‹ Raoul Desloges; ou, Un homme fort en thèmeChapitre 18 sur 20 · XX · texte numérisé non relu

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 ce moment, la servante avertit mademoiselle Hédouin qu'une jeune dame désirait lui parler. Elle n'était pas connue de mademoiselle Hédouin ; mais Vcntretien qu'elle lui demandait était d'une telle importance qu'elle ne craignait pas d'insister pour l'obtenir. L'étrangère fut introduite au-

près de Marguerite. — Toutes deux en se voyant manifestèrent une rive surprise :

— Eh quoi ! c'est vous, Esther ! s'écria mademoiselle Hédouin.

—Marguerite I dit avec un profond étonnement mademoiselle Seeburg.

— Ne saviez-vous pas, demanda Marguerite, que c'était moi que vous veniez voir ?

— Nullement, ma chère Marguerite; j'avais besoin de trouver dans mademoiselle Hédouin une âme généreuse et compatissante, je suis bien rassurée en reconnaissant la plus noble et la plus douce de mes amies de pension.

— Eh quoi I dit Marguerite, seriez-vous tombée dans l'infortune ?

— Non pas comme tu l'entends, reprit Esther ; je suis riche, au contraire; mais si tu ne viens pas à moa secours, je suis la plus malheureuse des filles, et si l'appui que j'ai pensé trouver dans ta générosité mo trompe, je n'aurai

plus de ressources que dans les conseils de mon dése^

poir.

— Parle, Esther, et je remercie d'avance le ciel, s'il est vrai que je puisse te sauver.

•— Eh. bien!... Marguerite... dit Esther en rougissant, — ' J'ai... comment te dire cela?... Un jeune homme... qui vient à la maison depuis longtemps... il est beau, spirituel... je raime*.. je l'aime de telle sorte que j'ai oublié pour lui les devoirs les plus sacrés ; et aujourd'hui... Esther alors balbutia quelques mots à peine intelligibles.

— Et pourquoi ne t'épouse-t-il pas, malheureuse fille, pourquoi ne sanctifle-t*il pas ces deux titres déjà sacrés d'amante et de mèreT...

— Hélas 1 dit mademoiselle Seeburg, — c'est que sa volonté n'est pas libre.M une passion de jeunesse... un premier choix*., des promesses, des sermens laits d'abord à une autre... celui que j'aime est déjà engagé.

— C'est bien assez, je pense, dit Marguerite, d'avoir trahi une femme sans en tromper indignement, sans en aban-

donner lâchement une seconde. D*ailleurs, quelle est la femme qui osera réclamer un cœur dont on a disposé pour uneaulre?

— Ecoute, Marguerite, dit Esther, je ne dois pas plus longtemps prolonger tes doutes, et te laisser développer en général des sentimens d'une élévation que Ton ne tarde pas à trouver un peu, exagérés dès l'instant qu'il s'agit de ses propres intérêts.— L'homme que j'aime, c'est ton amant à toi, c'est Raoul I

Marguerite devint pftle et fut quelque temps sans pou* voir parler, mais bientôt elle reprit avec calme :

— Esther, les devoirs de monsieur Deslôges envers vous sont plus sacrés que ceux qu'il avait contractés à mon

égard. — Monsieur Desloges vous épousera. C'est en vous aimant qu'il a trahi ses sermens, c'est en vous épousant qu'il réparera votre faute à tous deux. Ce n'est pas par une infamie qu'il se ferait pardonner uns inûdélité. J'aurais voulu qu'il me fît lui-même l'aveu du changement de ses sentimens.— Ce que vous n&e dites m'explique doux lettres

étrangesque j'aireçues de lui. Il eût mieux valu qu'il m'eût dit la vérité... mais... Ksther, je vous le jure, par la mémoire de ma mère, jamais je ne serai la femme de monsieur Raoul.

Esther se jeta dans les bras de Marguerite. . — Ah I Marguerite, s'écria-t-elle, — tu me sauves Thonneur et la vie, — mais le ciel te récompensera. Jolie et charmante comme tû es, tu n'auras qu'à choisir l'homme dont tu daigneras faire le bonheur.

Marguerite fit signe à mademoiselle Seeburg de ne pas continuer, et elle dit :

— Non... je renonce à Raoul... mais je ne donnerai jamais ma main à un autre. — Un autre 1 eh I grand Dieu I qu'aurais-je à lui donner 1 Je renonce à Raoul, mais je ne renonce pas à mon amour. Je me ferai un bonheur encore du bonheur même que lui donnera.une autre femme. Dieu fera le reste et me soutiendra dans Tes momens do faiblesse et d'amertume. Tenez, Esther, ajouta-t-elle, — attendez quelques instans.— Je vais vous donner pour monsieur Des-

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loges une lettre qui lui rendra cette liberté qu'il a su si bien reprendre.

Et Marguerite ne tarda pas à revenir avec une lettre qu'elle remit à mademoiselle Seeburg.

« Raoul, disait Marguerite, un hasard m'a tout appris. Vous avez contracté des devoirs qu'il faut remplir. J'ai renoncé à mes plus doux rêves, mais je ne saurais où prendre de la- force s'il me fallait ne plus vous estimer. Avoir cessé de m'aimer n'est un tort que vis-à-vis de moi-môme, —mais abandonner mademoiselle Seeburg, dans la situation #u l'ont mise son amour et le vôtre , ce serait une lâcheté et une infamie. Si je dois renoncer à ma tendresse dans l'avenir, il feut que je puisse la garder dans le passé. — Il ne faut pas que j'aie aimé un malhonnête homme. — Ne me répondez pas, — je me suis fait le serment de ne pas ouvrir une lettre qui viendrait de vous. Plus tard, quand mademoiselle Seeburg sera votre femme... je ne sais ce que je ferai : — je consulterai les forces |que Dieu m'aura données, — Malgré le trouble dans lequel je suis en ce mo"

ment, je ne puis penser que cette tendresse si douce que j'ai pour vous puisse se changer en une telle amertume que ce soit jamais pour moi une souffrance de vous voir heureux. Ma résolution est immuable. En ne faisant pas ce que je vous demande, vous cesseriez d'être un honnête homme, sans vous rapprocher de moi pour cela, — et moi, vous m'enlèveriez mes chers souvenirs,— que je vous prie en grâce de respecter. »

XXÏ.

COUET SOKMÀIRB DBS BVÊNBHBNS QUI SURVINRENT PBNDÀNT UN ESPACE DE TROIS ANNÉES.

Raoul épousa mademoiselle Esther Seeburg. Esther n'était point mère, ainsi qu'sUe Tavait fait croire à Raoul et à mademoiselle Bédouin. Le père Seeburg ne dpnna pour

dot à sa fille qu'une pension annuelle, mais suffisante pour que le nouveau ménage pût vivre dans l'aisance.

Marguerite continua son rôle héroïque. — Si une tristesse profonde qu'elle ne s'avouait pas à elle-même amaigrissait ses joues et lui donnait une pâleur inquiétante, elle ne laissait cependant pas échapper le moindre murmure, et ne regrettait en rieri ce qu'elle avait fait.

Sur ces entrefaites, monsieur Hédouin mourut ; Félix alla à Alger; Marguerite Hédouin se mil alors h vivre tout h fait avec la tante Clémence, qui avait de son côté do grands chagrins. Scr;i fils avait déserté en emportant la caisse du régiment. — Une rondamnaik»! par contumace n'avait atteint que son honneur. Elle savait qu'il était à Paris ; de temps en temps il venait, à la chute du jour, loi demander de largent. Chaque matin elle so révcîBait en se disant :

— C'est sans doute aujourd'hui que mon fils sera arrêté.

Cea doux ptuvres femmes n'avaient ëant fat vie d'mCre bonheur que de mêler leurs chagrins H de aouffrir en»

wmbifiè

r/est de très bonne foi que Marguerite apprit avec tristesse que Raoul et Esther n'avaient pas continué longtemps à vivre en bonne intelligence. Raoul, qui avait été blessé du mensonge employé par Esther pour le décider à l'épouser, ne tarda pas à s'apercevoir que l'amour d*Esther, feu follet de l'imagination, s'éteignait rapidement dans la prose du ménage : elle était coquette et légère. Quelques observations de Raoul furent mal reçues et surtout mal écoutées* — Il devint sombre et taciturne ; il chercha à revoir Marguerite, qui Taccueillit comme un frère, — lui donna les conseils qu'elle crut les meilleurs pour ramener la paix dans sa maison* — La tante Clémence, respectant l'innocent bonheur que Marguerite goûtait à revoir et à consoler celui qu'elle avait tant aimé, n'osa.pas lui dire que tout cela était encore de l'amour. Esther fut irritée d'apprendre que son mari allait cheZ'Marguerite, et elle ne supposa pas un moment chez celle-ci des sentiraens purs, nobles et désintéressés, qu'elle ne trouvait pas dans son cœur ; elle fil à îlaoul de véhémens reproches auxquels celui-ci répondit

m BAOUL,

avec dédain. 1)0 ce moment, Esther se cîut tout permis. En vain Raoul lui défendit de recevoir un homme dont les assiduités ravalent déjà fort compromise : elle ne tint aucun oompte de cotte défense.

Raoul, poussé ft bout, saisit un prétexte pour insulter celui quSl ^«oyaU Pâmant de sa femme : ils se battirent. — Raoul, (fui n'avait de sa vie été fort qu'en thème, blessa 80B advflysawB, ià esl vm, mais en éekange d^ne égvati*-

gnure, il ief ut une UessuM très gvave. Le soir même du duel, Bstiier leva le masque et prit la ftiite avec son amant, emportani ses diamans, ^argenterie et tout ce qui avait quelque valeur dans la maison. Raoulji'y rentra pas et se fit porter dans une mauvaise chambre près de Pendroil oti le duel avait eu lieu. Quand il apprit la Mte de sa femme, il fit demander monsieur Seeburg. — CMul-d vint et rejeta sur son gf^dre tous les torts. Raaul M donna les olefl^ de la maison qu^ avait habitée avec sa fiHe, n^y fit prendre que les effets pe^^nnellement à son usage, et lui abandonna )e reste, — ea que asonsi^ur fieeburg accepta, «*•

ainsi qu'une imiorisAttiHi pior écrit de payer désarmais k sa fille la peasioa qui, légalement, deviût (tre versée entre les HEiains du mari comme chef de la eammunautéi Tous deux aa témoignèrent alors le plairir qu'ils auraient à ne jamais se revoir. Baoul resta dans Tauberge avec quelques Iquis pour tout^ fortune,r- et tpQiha si dangereusement m^^de que le médecin qui n*en espéra pas grand*chose conseilla à l'hôte de prévenir le maire du village. — Celui-ci chercha des parens ou des amis à Raoul. — Marguerite alors, qui avait appris par la rumeur publique ce qui était arrivé, sut où Raoul était vetiré ; elle alla soigner le pauvre mourant. — A ce moment, tqutlui manqua, jusqu'à Tappui de la tante Clémence. Le fils de celle-ci s'était fait prendre à Châlon-sur-fiaAne. Il attendait en prison qu'un nouveau

jugement décidât s'il irait aux galères ou sMl serait fusillé. Sa malheureuse mère alla s'installer à cAté de la prison, où elle passait tout le temps qu'elle n'employait pas à voir, à solliciter les juges.

D-abord Raoul ne s'aperçut guère de la présenee de Mar-

guérite. — Quand il la reconnut ensuite, il la prit pour un ange descendu du ciel ; — mais il la supplia de le laisser mourir. Marguerite s^accusait d'avoir exigé ce funeste mariage ; elle se reprochait tout haut les chagrins qu'elle avait ainsi attirés sur la tête de Raoul, — et à peine tout bas s'avouait-elle à elle-même le bonheur qu'elle avait perdu pour elle et pour lui.

MARGUERITE A LA TANTB CLEMBlfCB.

« J'ai vu M. "*. Il s'emploiera de tou3 ses efforts en faveur de ton fils, mais il ne m'a pas caché que la situation est des plus dangereuses. C'est une cruelle chose que de n'oser relever un peu ton pauvre cœur do l'abattement profond où il est tombé, dans la crainte d'avoir à le faire retomber de nouveau et de plus haut.

» Raoul est sauvé. — Il est vieilli de dix ans. — Sa pâleur, ses rides précoces, sont pour moi des reproches terribles.—C'est moi qui ai exigé qu'il épousât cette méchante

Esther, et c'est de ce mariage que sont venus tous ses chagrins.

» Comme il n'était pas convenable que je logeasse dans l'auberge où il demeure, une fois que sa vie n'était plus en danger et que sa situation n'exigeait plus des soins et une sarveillance de tous les instans, j'ai cherché un autre logis auprès de lui. — Mais hier, il m'a dit qu*il allait retourner h. Paris, où ses affaires rappellent. J'ai compris ce que ce mot veut dire, — c'est qu'il lui reste à peine l'argent nécessaire pour payer son hôtelier et son médecin, et qu'il veut s'occuper de retrouver quelques leçons. — Au phis fort de sa maladie, alors qu'il ne reconnaissait ni moi, ni les autres personnes qui le soignaient, j'ai eu la curiosité de voir quelles étaient ses ressources. — Il n'avait avec lui que quelques louis, et je sais qu'il a abandonné non-seulement la dot de mademoisolle Seeburg, mais encore le logement qu'il habitait avec elle, dont il a remis les cleft au p^re, et dans lequel il a juré de ne jamais rentrer. J'ai ajouté seulement trois louis aux cinq qu'il avait dans sa poche,

pour qu'il no s'aperçût pas de ma petite fraude, qui l'aurait blessé. Je ne sais, ma chère tante, ce que je vais faire maintenant. Lui-môme est triste et embarrassé. Par un sentiment de délicatesse que tu apprécieras, il n'ose me demander quelles seront désormais nos relations. Je n'en sais rien moi-même. Je regrette presque qu'il ne soit plus malade et que Vhumanité no m'oblige plus h rester sans cesse auprès do lui. Doi^je cesser de le voir? dois-je abandonner ce pauvre homme, déjà si abandonné et si malheureux par ma faute ? Un hasard m'a appris des nouvelles de sa femme : elle est en Belgique avec l'homme qui l'a enlevée, et qui est de ce pays. — Il n'est pas probable qu'elle revienne jamais en France; d'ailleurs, après un éclat semblable, toute réunion entre eux est impossible.

» Je trouve tant de douceur à m'occuper de lui, à le soigner, que Je crains de ne plus savoir quelles sont à son égard les limites de mes devoirs aux yeux du monde. — Pour ce qui est des devoirs véritables et de la vertu, ils sont

gravés dans le cœur et ne dépendent d'aucune convention : on ne court aucun risque de se tromper.

» Je vais moi-môme retourner à Paris. — Ici j'étais avec une garde-malade, avec laubergiste, sa femme, ses enfans, — au chevet d'un malade, dans un appartement ouvert, où l'on avait besoin d'entrer à chaque instant, — mais chez moi, je serai seule. Dois-je refuser de le recevoir? Les gens du monde auront-ils le tact touchant de ces braves gens chez lesquels on avait porté Raoul, et qui, sans que je leur aie rien dit, au bout de quelques jours de mon séjour chez eux, ne m'ont plus parlé de Raoul sans le désigner comme mon frère. — Les gens du monde comprendront-ils comme eux la sainteté et la pureté de mon affection pour lui? Tu n'es pas là, ma chère tante, et avant que je puisse aveir ta réponse et tes conseils, avant que cette lettre soit partie, il m'aura fallu prendre une résolution.

» Si je repousse Raoul, ce pauvre cœur si profondément blessé, je ferai un« mauvaise action en réalité, mais le monde n'aura rien à dire, — Si je l'accueille, au contraire,

si j'accepte ce doux nom de sœur que la femme de l'aubergiste m'a la première donné ; si je le console, si je le soutiens, — j'aurai fait une bonne action, mais le monde me blâmera. Faut-il donc être dure et cruelle pour moi et pour lui, ps)ur mériter, non pas l'approbation, mais le silence de ce monde ? — Je crains bien en ce moment de plaider pour la cause que je désire qui gagne, — et d'être à la fois juge et partie.— Quoi qu'il en soit, ma bonne tante, je remplirai mes vrais devoin ; —j'ai prié Dieu une partie de la nuit do m'éclaîrer à ce sujet. Après Dieu, il y a deux personnes qui connaîtront la pureté de mon âme, — toi et Raoul. Que me fait le reste du monde, auquel je n'ai rien à demander, pour lequel je ne ris pas, — et qui ne pourrait jamais rien me donner qui fût comparable en douceur aux quelques instans que j'ai pu passer au chevet de Raoul malade, eM lui prodiguant tous les soins d'une mère à son en&nt. »

xxn.

3SXIL

MAtGVOan K LA. TAWra «LBKnOB.

c( ïïîer, Mc^us avons tous deux içmttô la campagne pour devenir à Paris. Au moment de nous séparer, nous étiens axissi tritrtes et embarrassés Tun que Pautre. Raoul ne me demandait pas s'il viendrait me voit chez mel. — Musfeu» f<Hâ nous nous sommes dit adieu, sans cependant nous en

aller ni Tun ni l'autre. J'ai vu sur son visage péniblemeRt contracté qu'il prenait sa résolution et qu*il allait me quitter Alors je lui ai demandé : — Viendrez-vous me voir demain t — Oui, — m*a-t-il répondu, et son regard mouillé de larmes m'a remercié éloquem ment.

» Je ne l'ai pas encore vu aujourd'hui, et c'est en l'attendant que je t'écris pour parler de lui. Mon Dieu I pourquoi me suis-je laissé entraîner par les mensonges d'Bsther I pom> quoi n'ai-je pas écouté tes conseils! — Raoul serait ici chez lui. J'aurais le droit de partager avec lui ma petite fortune, tandis que je n'ose faire la moindre allusion à ses affiiires dans la crainte de l'offenser. Je suis effirayée de l'exiguité de ses ressources. -^ Je ne crois pas qu'il puisse lui rester un ou deux louis. Â-t-il trouvé tout de suite des leçons? Et s'il en a trouve, comment fera-t-il pour attendre la fin du mois et l'époque du paiement de ses leçons? Il est faible enr core, et à peine convalescent. Ne se fatiguera-t-il pas trop ! aura-t-il les soins nécessaires? Heureuse Esther I qui avait le droit de savoir tout cela \

» n est venu comme je t'écrivais cette lettre. Je l'ai interrompue. — Dest parti et je reste seule avec tei. Je l'ai trouvé *pâle et fatigué. — Il aura sans doute marché beaucoup^ Je n'ai osé lui faire aucune question à ce sujet. Je n'aurais pu lui dire : « Ne marchez pas tant. y> Il m'aurait pu répendre qu'il fisiut bien qu'il s'occupe de gagner sa vie, de trouver des leçons et du travail, et qu'il n'a pas d'argent p«ur prendre des voitures. — Mon Dieu I si tu étais là, tu trouveraiSy j'en suis sûre, quelque moyen ingénieux ; tandis que moi je me désespère sans pouvoir rien imaginer.

^ Je lui ai demandé s'il voyait quelqu'un, — s*il avait conservé quelques amis. Il m'a répondu que non, -* qu'il était heureux de ne plus connaître que moi. — J'ai essayé de lui demander s'il avait de l'occupation, s'il pensait trouver facilement des leçons, -—il a fait semblant de ne pas en. tendre cette question, et il m'a demandé de tes nouvelles.-- Je n'ai pas osé revenir sur ce sujet, et nous avons parlé de toi jusqu'au moment où il a regardé à la pendule, s'est le-

m *1U0GL.

vé et est parti. — Il m'a regardée alors si tristement qua malgré moi j'ai dit : « A demain I )»-^£t un éc air de joier et de santé a brillé sur son visage pâle et amaigri. »

Cette situation^ qui était un suppliée pour Margueirttê, dura longtemps. Parfois elle trouvait un bon prétexte pem engager Raoul à diner avec elle, — mais celul-ei ne lals^tit pas s'établir Phabitude qu'elle en voulait faire, et souvent M ^f%i de partager le dîner de mademoiselle Bédouin en disant qui! avait àéih dîné, ce qui n'était pas vrai.

Les leçons no se présentaient pas : —ses démarches pour trouver des occupationsd'un autre genre n'avaient pas plus de succès;— il avait vendu successivement tousses habits^ en ne réservant qu'une grosse redingote, très convenable pour la saison froide au milieu de laquelle on se trouvait ; — mats le printemps arriva, puis le éommencèment de l'été, qui s'annonça par des ehaleurs accablantes. H est difficile de dire ce que soufMt Marguerite de voir chaque jour Raoul avec sa lourde redingote.

BAQUL. 147

Quelqu'un qui, un jour, se trouvait chez elle en môme temps que Raoul, se plaignit de Texcès de la chaleur, -^ Raoul rougit un peu et dit qu'il ne trouvait pas qu'il fît trop chaud. Quelques instans après, Marguerite le. surprit essuyant son front, sur lequel tombaient de grosses gouttes de sueur.

Il fit, cet été-là, une chaleur ^ peu ordinaire, que c'était, un sujet de conversation partout. — Mais Marguerite n'en parla pas une seule fois et feignit de ne pas s'en apercevoir. — Quelquefois mademoiselle Ilédouin disait :

— Monsieur Desloges, je m'ennuie mortellemont ;— ou : je suis un peu malade. — Si vous étiez bien aimable, vous dîneriez avec moi.

Une autre fois : — Monsieur Desloges, j'ai fait aujourd'hui une certaine crème sur laquelle je yeux avoir votre avis.

Un jour Raoul refusa formellement. —Il était venu avant rheure ordinaire du dhier ; mais il crut s'apercevoir, à l'insistance de Marguerite, qu'elle soupçonnait sa pénurie, —

Alors il dit qu'il était invité et dînait avec un un amt, lui qui avait dit qu'il ne voyait plus personne.

— Ne vous verrai-je donc pas ce soir? — dit mademoi* selle Hédouin.

— Si vraiment, si vous me le permettez. — Je ne fais pas de cérémonie avec ce camarade, et je l'ai averti qu'aussitôt le dtner fini je le quitterais. Je reviendrai.

Comme Marguerite dtnait seule, elle reçut la visite d'une femme de ses amies, qui, en parlant de choses et d'autres, lui dit:

— * Ah çà, ce monsieur Raoul qui vient souvent chez vous est donc bien Mieux? je viens de le voir qui regardait les images sur le boulevard. — Il a une énorme redingote boutonnée jusqu'au col.

— C'est un ami d'enbnce, dit Marguerite ; il a reçu en duel il y a quelques mois une blessure très dangereuse dont il n'est pas encore tout à fait rétabli, et... on lui a ordonné de se tenir très chaudement.

BAOUL. 149

— Eh bien I il doit plus soufTrir de cette prescription qu'il n*a dû souffrir de sa blessure I

— Vous dites qu'il regardait des images?

— Oui... très près d'ici... je l'ai vu deux fois, d'abord il y a une demi-heure ; puis, commeje venais ici, je Tai retrouvé à la même place, qu'il n'avait pas quittée.

Marguerite resta silencieuse, dit qu'elle n'avait plus faim, et fit desservir son dtner.—- Elle était convaincue que Raoul l'avait trompée, — qu'aucun ami ne l'attendait pour dtner, et qu'il regardait des images en attendant qu'elle eût fini son repas.

Raoul ne tarda pas à revenir. — Elle était seule alors. Ils parlèrent longtemps de choses indifférentes ; mais mademoiselle Hédouin laissait souvent tomber la conversation. Elle était triste, préoccupée. On lui servit du thé, selon son habitude. Elle demanda des gâteaux, disant qu'elle avait mal dîné. —Raoul prit une tasse de thé; mais, sans s'en apervoir et vaincu par le besoin, il mordit dans un g&teau avec

une telle voracité, que Marguerite ne put se contenir da-

vantage, fondit en larmes et éelata en sanglots. Elle ftit longtemps sans pouvoir répondre aux questions de Raoul, — tant elle pleurait convulsivement ; — puis tout à coup elle joignit les mains et s*écria :

— 0 Raoul I mon ami 1 au nom du ciel, Je vous en supplie, ayez pitié de moi f

— Qu'avez-vous, Marguerite? répondit Raoul.

— Ayez pitié de moi, Raoul I ne me laissez plus souifirîr oe que je soufflre depuis six mois t — je ne puis plus le sup* porter : — vous me faites mourir. — Itoi Dieu ! que sais-je donc pour vous? — Ne puis-je être autant qu'un ami? -. nez, Raoul, — cela ne peut durer. — Tiens, Raoul, dit-elle, écoute, prends sur moi les droits d'un amant et d'un mari, pour que j'aie ceux d'une amante et d'une femme. — Je t'en

rie, Raoul, comprends-moi, je t'en prie!

— Je le voudrais, dit froidement Raoul.

— Eh bien I je vais parler. —A commencer d'aujourd'hui, — je veux être pauvre et misérable. — Tenez, j'ai faim, et voilà ce que je fais I

. BAOUt. 161

Elle jeta à terre les gâteaux.

— Oui, j'ai faim, reprit-elle, et je ne mangerai pas. -w Écputeiz l -^ Vous ôtes pour moi dur et cruel, — vous ôtos pauvre, — vous me donnez l'horrible douleur de yç^ privatioî^s, — vous n'en avez pas le droit l

Elle se jeta à ses genoux et lui dit :

-* Raoul 1 fiaoul I sois mon maître, -^ sois mon amapt 1 Je veux que cette maison soit à toi, — je. veux ôt^e iqj cl^ez toi!

Puis elle àe releva, se jeta dans un fauteuil, la tête siyr 1q dossier, et -rëcOmmençaà pleurer amèrement.

— Vous vous trompez, Marguerite, — je vous affirme q^o vous vous trompez* je suis.., gêné.** momentanément' -m mais... ce n'est pas au- poilit que vous supposez.

Marguerite se leva et dit i

— Raoul, vous mentez I — où avez-vous dtné. aujourd!huil... Avec un ami? disiez-vous — Vous êtes resté sur le boulevard à regarder des images !

— Je n'avais pas faim«.. et...

— Taisez-vous I... je sais tout !.,. Mais quel mépris avezvous donc pour moi I Que suis-je pour vous? — Raoul l Raoul I — Vous ne saurez Jamais tout ce que vous m'avez fait soufïHr»

— Ne souffririez- vous pas davantage de me voir accepter une situation honteuse ?

— Honteuse?... Ah ! si vous m'aimiez, vouscomprendriez que le bienfaiteur est celui qui reçoit. Mais je vous ai dit ma résolution... je serai pauvre comme vous, — - malgré vous je partagerai votre sort, —je verrai combien de temps vous m'imposerez ces privations, puisque vous ne voulez pas comprendre que je souflWrai moins ainsi.

Raoul voulut encore abuser mademoiselle Hédouin, mais elle pleura et supplia avec plus de véhémence encore.

— Écoutez, Marguerite, dit-il, avouez une chose : ose-

riez-vous dire aux gens que vous connaissez ce que vous voulez que j'accepte de vous?

— Oui. Je leur dirai que je vous aime, que vous daignez me regarder comme un ami, — que' vous m'aimez, que tout

BAOUL. 153

■est commun entre nous. — N*ai-je pas osé me compromettre pour vous voirHous les jours? — A-t-on cru, le pensezvous, è la pureté de nos iéte-A-tôte de tous Ips soirs depuis six mois / Vous m'avez laissé me perdre pour vous, — vous m'avez permis de vous sacrifier ma réputation, — et vous refusez de partager mon argent !-Hs'est absurde et niais!— Attachez- vous plus de prix à l'argent qu'à l'honneur? — Mais je ne veux pas plaider et discuter contre vous; •— ce n'est pas è votre pauvreté qu'il faut mettre un terme, c'est à la mienne, — car,' je vous le jure, la misère n'oblige pas aux privations que j'aurai le génie d'inventer pour surpasser les vôtres I — Mais quand vous avez épousé mademoiselle Seeburg, elle avait une dot, — vous avez bien accepté sa dot I — Est-ce parce que je ne puis être votre femme quo vous me traitez ainsi? — Est-ce à vous de me marquer du mépris pour celai — Écoutez, Raoul, je comprends votre orgueil, parce qu'il est le mien. — Nous quitterons Paris, nous renverrons ma servante, — nous irons à la campagne, ensemble, — là où personne ne nous connaîtra ; — je serai

votre femme ; — c'est vous qui louerez la maison; —je serai chez vous. Mon Raoul, je t'en prie, laisse-moi faire tout cela comme je l'entends. Oh l que je voudrais être pauvre et misérable t comme je voudrais tout recevoir de toi I Mais si tu savais tout le bonheur que tu peux me donner en coasentant au partage que je te demande !

xxin.

XXiUi

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