‹ Raoul Desloges; ou, Un homme fort en thèmeChapitre 1 sur 20 · MARI · texte numérisé non relu

MARI

OF 0)(.fO?.D

C'était le dix août — et distribution des prix du concours géaéral entre les collèges royaux de Paris et de Versailles ; — la salle de la Sorbonne, oîi a lieu d'ordinaire cette solennité, était remplie jusqu'aux combles ; —sur une estrade étaient ringés les proviseurs, les censeurs, les professeurs et une foulé de dignitaires de MJniversité, tous en rôhea

noires, mais faisant reconnaître leurs grades par des rubans jaunes, bleus ou cramoisis placés sur l'épaule, etc. etc. En face d'eux étaient assis les élèves des collèges rivaux ; ceux-là seuls avaient été admis dans la salle qui avaient au moinsun accessit, les concurrens étant de beaucoup trop nombreux pour que la salle eût pu les contenir tous.

^^Mk Les pârens des lauréats étaient placés plus haut dans des tribunes réservées. — Bientôt les massiers entrèrent, précédant le grand-maître de l'Université. — Je pourrais dire qui était à cette époque le grand-maître, mais ce serait doimpr à cette histoire une date certaine, et j'ai mes raisons pour qu'elle n'en ait pas. — Un professeur se leva et commença un discours en latin. Il est assez curieux de compter à peu près combien de personnes dans l'assemblée pouvaient comprendre ce discours. Il faut d'abord distraire du nombre des assistans les femmes, qai formaient uit peu plus de la moitié de l'assemblée; ensuite djentre les hommes — ceux qui n'avaient jamais appris.le latin, —

RAOOL. 5

puis ceux qui l*avaient appris dix ans comme tout le monde et ne l'avaient jamais su, comme presque tout le monde, -^ puis ceux qui l'araient eu et l*avaîenl oublié. — Parmi les collégieDs, il faut encore excepter tous les élèves des classes inférieures, — puis, pour ceux des classes plus élevées, il faut constater qu*il leur fallait saisir le sens d'un discours débité rapidement pendant nm heure et demie, — tandis que, pour traduire la version do cinquante lignes pour laquelle ils allaient être plus ou moins* '^

couronnés, l'Université avait cru devoir leur accorder un espace de six ou huit heures. -* Nous voulons bien admettre que tous les professeurs sans exception entendisseai l'orateur*

Néanmoins le discours fut, sinon compris, du moins écoulé avec un religieux silence ; -— seulement, chaque fois que Torfitour s'arrêta pour respirer ou pour se moucher, ^ les écoliers, qui n'altendaieat qu'un prétexte pour rompre u» silence qui les étoutfait, se mettaient à applaudir à tout roiffprOi — Les hommes placés dans les

ê KAOUL.

tribunes, voulant paraître aux yeux de leurs voisins avoir parfaitement compris ce qui se disait, applaudissaient de leur côté,— à quoi les voisins répondaient par dçsapplaudissemens plus énergiques, pour montrer qu'ils compre-

naient aussi bien qu'eux.

L'orateur avait pris pour texte de son discours U$ a'^antages des études universitaires, qui conduisent à tout, La chose était exprimée en lambeaux de phrases arrachés à tous les anciens et péniblement sgustés et recousus. — Quand ce fut enfin fini, cela causa à l'assemblée une joie qui vint porter jusqu'à la frénésie les applaudissemens dont- nous avons dévoilé les plus fortes causes ; — le grandmaître prit à son tour la parole, — et, dans un discours beaucoup moins long et en français, il paria à son tour des amntagesdes études classiques, et établit qu'ellesconduisaient à tout. — Après q^i on commença à lire la liste des vainqueurs. — Le lauréat proclamé traversait les bancs et allait recevoir des maios du grand-maître une couronne et un énorme paquet de livres richement reliés. Puis il em-

brassait les joues décharnées de l'éréque et revenait à sa place au bruit des applaudissemens et des hourras des écoliers du môme collège^ qui prenaient leur part do son triomphe.

Pendant que ceci se passait régulièrement, des conversations particulières s'étaient établies à demi-voix dans les tribunes réservées au public.

— Madame a f^obablement un flls parmi les lauréats? ^ Oui, monsieur, et sans doute votre présence n'est pas

plus désintéressée que la mienne ?

— J'espère, madame, que mon fils aura un accessit... ^ Je ne sais ce qu'aura le mien, monsieur, mais je<X)m<>»

mence à avoir le cœur serré.

— En quelle classe est votre flls, madame î

— In seconde, monsieur.

— Alors, madame, votre émotion est un. peu prématurée... on n'en est encore qu'à la rhétorique... Et quel âge a M. votre ûls?

— Un peu plus de dix-sept ans.

ê RAOÔL.

— Le mien est beaucoup plus jeune... Le vôtre est au collège»..?

— Alors, madame, nous tenons pour le même collège.

— Âhl monsieur, votre fils est aussi...

-* Oui, madamei*. Madame demeure sans doute dans le quartier du collège?...

— Pas autant qu9je le voudrais^ monsieur, mais je cherche un logement qui mé rapproche un peu;.. C'est si difficile de se loger à Paris I *

•*- Ma foi, madame, j'aurais, pour ma pari, tofl de me piafndre«.» voilà trois ans que j'habite une maison où je suis on ne peut mieux .. une maison très tfanquille, à dix minutes de chemin du collège...

Il n'y eul p is do réponse ; riulerloculrîce pîeurÂit du meilleur de son cœur t — on venait de proclamer \yo\xT le premior prix de version latine Raoul Pe loge*, et un t,^rand jeune homme, pâle d'émotion, traversait la salle au bruit de la musique et des heurtas de ses camarades.

L'interlocuteur crut que sa voisine ne Tayait pas entendu et reprit sa phrase.

— Oui,,madai]Qe, à dix minutes du collège, avec un jardin.

— Pardon, monsieur, répondit la voisine en entrecoupant ses paroles de sanglots,— pardon... c'est que... c'est mon fils.

— Ahl madame, c'est moi qui vo|is demande pardon,

— je comprends bien cette émoion de la part d'une mère.

— Les femnes pleurent un peu facilement, dit-il à son ( isin de l'autre côté.

La voisine cependant finit par se calmer et fut la première à reprendre la conversation. D'abord elle parla de son fils, il avait au moins huit volumes^.. Elle trouvait la musique excellente... Son fils ne lui avait rien vpulu dire, mais elle était sûre d'avance qu'il n'aurait pas fu'wn acwsit... Elle était CIchée d'une chose^ cependant: il s'était obstiné à nouer sa cravate comme un homme, tandis qu'elle voulait qu'il -portât son col de chemise rabattu à

la Colin. Puis on revint à parler de logement; elle félicitait son voisin... elle serait bien heureuse de trouver un logenaent semblable au sien.

— Ma foi, madame, cela dépend de vous entièrement

— il en reste un à louer dans ma maison...

— Et avec un jardin t

— Oui, madame, avec un petit jardin...

, — - Et où est située cette maison?

Le voisin ne répondit pas. '

— Veuillez me dire, monsieur, oii est sitoée la maison dont vous me faites un si grand éloge...

— Pardon, — madame, — pardon... si je ne vouaxi^onds pas... c'est que... j'étouffe... c'est.;, c'est mon fils.

Et il se mit à fondre en larmes à son tour.

— Monsieur, je vous féiicite...

— C'est un premier prix, madame, et je n'espérais qu'un accessit... Le petit traître m'avait dit qu'il n'était pas fort content de son thème... Un premier prix...

— Sa mère sera bien contente...

— Hélas I madame, il D*a jamais connu sa mère... elle est morte en le mettant au monde.

La conversation fût interrompue pendant quelque temps; puis on revint encore aux logemens.

— Oui, madame, rue Pigaîe, n* 11.

— J'irai dès demain voir rapparlèment vacant.

La cérémonie est finie, on se salue, on se sépare... on se perd dans la foule.

C'est ainsi que madame Desloges vint habiter la maison de M. Hédouin.

Madame Desloges était une femme petite, maigre et incroyabtoment impérieuse.; — mais ce qu'il y avait de particulier dans son caractère, c'est qu'elle était despote sans le savoir. Bien plus, comme les choses souvent, les hommes quelquefois ne se soumettaient pas à ses volontés, elle considérait cette rébellion comme une tyrannie. — A peu près comme ce brave homme qui, arrivant à Londres, pays libre par excellence lui avait-on dit, — voulut en laire répreuve et brisa la devanture d'une boutique. —

Il fut arrêté et mis en prison^ — d'où il'érrivil h >C8 .mis que Londres était un pays de dcspotàsuic el de ly^paunie. «- Or, comme ce n'était pas seul^meçt ses af&ires que madame D(BiiIogcs prétendait conduire, comme elle s'ingérait un peu aussi dans celles d'autrui,— comme sa volooié marchait sur un front larg^i elle rencontrait en conséquence

plus d'obstacles qu'une volonté ordinaire inarchaai tout droit devant elle en serrant les coudes.— En unmoiimadame Desloges ovail fini de bonne foi par se croire la femme la plus esclave qu'il y eût au monde» — M. Desloges surtout, à en croire les récits qu'elle faisait volontiers, était le plus féroce tyran qu'on eût jamais rencontré, non pas seulement dans la vie, maisidans les tragédies et dans les journaux. M. Desloges, 5 le voir, élait en effet construit physiquement d(^ns des cor dilions de tyrannie facile ; ^ il était grand et fort, sa femme ne lui allait^uère qu'au coude, — el il l'eût facilement, avec peu d'ef torts, cachée dans une des poches de sa grosse redingote d'hiver. Mais quand ou voyait ses yeux bleus doux et rians, sa b^u-

homie, sa simplicité, on avait besoin do so rappeler les plaintes amères de ^a victime pour continuer de croire encore à Todieuse tyrannie iqu*il exerçait sur elle et à la craîhte ptôfonde quMl lui inspirait.

Il est bon cependant de dévoiler quelques-uns des actes de ce despotisme, M. Dëslogëà était peintre et ne manquait pas de talent ; — mais, ne sans tortune, il avait commen* ce pftr tioniier deâ leçeiM; de dessin, -^ qui prenaient une

partie ûe son temps et ne lui permettaient guère de travailler à ses tableaux, doat il ne faisaii qu'un petit nom*

bre, malgré sa mermlleuse facilité.

Madame Desk}ges n'avait pu obtenir de lui la permission

de décacheter et de lire aes lettres, — et cette pauvre fem*

moi^û était réduite à la triste nécessité de ne prendre coa*»

naissance de la correspondance de soir mari que Glandes-

tinement et avec toutes sortes de gêueset de difficultés en*

ouyeuses. — Ce n'était rien. Sous prétexte de b'avaux,

M. Deslages prétendait avoir un atelier,— dans cet atelier il

recev^t tes amis — et des modèles ^ — - daiis cet atelier on

fumait; dans cet atelier Desloges se renier mait des journées entières quand il n*avait pas de leçons, et n'aimait

pas qu'on vînt le déranger. — Quand il sortait, il mettait

la clef dans sa poche.— Si la servante venait balayer pendant qu'il était au travail, il la renvoyait avec impatience. En vain madame Desloges avait plusieurs fois prouvé l'inutilité de cet atelier, en vain elle avait établi que.l'on pouvait peindre aussi bien dans une chambre : — M. Desioges avait tenu bon. Madame Desloges avait, il est vrai, une seconcte clef de l'atelier, et y furetait à loisir dans les heures où son mari était nécessairement absent; mais il revint un jour plus tôt qu'elle ne l'attendait , et il la trouva à même un tiroir. -— En vain cette pauvre femme affirma qu'elle ne s'introduisait ainsi que pour mettre de Tordre. — M. Desloges fit changer la serrure, et quand trois jours après elle arriva avec sa clef pour faire sa petite visite ordinaire, — ladite clef se trouva trois fois trop grosse pour la nouvelle serrure. — Il est vrai que le lendemain un serrurier venait prendre l'empreinte de la serrure^ il

est vrai que le surlendemain il apporta une nouvelle clef avec laquelle il ouvrit la porte de l'atelier.— Mais M. Desloges, qui y était perfidement rentré, — prit le serrurier par les épaules, lui fit descendre Tescalier plus rapidement qu'il ne l'avait monté, et s'empara de la clef, qu'il mit dans sa poche.

Madame Desloges pleura beaucoup et se promit bien de n» pas oublier cet acte de despotisme. En.effet, elle arriva un matin, frappa à l'atelier — et annonça à son mari qu'il fallait quitter cette horrible maison. — Elle avait appris que la portière avait mal parlé d'elle avec une servante qu'elle venait de chasser. De plus, la cuisine était humide, l'escalier sombre ; — en un mot, elle allait chercher un logement. M. Desloges ftit d'abord assez contrarié de cette résolution; ce logement lui plaisait, il y était accoutumé, — et ces futiles considération^ l'emportèrent au point qu'il fit quelques observations. On comprend quel chagrin ressentitcette pauvre madame Desloges.— En effet elle ne pouvait rester dans cette naçdson i — l'ennui qu'elle y éprou-

ie RAOUL,

vait avait déjà altéré sa santé ; elle y mourrait. M. De^loges demanda alors qu'on attendît à avoir trouy^ une autre maison pour quitter celle qu'il ne pouvait s'empêcher de regretter. — Une heure après, un écriteau collé sur la porte cochère fiiisait savoir aux passans qu'il y avait au second étage un bel appartement à louer présentement^ et tftt atelier pour le terme suivant. £n eiïet, la location de râtelier n'avait pas été faite en même temps que celle de l'apparterttOuU

C'est sur ces eatreiaites qu'eut lien la rencontre de madame Desloges et de M. HédouiJ».; — elto alla voir le logement de la rue Pigale : — le logement l'enchanta, — elle le retint et 4onna au portier le denier à Dieu. — U* Desloges (ut invité à aller voir Tappartement et à en

dire son i^vis. -^ Comme il savait que la chose était déjà folie, il n'y alla pas et demanda seulement si l'atelier était situé au nord, — • ainsi que cela était à peu près nécessaire pour lui, — à quoi çiadame Desloges répondit qu'il n'y av&U pas d'atelier. ?- mais qu'il y avait une chambre qui

RAOUL. ' n

pourrait en tenir iîeu. Puis elle répéta tous sçs argomens contre TateUpr, — argumens auxquels M* Desloges awt si souvent répondu qu'il ne répondit pas celte fois à la plaidoirie de sa femme. Seulement, quand arriva le jour du déménagement, on lui demanda sa clef pour emporter ce qu'il y avait dans l'atelier; mais il répondit que Tatelier devant être payé encore trois mois , il comptait en profiter jusque-là. — Il redemanda l'adresse àa la maison oîi il devait aller coucher le soir, et l'écrivit sur son agenda pour ne se point tromper ; puis il alla, comme de couCUnie, donner ses feçons. ^ Le soir, il se présenta rue Pig^la — et dit au portier : — Pardon, mon brave liomme^ mais je crois que c'est ici que je demeure; — je m'a^pelte M. Dcsloges. .

•— Oui, monteur, vos meubles sont arrivés tarilOt.

— Madame Desloges est-elle là- haut ?

— Oui, monsieur.

— A quel étage est-ce que je demcun ?

— Au premier étage^^ monsieur.

li RAOUL.

— Merd, mon brave homme.

M. Desloges monta au premier étage et frappa. — Une servante qu'il ne connaissait pas vint ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.

— Mais entrer... J'ai frappé trois fois. — 11 y a une sonnette.

— Je ne savais pas.

— Que demande monsieur ?

— Mais une chambre pour me coucher...

— Comment!... monsieur... mais... c'est ici madame Desloges.

— Précisément.

— Mais, monsieur.. .

— J'oubliais, ma chère enfant, de vous dire que je m'appelle M. Desloges et que je suis le maître de la maison.

— - Ah! pardon, monsieur, c'est que je n'ai jamais vu monsieur... je ne suis entrée que ce matin...

— Ah !... Et comment vous appelez-vous?

— Victoire, monsieur. .

RAOUL. If

M. Desloges donna deux petits coups sur la joue de Victoire et entra chez sa femme. — Il la trouva de fort

mauvaise humeur. — Les commissionnaires avaient fait toutes sortes de dégâts. Il fallut que M. Desloges passât en revue chaque meuble ébréché ou firoissé. — Puis il demanda ; Nous avons une nouvelle servante?

— Fallait-il garder cette impertinente Marianne , qui avait fini par être plus maîtresse que moi dans la maison?

— C«lle-ei s'appelle Victoire ?

— Oui... eh bien... après?

— Mais après... je ne vois rien à vous dire que bonsoir.

— C'est que vous avez un air...

— Si j'ai un autre •^air que d^avoir extrêmement semmeil, vous ferez bien de ne pas vous fier à mon air, 11 vous trompe.

— Dire que je n'ai pas même le droit de chasser uoe servante...

— Mais, madame Desloges, je vous laisse bien faire à ce sujet ce que vous voulez, je ne dis pas un mot-

— C'est de l'hypocrisie.

— Dites donc, c*est un peu bien loin, notre logement.

— Mais non. . . au contraire. . .

— !iardon, je croyais... c'est que je viens de la rue Saint- Dominique.

— Alors c'est la rue Saint-Dominique qui est loin.

— Bonsoir, bonsoir.

Le lendemain était un dimanche. M. Desloges alla passer la journée à son atelier, et ne rentra qu'à l'heure du dîner. Le surlendemain, il donna ses leçons. — £n rentrant, il demanda ses lettres au portier, — mais celui-ci répondit qu'on les avait données à madame.

'— A ravenir, dit M. Desloges, vous remettrez à madame les lettres qui lui seront adressées et vous garderez mes lettres, que vous me remettrez à moi-même.

— Mais, monsieur, c'est que madame m'a dit de lui remetflre toutes les lettres.

—C'est différent;

M* Deslogas monte et somie, C*est uoe figure qui lui est inconnue qui vient lui ouvrir la porte.

— Pardon, mademoiselle, je me trompe, je croyais être au premier.

— Mais c'est bien ici le premier, monsieur.

— M. Desloges î

— Il est sorti, monsieur.

— Je le sais ; mais il ne va pas tarder à rentrer. Je suis M. Desloges.

— Pardon, monsieur, je ne suis entrée chez madame que d'aujourd'hui.

M. Desloges demande à sa femme : Est-ce que nous avons deut servantes 1

— Ce serait joli... Je vous reconnais Men là... du désor* dre, de la prodigalité... Nous irions loin avec ce que vous me donnez, si nous avions deux servantes !

« Mais, ma chère madame Desloges, je ne demande pas que vous ayez deux servantes, je demande it vous en avez pris une seconde.

fi RAOUL.

— Du tout, c'est bien assez d'une pour me faire endéver.

— Mais, cependant, ce n'est pas Victoire qui m'a ouvert la portç.

'- Ah ! vous pensiez retrouver Victoire pour lui taper sur la joue, n'est-ce pas?... Elle est partie.

— Ah I j'ai tapé si doucement que cela n'a pas pu lui faire du mal, j'en suis persuadé... Et comment s'appelle celle-ci?

— Celle-ci s'appelle Joséphine.

— Merci.

— Il n'y a pas de quoi.

Le lendemain matin, M. Desloges, qui ne connaît pas le jardin, descend pour le voir. ^ C'est une portion d'un grand jardin divisé en trois pour trois locataires différons. Les jardins sont séparés par des treillages.

— Que voulez-vous mettre dans le jardin ? ^ demanda madame Desioges à son mari.

— Mais ce que vous voudrez.

KADUL. m

— Voilà... il faut que je décide tout, que j 'aie tous les embarras...

— Mettez-y uq gazou et des fleurs.

— Est-ce que vous ne peusez pas qu'il vaudrait mieux y semer un peu de légumes ?

— Comme vous voudrez^ mais vous aurez vos légumes deux mois plus tard que les marchands, et les pois vous reviendront à huit francs le litre.

— Oh I je savais bien que je n'avais qu'à parler de légumes pour que vous y missiez de l'opposition I

— Ma foi, non. — Mettez-y des légumes si vous voulez. Oà est Raoul ?

— Raoul est allé faire une course pour moi à l'ancien logement, où on a oublié quelque chose. Il est en vacances.

— Est-ce qu'il ne doit pas aller passer quinze jours chez mon frère î

— Du tout.

— Mais il me semble que c'était convenu 1

-^ Je n*âi pas envid que mon fils aille chez mes erniemis apprendre à haïr sa mère I

— Mon irère sera farieux.

^ Je sais bien que vous me sacnfiex sans cesse à voire odieusd famille.

— Ma foi, non, et si j'ai eu un tort, c'est de vou^ sacrifier ma famille. Mon frère ne vient plus chez moi.

— C'est ça, dites comme lui... chez moi... c'est ce qu'il a osé me dire. La dernière fois qu'il est venu, il m'a dit qu'il n'était pas chez moi, mais chez son frère. Tout le monde s'aperçoit bien que je ne suis rien ici, et tout ie monde en abuse. Quand une pauvre femme n'est pas même soutenue par son mari !...

^M. Desloges se rappela alors que c'était l'heure de sa leçon chez M. Luchaux.

-^ Comment I chez M. Luchaux ? il est à la campagne.

Madame Desloges eût voulu retenir ces paroles, car en se les entendant prononcer, elle s'aperçut qu'elle se dénonçait elle-même; elle avait décacheté la veille une lettre

adressée par M. Luchaui à M. Desloges , et l'avait assez bien recachetée pour que son mari ne s'en aperçût pas. Elle reprit :

— C'est par hasard hier que j'ai ouvert cette lettre, je la croyais adressée à moi, et j'avais pensé reconnaître Técriture'^ema sœur Dorothée.

— Vous savez bien que votre sœur ne vous écrit plus.

— C'est précisément ce qui m'a fait mettre .pjus d'emprfîssement à ouvrir cette lettre, que je croyais d'elle.

— Alors, ma chère madame Desloges, puisque le hasard vous a fait savoir que M. Luchaux est à la campagne, et conséquemment que je viens de vous faire un mensonge, il ne me reste plus qu'à vous dire la vérité : c'est que je vais m'en aller à mon atelier. Vous paraissez mal disposé^ aujourd'hui, et Raoul n'étant pas à la maison...

— Raoul ! Raoul J en voilà encare un que vous gâtez et dont vous ferez un médiocre sujet malgré ses heureuses

dispositions I M. Desloges s'en alla à la direction des postes, et pria

up de ses amis qui y était employé de faire en sorte qu^on adressékidoréoèvani ses lettres à son atelier, à son ancien logement.

M. Hédotttai ddmeurait d^ux étages aa«<iessus de madame Desloges* Il était resté veuf, encore jeune, avec trois enfans, auxquels il s'était consacré en refusant de se remarier. L'aînée, appelée MargiiëHte, venait de *>rtir de pension ; la plus jeune, d'une santé délicate, n'y était jamais allée.— Marguerite devait faire l'éducation de sa jeune sosur et pretidre la direction du ménage. — Félix était plus jeune que Marguerite, qui avait quinze ans, et plus âgé qu'Alice, qui n'en avait que dix ou onze.— C'est lui que nous avons vu chargé de lauriers au commencement de notre récit. Félix était en pension; de la pension on le conduisait au collège Bourbon, qui ne reçoit pas de pensionnaires, **t«indi9 que Raoul Desloges allait directement de chez son pèf(^ ati collège.

Le matin, à déjeuner, M. Hédouin demanda à Félix s'il avait Vu Je camarade qui venait d'arriver dans la maison.

— Pis eneore, répondit Félix.

— Quel garçoB est-ce?

*— Qm ça, pftpat...Ra(ml?... Ceslim jf e!w«f,— tVsl-à-ïîirc que nous ne sommes pas dans la mêine classe — (à (}ue nous

ne nous voyons guère qu'un instant <ians ia cour, au mo-

xieiit d'eniref en dasae. -*- il est trèi fort 4n $9êr$(an* ~ il y

a dans noire classe de cinquième son nom gravé au eautf

dans le banc la première |»iaQe« <^ U a ûdlu plus do huit

jeurs pour récrire; on se le rappelle encore en cinquième.

^ Cest iitî qui avait créé Tordre de la Manche.

*- Ou'est-c© que Tordre de la Manche? demanda Mfir* guérites

«* C'est un rutmn noir que toute la classe de cinquième a porté à ia boutonnière pendant Tannée de Raoul. **- Les niêMémê Tavaient encore Tannée d'après.

^ Et quetie était Torigtne de cet ordre?

— Voilà ce que c'est : un jour, M. Brycliamp, (\m dni meore noijre classe, ^ avait donné un pensum général ^ i»imUmeni ; — Baoïil profita du moment od, le coude «ap*

puyé sur le rebord de sa chaire, M. Brychamp laissait pendre la longue manche de sa robe, pour lajeouper entièrement avec des ciseauy ; — on divisa la manche en petits morceaux dont on fit des décorations.

— Mais c'est un mauvais sujet que M. Raoul.

— Ah I papa, pas du tout ; ça n'a pas empêché ^e cette année-là il ait eu un prix et un accessit au concours. — D'ailleurs, la classe de M. Brychamp est une classe où l'on s'amuse... c'est connu... Nous, nous avons guigné toute l'année son parapluie vert pour en couvrir un cerf-volant. Si vous saviez comme on rit en cinquième ! — C'est-à-dire qu'il y a Maindron, qui vient ici, qui est en troisième, et qui, lors^A'il est chassé, vient passer deux ou trois jours dans la classe de M. Brychamp. — Le plus souvent, M. Brychamp ne s'en aperçoit pas ; — mais quand il le voit, Maindron se donne pour un nouveau et se fait inscrire sous quelque nom burlesque. — Il dit qu'il .aurait voulu passer toutes ses études en cinquième. — Au printemps, il avait apporté une fois plus de deux cents hannetons, qui volaient

par la classe. Quel brave homme que ce père Bry champ !

comme on s'amuse chez lui I — Tenez, papa, à la compo-

sition des prix, — oncretait de rire, — il y en avait un qui avait fait la caricature de M. Brychamp. — Il Tavait attachée à un fil à Tauhre bout duquel était du papier mâché qu'il avait jeté et collé au plafond, - - de sorte qu'on voyait le père Brychamp tourner et gigotter. — Et chaque fois qu'il gimasse la copie^j^es devoirs en faisant le tour de \à classe, —il y a Joubleau, — un petit — qui, sans qu'il s'en aperçoive, prend et porte la queue de sa robe et le suit ainsi par derrière jusqu'à ce qu'il revienne à sa chaire. — Et il y avait les épicuriens, — On se faisait mettre à genoux l'hiver auprès du poêle, et là on faisait cuire des pommes de terre dans le poêle.— Nous étions dix associés pour cela.— La dernière fois, — c'était Joubleau qui s'était fait mettre à genoux ; — je lui criais tout bas que les pommes de terre étaient assez cuites; — il me répondait que non. — Eh bien I M. Brychamp lui a pardonné et lui a dit de se remettre à sa place. — Vous comprenez comme nous étions

inquiets. On ne tarda pas à sentir l*odeur des pommes de terre qui brûlaient, — et il n'y avait plus là personne pour les retirer.— Voilà Jules Leroy qui se dévoue. M. Brychamp lui dit de réciter sa leçon. Jules dit qu'il ne la sait pas. Ordinairement, on en est quitte pour être mis à genoux et copier la leçon dix fois. — Mais M. Brychamp était en colère : il le renvoie de la classe. -^ Les pommes de terre commençaient à sentir très fort, -^J'ai fait comme si j'étoufîais de rire. — M. Brychamp m'a mis à genoux, et j'ai sauvé les pommes de terre. — Allez, papa, on s'amuse bien tout de môme chez M. Brychamp!

— Tu ne connais pas davantage le jeune Desloges?

— Ah î si I Je l'ai vu à l'école de natation : il nage très bien ; il donne des têtes du pwit.

— Il ressort de tout ceci que vous êtes un tas de mauvais gamemens, et que vous ne valez pas mieux les uns que les autres.

Le lendemain , — Félix et Alice descendirent de bonne heure au jardin; — Raoul était déjà dans celui de madame

Desloges ; — il travaillait, bêchait et retournait la terre. — Félix lui dit bonjour d'ua signe da tête; Raoul quitta sa bêche et vint lui donner une poignée de main par-dessus le treillage qui séparait les jardins. — lis causèrent un peu du collège. — Raoul était un grand jeune homme mince et élancé ; ce n'était pas un joli garçon, mais il avait de grands traits et la physionomie expressive. — Il était souple et agile, mais il avan seize ans, et depuis quelque temps la timidité, ce tyram des esprits fiers, le rendait gauche et gêné dans le monde, — et surtout, par un instinct secret» devant les femmes. De plus, madame Dealoges n'avait pas peu contribué à augmenter cette timidité. — Raoul, d'un caractère ardent et impétueux, était par elle élevé avec une extrême sévérité. — Û redoutait extrêmement sa mère et n'osait dire quatre mots devant elle. — Madame Desloges surtout aurait été loin d'imiter Thétis, qui fit élever son fils Achille avec de jeunes filles ; — elle aurait voulu au contraire que Raoul n'aperçût jamais une femme. — Elle poussait sa surveillance à ce sujet jusqu'à des limites ex^

trêmes ; -— peu de filles sont gardées avec autant ^e sollicitude que rétait Raoul.

Félix se trouva honoré de la poignée de main que lui avait donnée un grand; — aussi, le soir à dîner, parla-t-il de Raoul avec plus de considération encore que la première fois.

La maison de M. Hédouin était une maison fermée ; — il

ne venait chez M. Hédouin que qlriques vieux amis : —

trois pendant longtemps, deux maintenant ; le troisième

était mort et n'a^ ait pas été remplacé. Ils venaient d'ordinaire le jeudi, causaient et jouaient au tric-trac. — Le dimanche, jour de sortie de Félix, c'étaient les enfans qui recevaient. — Ce jour-là arrivait la tante Desfossés, sœur de M. Hédouin, avec son mari et un petit garçon de neuf ans, — et la tante Clémence, — également sœur de M. Hédouin.—On ne rappelait jamais autrement dans la famille, quoiqu'elle fût mariée depuis longtemps ; -^ mais son mari, après ravoir plus d'aux trois quarts ruinée, avait disparu tout à coup, et on n'en avait plus entendu parler que pour

apprendffc qu'il était inort. — C'était l'aînée de la famille; elle avait un fils qui s'était fait soldat malgré elle, et auquel elle trouvait moyen, sur son modique revenu, d'envoyer ce qu'elle appelait ses économies, et ce qu'on eût appelé plus justeînent ses privations.

Ce jour4à, on jouait au loto et aux charades.

Madame Desloges fit ses visites dans sa nouvelle maison, — mais seulement aux personnes qu'on pouvait voir : à M. Hédouin d'abord, puis à on médecin qui occupait le logement situé entre le sien et celui de M. Hédouin. — Le médecin et sa femme accueillirent avec empressement cette déclaration de bon voisinage ; M. Hédouin rendît à madame Desloges sa visite, mais il eut soin de glisser dans la conversation qu'il ne voyait absolument personne, — si ce n'est ses d«ux sœurs. — Outre son goût pour la relraiie, sa fille aînée était trop jeune encore pour tenir la maison, et il n'aurait pu recevoir, quand même cela serait entré dans ses goûts, ce qui û'était nullement.

M. Hédouin fut déclaré our».

Entre autres coiitradictions dans io^Mactëre dt madame

Desloges, il y avait œlie-ci : -^ elle Surveillait assidûment

Raoul et le réprimandait vertement s'il parlait à la savante ;

mais comme elle aimait le monde sans se Ta vouer peut-être à elle-même, Raoul, un garçi^pdi^ grand, auquel il fallait

faire perdre la gaucherie de son âge et du collège, était un excellent prétexte. — Elle n'allait dans le monde que pour l'y conduire. — La vérité était cependant qu'elle le forçait d*y venir avec elle, Raoul,, qu'aucun intérèt^u'y amenait, s'y sentait maladroit et embarrassé, et préférait singulièrement au t)al le plus brillant una partie de balle au mur ou uny séance t l'école de natation, — parce que là il néçtoor vaitpas de gêne et obtenait les plus grands succès aux yeux da ses rivaux et des spedateurs. il dut cependant pass^ une soirée tout entière chez le médecin, On fit de très n^valsa musique, ^n joua à Técarté, on but du thé, âaoul fut aussi inutile qu'ennuyé ; — il se tenait raide sitU* son fauteuil — et se mordait les lèvres pour s'empêcher de dormir. On ne ût aucune attention à lui ju^u'au moment où

il ât tomber et bilsa ane tass» pleine de thé. 11 deriiit rouge conm» une eefise ^ et crut qu'il loi arrivait là un grand malheof < -^La femme du médecin répondit aux ex* Guses qu'il balbutia — que ce n'était rien ; — que cela, à la vérité, dépareillait une dmzàkie à laquelle elle tenait beaucoup. M. Duflot, le médecin, raconta que ces towes provenaient d'un service que lui avait offert un homme auquel il avait sauvé la vie ; — on avait été assez heureux jusquelà pour tfàà pas casser. — Ces discours ne contribuèrent pas à rendre l'assurance à Raoul, qui se sentit bien léger et bien heureux quand la soirée fut finie. — Quand on fut rentré, madame Desloges lui reprocha, non pafs* seulement cette maladresse, mais sa gaucherie pendant toute la soirée ; — il n'avait pas desserré les dents; — à quoi sert-il d'entf^Ffr un garçon au collège et de dépenser pour lui les yeuœ â$ la téfê^ pour qu'il ne voitô fasse paa plu6 d'honneur dans le monde?

— Mais, Bfia mère^ répondit Raoul, à quoi voulez-vous que me serve dans le monde ce qu'on nous apprend au

collège? — Croyez-vous que j'aurais eu plus de succès si j'avais récité une cinquantaine de vers de Virgile ou une odf d'Horace t — Ecoutez si cela va vous amuser :

Mœcenas, atavis édite regibus,

0 et prassidium et dulce decus m«um,

Sunt qaot curriculo pulverem...

— Taisez-vous!

— Mais, ma mère, je veux que vous entendiez un peu

cela, et je vous assure que c'est ce que nous possédons de plus joli :

Pulverem olympicum Collegisse juvat, metaque....

— Assez ! assez I... Mais du moins me direz-vous pourquoi, vous qui pouvez à peine modérer partout ailleurs la brusque rapidité de vos mouvemens, vous restez toute une soirée assis, immobile, raide ?

— Ma mère, c'est que je suis embarrassé; j'ai... comme peur... et vous voyez bien que i'aj encore trop remué,

puisque du seul mouvement que je me sois pennis J*ai eu

le malheur de casser une tasse. Tenez, ma mère, si vous vouliez me f^ire un grand plaisir, ce serait de me laisser à la maison quand vous sortez le soir. Vous ne vous figurez pas à quel point j*étais accablé de sommeil... je m« pinçais, je me mordais les lèvres.

— Allez vous coucher I

Le lendemain, dès avant le jour, Raoul était au jardin. — n avait à faire une expédition que n'eût certainement pas approuvée madame Desloges.— Il empnmtala brouette du porlier — et s'en alla hors de la ville, d'où il rapporta sa brouette chargée de bandes de gazon; — • puis il se mit à construire un banc. — Il n'était pas bien avancé dans son travail lorsque M. Desloges descendit. -— Il embrassa son fils et lui demanda ce qu'il faisait là.

>— Un banc de gazon.

— Sais-tu si cela convient à ta mère?

— Je ne le lui ai pas demandé.

— £h bien ! si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas continuer; ta mère ne veut voir ici que des légumes.

*^ Mais moi qui ai été chercher mon gazon si loin!... et

de $i beau gazon !

— Fais comme tu voudras ; mais je ne te cache pas que

je n'oserai [las continuer.

M. Desloges partit. Félix descendit et trouva Raoul en contemplation devant son banc ébauché.

— Tiens, tu fais un banc I

— C'est-à-dire que je ne le fais plus ; ma mère n'en veut pas.

-^Manent opéra intérrupta^ dit Félix, comparant le banc commencé à la ville de Didon. Qu'est<^ que ça fait à ta mère que tu construises un banc? Nous en bâtirions bien cinquante ici, papa nous laisserait faire.

— Dis donc, Félix, une idée I Si nous faisions mon banc chez toi ?

— Avec ça que nous regrettons bien souvent de n'en pas avoir.

Là gazon fut bientôt transporté dans le jardin du voisin, et les deux écoliers entassèrent et pétrirent la terre, — puis

commencèrent à plaquer le gazon ;— il était placé au-dessous de trois vieux acadas qui confondaient leur tête et lui donnaient de l'ombre.— Ils venaient de donner la dernière main à leur ouvrage, lorsque la servante de madame Desloges vint chercher Raoul pour déjeuner ; — il rentra tout noir de terre et reçut à ce sujet les complimens empressés de madame Desloges.

— Ehl mon Dieul d'où sortez-vous comme cela?

— J'ai travaillé au jardin.

— Mais, autant que j'ai pu le voir, c'est da la terre qu'il y a dans le jardm, et pas de la boue.

•— Ah l c'est qu'il a fallu la délayerun peu.

— Pourquoi cela?

— C'est que j'ai fait un banc de gazon.

— Pourquoi faire un banc sur lequel on ne peut s'asseoir, où il y a toutes sortes d'insectes I...

— Ah! ma mère, ce n'est pas dans votre jardin, c'est dans celui de M. Hédouin.

Raonl mangea en un instant et retourna au jardin ; il fallait arroser le banc. Et puis il avait avisé encore quelque chose : c'étaient deux autres arbres assez gros et précisément asse/ distans l'un de l'autre pour y établir une balançoire ; la seule proposition de la balançoire fit jeter à Félix des cris de joie. Le jardin de M. Hédouin avait été par lui livré aux enfans. — C'était une pelouse avec cinq ou six grands arbres;— seulement, depuis que ^Marguerite était sortie de pension, elle avait planté et semé quelques fleurs, que les deux plus jeunes ménageaient avec grand soin.— On alla fouiller les greniers pour trouver une corde convenable; mais comme on n'y put parvenir, Raoul, que son père ne laissait pais manquer d'argent, en alla acheter une, et, avant la fin de la journée, la balançoire était installée. Lorsque le lendemain Raoul vint au jardin, il trouva la balançoire occupée par Marguerite, que Félix balançait un peu plus fort qu'elle ne le voulait. Raoul, qui était entré brusquement

dans le jardin de M» Hedouin, s'arrêta à la porte, un peu confus, en apercevant mademoiselle Bédouin, qu'il voyait pour la première fois ; — mais Félix l'appela en lui disant : <c Eh bieni viens donc, Raoul, c'est ma sœur. » Et comme il avait im instant discontinué à lancer la corde de la balançoire, Marguerite profita du ralentissement du mouvement pour sauter légèrement en bas. Raoul salua sans trop de maladresse, parce que Marguerite, trouvée au milieu de ces jeux de garçon et habillée en très jeune fille avec une robe courte qui laissait voir un pantalon, et les cheveux aplatis sur les tempes, lui fit l'effet d'une sorte de camarade.— 11 lui demanda si elle avait réellement très peur quand la balançoire allait un peu haut.

— J'ai peur, dit-elle, mais ce n'est pas sans un mélange d% plaisir.— Je voudrais seulement que Félix arrêtât quand je le demande ; mais quand vous êtes arrivé, il y avait un quart d'heure qu'il me retenait prisonnière sur la balançoire.

— Voulez-vous encore essayer? je vous promets d'arrê-

ter h balançoire aussitôt que vous le voudrez.— Blarguerite, pour toute réponse, se plaça sur l'escarpolette, et Félix d'un côté, Raoul de l'autre, la lancèrent jusque dans le feuillage des arbres. Quand elle demanda à descendre, Félix voulut pousser plus fort, mais Raoul arrêta subitement la corde et l'aida à remettre pied à terre. Il monta à son tour debout sur la balançoire, et se lança avec unt telle force que la cordf arrivait à être plus qu'horizontale et que Raoul se perdait entièrement dans le feuillage. Sans qu'aucune réflexion lui en vînt à l'esprit, la présence de Marguerite l'animait et faisait disparaître tout danger à ses yeux.— Marguerite cependant le pria de descendre. —Elle avait peur. La petite Alice d'ailleurs demandait à se balancer à son tour.— Mais Marguerite ne voulut permettre à personne de lancer l'escarpolette et elle s'en chargea elle-même* «Vous voyez, monsieur Raoul, dit-elle, que nous faisons honneur h toutes les belles choses que vous avez mises dans notre jardin ; — j'ai été bien contente quand j'ai vu ce banc de gazon; vous ne sauriez croire combien j'en désirais un. »

Raoul ne répondait pas et écoutait à peine. — Pour ia première fois de sa vie, il se préoccupait de certains détaiis do sa toilette, et s'apercevait que ses bas bleus, dont un retombait entièrement sur son talon, manquaient peut-être d'élégance,— et il ne fut pas très fâché d'être appelé pour le déjeuner et d'avoir un prétexte de quitter le jardin de M. Hédouin. •— La présence de Marguerite lui causait une impression semblable à celle qu'éprouvait Marguerite sur la J>alançoire : —c'était, disait-elle, une peur mêlée de plaisir. —Raoul ne savait pas bien s'il avait envie de la retrouver au jardin quand il retournerait se balancer avec Félix, — et il se traduisait l'embarras que lui avait causé le désordre de ses bas— par : c'est ennuyeux quand il y a des femmes, il faut prendre une foule de soins I— à l'avenir je surveillerai un peu mes jarretières.

On parla beaucoup au père et du banc de gazon et de la balançoire. — Raoul est le meilleur enfant du monde, disait Félix.— Il est un peu imprudent, disait Marguerite, — et je mourais de peur de le voir tomber de la balançoire.

M. Hédouin desceûdit lui-même au jardin pour s'assurer de la solidité delà corde et donner son approbation à Tinstaliation. Il rencontra Raoul et le remercia des complaisances qu'il avait eues pour ses enfans. Raoul se sentit pris, sans savoir pourquoi, d'un vif désir d'être agréable à M. Bédouin,— et, par une coquetterie involontaire, — l'écouta avec cette défér^ce qui, de la part des jeunes 8:ens, est ime puissante flatterie pour les vieillards.

ou l'on voit POINDAB CAUXTS UAJXD%m*

Comme Marguerite et sa sœur, Raoul et Félix étaient à la balançoire, — un jeune homme entra au jardin ; — Félix alla au-devant de lui, — et l'introduisit. Le nouvel arrivé, qui paraissait ftgé d'une quinzaine d*années, avait la mise^ kê mutii^reil tï \A toUttUire d^un homind de ke&te âns^ Bâ

cravate était haute, empesée, serrée ; — ses cheveux étaient irisés, ses bottes irréprochablement vernies ; un lorgnon pendait sur son gilet ; — il saluait et parlait avec affectation. Raoul, en ce moment enlevé dans les feuilles par la balançoire, reconnut un camarade de collège et s'écria du haut de l'arbre : — Tiens, Mandron ! ohé, Mandron I bonjour, Mandron !

Félix lui expliqua que c'était Raoul Pesloges, qui, du reste, obéissant aux monvemens de l'escarpolette, — se rapprocha de terre au même instant, — et y sauta légèrement, sans attendre que la balançoire se ralentît. —Ohé, Mandron I — dit-il, — comme tu /Connes / — Mais il rougit tout à coup, et, se retournant vers Marguerite : — Pardon, mademoiselle, dtt-il, c'est un mot du collège ; — c'est pour faire compliment à Mandron de son habit neuf. — Tiens, Mandron, dit Félix, je. parlais de toi l'auh'e jour à papa et à mes sœurs ; — je racontais comment in venais cette année passer de temps en temps h'ois ou quatre jours en cinquième — ch^z M. Brychamp. — Ce que j'ai oublié de ra

conter, c'est qu'un jour de composition, ton arrivée a fait murmurer tout le monde. — Un élève de troisième luttant en thème avec des élèves de cinquième 1 — tu as composé et tu as été le 42«.

— Parbleu, dit Mandron, je l'avais fait exprès.

— Ah ouichel exprès, dit Félix ; jolimoHt 1 c'était la dernière composition avant la Saint-Charlemagne, et tu vonlais être une fois le premier pour être admis au banquet.

— C'est singulier, dit Mandron en haussant les épaules, qutlle importance les enfans attachent et leurs succès do Mllégel

— C'est bien naturel, répondit Raoul, à un âge où il est si ridicule de prétendre à d'autres.

Cette réponse ne manquait pas d'âcreté, mais, sans bien comprendre pourquoi, Raoul sentait une sorte de haine contre Calixte Mandron de l'air de supériorité qu'il prenait avec lui, — et aussi à cause de son habit neuf et de sa cravate si bien mise. Cependant— ce n'était pas la première fois qu'il remarquait la mise prétentieusement élégante de

son camarade; — mais jusque-là il s'était contenté d'en riTfii et de lui jeter quelques sarcasmes d'écolier.

—Eh bien, dit Mandron, vous amusez-vous un peu pendant ces vacances ? — Pour moi c'est un temps ravissant^

— Je viens de passer quinze jours au château de mon Oncle, en Champagne, et je vais y retourner... pour chasser.

— J'ai un fusil. Que faites-vjous, vous autres?

— Mais tu le vois, dit Raoul, nous nous balançons, — nous nous promenons, nous allons à la campagne, et nous recevons de belles visites, — quand de jeunes seigneurs comme toi veulent bien venir nous voir.

— Dis donc, Mandron, dit Félix, veux-tu te balancer? Je parie que tu ne disparais pas tout à fait dans les arbres, comme Raoul.

Mandron refusa. — Marguerite salua et sortit du jardin avec sa sœur. — Mandron la pria^ d'agréer son hommage respectueux. \

— Ah bien, dit Félix, décidément, Calixte, tu fionneê te>p> voîs-tu ; »»- tu deviens trop toonsteUh^^Ton himfnût$

Têipeetueux h Marguerite, à ma sœur? Pourquoi pas à Alice pendant que tu j étais?

^ Est-ce un beau pays , la Champagne ? demanda Raoul.

— Magnifique, surtout l'endroit où est le chftteau do mon oncle. — n y a une rivière, — la Marne, où je me baignais tous les jours.

-* Est-ce que tu nages à présent? dit Félix.

— Comma un poisson, reprit Mandron.

— Ah ! lïioi, je commence.*, je descende f école.

Mandron resta encore quelque temps, puis prit congé do ses camarades, après avoir dit à Félix : — Est-ce toujours le dimanche que vous jouez aux charades?

-Oui.

—Eh bien, je viendrai dimanche. Adieu.

A peine futril parti que Félix s'écria : — Ah 1 mon Dieu, moi qui lui dis de venir dimanche, — et nous passons la journée à la campagne, à Saint-Ôuen, en bateau I

Oil appela félix pour le dîner. — R&oul quitta le jardin du It. HëdûUlli et rentra dans lé »lefi^ ùti It fe^tà i^Ul^ ^

mais il lui sembla qu'il ne savait pas jusque-là ce que c'est que d'être seul. — Sa sensation ressemblait à celle d'un homme qui se serait ennuyé seul dans sa chambre, — et qui se trouverait seul dans un désert. A l'impatience que lui avait donnée Mandron, il se joignait un peu de mauvaise humeur contre lui-même ; la mise de Mandron était ridicule, — mais la sienne, à lui Raoul, l'était également :

il y a un milieu à suivre entre l'affectation et l'extrême négligence ;— il sentit des mouvemens de haine contre ses bas bleus et ses souliers dénoués,— et sa cravate dont le nœud décorait la nuque de son col. Il se demanda si mademoiselle Bédouin, par exemple, n'aurait pas plus d'indulgence pour l'excès de Mandron que pour le sien, — puis il pensa à son isolément, à son père, doux mais toujours absent, à sa mère, toujours présente mais sévère. Il ne comprit , que depuis qu'il était seul, qu'il avait été très heureux toute la journée avec la famille Hédouin. — Que fera-t-il ce soir?— . Si c'était Mandron, il irait chez M. Hédouin, — comme il doit y aller dimanche... c'est-à-dire dimanche il viendra,

BAOUL. 53

mais il ne trouvera personne, ■— et Raoul so sentit un sourire dans le cœur. — Il alla dîner à son tour ; il feignit un grand mal de tête et obtint de ne pas accompagner sa mère chez le médecin du second ; — il se renferma dans sa chambre — et là pensa encore à Mandron et à la famille Hédouin, à cette partie de campagne à Saint-Ouen, sur la rivière,— en bateau, — ^il ne se disait pas : — avec Marguerite ; — il sentait, en pensant à la famille Hédouin, une douce chaleur au cœur, sans savoir quel était le foyer d'où partaient ces rayons. — Que de plaisirs ils auront 1 quel dommage que je n'en sois pas ! —moi qui conduis si bien un bateau l — Et s'il arrivait un accident, — si le bateau chavirait, — moi qui ai tant prié Dieu de me faire sauver un noyé,— je retirerais de l'eau un des enfans de M. Hédouin, n'importe lequel, Marguerite par exemple.— Sans doute on dînera dans l'île ; — oh ! le dîner, je m'en moque I — je voudrais manger du pain et du fromage et être do la partie. J'aime tant l'eau I — et les saules I — et l'herbe I — Comme ils s'amuseront!

Et Raoul se mit à pleurer amèrement, — à pleurer avec délices; depuis le milieu de la journée, il avait ces larmeslà sur le cœur : — elles rélouffaient. — Les larmes sont quelquefois au cœur ce que sont au goût certains bonbons renfermant uiie amande amère. — Raoul pleurait sans s'en apercevoir, — un coude sur la table, la tête dans la main, et de l'autre main — faisant des dessins avec l'eau de ses pleurs qui tombaient sur la table. — Après cet ébranlement nerveux, il s'endormit profondément et ne s'éveilla que fort avant dans la nuit.

En sortant de la maison de la rue Pigale, Calixte Mandron rehaussa sa cravate, prit son lorgnon entre deux doigts, en un mot rendit à son air toute l'élégance qu'il avait cru devoir un peu modérer devant les deux écoliers moqueurs. — Il descendit la rue Pigale, la rue Blanche, traversa la rue Saint-Lazare,— et il allait entrer dans la rue du Mont-Blanc lorsqu'il entendit ce Irrrrr impossible à traduire en lettres écrites que font entendre les peintres en bâtimens qui s'appellent. — Calixte s'arrêta un moment, pâlit, mais con-

tinua son chemin sans retourner la tôte, — malgré le redoublement d'énergie du terrible Inrrrr — et les CalixiCy ohé î qui ne permettaient pas de douter que les Inrrrr s'adressassent à lui.

L'auteur de cette interpellation peu parlementaire était perché sur un échafaudage, et était en train de peindre un thyrse entouré de pampres sur la façade d'un grand cabaret

fort connu situé rue Saint-Lazare, vis-à-vis lame du Mont- Blanc. — Il portait un chapeau gris et un habit noir jaspé de toutes les couleurs qui entrent dans le thyrse entouré de raisins. —Le bonnet de papier appartient eh propre aux badigeonneurs, aux peintres en bâtiment et aux colleurs de papier. —Mais M. Mandron père ne peignait que l'attribut, c'est^-dire les ceps de vigne, les thyrses^-Aes hons coings, — les pensées du bon goût, — les bouteilles laissant échapper l'impétueuse bière de mars, qui retombe si correctement dans deux verres, — les mains fermées désignant de l'index la loge du portier, auquel il faut parler. M. Mandron avait de la réputation dans son art. — Il dé-

daignait les has des bonnetiers et les gants rouges des mercières. — Il ne s'était résigné à peindre la lettre ornée qu'à une époque difQcile de sa vie. — C*est un métier lucratif, et M. Mandron y gagnait beaucoup d'argent ; — mais il avait décidé, dans son ambition paternelle, que son fils serait avocat ou médecin, — et il vivait avec madame Mandron dans la plus stricte économie— pour entretenir M.<îalixle au collège et à une des meilleures pensions, — et le tenir aussi bien vêtu que les plus riches d'entre ses cama^ rades. Mandron n'avait en apparence rîen appris au collège; il était connu entre les cancres^ mot consacré au collège Bourbon, — et qui exprime assez spirituellement les élèves qui reculent à mesure qu'ils sont censés avancer. 11 était vrai qut Mandron,élève en troisième, composant avec la classe de cinquième, avait obtenu la 42e place sur 53 concurrens. Mais le séjour du collège n'avait pas laissé de porter pour lui quelques fruits. Élevé sur un pied d'égalité avec des jeunes gens de familles opulentes ou au moins aisées,— distinguées ou au moins bourgeoises,— il trouvait

ses parens communs et mal éievéSy — s'ennuyait avec eux et mourait de peur qu'ils ne se manifestassent. — Jamais il ne menait un camarade chez lui,— et il avait graduellement établi un certain nombre de mensonges magnifiques au sujet de son invisible famille. Ainsi, son père était pein^ Ire,— mais peintre d'histoire ;— il lui attribuait, au salon, les tableaux signés trois étoiles, — ou celui qui d'aventure portait pour désignation M***, qu'il traduisait par Mandron,^ Le château de son oncle— était un château, en effet, dont le frère de son père était concierge. — ^Tous ces mensonges et mille autres lui étaient devenus si familiers, que non-seulemwit il les répétait sans le moindre embarras,— mais encore sans y faire la moindre attention. Sa mère, qui s'apercevait quelquefois de cette extrême tendance à imaginer, disait dans son langage plus que prosaïque : « Ce garçonlà ment sans s'en apercevoir, il ment sous lui. » On comprend facilement que rien au monde ne pouvait lui être plus désagréable que le terrible brrrrr paternel. Il devait commencer m seconde l'année suivante, — mais sa réputa-

tion de menteur était déjà un peu trop établie au collège.

— D'ailleurs, il voulait faire le jeune homme, le monneur. Quand il filait y — mot moderne traduisant Tanden mot— faire Vécole huissanfUère^^-cje n'était pas, comme ses camarades, pour aller nager et patiner. — Il avait dit si souvent l'hiver qu'il nageait comme un poisson, — si souvent Pété qu'il patinait admirablement, qu'il lui était devenu impossible de se livrer devant ses camarades k ces exercices, — qu'il avait fini par ne pas apprendre pour ne pas laisser voir qu'il les ignorait. Il allait jouer au billard— et avait un compte ouvert à un petit café situé sur la place Sainte- Croix, vis^à-vis le collège Bourbon. —Il était en train de persuader au père Mandron qu'il ne ferait jamais un bon avocat,— et qu'il avait une vocation insurmontable pour la peinture, — mais pour la peinture d'histoire, et non pour cette parodie de l'art qu'exerçait son père.

Les menteurs ont besoin de changer souvent d'auditeurs.

— Il vient un moment où leur position n'est plus tenable. ^ Un menteur a besoin d'avoir le double de la mémoire

d'un autre homme, il faut qu'il se rappelle et les faits réels •t ceux par lesquels il le^ remplace. Galixte d'ailleurs voyait dans la peinture les flâneries de l'atelier et une liberté plus grande que celle du collège.— De plus, à force de mensonges, il n'arrivait qu'à l'égalité de ses camarades ; mais à l'atelier il planerait au-dessus de ses nouveaux compagnons. — n n'avait pas encore osé faire d'ouverture sur ce sujet à ses parens, qui lui avaient fait faire jusque-là ses études à force de privations. Il était difficile de les faire renoncer tout à coup aux illusions qu'ils avaient caressées si lontomps, et qu'ils étaient loin d'avoir caressées gratis.

Félix raconta à son père qu'il avait à peu près invité un de ses camarades à venir le voir le dimanche suivant, jour destiné à la partie en bateau.

— Eh bieni dit M. Bédouin, écris-lui de venir avec nous à Saint-Ouen, Il faut inviter aussi votre voisin Raoul, qui me Convient beaucoup mieux que le petit Mandron.

M. Bédouin rencontra H. Desloges dans la cour et lui dit!

— Votre fils Raoul est plein de complaisance pour son camarade Félix, qui est plus jeune que lui et qu'il pourrait dédaigner pour prendre part à ses jeux"; jp voudrais bien que vous lui permissiez de partager un plaisir que j*ai promis à mes enfans *. je dois les mener dimanche à la cam* pagne.

^Mon cker voisin, répondit M. DeslogQS, vous parlez bien là en homme aussi libre que veuf; mais moi, je suis en puissance de femme : il faut que ce soit la mère qui donne la permission. Je ne puis que vous remercier avec cordialité de votre bienveillance pour Raoul, qui du reste est un excellent garçon, et un enfant qui me fait souvent regretter mes affaires extérieures et mes habitudes vagabondes.

M. Bédouin, qui avait trouvé un peu sèches les révérences que madame Desloges rendait à ses saints respectueux depuis qu'il avait éludé des relations habituelles, se contenta de dire à son fils : — Dis à ton camarade de demander à sa mère la permission de venir avec nous dimanche.

Raoal, k cotte invitation, découvrit quMl y avait des bonheurs plus grands que de recevoir un premier prix de versien au concours général, — et il monta l'escalier, tout rouge et tout joyeux ; — mais quel ne fut pas son désespoir lorsque madame Desloges répondit nettement qu'elle serait trop inquiète, qu'elle mourrait de crainte en sachant son fils sur Tau ; qu'on n'entendait parler que d'accidens ; — en un mot, — qjo'elle ne voulait peu. En vain Raoul rappela à sa mère qu'il nageait bien, — et que d'ailleurs ils allaient avec un homme ftgé, calme et raisonnable, qui ne s'amuserait pas à conduire ses trois enfans dans un danger. Ma* dame Desloges fut inflexible. — Ce refus fit une révolution dan? l'esprit' et dans le cœur de Raoul, — il décida qu'il irait à Saint-Ouen, —et allant retrouver Félix au jardin, il lui dit sans s'expliquer davantage: — J'irai avec vous dimanche.

Le dimanche arriva, — on partait à la pointe du jour-, — trois heures au moins avant le lever de madame Desloges. •^Raoul mourait dé peur que le bruit du départ ne ré-

veillât sa mère, —à laquellt il avait laissé une lettre dans aquelle il lui demandait pardon de sa rébellion, — tout en se permettant de discuter ses ordres et d'établir leur absurdité.

Quelle joie quand le fiacre eut dépassé la barrière et quand il les mit tous à terre dans les champs 1 — Félix s'élançait et courait à fond de train sans but, sans raison, ou franchissait les fossés ; l'air de la campagne l'enivrait. — Raoul était plus calme, mais son bonheur muet tenait de l'extase. — Marguerite donnait le bras à son père et tenait Alice par la main. Enfin on arriva au bord de la Seine ; — on voyait de l'autre côté de l'eau les grands peupliers et l'herbe verte de l'île. — C'est là qu'était le but de la promenade. On appela Bourdin, — et un batelier vint offrir se* services.— Toute la famille entra dans le bateau de Bourdin, ot Ton traversa la rivière. A moitié chemin, Raoul demanda au batelier la permission de le remplacer, — et âe servit des rames de façon à s'attirer les éloges de Bourdin, qui dit : Monsieur est marinier? — Le talent révélé de Raoul

fit imaginer un autre itinéraire. — On devait d*abord traverser rîle pour aller déjeuner chez le meunier, dont le moulin est sur l'autre bras de la Seine ; mais on demanda à M. Hédo\iin la permission de faire le tour de Tîle en côtoyant le rivage. — On garda le bateau de Bourdin. — M. Bédouin suivit sur terre les sinuosités de la rivière, tandis que Raoul remontait le courant en les suivant sur Teau, — sous les branches des grands peupliers. —De larges nappes de feuilles vertes supportaient les petites fleurs blanches de la renoncule d'eau. — Au-dessus de ces fleurs voltigeaient des libellules aux ailes de gaze, — au corps de saphir, do turquoise et d'émeraude; — un martin-pôcheur vert bleu et jaune, s'échappant des saules dont le pied baignait dans l'eau, poussa un cri aigu et traversa la rivière avec la rapidité d'une flèche. Le soleil ardent était tempéré par une brise rafraîchissante.

Il vient un moment où, — arrivé à la pointe de 111c,— vers Clichy, — le bateau doit passer entre l'île et un petit îlot couvert de saules ; — puis on traverse la rivière, et on

, descend alors le courant qui conduit au moulin. — Rien ne porte à la rêverie comme le bruit d'un moulin à eau. Félix de temps en temps laissait échapper une exclamation. — Marguerite était silencieuse. — Pour Raoul, —il sentait des fleurs inconnues s'épanouir dans son âme. Il lui semblait que c'était pour la première fois qu'il voyait des peupliers,

qu'il entendait le bruit d'un moulin, le murmure du vent et le bruissement de l'eau, ou du moins que ce qu'il avait

vu et entendu jusque là sous ces noms usurpés — n'était que de pâles imitations de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait en ce moment.

Enfin, on arriva au moulin, où on amarra le bateau à «n pieu. — Raoul offrit la main à Marguerile pour mettre pied à terre. — C'est le plus grand trait de courage que son historien connaisse de lui.

On trouva au moulin, oîi était le rendez-vous général, M. et madame Desfossés avec leur enfant, —la tante Clémence, — et un peu après on vit arriver dans tout son éclat Calixte Mandron. — Un cabaret attient au moulin, — On

eut bientôt commandé le déjeuner, et quel déjeuner ! du lait, de la crème, des œufs frais et du pain fois. — Raoul n'était ni gauche ni embarrassé ; — sa force, son agilité, son adresse, son audace, remportaient de beaucoi^p maintenant sur le maintien compassé, sur la raideur de Calixto Mandron. — On servit le déjeuner, tout le monde avait un appétit dévorant ; — Marguerite seule était un peu distraite, —préoccupée. — Raoul, pour le moment, oubliait les rêveries vagues, — il dévorait.

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