‹ Raoul Desloges; ou, Un homme fort en thèmeChapitre 15 sur 20 · GORA · texte numérisé non relu

GORA

J'ai langui si longtemps dans cette servitude , De craindre, de trembler j'avais pris Thabitude...

Uncas la rassure, tous deux s'éloignent en voyant para!ire Empsaël qui vient au tombeau de sa mère, sur lequel Almiri a élevé un tertre de gazon,

Empsaël a confié Zoraïde au vieux Magua, — il s'agenouille devant le tombeau de Mirrha.

Que mon cœur est serré I.., Là... couverte de terre... Au froissement du sol sous mon pied incertain, Je sens un froid mortel se glisser dans monsein... Elle est morte I — ma main n*a pas clos sa paupière I Elle est morte de faim, de douleur, de misère î Pauvre, pauvre Mirrha I déjà firoide, ta main N*a pu toucher la mienne, et ton regard éteint

N'a pas vu tes enfans, et tes lèvres glacées Du long baiser d*adieu n*ont pas été pressées I Demain, quand nous allons quitter ces bords sanglaas. Va, ne redoute pas que tes tristes enfans Veuillent te laisser là... te laisser à la terre I Tu viendras avec nous, Mirrha, ma bonne mère; Au delà du grand lac )*^nporterai tas os; Là près de tes deux iils, dans un lieu de repos,

Tu dormiras tranquille ; on tamarin sanvage Recourbera sur toi son lugubre feuillage; Chaque jour, quand Tiendra Tbeure triste du soir, Empsaêl, Almiri, Tiendront tous deux te Toir... Mon père! • . .

En effet, c'est Almiri.— Magua a été blessé, Almâri amène Zoraïde à son frère. — Zoraïde n'a qu'une pensée, c'est le danger que court son père ; Empsaël lui promet qu'il pour^ ra s'éloigner sans crainte ; — mais quand il apprend que Zoraïde Teut le suItto, il entre en grande colère; — il prie, il menace, — puis il reTient à la prière.

Ne dois-tu pas un jour être épouse» être mère, Ne dois-tu pas un jour abandonner ce père, Ce père, dont Tamour ne se montra jamais Que pour rompre des nœuds qu'alors tu chérissais? Oh J Tiens, ma Zoraïde, oh ! Tiens, ma bien-aimée. Respirer du désert la brise parfUmée !

De Fombre des palmiers Tiens goûter la fraîcheur; Viens dans ma case, Tiens; là sera le bonheur.

Ma case ! avec quel soin elle sera parée ! Toujours de vert feuillage au dedans décorée ; Au dehors, les rameaux des citronniers épais En cacheront le faîte aux regards indiscrets, Et sous les verts abris de leur paisible ombrage. Tranquilles dans leur nid, sautant sous le feuillage, Les oiseaux du désert chanteront tout le jour. Le gazon sous tes pas s'étendra tout autour.

Le bonheur nous attend, — Un jour tu seras mère. Mère, ma Zoraïde... Ah ! quel doux ministère I Qu'il est charmant, ce mot 1 -- L'as-tu bien entendu ? A ton sein palpitant un enfant suspendu ; Ses bras tendus vers nous aussitôt qu'il s'éveille. Sa Toix confuse encor, hormis à notre oreille, Et bégayant déjà ton titre précieux...

?es regards incertains cherchant déjà nos yeux.... Ah I que cet avenir nous présente de charmes !

Tu ne me réponds pas, mais tu verses des larmes... Zoraïde ! 0 destin, je brave ton courroux !

Tu me verrais sourire accablé sous tes coups. Frappe, je té défie I...

Les esclaves vainqueurs envahissent la scène; — ils demandent la mort de Femandès. — Empsaël et le vieux Magua veulent le défendre; mais leur voix est étouffée par les clameurs. —Empsaël prie, menace, défie ; — dans un moment où la fureur des esclaves redouble,— Zoraïde embrasse son père en s*écriant :

Empsaël^ défends-nous I

Empsaël se jette au-devant d'eux le poignard à la main; — il mourra s'il le faut. — Au moment du plus grand tumuite, — Femandès s'écrie :

Esclaves, arrêtez, vous voulez mon trépas? Je mourrai^ mais du moins jamais ma Zoraïde N'épousera ce noir.

BMPSABL.

Elle est à moi, perfide I

FERNÀNDàS.

Qaoi ! ma fille épouser mi esclave I jamais ! Elle meurt avec moi, je mourrai sans regrets.

EBIPSAEL.

Elle meurt avec toi I cruel I qu'oses-tu dire ?•.. Mon épouse...

FERNANDis, la frappant de son poignard.

Prends-la, la voilà 1 tiens !...

ZORÀIDB.

J'expire l

EMPSAEL.

0 désespoir affreux I elle meurt...

ZORAIDB.

Dieu du ciel I Pardonne au meurtrier, à mon père... Empsaël I...

Elle tend la main à Empsaël et tombe morte sur la tombe de Mirrha. — Empsaël s'agenouille auprès de son corps, mais pendant ce temps, Diego, qui s'est enfui, a rencontré ce parent de Femandès que Ton attendait h rhabitation. Ils arrivent aveo dos troupes^ et les eselaves sont entourés.

UUGAS*

Amis I tout est perdu i

AUIHII.

Gommât ¥«.. que sig]iiâe.M

UNCA8.

Nous sommes entourés d*une troupe emiemie. A leur tête est Diego...

Diégol

EMPSABL.

Nous oomLattroiis I

UNGÀS.

Ils seraient dix contre un.

BMPSAIL.

Eh bien ! nous périrons I Les esclavos hésitent. Empsaël s'éerie avet amertumt : Ils seraient dix contre un I Ils ont peur de mourir.

ALMIHI.

LAches!».. il en est temps... Hâtez-yous done d'oiTrhr A dtt nouveaux liens vos mains obéissantes^

Sa RAOUL.

Les armes pour vos bras deviennent trop pesantes. Voilà votre tyran, mettez-vous à genoux, Et tâchez d'apaiser son superbe courroux ; 11 daignera peut-être écouter vos prières...

Le cercle des soldats se resserre. — On commence à en. chaîner les esclaves. — Almiri se jette sur Ferhandès. — On Tarrête, on le désarme. — Empsaël le prend par la main, et le conduisant près de la tombe sous laquelle est Mirrha, sur laquelle est Zoraïdc, — il dit, avec tranquillité d'abord, puis avec enthousiasme :

Calme ces vains transports. — Adieu, vous d^nt le eœur Préfère Tesclavage à Tétemel bonheur...

Un jour, la liberté tout autour de la terre Fera briller ento sa féconde lumière.

Tout sera libre enfin sur la terre et les fk>ts.

Heureux ceux dont les yeux verront ces jours de gleire I... Pour nous, dont les efforts n'ont pas eu la victoire,

Laissant ici les fers que nous voulions briser, Nous sommes fatigués, nous allons reposer. Adieu, brillant soleil de ma belle patrie ; Adieu, triste tombeau d'une mère chérie..» Mais je vais la revoir... Et là... plus de tyrans, Plus d'esclaves, de fer, de fouets toujours sanglans... Esprits aériens, parez ma fiancée...

Que d'un vêtement blanc sa taille soit pressée ; Qu'une couronne blanche orne ses longs cheveux. Et remplissez les airs d'accords harmonieux : Chantez le chant d'hymen... Bientôt ma main glacée Ira presser ta main, ma belle fiancée...

(il se frappe.) Ah I je suis libre !

ALMIRl.

Il a porté le coup fatal I

Je te suis...

EMPSABL, calme et lui donnant le poignard qu'il retire de sa

blessure.

Tiens, mon frère, il ne fait pas de mal.

54 RAOttL.

Almiri se frappe, et tous deux tombent dans les bras Tm de rautxe.

Ainsi finissait l'œuvre, par un mot qu'un jeuJie sauvage traduisait du laUii*

xvn.

LA CRAaTIOK D'ITK JOUKNAL paraissant QVBLQraFAS.

Un matin, Galixte vînt trouver Raoul et lui dît : — Tu faisais des vers autrefois ; — en fais-tu touioursT Raoul rougit à cette question. — On a autant de pudeur pour ses premiers vers que pour son premier amour.— Ce-

pendant il avoua qu'il écrivait, qu'il passait à écrire le temps que lui laissaient ses ennuyeuses occupations,— que c'était son but, son espoir, etc.

— Eh bien, dit Calixte, nous pourrons bientôt faire entrer dans le monde ces enfans de ton amour. — Je tond« un journal.

Raoul resta stupéfait; il n'aurait pas été plus étonné si Calixte lui eût dit : — Je fonde un empire, ou : J'invente une religion.

— Oui, ajouta Calixte, je fonde un journal, et ce matin môme nous déjeunons avec notre principal actionnaire^ M. Leroux, protecteur d'une demoiselle Léocadie, artiste du Cirque-Olympique. Tu es invité, j'ai parlé de toi comme du plus distingué de nos jeunes poètes; — tu formeras le fonds de la rédaction avec moi et Alexandre, tu sais?

— Quel Alexandre?

— Eh I le flot démissionnaire du Cirque-Olympique. Je viendrai te prendre à onze heures; — sois chez toi : — mot»-toi un peu bien. Jusque-là je vais avec Alexandre tra-

BâOUL. 59

vailler à donner à notre logis quelque peu de somptuosité, — parce que nous ne pourrons nous dispenser peut-être d'y conduire notre actionnaire. —Prête-moi cent sous. Raoul donna cent sous et resta "seul. — Les paroles de

Galixte l'avaient grisé,— d'enivrantes vapeurs étaient montées à son cerveau. — Quoil ses vers allaient être imprimés!... il avait envie de les brûler tous et d'en faire d'autrès plus dignes de ce sort magnifique... Quoi! on l'avait cité comme le plus distingué des jeunes poètes de l'époque. . . Mais ces pensées vertigineuses se calmaient un peu quand il songeait qu'on avait dû également citer comme deux grands prosateurs et son ami Calixte et aussi M. Alexandre, qu'il avait connu une des vagues les plus insignifiantes qui supportaient le radeau de la Méduse. Cependant il revenait toi;uours à cette pensée, ses vers seraient imprimés!.... Marguerite et la tante Clémence les liraient ! 11 n'y avait qu'une chose qu'il n'avait jamais confiée à la tante Clémence, — c'était le secret de ses vers, — de ses vers chéris, qui pour lui n'étaient pas seulement des vers, — mais

eO RAOUL.

ioB œu& sortis de son cerveau, desquels devaient éclore la Ijfloire, et la rîcbesse, et tous les bonheurs.

mtandron vint le chercher avec monsieur Alexandre.

Monsieur Alexandre dérangeait beaucoup les idées de Raoul t — il était bien difficile de le faire entrer dans un rêve un peu poétique. Cependant il ne put prendre le courage de refuser la main que le guerrier du Cirque lui tendait familièrement.

•— Tu as des gants? dit Mandron, ça se trouve bien ; c'est assez d'une paire pour nous trois.

«- Comment cela 1

-«•Par un procédé ingénieux que je me Halte d*avoir invenlé,-^ je me place entre vous deux, les mains dans mes pocbes;— je n'ai pas de gants, mais je ne montre pas de mains.-* Je suisdonc censé ai^oirdes gants; — vous passez ohacun un bras dans un des mien8,-<«Raoiil la main éreUe, Alexandre la main gauche ; vous gantez ces deux mains exposées aux regards avec la paire de gants de Raoul ; — chacun do vwb met dans sa ji^cha 4a ntatn qui lui fe^te.

— A nous trois, de cette manière, nous ne montrons que deux mains, et toutes deux parfaitement gantées; — ce qui nous suffit pour conserver l'estime de nos concitoyens.

On arriva au café Vachette, — à l'angle du boulevard et du faubourg Montmartre, c'est là que l'actionnaire attend ses convives. —L'actionnaire est un homme petit et grêle, ' avec des cils et des cheveux blond pâle, — des yeux clignotans et fatigués par la lumière. Il est vêtu de noir et laisse voir deux ou trois beaux diamans à ses doigts et à sa chemise. — Il est contraint et embarrassé. —Il est en conférence avec le garçon et commande le déjeuner de l'air dont il commanderait un service funèbre. — On ne sait s'il s'agit d'un déjeuner de première classe, ou d'un convoi de quatre couverts,— ou d'un enterrement de garçon. Il parle à voix basse, d'un air demi-solennel, demi-inquiet. — Calixte fait les présentations. — On s'assied, — on mange et on boit. —M. Leroux, l'actionnaire, — tîraint toujours qu il

n'y ait pas assez. — Peu à peu cependant sa tiimdité dimi-

nue, il laisse tomber quelques mots que Galixte folt ressortir avec emphase comme des aphorismes de bon sens et de rectitude. Enfin Galixte arrive au sujet de la réunion. — Parlons do notre journal. Loin de moi la pensée YVih gaire, dit Calixte Jiaiidron, d'aller mepdier raj)pui dédaigneux deg épriv^inSj aui§|$i usés que célèbres, qui trônent (}^§ les grands jpujnaux; la feuille que nous créons veut plus de sève et de jeunesse. — Organe dç h} géniration actuelle çt de, .«?<?.<? hemns^ elle ne faillira pas h ça mission. — J'fifi voulu pour rœmTC que nous commençons m'entoi^rçr d'hommes jçpnps, d'horripips d'ayenir, qui aient à ge faire un nom et à conquérir leur réputation. — Je traiterai la partie politique si un cautionnement nous te permet, — sinon la partie morale, — Le jeune Raoul Pesloge?, dont rétoile n alUnd qu'un snulfic bienfaisant qui la dégage des nuages de ranpnymc et du manuspril pour briller au ciel de la paosie française, le jeune Dcsloges nous donnera des vers et aussi quelques romans pleins de larmes. -^ Pour

monsieur Alex^pdr^i homme initié h tous les piystères de

théâtre, homme qui connatt la scène devant et derrière le rideau, depuis les cintres jusqu'au troisième dessous;— monsieur Alexandre nous fera enfin un feuilleton théâtral comme Vart en attend vainement, sévère mais impartial, disant la vérité aux directeurs, aux auteurs et aux artistes,

— ramenant Vart à sa haute mission sociale, et ne lui permettant aucun écart. Mais, de tous temps, — Apollon et Plutus ont renoncé à marcher de compagnie, — Apollon fut berger çhe? Admète, — Homère fut aveugle et mendiant,

— Gilbert est mort à ThOpital.

Malgré que notre situation ne soit pas celle des grands hommes, nous avons examiné froidement notre position financière, et il nous est complètement impossible de mettre, pour le moment, en dehors la somme qu'un gouvernement ennemi des lumières, hostile à la presse, ombrageux devant toute indépendance, exige de ceux qui veulent apporter aux masses la nourriture de l'esprit. Nous avons rencontré monsieur Aristide Leroux, — magistrat ou à peu près, ^ protecteur éclairé des beaux-arts, -^ qui

gémissait comme nous de voir que de tant de journaux qui se publient à Paris, pas un ne répond aux véritables besoins de Fart. Nous avons alors conçu la pensée d'une société dans laquelle nous apporterions, nous, notre talent, notre expérience des hommes et des choses, notre incorruptible indépendance, et monsieur Aristide Leroux les quelques capitaux indispensables pour mettre en train une entreprise qui doit inévitablement les lui rendre au centuple. De telle sorte qu'il aura fait à la fois et une action honorable, dont la société entière lui saura gré, et une bonne affaire. J'ai par hasard sur moi le manuscrit du premier article d'art que notre honorable ami Alexandre destine au feuilleton du Scorpion (tel est l'heureux litre de notre publication) ; je vais vous le lire :

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