THEATRE DU CIRQUE-OLTUPIQUB
ce Nous ne saurions déplorer avec trop d'amertume l'inconcevable incurie, ou plutôt l'extraordinaire pîwrtialité du
directeur de cet établisiêinent. Nous avons remarqué parmi les figurantes une jeune artiste d'une haute intelligence, d'une physionomie enchanteresse, d'un aplomb qui n'est que la conscience d'un talent hors ligne qu'elle n'attend que l'occasion de montrer. Cette charmante personne, qui s'appelle Léocadie, reste, par XimpérUit du directeur, confondue avec le vulgaire des figurantes, — tandis que les premiers rôles sont confiés... (Ici aura place un ér^ntemeni un peu soigné des principales actrices de l'endroit.) Certes ce n'est pas la seule preuve d'incapacité et de mauvais vouloir qu'ait donnée cette déplorable administration.— A force de les abreuver de dégoûts, elle a forcé à la retraite <fo« hommes d'un talent éminent qui, s'ils avaient été mis à leur place, auraient fait la fortune d'un théâtre. — Tout va de mal en pis à ce malheureux théâtre. — ^ A la dernière représentation du Vengeur, — on a sifitté la mer, dont les flots étaient flasques, mous et sans énergie. — <}n nous objectera peut-être que le théâtre gagne"énormément d'argent..! Méprisable raisonnement, argument finhrole 'auquel
nous devrions peut-être dédaigner de répondre, tant ij nous serait facile de prouver que, par le temps qui court, chei les hommes et chez les choses, la prospérité matérielle est en proportion contraire de la valeur réelle et sérieuse des choses et des hommes, etc., etc., etc.»
— Que dites-vous de cet article, monsieur Leroux?
— C'est très bien... c'est très bien... voilà ce que j'appelle de la justice; — car cette pauvre Léocadie... vous ne sauriez croire combien on la rend malheureuse I
— Elle sera vengée, monsieur Leroux, elle sera vengée I •^ je vous l'ai dit, notre mission est de protéger le talent contre l'intrigue et l'envie. — Je ne vous parle pas de notre ligne politique, cela dépend du cautionnement; mais en tous cas, indépendance et vérité, — voilà notre devise et celle du Scorpion, — Garçon I des cigares.
Le déjeuner se prolonge assez tard ; — on arrive à une remarquable intimité; Mandron appelle monsieur Leroux Mécène et le tutoie.
On se sépare après avoir pris rendez-vous pour le lende- • main chez monsieur Alexandre.
Calixte n'avoue pas la communauté du logement ; il n'assigne pas, dit-il, le rendez-vous chez lui, parce qu'il n'y demeure pas lui-même depuis quelque temps. —Le ministère, auquel son indépendance fait ombrage, veut en finir
avec lui, et il craint d'être arrêté. — Le logis d'Alexandre est un logis de savans, d'hommes de lettres peu soucieux des choses terrestres. — Mais qu'est-ce que cela fait pour parler affaires I— Calixte aurait cependant admé à faire voir à \m connaisseur comme monsieur Leroux ses meubles de bois sculpté et une remarquable collection d'armes antiques; mais ce sera pour un autre moment. —A demain.
Raoul rentre chez lui un peu désenchanté de cette espèce de littérature de bas étage en général, mais très heureux cependant de sa position particulière.— Il ne voit dans tout cela que ses vers imprimés. — De plus, il a bu quelques verres de Champagne, — ce qui ne lui était guère
anlvé de sa. viâ« --)»Ces fiunéesy joistos à celles de la sioire,
Font jeté dans un trouble étrange*
Il ne sait que faire du reste de la journée, il remet au lendemain à aller donner ses leçons ; il éprouve\me sorte d'anéantissement.Cependant, quand vient Theure d'aller chez monsieur Seeburg, il lui semble qu'il est sauvé ; — il arrive môme un peu avant l'heure, et trouve Esther qui respire à une fenêtre entr'ouverle l'air firais d'une belle soirée.
— Ohl que j'aimerais, dit-elle, être à la campagne par ces beaux jours de l'été i
— Vraiment, dit Raoul, c'est bien obligeant pour moi. Quand vous serez à la campagne , je ne vous verrai plus.
— Ohl dit Esther, j'ai tellement,., l'habitude..» de vous voir tous les soirs, que je ne vous sépare jamais de moi dans me» idées. Quand je dis que je voudrais être à la campÊgttey ^ cela veut dire que je voudrais que la campagne m autour de nous, — que ce tapis fût de Fherbe, — que eesmiiraslles ftisaent des arbres, <— qu'on entendit, au lieu éi faruit des toitures, ^ une brise tiède dans les feuilles,
le murmure d*un ruisseau, le vol crépitant d'un papillon de nuit, — - et, de loin, de temps en temps, le croassement des grenouilles cachées sous les nénuphars. — Dites^moif monsieur Raoul, — ne le voudriez-vous pas?
— Je n'ose rien désirer quand je suis auprbs de vous, répondit Desloges, je craindrais d'être ingrat envers la Pro« vidence. «^ Mais, vous, êtes-vôus certaine que vous supporteriez longtemps le séjour de la campagne et la solitude?
•— Oui, certes, si j'avais autour de moi tous cent que g'aime.
Et Esther se mit à trembler si fort en disant ce mot, qu'il ^tait impossible de ne pas entendre : Out, Hvouê ihez avec ^oi. Raoul prit sa main et la pressa sur ses lèvres; Esther laissa tomber sa jolie tète sur Tépaule du professeur. Ils oublièrent le monde entier.
On sonna; la servante entra avec une lumière et dit
-qu'un « monsieur » demandait monsieur Desloges.— Raoul
^rtit de mauvaise humeur, mais il ne revint pas,— Esther II. ^
70* KkWU
écMta ciuMloe lyniU d» la rue et de lamaisoii. -^ JQleat^ tttadaît escoïe Raoul à une heure oiiîl eût été imposstt^» qu'U se |ffése&tftt« La leadeuMôa ntatiû avee ces mots i
ce Mademoiselle, je serai de retour dans dix jours Je vous dirai alors ce qui cause mon brusque départ. Agréez, etc. »
L'étonnement d'Estiier ne fut pas diminué lorsqu'elle apprit que dès cinq heures du matin, Raoul était sorti et ren*tré ensuite avec un homme auquel il avait vendu ses meubles, moins un matelas, une chaise et une petite table ; — puisqu'il était sorti une seconde fois-— en costume de voyage, — avec une blouse et un bâton. — La pauvre fille chercha dans les souvenirs de ses lectures un exemple d'une pareille conduite et ne le trouva pas.— Elle demeura triste, honteuse et inquiète*
La première visite qui vint pour Raoul fUt celle de Car lixfaQ Ifondra». «• tt vesQJit M demander des vers pour le
premier numéro du SeorpioHf qui allait paraître le surlendemain. On comptait également lui emprunter quelques pièces de cinq francs. — M. Leroux, Factionnaire, — n'avait pas versé les fonds; — une feuille déjà établie et faisant le môme commerce avait supplanté — la société Alexandre et Calixte Mandron ; — moyennant trois abonnemens à la feuille, on saturait d'éloges mademoiselle Léocadie. — La somme qu'avait demandée Mandron pour établir le Scorpion f cet étrange organe de Voptnion publique, T- suffisait pour faire encenser mademoiselle Léocadie pendant vingt-cinq ans dans l'autre feuille.
Comme on ne trouva pas Raoul, on eut recours à d'autres expédiens, on vendit des annonces. — Un chapelier, •»- un coiffeur et Un marchand de cirage, se laissèrent persuader d'avoir recours à Vimmense publicité du Scorpion^ moyennant quoi on fit imprimer un numéro du joumali— et cinq cents têtes de lettres,— portant en mange ces mots : — Le Scorpion, journal littéraire, artistiqu^, économiquei industriel, social, etc., etc., etc*^ et mille quittances d'a^
bonnement. En tête du journal était un carré contenant ces mots :