QI
La table était mise sous de grands arbres à travora les^ quels le soleil tamiseit ses rayons, -» Par dessous les arbres, on voyait la rivière, divisée en deux bras j — ran s'en allait calme , insoucieux, — baignant l'herbe , — du côté de la Garenne-Saini-Denis | ^ Tautre , condamné au
travail', écumeuz, murmurant, faisait tourner la roue du moulin. Une troupe de canards, — le mâle avec son col d un vert changeant, la femelle modestement vêtue de gris, voguaient avec leurs petits, couverts d'un léger duvet.
Mandron crut du bel air de traiter avec un profond mépris le vin et la chère.
Après le repas, on se promena dans l'île, on cueillit dans le foin de grandes marguerites blanches et du sainfoin aux épis roses, et Ton en tressa des couronnes, — Toutes les élégances de Mandron étaient non-seulement perdues, — mais encore elles lui donnaient un désavantage marqué. — Félix et Raoul le défièrent à la course, — puis à franchir une haie. — Il refusa.— Ses deux camarades laissèrent leurs habits au moulin. Calixte n'ôta pas môme ses gants. — Aussi, quand on parla de remonter en bateau, comme la société s^était fort accrue, — et comme il n'était pas possible qu'une partie allât par terre à l'île Saint-Denis, où Ton devait dîner, — on prit un second bateau, — Raoul s'écria : Allons, Calixte, — à chacun le nôtre !
RAOtL. 71
— Est-ce qu^on ne peut pas avoir un batelier? demanda Calixte.
— Mais tu m'as dit que tu conduisais si bien un bateau. .
— Oui»., oui... quand je suis seul; mais j'aime mieux causer... et d'ailleurs après déjeuner... et encore, je necon" nais pas cette rivière...
On alla appeler Bourdin, mais il promenait quelqu'un et ne devait revenir que dans une heure.
— Si M. Mandron ne se croit pas capable de conduire un bateau, dit M. Hédouin, — il a parfaitement raison de ne pas courir et ftiire courir à d'autres un danger sans gloire. Nous allons encore nous promener pendant une heure en attendant le retour de Bourdin.
— Ah I quel ennui l s'écria Félix, il n'y a pas le moindre danger. — Raoul passera devant avec son bateau, et nous le suivrons avec le second ; je resterai avec Mandron.
Après quelques objections, on se divisa dans les deux bateaux. — La tante Clémence, Marguerite, Alice et l'oncle
Deftfossés entrèrent dans le bateau de Raoul. — M. Hédouin, la tante Desfossés et son enfant se livrèrent à la conduite de Mandron et de Félix. — Les deux bateaux passèrent devant le moulin et entrèrent dans l'autre bras, dont le courant les porta bientôt aux petits bras de rivière qui forment l'île Saint-Denis. — C'est un des plus charmans endroits du monde. — L'eau coule entre des rives si rapprochées que les saules qui les bordent des deux côtés mêlent et en* trelacent les branches de leurs sommets. Marguerite était redevenue rêveuse et appuyait sa jolie tête sur l'épaule de la tante Clémence^ qui elle-même paraissait plongée dans des souvenirs ou dans des regrets. — Alice, assise au fond du bateau, continuait à faire des guirlandes do inarguerites. — Raoul, heureux, interdit, — sentait s'éveiller dans so âme des sensations confuses et inconnues.— Il lui sem^ blait que son cœur s'épanouissait sous les regards de Marguerite, — comme les fleurs sous les rayons du soleil. — Il la contemplait en silence, tandis que, les yeux baissés, elle écoutait au dedans d'elle-même des voix mystérieuses
qui disaient des choses qu'elle comprenait charmantes , quoique dans une langue ignorée. L'oncle Desfossés li^t
le journal.
Dans Tautre bateau, la tante Desfossés tricotait. — L'enfant exigeait qu'on lui donnât un martia-pècheur qui partait comme une flèche du feuillage d'un saule.-*M. Hédouin refaisait l'addition de la carte du déjeuner chez le meunier. — Félix ramait et riait en voyant que non-seulement leur bateau restait fort en arrière, mais encore que, loin de remonter le courant, qui leur était devenu contraire depuis qu'on avait pénétré dans la petite rivière, ils étaient inévitablement entraînés. Ce qui faiisait rire Félix causait à Mandron une vive colère ; — il était humilié de voir Raoul remonter ce courant par lequel il était emporté. — Laissant échapper des demi-jurons, — il essaya de s'en prendre h Félix, mais celui-ci n'accepta pas ses reproches et lui olBrit de le laisser ramer seul. — Enfin, Mandron déclara que le bateau était mauvais, — que d'ailleurs il était plus chargé que l'autre, — et que, lui, il avait des ampoules aux mains.
— Pendant ce temps le premier bateau avait assez pris d'a- VanCe dans cette sinueuse petite rivière pour que les deux navires ne fussent plus en vue l'un de l'autre. La tante Clémence proposa d'attendre, — et Raoul amarra le bateau à un vieux saule. On n'entendait que le bruissement de l'eau sur les flancs de la nacelle.
— Quel silence ! dit Marguerite ; quelle solitude ! — et comme on est heureux ici I
Puis elle s'arrêta, car elle se sentait prête à pleurer.
— Quel bonheur il y aurait, dit Raoul, à avoir une petite maison sous ces arbres et à y passer sa vie entière !
Il regarda Marguerite.
— Gomme on serait seul , continua Raoul, dans une de ces petites îles I
— Ah I dit Marguerite, je voudrais y avoir avec moi — mon père, Félix, Alice , ma tante Clémence, et.*, ajoutaf-elte en rougissant... et quelques amis Gdèles.
La tante Clémence montra à Marguerite, d'un signe de tètè, — que Tonde Desfossés était un peu bien près pour
lUeUL. 15
qu'on l'oubliât ainsi tout haut. — Mais elle fit voir à sa tante, avec un sourire, que l'oncle Desfossés était absorbé par son journaii
— Quel malheur, dit Raoul à demi-voix, que ce ne soit pas votre père qui soit avec nous, ainsi que Félix L Je ne demanderais qu'un naufrage. Comme notre île serait plus charmante que celle de Robinson I
Au bord de l'eau avait fleuri dans l'herbe une petite fleur bleue. Quel vent ou quel oiseau avait jeté sa graine sur ce rivage désert ? combien de fois avait-elle déjà ouvert sa corolle d'azur sans qu'aucun regard se fixât sur elle? — Marguerite l'aperçut et dit à la tante Clémence : — Ah ! ma tante, la jolie fleur I c'est le ne m'oubliez pas.
Raoul cueillit la fleur, et comme il hésitait à l'oflrir à Marguerite, Alice la demanda et la lui prit.
— Ah I ma sœur, dit Marguerite, donne-moi cette fleur. Alice semblait vouloir la garder, — mais Marguerite lui promit tout bas des choses saas doute si magnifiques qu*eil«
76 KAOUL.
accepta i^échange ayee un sourire de satisfaction et tivra la petite fiietir bleue.
A ce moment -— arrivait le second bateau, grâcô à rassistance d'un pêcheur que l'on avait recruté. — Mandron ne parlait pas et semblait de mauvaise humeur. — Félix raconta que sans le pêcheur qu'ils avaient |)n> à hordy ils seraient restés dans les branchages d'un saule tombé dans l'eau.
— Horrible situation! dit Félix, nous n'avions pas de vivres, — et j'ai compris toutes les horreurs que nous racontent les historiens de naufrages. — Je sentais mon affection pour l'enfant de ma tmite Desfossés dégénérer tout doucement on appétit. — Je devenais moins sensible à son intelligence précoce qu'à son embonpoint, — et je choisissais une sauce à mon cousin, — lorsque ce naturel^ auquel
nous donnerons avec plaisir quelques verroteries^ — nous a enfin tirés de notre position désespérée.
— Pour nous, — dit Raoul, — nous pensions à nous établir Robinsons dans cette île déserte.
RAOOL. 77
— Une seule chose nous aurait embarrassés, dit la tanta Qémence, à cause de Desfossés ; — comment aarait-il reçu son journal, — lui qui est de si mauvaise humeur quand il arrive une demi-heure plus tard que de coutume?
— Ah bien! dit Félix, Raoul n'aurait pas été embarrassé pour en faire un.— On m'a raconté qu'il rédigeait un journal pendant sa cinquième; l'abonnement se payait en nature. — Le journal paraissait tous les jeudis. — Le prix était d'une plume ou de deux carrés de papier appelés copies. Cela a fait du bruit dans le temps, — et le rédacteur a été exilé pour un mois.
— Estrce vrai? demanda M. Hédouin.
— - Oui, monsieur, répondit Raoul en rougissant^ c'était une plaisanterie qui n'a pas été continuée.
— Ah ! M. Raoul, dit Marçuerite, vous me montrerez ce /ôumal.
— Je tâcherai, mademoiselle , d'en reta'ouver quelques numéros; . - j'ai été en effet un martyr de la liberté de la
78 RAOUi.
presse ; — je vous dirai comme £née dit à Didon au second livre le VEnéïde : Infandum^ regina^juèes.,.
— Eli quoi 1 monsieur Hhoul, — allez-vous donc me parler latin I
— Plus, mademoiselle, c'est tout ce qu'on m'a appris.
— On nous disait encore, il y a six semaines, à Félix et à moi, à la Sorbonne, que cela conduit à tout; — cela me conduit pour le moment à être très ridicule. — La citation que vous avez si bien fait d'interrompre veut dire en français :— Vous voulez, madame, que je rappelle de cuisantes douleurs !
A ce moment on quittait les petites rivières pour rentrer dans la grande, — on se trouvait à la pointe de l'île Saint- Denis, — à laquelle demeure M **% restaurateur et maire de l'île, — un excellent homme d'un embonpoint formidable, -r- qui, par la réunion de ses titre et profession,
— peutoiarier au dessert des cliens que son vin aurait t90p attendris.
Pendant le dîner, on causa de choses et d'autres, — Ca-
RAOUU
lixte parla des étangs du château de son oncle et des charmantes barques avec lesquelles il voguait dessus. — Ut au
moins il n'y a pas de ^curant ni de ces vieux saules qui entraînent ou arrêtent les bateaux. La tante Clémence et Marguerite ne veulent pas croire qu'il y ait en aucun lieu du monde quelque chose d'aussi charmant que le pays qu'elles viennent de parcourir.
— Ahl dit Calixte, si vous connaissiez l'étang du cbflteau de mon oncle I Au lieu de ces vilaines barques plates e^ lourdes, de petits canots légers comme des cygnes, des avirons qu'on ne sent pas dans les mains.
— Cela, dit Marguerite, nous intéresse peu ; nous avions un batelier qui n'avait pas l'air d'éprouver la moindre fali<3^s.
Rdoul ne répondit pas, mais il pensa encore ce qu'il avait déjà songé, c'est qu'il aurait consenti volontiers à pa^er le r^te de sa vie à remonter le courant de l'île Saig^Denis avec Marguerite devant les yeux. — Une chose cependant l'inquiétait, sans qu'il démêlât bien pourquoi : — Mairgue-
80 RAODL.
rite n'avait plus à la main la petite fleur bleue qu'il avait cueillie pour elle ; — il pensait qu'elle l'avait ou jetée ou perdue; — cette pensée lui causait un chagrin mêlé d'éton* nement ; il lui semblait que cette fleur méritait un meilleur sort.
Après le dîner on songea à partir. — Calixte Mandron et M. et madame Desfossés avec leur enfant, qui criait maintenant pour avoir la lune qui se levait derrière les saules, traversèrent la rivière pour aller prendre les voitures de Saint Denis. — La tant« Qémence resta avec son frère, son n«veu, ses nièces et Raoul. — On reprit le chemin par •ù on était veau, mais cette fois en descendant le courant. — D'uBcCté, le soleil couchant montrait l'horizon orange, tandis que, à l'opposé, montait le croissant blanc d« la lune. — Il serait impossible de dire ce qui se passait dans les esprits ; — la petite Alice s'endormit la tête sur les genoux de son père. Félix avait voulu prendre les avirons, que Raoul lui avait volontiers abandonnés. — Pour lui, ses regards contemplaient le ciel et les arbres et l'eau,— puis quelque-
fois Marguerite , dont le soleil couchant colorait le charmant visage d'une teinte ravissante. — Marguerite avait
repris sa position et appuyait sa tète sur l'épaule de la tante Clémence. — La tante Clémence, qui avait une belle voix, se mit à chanter un air lent et mélancolique. Marguerite mêla sa douce voix à celle de sa tante pour chanter une barcarolle. — On arrivait à la rivière du côté de la Garenne ; il fallait recommencer à remonter le courant.— Raoul reprit les rames.
Madame Desloges n'était pas couchée, «- elle attendait son fils.— Il reçut, sans y répondre un mût, les reproches qui ne lui furent pas épargnés. — Il attendit que ce lût fini, puis il se mit au lit, oii il s'endormit profondément.
Le lendemain, — Marguerite donna à sa sœur Alice sa dernière, sa magnifique poupée,— avec tous ses costumes.
Raoul donna à Félix sa balle élastique, qu'il avait faite, recouverte et cousue lui-même en classe.
Peu de jours après, c'était la rentrée du collège, Félix
retourna à sa pension pour ne sortir que le dimanche, —
sa RAOUL.
Raoul recommença à aller passer chaque jour quatre heures au collège en deux séances. On remarqua en lui une transformation : il ne portait plusses livres en les balançant au bout d'une courroie,— il en tenait quelques-uns cachés dans son chapeau, par lequel il avait, après de longues discussions, obtenu de remplacer la casquette ; les autres, ouverts et appliqués sur la poitrine, formaient une sorte de cuirasse retenue par l'habit boutonné par-dessus; des sous-pieds, tirant cruellement le pantalon,— -donnaient à ses souliers lacés un certain air des bottes à l'endroit desquelles madame Desloges s'était montrée inflexible. — n marchait posément dans les rues. — Mais ce qu'on ne remarqua pas moins, c'est qu'il avait perdu toute son ardeur et toute son ambition. ^ — Il fut le premier à la première composition, — mais à la seconde il ne parut pas au collëge.
La classe de rhétorique a une particularité remarquable : — au banc d'honneur, oîi sont mis ceux qui obtiennent les premières places, ^t acUoinie uuq \4ble ; *- sur ç^He t§i)|e
RAOÎJL.
un échafaudage de chapeaux permet de dérober aux yeux du professeur les romans et les journaux qu'il est d'usage de lire pendant toute la classe. — Les cabinets de lecture du quartier comptent un grand nombre de rhétoriciens parmi leurs abonnés. Dans les autres classes, les élèyes placés sur des gradins écrivent sur leurs genoux,— comme font du reste les rhétoriciens qui n'ont pas place au banc d'honneur.— Raoul se trouva fort gêné de ne plus être au banc d'honneur, et il y reconquit sa place à la troisième composition, où il fut le second. Il ne lisait pas toujours, et ses voisins, à l'affedation avec laquelle il cachait des petits carrés de papier sûr lesquels il écrivtit, — à la longueur inégale des lignes qu'un regard furtif avait pu discerner, ses voisins le soupçonnèrent de faire des vers.
Entre les deux classes,— Raoul revenait à la rue Pigale ; il se hâtait de faire le devoir imposé, puis il descendait au jardin ; — mais on était à la moitié d'octol^e, — il pleuvait souvent ou il faisait fipoid, — et il était bien rare qu'il y rencontrât Margue^te. ^ Quelquefois cependaiit
elle s'y trouvait avec sa sœur ; — ils échangeaient quelques
paroles.
— A-t-on des nouvelles de Félix?
— Il a fait demander des plumes ou du papier ; ■— il a renvoyé un habit en lambeaux ; — il est en retenue pour dimanche et ne viendra pas à la maison.
D'autres fois la conversation prenait une autre tournure:
— Il fait froid.
— Oui, mais moins froid qu'hier.
— Je ne suis point de votre avis.
Ou bien encore : — C'est aujourd'hui vendredi.
— Oui, c'est après-demain dimanche.
Eh bien, pour ne pas perdre une semblable conversation, tout insignifiante qu'elle puisse paraître, Raoul avait renoncé à tous les jeux, à toutes les promenades. — Et Marguerite préparait deux jours à l'avance un prétexte de descendre au jardin. — Que d'adresse cette pauvre jeune fille, si franche, si naturelle jusqu'alors, employait pour
se le faire demander par Alice I Combien do fois elle y oubliait, ou un livre, — ou son dé,— ou ses ciseaux !
Raoul, qui avait, comme nous l'avons dit, sa chamtoe sous les toits, montait et descendait vingt lois par jour. — Marguerite reconnaissait son pas; elle était triste, elle était iaquiëte ; elle recherchait plus que de coutume sa tante Clémence ; elle se sentait avec elle une sorte d'affinité mystérieuse ; il lui semblait que la tante Clémence aarait pu lui dire de quoi elle souffrait, — de quoi elle avait si souvent envie de pleurer ; quand elle la voyait arriver, ou quand M. Hédouin lui permettait de se faire conduire chez elle par la servante, elle se sentait heureuse. Jamais elle ne lui disait un mot de ce qu'elle éprouvait ; mais elle se sentait auprès d'elle plus forte, plus asiurée contre des dangers, contre des obstacles qu'elle redoutait sans les connaître, sans même les deviner.
Raoul ne tarda pas autant à donner un nom au sentiment nouveau qui s'était emparé de son cœur. Ses lectures l'avaient instruit ; il vit bien qu'il était amoureux. — Il en
fut aussi fier — que cl*un léger duvet qui depuis quelque temps paraissait au-dessus de sa lèvre supérieure,quand on était placé en un certain four. — Il savait bien qu'il fallait déûiarer son amour ; mais un jour qu'il alla jusqu'à dire à Marguerite) en la rencontrant au jardin : — Il fait froid,— je n'espérais pas vous voir, —ces mots faillirent Tétrangler au passage, -r- et il resta tout tremblant. — Il faisait des
vers, mais il les déchirait ensuite. — Il vint un moment où il fut irrité contre lui-môme de sa timidité, — où il se dit
qu'il fallait faire sa déclaration ; — et il ftit comme délivré d'un grand danger, lorsqu'une pluie inflexible, qui tomba pendant huit jours, — l'empêcha de rencontrer Marguerite au jardin;— pendant le plus fort de l'averse et de l'impossibilité, il se sentait plus brave qu'il n'était nécessaire,— mais son courage diminuait sensiblement au premier point bleu qui reparaissait au ciel, — au premier rayon de soleil qui perçait les nuages. — U se mit ensuite à geler avec violence, et Calixte l'entraîna à la Glacière derrière l'Observatoire,— pour patiner peodapt l'heure des
classes.— Il s'étonnait lui-môme de ne plus autant penser à Marguerite,
Un jour, à l'heure du dîner, madame Desloges avertit son fils qu'il passait la soirée avec elle chez le médecin.— Raoul avait le médecin en horreur. — 11 prétexta des devoirs à finir ; — madame Desloges lui permit de venir seulement la rejoindre à dix heures. — A peine fut-elle partie que Raoul, qui avait patiné toute la journée, se mit dans un fauteuil et s'endormit ; — il ne se réveilla qu'à dix heures passées ; — il appela la servante et lui dit : — Rose, vous allez monter chez le docteur, vous direz à ma mère que j'ai un horrible mal de tête, et qu'il m'est impossible d'aveir le plaisir de l'aller chercher.
— Ah t monsieur, dit Rose, ne faites pas cela, madame sera trop en colère I
— C'est que ça m'ennuie, dit Raoul,
— Vous sere? habillé en cinq minutes, toutes vos affaires sont prêtes. — D'ailleurs vpi^s vous an^us^ez peut-être. •—
On fait de la musique, — on rentend de la cuisine comme
fci on y était,
Raoul se décida en rechignant ; — il s'habilla de mauvaise grâce, — puis il finit par monter.— Quand le domestique lui demanda son nom pour l'annoncer, il put à peine le dire, et eut un moment envie de s'enfuir sans répondre, et d'aller se coucher. — C'était la première fois de sa vie que Raoul entrait seul dans un salon, —Jusque-là, chaque fois qu'il avait été dans le monde, c'avait été pour accompagner sa mère, et on n'annonçait qu'elle,.
Le domestique ouvrit la porte du salon,— et dit à haute voix: —M. .Raoul Desloges. — Raoul sentit ses jambes trembler, — sa vue se troubla, — il chercha autour du salon et aperçut sa mère,- auprès de laquelle il se réfugia en toute hâte ; — il se sentait le visage en feu ; — madame Desloges lui dit tout bas d'aller saluer la maîtresse de la maison,
— Qui î moi î — dit-il, — qu« je traverse encore une fois le salon, que je passe devant ces femmes? que j'aille
dirt... — Et que dirai-je d'ailleurs?... J'aimerais mieux me sauver et aller ma coucher.
Eq ce moment la femme du médecin se rapprocha» — madame Desloges présenta son fils, — qui en fut quitte pour quelques saluts assez gauchement exécutés.
Le docteur vint à son tour — et le trouva grandi. — Raoul M d'autant plus irrité de cet éloge — * qu'en lui adressait, — qu'il aperçut en ce moment Marguerite Bédouin dans l'embrasure d'une fenêtre : •— il alla à elle — avec empressement — comme à un reftige. — Il se moqua le premier du compliment du docteur. — Il y a un de mes camarades, dit-il, qui a été mis, étant très enfant, dans une petite école dont le maître, pour contenter les parens, trouvait une foule de prétextes — ingénieux pour donner des prix à tous ses élèves : — prix d'application, prix d'encouragement, prix d'émulation, — prix de douceur, prix de docilité, etc. — Cependant, malgré l'élasticité de ce cadre, mon camarade, — qui n'est autre que Calixte Mandron, ne pouvait, sans faire murmurer, fournir un pré-
9ù RAOUL,
texte suffisant pour avoir de ces prix. — Le maître ne g« découragea pas, il lui donna un prix de croissance. — Il paraît que j'aurais été pour lui un concurrent redoutable si le docteur avait été chargé de^écerner les prix.
Raoul était plus heureux qu'on ne le saurait dire de la contenance que lui donnait sa conversation avec Marguerite, — mais le piano fit entendre une ritournelle, et un jeune homme vint chercher Marguerite, avec laquelle il dansait. — Raoul se trouva seul derechef, — il se l«va, — mais il n'osait marcher, — il alla s'appuyer contre u»e porte derrière Marguerite et son danseur. Il la vit al^rs sous un nouveau jour, — la souplesse et l'élégance de sa taille paraissaient avec tous leurs avantages ; — elle était vôtue d'une robe de crêpe blanc, — sur ses cheveux bruns lisses et brillans était posée une couronna 4o roses simples jaunes,— ses petits pieds étaient renfermés sans contrainte dans des souhers de satin blanc— Elle dansait avec ^râce et avec simplicité, — elle écoutait avec une négligence sans afiectation les lieux communs que lui adressait som
BAQUL. M
lur, -— tout le monde la trouvait charmante.— Raoul [)tit à un certain point irrité contre elle, -* il st comaux autres hommes — et il reconnut rinsufOsance ute son industrie p£^ donner l'air de bottes à ses ers lacés, — sa cravate surtout le rendait honteux, danseur de Marguerite avait attaché la sieine d'un in nœud qui faisait grande envie à RaoiiV, — il se ela que Calixte savait faire ce nœud, et il se promit de ne pas tardef à se faire initier. Malgré la grâce nale qu'ont toutes les femmes, auxquelles d'ailleurs un de gaucherie et d'embarras ne messied pas, Marguerite lit pas tout à fait à son aise chez le docteur.— Son père, ivait pour cette fois cédé à de nouvelles instances,— it dans une autre pièce et laissait sa fille confiée aux s de la maîtresse de maison,— qui était obligée de s'oc- )r de tout le monde ; elle se fit reconduire à la place lie avait quittée, et ne fut pas fâchée d'y retrouver ul, — qui, voyant la contredanse finie, était allé l'y ndre. Elle le trouva très malveillant pour les rUhes
habitfy pour les bottes vemieêj pour les plaisirs et pour les manières du monde. Jamais philosophe ne professa autant de mépris pour les choses qu'il ne pouvait atteindre, et ne traita si dédaigneusement' de futilités les ehjets de sa secrète et malheureuse amhitien.
— Combien je préfère, dit-il, à ces réunions brillantes nos promenades sur Teau ! combien sont différentes les rêveries qu'inspirent les molles clartés de la lune, des pensers qui éclosent à la lueur des lustres et des bougies I
— Ecoutez donc, dit Marguerite, on ne peut se promener sur Teau au clair de la lune dans le mois de novembre. N'aimez-vous donc pas la musique?
— Oui, mais j'ai la danse en horreur.
Raoul ne savait pas danser, —et d'ailleurs, dans ce salon où Marguerite était une femme, lui qui n'était qu'un enfant, grâce à ses souliers lacés, à sa timidité et à son titre de lycéen, il voulut, à force de gravité, se faire prendre au sérieux.
— Vous pouvez ne pas aimer la dans«, dit Mariaient», mais eependant il faut savoir danser.
Raoul fit un geste dédaigneux.
— Si vous saviez danser et si vous vouliez danser, dit Marguerite, je pourrais vous raconter le malheur arrivé à Félix, qui est en retenue pour dimanche prochain, — tan* dis que... Tenez, la musique commence et on vient me chercher.
Pendant cette contrdianse, madame Desloges fit un signe à son fils, — et quetod il fut auprès d'elle, elle lui annonça qu'il était temps de partir. —Raoul fut un peu plus contrarié de s'en aller qu'il ne l'avait été de venir; — mais il fallait obéir .^^11 ne dormit pas de la nuit: cette musique, ces bougies, ces parures dont il avait parlé avec tant d'àcreté, lui avaient causé une complète ivresse. — Que Marguerite était donc jolie et gracieuse ! — comme elle avait dû le trouver laid et maladroit l II la haïssait presque à celte pensée, n haïssait lout à fait ces jeunes gens, si beaux, si bien habillés, qui lui avaient parlé, qui avaient dansé avec
RAOUL, elle. — S'il savall seulement faire ce nœud de cravate î —
s'il savait danser I — Mais danser avec des souliers lacés l Au déjeuner, il annonça foriHëllement à sa mère qu'il n'irait plus nulle part tant qu'il ne serait pas mis comme tous les jeunes gens qu'il voyait dans le monde. Madame Deslôges sourit et lui répondit qu'il n'était qu'un ensuit, qu'il serait ridieule qu'il fût mis autrement.
4tf
Il«*ul «vaiWjc«isiEih-yous ce jsur-là avec Mandron aux Tuileries.— La glacière était décidément trop loin ; on déprisait plus da la motfié de son tmips sur la roate et il n'en restait pas assez pour patiner, -— et on avait décidé qu'itt eourrait les risques d'Atre rencontrés, mais qu'on payerait Aésormais sur le grand bassin des Tnileriesi
Calixte avait quitté le collège, — il était artiste I — il ne parlait plus que d'académies, —de modèles. — La vérité est qu'il copiait des nez, ce que môme la plus stricte décenûe n'ordonne pas de voiler, du moins dans ce pays-ci. Sa
mère était persuadée qu'il deviendrait un grand peintre,— son père se contentait de le désirer.
Raoul avait le cœur plein ; au lieu de descendre sur le bassin pour patiner, il appela Calixte, et en se promenant avee lui sous les arbres chargés de givre, — il lui avoua — qu'il était amoureux. Mais Calixte n'apporta pas dans cettf Conversation tout le sérieux, toute la solennité qu'y mit Raoul, de sort^ que celui-ci ne tarda pas à s'arrêter dans ses confidences, il refusa de nommer, et môme de désigner la penonne objet d'une si belle flamme.— Néanmoins, Mandron se récria fort h certains détails, — et quand Raoul parla du respect, de la timidité qu'il ressentait en pr&enee de Marguerite, Mandron, qui n'aurait pa& été plus brave, le plaisanta amèrement sur ion platotdsmey et développa sur les femmes et sur l'amour des théories^ assez ris-
quéds, qu'il avait entendu précisément la veille émettre par un autre.
Raoul ne laissa pas pénétrer Galixte plus avant dans le sanctuaire de son cceur. Cependant il M honteux deTcx* ces de la terreur que lui inspirait cette douce jeune fille, et il résolut de lui déclarer son amour. — Elle lui avait demandé à voir le journal qu'il avait rédigé étant en cinquième. — Il en retrouva un numéro, et y joignit un petit billet cacheté. — £n vain il descendit au jardin, — en vain il monta à sa chambre, •— il ne put réussir à rencontrer Marguerite. Mais un dimanche, Félix lui demanda pourquoi il ne venait pas, le soir, jouer au loto avec eux. Il ne se fit pas beaucoup prier.
Le journal était calqué sur les journaux politiques qui paraissaient tous les jours. 11 est inutile de dire que c'était un journal d'opposition. — Yoici ce que contenait le numéro retrouvé par Raoul :
lOO BAOUL.
VIMPAJITUL.
Rien n'est beau que le vrai ; le vrai seul est aimaWe.
BOILBAU.
tt Le professeur a dîné la semaine dernière chez les parens de Jules Parfait. — Jules Parfait a été le premier à la composition qui a suivi ce dîner. »
« Le rédacteur de cette feuille indépendante a été condamné à un pensum exorbitant de cent pages de Quinte- Curce à tra-luire mot à mot à cause du numéro de jeudi dernier. — Quelques bons camarades ont ouvert une souscription pour l'aider à compléter ce pensum.— Déjà plus de cinquante pages ont été réunies ; — ce n'est qu'une page et demie à faire pour chaque élève. »
(( Un pensum général a été donné à la classe à cause
RAOUL. iOi
d'uH carreau qu'un élève que nous connaissons, mais que nous ne voulons pas nonuner, a cassé avec une bille. — On attend qu'il ise déclare et qu'il ne laisse pas punir tous ses canaarades pour un fait dont il est l'auteur. »
« Ernest Frénot ayant dit qu'il ne craignait pas Edouard Lacheul, une rencontre a été jugée nécessaire entre ces deux élèves ; — elle a eu lieu dans la petite cour. — Le combat a été arrêté par Ta cloche qui annonçait la rentrée de la classe, — sans qu'aucuû des deux adversaires eût un avantage marqué. Les témoins ont déclaré l'honneur satisfait,—après que Edouard Lacheul a affirmé que s'il avait dit que Ernest Frénot lui avait chippé deux billets en stuc, c'était sans intention de l'oitenser. d
a On attire l'attention des élèves de cinquième sur l'état
désastreux dans lequel est tombée la toque du professeur :
— de noire qu'elle était, elle est devenue grise. — Pour
nous servir d'une expression de Racine, —nous dirons
qu'elle a ut éclat em|)nin<^ — qu'elle doit à la graisse, »
lOa RAOUL.
« Depttis quelques jours on remarq ue avec étonnement que les chaussons de pommes que l'on vend à la porte du collège ne sont plus chauds. — On parle de ne plus rien acheter à la marchande.'— Il est juste de protéger le commerce, —et les élèves de cinquième n'en laissent échapper aucune occasion, mais les négocians, de leur côté, ne doivent pas user de fraude et mettre en circulation des marchandises avariées. On a décidé que des remontrances sévères seraient adressées à la marchande de chaussons. — L'élève Mandron a été chargé de cette mission délicate. »
« Au moyen d'une traduction de Quinte Curce qu'a apportée en classe l'élève Léon Noël, —il a été reconnu que dans la version dt mardi le professeur a fait un contrtsens. )»
«( On avertit les fileurs ()ue le pion de la pension '** se promène quelquefois dans la cour un quart d'heure avant la fin de la classe*-* Ce ne peut être que pour voir revenir
les élèves qui, après avoir filé,\e\i\eni rejoindre leur pension à la sortie ; nous croyons devoir les mettre en garde contre cette ruse machiavélique. /1h nno dUce omnes, »
« Un grljcle expliquait l|i situatiop do la ^ociéU d'afsurance mutuelle contre les pensums, Ldi caisse de réserve et de prévoyance contenait pour le moment 15,000 vers de douze syllabes et seulement trente pages de Quinte-Curce.»
« Avis. — La glace est prise au grand bassin des Tuileries.»
loi RAOOL.