans les théâtres; — au lieu de demander nous ordonnerions. — Pour quinze cents francs, — je crois bien! on aurait forgé, fourbi et amorcé une joli petite escopette, — au mo}7en de laquelle tout ce qui aurait passé sur les grandes routes de la littérature et de l'industrie nous aurait payé un fionnôte tribut.

— Joli métier, dit Raoul, 'que cehii que tu faisais avec ton ami Alexandre, — du temps de la splendeur du Scorpion.

— Le métier que font certains autres journaux. —

mon honorable ami, — depuis celui qui répand chaque . matin la calomnie pour faire arriver son candidat à la présidence ou au ministère, — c'est-à-dire pour entrer à sa suite dans la ville conquise et la livrer au pillage, jusqu'à celui qui reçoit sa part de toute entreprise industrielle pour la louer, et qui la dénigre si les offres sont insuffisantes, — ce qui n'est pas dire que le même ne cumule pas les deux industries. La seule différence

— entre ces feuilles-là et le Scorpion, — c'est que le Scorpion étant moins puissant, c'est-à-dire pouvant moins attendre, — c'est-à-dire débitant ses mensonges à une assemblée moins nombreuse, — ne peut, comme eux, attendre qu'on vienne le trouver à sa boutique et qu'on lui offre. — Moins fort, il doit crier plus haut; — il demande et exige.

Mais avec quinze cents francs ! c'était notre fortune assurée. — Il va sans dire qu'Alexandre serait resté étranger à l'administration autant qu'à la rédaction;

— il a beaucoup contribué à compromettre le Scorpion, mais je n'abandonne pas l'idée d'un nouveau journal ;

— j'ai un bon titre : la Gazette noire; — c'est un titre assez inquiétant, ce me semble, — ça a l'air chargé. — Penses-y, nous ne descendrons plus à ces honteux petits détails où la misère avait réduit le Scorpion, — et tu verras si les directeurs de théâtre ne viennent pas te demander, que dis-je ! te commander des pièces. — Personne n'aurait désormais d'esprit et de talent que nous, tout ce qui paraîtrait serait abîmé et éreinté sans pitié. — Tu verrais la considération qu'on nous montrerait!

Au bout de vingt-cinq jours, on recommença les poursuites. Raoul eut encore recours à Mandron, — mais il fut plus de huit jours sans pouvoir le rencontrer. — Alors, Mandron lui avoue qu'ils ont éfé victimes de la fourberie de l'usurier qui a escompté les lettres da change, et qui n'a pas rendu la première et exige le payement des deux. Il faudrait lui faire un procès en escroquerie, — mais comment prouver le vol? — ces genslà sont tous si adroits, ils savent si bien se mettre en ègle!

— Mais que faire? dit Raoul.

— Obtenir vingt-cinq jours encore quand la seconde échoira, — tâcher d'avoir un peu de temps pour la première de la bienveillance du créancier, — et puis on aura bien, d'ici là, vendu quelques exemplaires de la tragédie, ou tu auras fini ton drame ; — je vais aller chez le détenteur des billets, — je vais arranger ça; — attends-moi au Palais-Royal dans une heure. — Nous dînerons et nous aviserons.

Calixte revient en effet au bout d'une heure; — il n'a trouvé personne, il y retournera le lendemain. — On dîne, — aux frais de Raoul naturellement.

Le surlendemain Raoul reçoit une lettre de Calixte. Impossible de rien obtenir, — cet homme est un tigre; il faut que Raoul s'arrange pour payer; mais, s'il veut faire la Gazette noire, on ne tardera pas à avoir réparé cette brèche. Calixte Mandron est désolé, — il regrette que les circonstances ne lui permettent pas de venir au secours de son ami.

Raoul, désespéré, va voir lui-môme le créancier; —

i ii donnera un peu de repos jusqu'à l'échéance do la seconde lettre de change, —mais alors il n'y aura plus de répit si les deux ne sont pas payées.

Raoul veut parler du premier litre, indûment conservé; — on lui prouve que Galixte a touché le montant des deux effets, — qu'il ne les a pas fait escompter par la même personne, et que c'est par hasard ou par des raisons particulières qu'ils sont tombés dans la même main.

Raoul cherche en vainMandron. — Mandron a délogé, îl s'enferme et termine son drame, et le porte au directeur du théâtre de la Gaîté. — Mais l'échéance du second billet arrive, — les jours se passent, — les huissiers apportent du papier timbré. Raoul est désespéré, — il n'a aucun moyen de résister; — par moments, il veut tout dire à Marguerite, — mais il se rappelle le peu de cas qu'elle et la tante Clémence font de ses vers; — il se rappelle combien leur paraîtra ridicule et odieux d'avoir dépensé une pareille somme au profit de sa vanité, car, avec la réclamation du libraire et les frais, il faudrait payer plus de quatre mille francs.

Alors il recule devant cet aveu. — La vie est pour lu un affreux supplice; — s'il pouvait trouver M;,ndron, il l'étranglerait ou le forcerait de le tirer de la position où il l'a jeté.

C'était l'automne. — En cette saison, la nature est si riche, que la Fable n'a rien pu exagérer de ses magnificences; — si la Fable parle des fruits d'or du jardin des lîespérides, cela ne dit pas grand'ehose à l'esprit, ■ — quand on regarde de quelles admirables couleurs st

décore un jardin. Les ypréaux, — les peupliers blancs, ont les feuilles blanches dessous, jaunes dessus, et le moindre vent agite et môle leur cime d'or et d'argent, les feuilles des sumacs sont d'un rouge de laque, — celles des érables, orange. — Les houx, les verglandiers, les sorbiers, ont des fruits écarlates comme le corail, — les aubépines et les azeroliers, rouges comme le grenat; — les coings sont jaunes; — les baies du buisson ardent sont d'un orange vermillon. Dans le parterre, les marguerites sont en fleurs, les chrysanthèmes commencent à fleurir.

J'allais ne pas parler des dahlias. Aucune fleur n'a des couleurs aussi variées et aussi éclatantes : — on ne pourrait s'en passer dans un jardin, — on l'admire, mais on ne l'aime pas ; — il est cent fleurs moins éclatantes, et dans lesquelles de charmants souvenirs se sont réfugiés et restent vivants, — s'épanouissant chaque année avec les fleurs sous les baisers du soleil. Les uns riants, les autres tristes sans être moins charmants, comme les dryades dans les chênes, — comme la cétoine, émeraude vivante dans les roses blanches.

Est-ce que l'aubépine, la pervenche, — la violette, — la rose simple des haies, — la giroflée de^ murailles, ne sont pas des amies?

Peut-être n'est-ce que pour les hommes de mon âge que le dahlia est une fleur muette, — sans souvenir comme elle est sans odeur. J'ai vu les premiers dahlias dans ma première jeunesse, ils ne se mêlent à aucun de mes premiers souvenirs, — tandis que je sais quel jour je me suis écorché les mains pour cueillir

une branche d'aubépint, — qu?.I jour |fai gravi ce vieux rrur en ruine pour rapporter une gircL'âe; — je me rappelle avec qui j'ai tant cherché dans les bcis ces églantiers que les botanistes appellent rubigineux et les anglais bretcer; — je sais encore aussi où se desséchèrent certaines violettes que l'on me rendit.

Peut-être la génération qui me suit aime-t-elle les dahlias. La meilleure preuve que je n'aime pas les dahlias, c'est que j'aime à en avoir de nouveaux, que je jette sans pitié ceux de l'année dernière, si on m'en apporte de mieux faits de la môme couleur.

Tandis que tous les ans, — quand refleurissent mes rosiers, je les aime davantage; — je sais depuis combien de temps celui-ci est entré dans mon jardin, — ccsabien de fois celui-là y a épanoui ses splendides corolles et. y a répandu ses parfums. — Ceux que j'ai depuis plus longtemps sont ceux que j'aime le mieux.

Clémence et Marguerite, qui ne sortent plus, — qui n'aiment plus que ce qui est entre les murailles du jardin, — s'occupent de leurs fleurs. — Il s'agit de rereplanter les oignons de jacinthe et de tulipe, — il faut préparer son printemps ; — toutes deux travaillent avec ardeur, et quelquefois fredonnent une valse ou une romance.

Raoul les regarde à travers les vitres d'une fenêtre; — il ne travaille pas au jardin, — lui, — il n'y travaille pas, — il sa«t que dans quelques jours la maison et le jardin seront vendus, que tous trois en seront expulsés,

Il a voulu détourner Marguerite et la lante Clémence d'y travailler, — mais il n'a pu prendre le courage et la force de leur dire l'affreuse vérité. — Hier il leur a proposé une promenade, — mais aujourd'hui elles ont déclaré qu'elles ne dîneraient pas qu'elles n'aient planté leurs beaux oignons à fleurs.

En les voyant ainsi planter avec tant de soins ces oignons qu'elles ne verront pas fleurir, — préparer pour d'autres de riches plates-bandes, — Raoul ne peut retenir ses larmes, il voudrait descendre et leur dire ce qui va arriver, — tout briser dans ce jardin qu'il a planté, et dire aux deux femmes: — Allons-nous-en.

Mais elles sont si gaies, si heureuses en ce moment, elles jouissent si bien déjà des belles couleurs et des suaves parfums que leur promettent les oignons qu'elles plantent, qu'il se dit : — Il sera temps demain de leur apprendre tout, — il sera temps quand je ne pourrai plus le leur cacher ; — pourtant il voudrait voir de la pluie, du froid, quelque chose qui les empocherait de descendre au jardin, d'y planter et d'y semer. •

Marguerite l'appelle, — elles sont embarrassées pour planter des anémones correctement, — Vœil en dessus.

— Il répond brusquement qu'il est occupé, — puis il change d'idée, — il se rafraîchit les yeux avec de l'eau,

— il embrasse les deux femmes, — il les aide, — il plante avec elles. — Ses doigts crispés écrasent quelques pattes d'anémones.

Sa préoccupation n'a pas échappé à Marguerite et à Clémence ; quand elles sont seules,— elles en cherchent les causes. — Est-ce qu'il s'ennuie? — Non. ce n'est

pas de l'ennui que trahissent ses Irait? amaigris, — ses yeux enflammés, — c'est une tristesse profonde. — Est-ce. le chagrin de voir ses vers naître et mourir inconnus?

Elles passent tout en revue, — elles ] 'aiment I toutes deux, il leur paraît assuré qu'elles dissiperont son chagrin, — il ne s'agit que de le connaître.

Toutes deux le prennent à part, — mais ni l'une ni L'autre n'obtient de confidence; — il est un peu malade,

— ça ne sera rien, — ça se passera.

Puis il les quitte, — ébranlé, — attendri, — il va s'enfermer dans sa chambre.

Il se passe quelques jours pendant lesquels Marguerite et Clémence n'ont pas d'autre pensée que de découvrir le sujet de cette douleur amère qu'il peut leur nier, mais non leur cacher. Il va à Paris deux jours de suite, il va voir le créancier possesseur des lettres de change. — Il le prie d'attendre, — de consentir à un nouveau renouvellement. — Pendant ce temps-là il travaillera, s'il le faut, a la terre, mais l'autre finit par lui avouer qu'il n'est qu'un prête-nom, que la créance ap* partient en réalité à un autre, — que cet autre est un ancien négociant fort riche et qui fait l'escompte, — que les risques sont grands, — qu'il exige un peu plus que •rct légal, — et que pour éviter les mauvais tours que l'envie et la malveillance pourraient vouloir lui ;jucr, car il ne paraît jamais dans les affaires et n'est

mais en nom, il veut bien en référer au vrai créancier; mais il ne donnera à Raoul ni son nom ni son adresse,

— il ne veut absolument pas être connu. — Il suffirait 41.. 1 que foi s d'un méchant esprit, voyant mal les choses,

pour donner au procureur du roi de mauvaises impressions contre lui, ci, un magistrat un peu sévère pourrait quelquefois le troubler dans ses petites habitudes, et mal interpréter la façon dont il fait travailler un pauvre capital, qui sans cela courrait risque de s'ennuyer : rien le s'ennuie comme de l'argent au fond d'un tiroir.

Raoul revient le lendemain pour avoir la .épouse du négociant; — celui auquel il parle n'a rien pu obtenir. Raoul cherche partout Calixte Mandron pour le tuer, — mais cette consolation même lui est refusée. — On ne sait nulle part ce qu'est devenu Calixte. — Il est probable que ce n'est pas seulement pour éviter Raoul qu'il se cache. — Alexandre, l'ex-flot du Cirque-Olympique, croit qu'il a quitté Paris.

C'est dans dix jours que l'on doit vendre la maison. —Raoul cherche en vain autour de lui, rien ne peut le sauver. Il retourne à la campagne, — il rendre tard exprès, il feint d'être très-fatigué et se réfugie dans sa chambre. — En effet, que dire à ces deux pauvres femmes? S'il est triste, elles vont l'accabler encore de lions si touchantes, qu'il a peine à retenir son secret et ne peut retenir ses larmes ; — s'il affecte de la gaieté, s'il réussit à les rassurer, à quoi bon, pour les faire retomber de plus haut dans quelques jours. Le lendemain il reçoit un nouveau papier timbré, celui-ci est au nom du libraire. — Il a obtenu un jugement qui condamne Raoul à lui payer a peu près quatre cents francs; s'il ne paye pas, le jugement porte qu'il ira en prison. — Tout est conjuré contre lui, — une lettre du directeur du théâtre de la Gailé lui dit que beaucoup de

pièces étant à l'étude en ce moment, il lui est impossible d'accepter son drame, et qu'on le tient a sa disposition.

Le lendemain, à la fin du jour, on lui apporte une des affiches annonçant la vente de la maison, que l'on doit apposer sur la porte. — 11 la déchire en fureur, — et parcourt le village, où il en trouve deux, que l'on a déjà placées : — l'une, sur la porte de l'église, l'autre, sur la maison de M. Leroux, le maire. Il retourne le soir les arracher, mais à quoi lui sert cette puérile résistance?— Les affiches arrachées seront bientôt remplacées par d'autres, — et, affichée ou non, la maison n'en sera pas moins vendue dans huit jours. — Il sort dès le jour, pour aller — tenter encore une fois d'obtenir un sursis.

Pendant ce temps, Clémence et Marguerite ont pris le parti violent de faire une perquisition complète dans les papiers de Raoul ; — a force de chercher, elles finissent par découvrir la vérité. — D'abord, elles restent stupéfaites, mais elles ne tardent pas à prendre un parti ; — il faut payer ses dettes. — La tante Clémence va à la ville, — avec une procuration de Marguerite. — On charge un agent de change de vendre une grande partie des rentes qui restent à mademoiselle Hédouin; — cette opération exige deux jours. — Il ne restera pas à Marguerite certainement de quoi soutenir le petit ménage, — mais elles pensent toutes deux que cette leçon sera très-sévère pour Raoul, — qu'il va se décider à faire autre chose que des vers; qu'on lui trouvera une place ou un emploi, — et que tout ira le mieux du monde.

Clémence veut qu'on ne lui parle de rien que tout ne soit fini. — Eâtons-nous donc, — réplique Marguerite, car il souffre, il est malheureux, — je ne puis garder plus longtemps un secret dont la révélation va rendre la sérénité à son âme.

Elles vont toutes deux à la ville, — Marguerite seule pouvait toucher l'argent;— elles se sont procuré, dans leur grande perquisition, les adresses des deux créanciers de Raoul. — Elles vont d'ahord payer le libraire, —puis l'autre, — où elles apprennent de celui qui sert d'écran au véritable usurier, que celui-ci n'est autre que monsieur Seeburg, le père d'Esther, — et qu'il est poussé dans la guerre qu'il fait à Raoul autant par la haine que par l'intérêt. — Aussi fait-on toutes sortes de difficultés pour recevoir l'argent, — mais enfin on se décide ; la tante et la nièce rentrent à la maison , — heureuses et fières, — et emportant toutes les quittances. — Où est Raoul ? il n'est pas sorti de la journée, répond la servante, — il s'est tenu renfermé dans sa se, chambre; — il est probable qu'il est au fond du jardin, dans le petit kiosque où il se repose très-souvent, — ou qu'il sera sorti par la petite porte du jardin qui donne sur la campagne.

— Tant mieux ! nous aurons le temps de faire nos préparatifs avant l'heure du dîner.

C'est en effet le jour de naisance de Raoul ;— la table

est ornée de fleurs, — la servante a fait un gâteau, — les

quittances seront le bouquet de fête;— on les met sous

rviette, — c'est la première chose qu'il verra en se

mettant à table :— tout bien préparé, — elles attcndci t

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