DUE A UN ILLUSTRE BURIN
Le journal était composé ainsi qu'il suit : Un discours aux abonnés où se retrouvait à peu près ce que Mandron avait récité à monsieur Aristide Leroux le jour du déjeuner chez Vachette.
Un article économique de monsieur Mandron : — « Nous voulons, —disait-il, que la France soit prospère ; nos veilles, notre expérience, nos lumières seront consacrées à ce but; nous flagellerons de notre phime satirique les hommes xpû ne marcheraient pas dans cette voie, etc. »
Un article de monsieur Alexandre.— Il y était établi, comme dans celui qu'on avait lu à l'actionnaire transftige, que Vimpéritie et Vincurie du directeur du Cirque-Olympique mettaient la littérature et l'art en danger de périr.— On citait
comme dans le premier article la fnoUesse des ftots^ — mais une modification avait été faite à cet article en ce qui re« gardait mademoiselle Léocadie : « Une des dernières figurantes, disait monsieur Alexandre, met tout en œuvre pour se jGBûre remarquer ; — des toilettes indécentes, une effronterie sans égale, ne servent qu'à mettre en évidence la nullité de cette prétendue artiste. — Nous dirons à mademoiselle Léocadie, dans son intérêt, qu'il ne suffit pas d'avoir de l'aplomb, de crier fort, de se démener sans grAce, •^ et de faire minauder une figure vulgaire, pour se croire une actrice. — On assure que la direction, si aveugle et si partiale, a promis un rôle à cette demoiselle, qui ne man* que pas de protecteurs. »
Un article Modes, où on disait que la Faskion ne se foi* sait plus coiffer, raser et cirer, que chez les trois industriels
qui avaient fourni les fonds de ce numéro. — Il n'y avait plus que les laquais qui se faisaient habiller par monsieur Seeburg (qui avait refusé de continuer à habiller Calixte).
On avait annoncé éToffiee — les quelques boubôns infâmes qui, en ikisant ptour trente sous d'annonces pour se vendre trente-deux sous font encore un bénéfice exagéré, — et ne reculent devant aucuns frais do ce genre ;— en leur faisant une annonce qu'ils ne payaient pas, on espérait bien leur en faire payer plusieurs qu'on ne leur ferait pas. Mandron et Alexandre portèrent sur le soir un exemplaire du Scorpion h chacune des personnes qui y étaient désignées,—puis h chaque théâtre, en demandant les entrées pour monsieur Calixte Mandron,— et pour le rédacteur spécial, monsieur Alexandre, homme de lettres.
Plus, à tous les acteurs et à toutes les actrices dont on put savoir Padresse ; le lendemain , on alla savoir les réponses : on prit pour cela un portier pour le moment sans place, qui était chargé de présenter des quittances d'abonnement aux acteurs et aux actrices auxquels on avait porté le journal; — beaucoup payèrent l'abonnement. — On ne saurait croire combien d'industries houleuses vivent aux
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dépens de la vanité si chatouilleuse de ces pauvres diables, — qui s'imposent parfois les plus dures privations pour payer jusqu'à quatre et cinq abonnemens du môme jour-
nal à telle feuille qui fait ce trafic.
Trois ou quatre directeurs de théâtre accordèrent les entrées, quelques autres alléguèrent l'usage étabU de ne donner les entrées à un journal qu'après qu'il s'est montré viable et a paru au moins pendant un trimestre.
Le portier revint chargé d'argent, — on l'embrassa, — on dîna avec lui chez Rouget, dans un souterrain célèbre auprès du Palais-Royal, — on se tutoya au café, — et le portier fut promu à la dignité de rédacteur et ami jusqu'à la mort, pendant que Mandron faisait brûler le punch ; il fiit convenu néanmoins qu'il continuerait à cirer les bottes et à faire les recouvremens. Le Pactole continua à traverser la chambre de monsieur Alexandre, sur la porte de laquelle on fit écrire : Cabinet de rédaction^ et une seconde chambre sur le même carré, que la rédaction du Scorpion
avait maintenant le moyen de joindre au logis primitif, re« çut l'inscription de Bureau et Caisse.
M. Francis, le portier en disponibilité, occupait un cabinet mansardé. — Nous les laisserons momentanément se livrer i cette vie somptueuse.
xvm
Le « monsieur » qui avait demandé Raoul â mal à pTO^ pos chez M. Seeburg n'était autre que Félix Hédouin. — U avait reçu une lettre de son père déjà depuis quatre Jours. — Chaque matin, il s'était mis en route pour venir faire à Raoul la proposition d'aller rejoindre son père, sa tante et
sa sœur, dans un petit port de mer où ils prenaient des bains.
— Écoute, ditrii à Desloges, ce que je te demande est absurde,—et cela par ma négligence ; tandis que si fêtais venu il y a trois Jours, comme Je voulais le faire, c'aurait été une partie cbarmante. — Veux-tu venir à Yport avec moi et partir demain matin î
— Ce soir, si tu veux, répondit Raoul.
— Tu es un homme unique! Alors tu ne seras pas effrayé de partir à six heures du matin?
— J'irai te prendre et te réveiller. Comment partcms-
nousî
— Par une voiture qui va à Fécamp; — de Fécamp à Yport, nous irons à pied.— La voiture part à sept heures du matin.
Resté seul, Raoul commença à voir des diflleultés : — il fiillalt renoncer & ses leçons pendant db jours au moins ; on
le congédierait, et, au retour, il aurait perdu ses moyens
d'existence. -* Mais je dois lui rendre la justice de dire qu'il
Ae considéra pas cela comme un obstacle. — Il lui semblait que lorsqu'il aurait vu Marguerite, quand il aurait passé auprès d^elle une semaine, »- il puiserait dans ses regards une telle force, — qu'il ferait tout ce qu'il voudrait au retour. — Ce qui l'inquiétait, c'est qu'il n'avait d'argent ni pour faire la route, ni pour séjourner, ni pour revenir. Il savait bien certainement qu'il partirait, qu'il arriverait. qu'il aurait l'argent nécessaire. — Il j a des choses que l'on veut tellement, qu'on sait qu'elles se feront; — mais il ne savait pas du tout comment il aurait cet argent.
— Il avisa d'éventrer franchement sa poule aux œufs d'or.
— Il écrivit le soir môme à ses divers écoliers qu'obligé de s'absenter peutrôtre pour quelque temps, il ne pourrait avoir le plaisir de leur continuer ses soins, — et qu'il les priait de lui envoyer par son commissionnaire le prix des leçons données. — Il était rouge de confusion en écrivani ce paragraphe,-- mais il s'agissait de voir Marguerite. Il envoya le portier de la maison porter ces diverses lettres. — Quant le portier revint, Raoul avait le cœur serré. — En effet, les
réponses n'étaient pas très favorables. L'un était en soirée, ^ un autre était couché,.— un troisième répondit qu'il recevait et payait à la fin du mois, et que monsieur Raoul pourrait faire toucher à l'époque indiquée; —un autre répondit que monsieur Raoul ne finissant pas son mois, U ne lui était rien dû ; — un seul envoyait quinze francs ! et Raoul en une heure avait perdu tous les écoliers qu'il avaft eu tant de peine à trouver depuis un an.
Raoul paya généreusement le portier, et se trouva à la tête de dix francs. — Il alla chez un brocanteur et lui ofMt de lui vendre ses meubles et ses livres ; — le brocanteur répondit qu'il ne pourrait venir voir les objets que le lendemain à sept heures. — Raoul alla chez un autre qui promit de venir à cinq heures ; — à quatre heures et demie , Raoul alla le réveiller. — Le marchand le vit si empressé qu'il lui donna le quart de la valeur des livres et des meubles ; il lui aurait donné le demi-quart, que Raoul aurait aussi bien conclu le marché. — Mais une autre difficulté se pré-, senta : le marchand demanda s'il ne trouverait aucun em-
BAOQL, n
pScEëmënt à enlever les meubles, ^ n fallut avoir recours au portier, qui ne consentit à les laisser emporter que si monsieur Desloges déposait entre ses mains — le terme coti. rmi 0t celui gui vemii après; — c'est ce qui obligea Desloges à faire un nouveau marché et à vendre en surplus son bois de lit et un de ses deux matelas. «— Quand Taffaire fut conclue, il avait trois cents francs I II était riche I II alla réveiller Féli:^, et ils montèrent tous deux en voiture.
Le lendemain matin ils arrivèrent à Fécamp* *** Raoul yOulait se mettre en chemin pour Yport sans attendre un instant, — mais Félix voulut déjpuner. — Raoul ne pouvait rester assis, — il se levait, il mpchait. Enfin on se mit ep route par un chemin qui longe la mer.
Marguerite était seule au bord de la mer ^ avec la tante Qémeuce sur la petite jetée d'Yport. -** Les pécheurs appareillaient pour la pôphe du maquereau. — Hommes, femmes, enfans, tout le ponde s'occupait des barques.
— F^lix et ^aoul peuvent arriver aujourd'hui, si toutefois iRaoul yient, dit la tante Oémepce.
— Je sais qu'il viendra, répondit Marguerite.
— As-tu des nouvelles? Félix a-t-il écrit?
— Non, mais je sais qu'il viendra et qu'il arrivera juste à l'heure où il est possible d'arriver. Que je serai heureuse de
^contempler avec lui ce grand spectacle I d'écouter avec lui ces voix imposantes ! — Depuis que nous sommes ici, je ferme mon cœur et mes sens à toutes Tes impressions, — il y a une foule de choses que je ne peux sentir qu'avec lui. — Cette pensée a sur moi une puissance incroyable, — je dirais presque que je n'ai pas encore vu la mer, du moins je ne la vois qu'avec les yeux, j'arrête par quelque agitation, par quelque autre pensée les rêveries que l'océan m'inspire. C'est pour cela qu'en ce moment je suis tournée du côté des barques et que j'écoute les paroles confuses des pêcheurs. — J'écouterai le vent et la pcier, — je regarderai l'horizon avec lui quand il sera là. — Tiens, ma tante, ditelle en montrant deux hommes qui descendaient la grande rue, — le voilà I — Eh bien! mets ta main sur mon cœur, il ne bat pas plus que tout à l'heure, ou plutôt depuis qq
matin il bat aussi fort qu'à présent, — tant j'étais sûr de
lui, — tant je le sentais approcher de moi.
En effet, Félix et Raoul — arrivèrent sur la jetée.— Tous
deux embrassèrent la tante Clémence. — Félix embrassa
sa sœur, —les deux amans avaient échangé un regard dont
tous deux avaient frissonné. — La bonne tante Clémence fit mille questions à Félix pour leur laisser le temps au
moins de ne pas parler, puisqu'ils ne pouvaient causer librement ensemble.
On alla rejoindre monsieur Hédoum à l'auberge du père Huet. — La tante prit alors le bras de Raoul. — L'accueil de monsieur Hédouin fût plein de cordialité.
Je n'essaierai pas de vous raconter la semaine qui se passa à Yport. On ne manque jamais d'expressions pour pein* dre la douleur, l'absence, la mort, la séparation, — mais la poésie ne sait peindre le bonheur qu'alors qu'il est perdu ou passé. — Chaque matin Marguerite, Raoul et la tante Clémence, levés avant tout le monde, s'allaient promener au bord de la mer jusqu'au déjeuner, où ils se réunissaient
m RÀOfïL.
à Félix et à son père. — Jamais Raoul n'avait été autant de la famille. — Le soir, après le souper, *— ils dormaient sous le même toit. — Le matin, au réveil, — Raoul avait toujours peur d'être le jouet d'un songe quand il pensait que Marguerite était là, près de lui, séparée seulement par quelques cloisons, — qu'il allait la voir dans quelques instans.
Un jour, au dîner, Félix raconta que Raoul avait, en nageant, été rejoindre une barque à une grande distance. Monsieur Bédouin et la tante Clémence blâmèrent fort l'imprudence de Raoul. — Marguerite dit seulement :
— Puisque monsieur Raoul le fait, c'est qu'il n'y a pas de danger.
Et son regard calme et modeste acheva sa pensé© pour Raoul et pour la tante Clémence. —Elle était sûre que Raoul ne voulait pas mourir, — qu'il n'était pas assez sot pour mettre sa vie en jeu contre un petit triomphe de vanité,
Raoul, pendant ce temps, songeait quelquelois à Esther ; — je n'ose pas dire qu'il avait des remords, — c'est cepen dant le titre dont il ennoblissait pour lui-même les craintes
et les embarras qua lui donnait sa position. ^ Je n'ose môme pas aftinner qu'il ne pensa pas quelquefois que l'amour que lui inspirait Marguerite était si différent de l'enivre-
pient qu'il ressentait auprès d'Esther, — que c'étaient deux
^entimens qui ne se faisaient point de tort l'un à Tautre. -^ L'encens qu'il brûlait aux pieds d'Esther, pour parler eon-
yenablement, lui paraissait si grossier que Marguerite ne l'aurait pas accepté. — Il y avait dans Marguerite tant de candeur, tant de majestueuse virginité, que Tinmgination île dérangeait jamais un pli des vêtemens de l'idole ; ceux d'Esther, au contraire, semblaient n'ôtre arrangés que pour irriter la pensée, Raoul croyait avoir donné une plus grande preuve d'amour à Marguerite en quittant, rien que pour la voir quelques jours, une fille cbarmante et amoureuse h laquelle il n'avait même pas dit adieu, que s'il était resté froid et insensible à la beauté de mademoiselle Seeburg. — En un mot, il aurait trouvé fort déraisonnable que Marguerite ne lui pardonnât pas cette erreur; -^ mais en môme temps il se fût battu jusqu'à la mort avec celui qu'il aurait
SU en route pour venir raconter à Marguerite cette àiitraction innocente. Ce qui prouve que tous les raisonnemens dudit Raoul, pour se justifier à ses propres yeux, ne valent absolument rien et sont des sophismes de casuiste.
— Je tiens à constater le mépris que je fais d'une pareille argumentation.
Raoul eût resté toute sa vie à Yport avec Marguerite, — se contentant de la voir, — ou de la sentir s'appuyer doucement sur son bras. Mademoiselle Seeburg aurait été dans la même maison, il n'aurait pas quitté Marguerite un moment pour aller la voir, il n'aurait pas payé d'un doux regard de Marguerite un jour d'ivresse à passer auprès d'Estber. Mais quand Marguerite ne serait plus là, il ne voyait pas grand mal h prendre quelques instans sur ceux qu'il ne pouvait employer qu'à gémir de l'absence de mademoiselle Hédouin, et à chercher quelques consolations auprès de la fille du tailleur. — Cependant il avait un fonds d'honnêteté,
— sans quoi je me serais bien gardé de raconter son histoire. — Il ne voulut pas tromper mademoiselle Seeburg*
Il lui écrivit d'Yport une lettre dans laquelle il lui avouait son saint amour pour Marguerite. Il s'excusait de ne pas lui en avoir parlé plus tôt, — 1« sur ce qu'il n'avait pas la présomption de penser que mademoiselle Seeburg s'occupât
de lui, — 2® sur les charmes de ladite demoiselle, qui ne lui avaient pas laissé le libre exercice de sa raison.
Je ne sais si Marguerite eût été parfaitement contente de cette lettre. Raoul voulait bien avertir mademoiselle Seeburg, mais il espérait qu'elle ne ferait pas usage de l'avis. Aussi ne disait-il pas à Esther qu'il préférait im cheveu de Marguerite à toute sa personne à elle, — qu'entendre seulement la voix de Marguerite était pour lui un bonheur plus grand que celui qu'il avait jamais senti auprès d'Esther. Il ne parlait que Aq foi jurée ^ .— de^romesse^ saintes, — d'une jeune fllle chaste et d'une honnête famille qu'on ne pouvait trahir sans infamie ; — il lui laissait. croire, sans cependant le dire tout à fait, qu'il se sacrifiait à la religion du serment, que sans ses sermens il aurait été bien plus heureux de lui consacrer ses jours; ^ il parlait bien de la candeur,
M BAOIJL.
de i*innoceDce de Marguerite,— mais nullement de sa char-* mante beauté ; tandis qu'il se laissait emporter par le plus vif enthousiasme pour celle de sa rivale. En un m^t» cett» lettre, commencée avec Tintention honnête de nepasirom* per Esther, n'avait pour résultat que de continuer à la tromper, — sans remords. — C'était une vertu qui espérait bien trouver sa récompense dans le vice. Il terminait en disant qu'il attendait d'Ësther quelques paroles généreuses» quelques mots de pardon, sans lesquels il n'oserait jamais se représenter devant elle.
Esther reçut la lettre et resta d'abord écrasée du coupi— > quoique depuis le départ si extraordinaire de Raoul, — elle eût imaginé les choses les plus horribles pour l'expliquer. Mais bientôt, à force de relire la lettre, elle en conclut : — que Raoul l'aimait et la préférait à Marguerite ; que Marguerite n'avait pour elle que le devoir, des promesses sacrées et toutes sortes de belles choses qui ne résisteraient pas longtemps à la supériorité de ses charmes. De plus, quoiqu'eUe eût Hmagination très vive, Esther ayait ooiMJt-
vé une pureté de cœur dont les lemmea ne ae débarrassent pas facilement, même quand elles s'en trouvent importunées ; elle appartenait à Raoul, elle ne pouvait être qu'à lui, elle devait être à lui, être sa femme. Elle pensa qu'elle pouvait employer un peu de ruse pour y parvenir, et que les moyens qu'elle emploierait étaient justifiés d'avance paC les droits qu'elle avait acquis, par la nécessité de sa positien. Elle répondit donc à Raoul une lettre dans laquelle, après avoir parlé de sa douleur^ — après avoir reproché douce*ment à Raoul d'avoir abusé d'un sentiment qu'il no pouvait partager, — elle finissait par se montrer victime résignée*
— Désormais, Raoul serait son ami, son frère. Elle devait, pour elle, renoncer désormais au bonheur, mais elle serait heureuse de celui de Raoul.
— Revenez, mon ami, disait-elle, revenez auprès de moi,
— nous parlerons ensemble de l'heureuse, de la charmante Marguerite ; — nous l'aimerons ensemble, et de tous les vœux qui seront faits pour votre bo^^ur, les mi^g ne se^ ront pas les moins ardens.
fô RAOUL.
Raoul se crut sauvé. -- Esther lui pardonnerait^ — - elltt serait son amie, — sa sœur, et s'il leur arrivait parfois, par malheur, d'entendre Tamour fraternel à la manière des Guèbres (ce dont l'idée le ïaisait frissonner), ce serait une simple amitié qui ne ferait pas le moindre tort à Marguerite.
Un matin, il ne trouva levée que la tante Qémence, qui lui dit :
— Donnez-moi le bras, nous irons nous promener seule-^ ment nous deux. Nous avons à causer. Écoutez-moi, Raouli dit-elle : sous certains rapports vous jouez parfaitement votre rôle d'amoureux, — vous regardez Marguerite avec une admiration convenable; — • quand elle parle, on voit à la manière dont vous écoutez qu'il vous semble entendre un© musique céleste ; je pense que vous avez fait à son intention deux ou trois mille vers, comme vous le deviez; — vous êtes à la fois ardent et respectueux, vous frémissez quand son bras s'appuie sur le vôtre, et cependant vous n'osez presser son bras. — Si, en regardant un livre ensemble, ses cheveux touchent les vôtres, vous pftlissez, com"
me wi n»»adli«ii»wn*r.--Twit cela estfcft bie?n : — vous étfts amiHireax éê llargtt^tite; mais cela ne suffit pas. — L'aimez ^oust — Ne som réme^ pas! 1 ... ce que je vous <Èks là vm<ifeve»âr f^âufidair : iln^^a lien de û facfle que les gratis déf ouem^tts poar les imaginations poétiques; -— wm& les 'pdites atoiég«tkms^ tous les jours, voilà ce qu'il imii m. mèm.^ — Qm yofxs vous battiez comme un lion, qœ T^iQS v®QS 3<^ie« dans te fea ou dans Ymxx pour sauver Maii^eriie, je n'en 4oute pas tin instant; mais on se noie rarement, on n'est.brûlé que de temps en temps, —tandis ^^sn fnatiig*e tous tes jours et qu'on use chaque jour ses rolie^'eit^s fants. — ?e ne vous demande pas si vous êtes pplft à flîourir pour eMe, je le sais ; — mais je vous demande «i V0tts éltes tapalUe de travailler pour la faire vivre ; — sj veftsoflftnez voti«e sang^ — je le sais aussi, et je n'en doute -pas ; — -inalsM dcmnerez-vous du pain, — et des chapeaux? Ces grands et héroïques dévouemens, sous prétexte dest|uels tant de gens se dispensent de la bonté quotidienne et du pain de tous les jours, — me rappellent un homme que
je connais, — qui offî*e toujours de changer un billet de banque ou au moins un louis d'or, chaque fois qu'il a à payer le sou de passage d'un pont ou un cigare, de sorte que les amis qui raccompagnent s'empressent de payer pour lui ; et il garde son louis d'or ou son billet de banque, — qui peuvent être faux tous les deux si bon lui semble. Arrivons au but, — dusâez-vous me classer dans les tantes ra«^ doteuses et insupportables : que faites-vous ?oii en ôtes-vousf — que gagnez-vous d'argent? — Voici le gros mot lâché.
Id,— Raoul confia à la tante qu'il avait fait une tragédi^^ — avec toutes les précautions hypocrites d'usage en pareil cas. Sans prétendre au premier ranjgp, il aspirait à une place plus estimable dans la république des lettres; -- il cita bon nombre de Uttérateurs du second ordre qui avaient gagné beaucoup d'argent avec des pièces de théâtre, — puis s'animant par degrés, il dit qu'il se sentait poète, — qu'il n'était bon qu'à faire des Vers, et qu'il ne ferait jamais autre chose ; — mais son enthousiasme ftit bientôt glacé par l'air
de naïf et de triste étonnement que peignait le visage de h tante Clémence.
— Mon ami, dit-elle du ton de douce condescendance dont on parle à un malade, c*est une belle existence que celle d'im poète, —mais c'est une existence qu'il n*a le droit de faire partager à personne. Ses veilles, ses privations, ses anxiétés, tout cela se répare par un succès, — peut-être même sans un succès, par la volupté du travail; — mais il faut faire comme Pétrarque, qui, pouvant épouser Laure, préféra rester son amant malheureux.
— Mais, chère tante, dit Raoul, lisez ma tragédie.
— Mon cher Raoul,— voici le moment de montrer à Marguerite un de ces dévouemens...en prose,les seuls qui soient réellement grands et difficiles : — consacrez vos talens et votre intelligence à des occupations vulgaires, — ne confiez pas les^ besoins de ma Marguerite aux hasards de Tinspiration poétique, — ne vous préparez pas l'horrible douleur de faire de la poésie le plus vil métier, — en travaillant seulement pour l'argent, — demandez-lui seulement les
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enivrantes jeuissaiiees du tfavail, -«• et la gloire, — si tous la croyez utile à votre bonheur. — Vous le ferez, vous suivrez mes conseils si vous n'êtes qu'un de ces mille poètes, — que ramoar, Tabsence, la jalousie ou l'indignation ont Hiits po^es paor hasard. — Mais, si vous êtes un vrai poète, -^ si votre génie vous entrahie malgré vous, nous sommes Ions trois bien malhenreux l — Mon frère ne vous donn ra sa tiUe que si vous avez « «m état » au défaut de fortune,
et il n'acceptera Jamais la poésie comme un état.
A ce moment, monsieur Bédouin, Marguerite et Félix, venaient rejoindre la tante Clémence et Raoul. Raoul ne répondit rien à la tante, mais il se rappela, à l'avantage d'Esther, qu'elle avait trouvé ses vers, — charmans, — et qu'elle Tavait encouragé dans ses travaux. — Pour la première fois, il pensa à Esther en présence de Marguerite.
On ût une promenade en ranot* -«Raoul, comme sll eût parlé en général, -r comme la conversation roulait sur les accidcnsdc la mer, parla avec enthousiasme du bonheur
d'exposer sa vie pour sauver celle d*une femme aimée. — La tante Clémence répondit :
—Pour moi, j'admire davantage le dévouement de Thomme qui conduit notre bateau et qui tous les jours fait un métier fatigant, — par le soleil ardent ou par la froide pluie, — pour nourrir sa femme et ses petits. — Raoul! Raoul ! dit-^lle à demi-voix, — vous demandez la monnaie de 500 francs à un pauvre qui vous demande un sou .
Raoul évita de se trouver seule avec la tante Clémence.— Il se disait à lui-même :
— J'ai fait une sottise. — On ne croit pas que les gens qu'on voit tous les jours aient du talent ; — il faut que ce talent soit consacré au dehors pour qu'il soit accepté et reconnu dans la famille. — Les parens et les amis d'un poète sont les derniers à l'applaudir. — Quand ma tragédie sera jouée, — quand j'aurai été applaudi, quand j'aurai le fron^; ceint du laurier poétique, — seulement alors je reviendrai dire : Je suis poète 1 Les poètes sont comme les belles. — IJ ne faut pas qu'on voie leurs efforts pour se jucher sur le
BAQUI.,
dos de Pégase, •«- de môme qu'on u'eat pas amoureux d'une femme qu'on a vue apprendre à marcher et h danser,-^ ou dont on a subi les rud^s apprentissages sur le piano.
C'est la veille du départ de Félix ol de Raoul | ^ on fait loa adieux b soir, parcs que los deux jeunes gens, qui doivent retourner à Fécamp prendre la voiture, quitteront Yport
h la naissance du Jour, --- Raoul est mécontent, — il pense que sa position va être plus que difficile en ronlrantpi Paris; il n'a plus do meubles, plu<) d'argent, plus de leçons. -*- Il a tout sacrifié pour voir Marguerite pendant quelques Jours^ et ce sacrifice est ignoré. Et d'ailleurs il serait méprisé par la tante Clémence. -—Ha passé tant de nuits à faire sa tragédie, pour être richô et glorieux, — afin d'être digno de Margupritq, et }a tante Clémence n'a même pas daigné ia lirel
Mais comme tqut fwX oublié, lorsque la matin, au moment de quitter J'auberge du père Iluet ^ sans yoir Ma?gncrite, — lorsque le cq^m* serré, il prolongeait les quelques ipstans qui pyécèflenf le départ sous ipiDp prétextes fnt|!e§, rr il ¥if
sortir de leurs chambres Marguerite et sa tante, qui s'étaient levées — pour les accompagner jusqu'au haut de la côte, et voir avec eux le soleil se lever sur la mer. La tante s'empara encore du bras de Félix. — Raoul offrit le sien à Maruerite.
xa.
tlaoul prit tout k fait au sérieux le dévouement d'Esther. ^ Aussi, quand il la revit, il lui baisa les mains avec une tendresse infinie, — et Taccabla de remereiemens et de témoignages d'admiration.— Esther se fit raconter jusque dani ses moindres détails tout le roman de mademoiselle
Hédouiii ; — elle voulut lire les lettres de la tante Clémence ; elle dit avec effusion qu'elle aimait passionnément Marguerite, — et que tout son bonheur serait de la voir
heureuse avec Raoul*
Celui-ci cependant n'était pas trop content de la tante et de la manière dont elle avait reçu la confidence de sa tragédie; il préférait de beaucoup les éloges et l'enthousiasme d'Eslher, qui ne trouvait rien d'aussi beau que sa poésie, et flattait à la fois et son orgueil et sa haine contre toute occupation régulière. Aussi, quand la tante Clémence revint à Paris avec son frère et sa nièce, il lui montra beaucoup moins do confiance et d'abaâéan. Il voyait fort rarement Marguerite, mais son sort ne lui causait pas d'impatience. — Il arrivait parfois que les deux amis, Esther et Raoul, — à force de parler d'amour, ^«e passer les iiiaks,pederenaient pour quelques jasteas amaas piresqtie «ans le ttà» exprès.
CalixtevenaitdeieoiipsàAutre voirso&amcîen oaauradev TétrApge publicattOQ gu'U avail à peu près fimdée eontt'-'
nuait sa carrière. — Quand vint le mois de janvier, on fit imprimer de nouvelles tttes de lettres siir lesquelles on mit en caractères convenablement visibles — Le Scorpion^ deuxième année. Ces têtes de lettres servaient à écrire aux directeurs de théâtres, auxquels on extorquait des billets que Von revendait au quart de leur valeur; à demander des abonnemens aux acteurs débulans et aux actrices nouvelles ; h offrir Tappui du Scorpion aux entrepreneurs dos induslrlcs honteuses qui se faisaient jour à la quatrième page des journaux. Le Scorpion néanmoins — continuait à ne pas paraître avec une parfaite régularité. Les foudres d'un dieu aussi obstinément invisible commencèrent bientôt à ne plus effrayer beaucoup les gens. Quelques directeurs de théâtres prirent le parti de faire répondre à toutes les demandes de billets qu'ils étaient à la campagne. Quelques acteurs négligèrent de renouveler leur abonnement. La mauvaise fortune vint mettre la discorde entre les fondateurs de la {feuille. Chacun accusa l'autre d'avoir fatigué les directeurs de théâtres par des demandes II. n.
trop mulUpliées, et diminué le respect que les acteurs portaient au Scorpion par un défaut de tenue et une trop grande familiarité , et surtout par des traits d'indâicatesse envers la société. —En effet Alexandre avait quelquefois reçu et bu le prix d'un abonnement,— dont Calixte, auquel il n'avait pas fait part deTaubaine, faisait réclamer le montant à la même personne. Enfin, un jour, après une altercation plus vive que de coutume, — Calixte annonça qu'il refuserait désormais le secours de sa plume au Scorpion. Monsieur Alexandre demeura seul propriétaire. Pour Calixte, il trouva moyen de faire mettre dans un journal honorable auc^uel il manquait deux lignes ce jour-là : « Monsieur le comte Mandron, homme de lettres, nous prie d'annoncer qu'il ne fait plus partie de la rédaction du journal le Scorpion. » Ce journal devint pour lui un précieux diplôme, — n en avait toigours au moins un exemplaire dans sa poche, et savait le perdre ou le laisser tomber au besoin* La lecture de cette note relevait singulièrement Calixte dans l'opinion de beaucoup de gens, -« caf il en yes»ortait
RAOUL. m
1p que Calixte était homme de lettres reconnu ; — 2« qu'il avait àbmdoHné un journal, c'est à dire que c'était un écrivain indépendant et d'une telle importance, que ses moindres démarches étaient consignées dans les journaux pour répondre à Tintérét que lui portaient les contemporains, — et pour fournir des matériaux à l'histoire.
Pour François, l'ancien portier, depuis qu'il avait été élevé à la dignité de rédacteur du ScQrpi<m et d'ami par Calixte et par monsieur Alexandre, il avait dédaigné tout empioimanuel. Il demeurait tantôt avec monsieur Alexandre, tantôt avec Calixte, abandonnant le premier lorsqu'on refusait trop obstinément lesabonnemens et les billets de théâtres au Scorpion : •— venant alors trouver Calixte pour voir s'il était plus heureux, — et dans ce cas passant quelque temps avec lui, le tutoyant, jfaisant ses commissions et nettoyant ses bottes et ses habits, à titre d'ami ebligeant. Hais si la mauvaise fortune révélait s'installer chez Handron, il retournait à monàeur Alexandre,*-** avec lequel il disait tout le mal possible de Calixte, wem» ariK)
celui-ci il avait vilipendé l'ancien flot démUsionnaire du Cirque-Olympique. Chacun cependant, malgré ses infidélités périodiques, le voyait revenir avec satisfaction et le recevait de son mieux. En effet, François était un homme précieux pour trouver un directeur de théâtre, pour forcer la consigne chez un artiste, — - en un mot, pour se rendre tellement insupportable, pour convaincre si bien les gens qu'ils n'avaient aucun autre moyen de se débarrasser de lui, qu'on finissait le plus souvent par lui donner, ou le prix de l'abonnement au Scorpion, ou le billet de première galerie qu'il demandait pour monsieur Âlei^andre. Pour le service de monsieur Calixte, il allait chez les libraires demander deuœ exemplaires d'un ouvrage qui venait de paraître, — monsieur Calixte se proposant d'en rendre compte dans un journal répandu.  ce sujet, ledit Calixte, si on s'étonnait de ne point voir d'articles signés de son nom, avait imaginé une réponse victorieuse. — Il ne signait point ses articles de son nom de Calixte Mandron, à cause de sa famille, qui ne voyait pas sans chagrin qu'il s'adon-
nât à la littérature ; mais il se déguisait sous divers pseudonymes ou lettres initiales. — En conséquence, il s'attribuait tous les articles non lignés qui lui paraissaient bons, — et les articles que feu Bequet signait R. au Journal des Débats, — ceux que RoUe signait X. àii National, — ceux que Merle signe J. M. T. à la Quotidienne, Enfin, tous ceux dont l'auteur était désigné par une étoile, deux étoiles ou trois étoiles, lui revenaient de droit.
Mais il arrivait parfois que l'article promis en échange des deux exemplaires que Ton revendait le soir môme sans les avoir lus, et qui fournissaient à dîner à Calixte et à
François, n'était nullement conforme aux promesses laites par ledit François au nom dudit Calixte. L'ouvrage que l'on devait porter auxnues— était fort maltraité par les véritables maîtres des initiales. — Ces accidens, qui n'étaient pas rares, diminuaient singulièrement la clientèle de ces messieurs.
Pour mademoiselle Léocadie, elle avait fort engraissé et s'était fait épouser par monsieur Aristide Leroux, -— le
quasi aclionnaire, — et l'abonné malgré lui du Seorpitm* Nous avons voulu vous dire la situation de ces personnages avant de cesser pour quelque temps de nous occuper d'eux.
La situation de Raoul devint fort embarrassante.— Le père Seeburg eut quelques soupçons de ce qui se passait entre sa fille et le Jeune Heslogos, ou en fut charitablement averti, — et il pria Raoul de discontinuer ses leçons ou de se présenter comme candidat à la main d'Esther. Raoul, engagé avec Marguerite, ref\isa net. Il y eut à ce sujet entre eux quelques mots échangés qui ne manquaient pas d'une certaine aigreur. Aussi, le lendemain de l'explication, monsieur Seeburg fit réclamer par un huissier le montcmt de la lettre de change souscrite à son profit. — Raoul répondit qu'il en avait payé une bonne partie par ses leçons, mais il n'en fut pas moins cité à comparaître à quelques jours de là devant le tribunal « pour s'entendre condamner à payer ladite lettre de change par toutes les voies de droit et même par corps, » Cette menace de la prison « au
RAOUL. lU
nom du roi, de la loi ot de la justice » faillit lui faire perdre la tête. Il regarda en avant et ne vit qu'un chemin sans but. Jamais, certes, il ne pourrait se faire cette position honorable qu'exigeait avec tant de raison monsieur Hédouin pour lui donner sa fille. Ses affaires étaient en bien plus mauvais état qu'à l'époque où il était parti â résoluçient à la conquête du monde entier, — où rien ne lui semblait impossible si Marguerite devait en être le'prix. Il évitait la tante Clémence ou lui faisait des mensonges, car elle voulait savoir dans ses moindres détails ses progrès et ses efiorts. — Deux copies de sa tragédie étaient, il est vrai, l'une entre les mains du directeur du Théâtre- , Français, —l'autre chez monsieur de Pongerville l'acadéjgiicien. Le directeur du Théâtre-Français n'avait pas ré- ..pondu à l'envoi de la pièce, et monsieur de Pongerville ,.avait répondu qu'elle était fort belle, comme il eût dit de toute autre.
Raoul découragé écrivit à Marguerite. « Décidément, le sort se déclare contre moi, disait-il, le courant m'entraîne.
et, malgré mes efforts, je suis moins avancé aujourd'hui que le premier jour. Je refuse, Marguerite, de vous faire passer votre jeunesse dans la tristesse et dans l'attente ; ce ne serait pas un bonheur pour moi que de vous enchaîner à ma triste destinée ; — je vous rends vos promesses, — soyez libre, — soyez l'heureuse épouse d'un autre, acceptez tout le bonheur que la vie promet à votre beauté. Ma résolution est inébranlable. Adieu I »
Certes, Raoul souffrit beaucoup en écrivant cette lettre, et il eut besoin deux ou trois fois d'essuyer de grosses larmes qui venaient lui troubler la Tue ; mais cependant, il était moins effrayé de ce beau et gros sacrifice fait une fois pour toutes,— que des efforts de tous les instans qu'il lui eût fallu pour le rapprocher de Marguerite par le travail et la pertinacité. S'il ne se fût agi que de combattre en champ clos un rival redoutable pour obtenir la main de mademoiselle Bédouin, Raoul se filt présenté fièrement au combat ; — mais d'autres ennemis lui faisaient peur : c'était le
travail quotidien, c'était Tinsuffisance d'une éducation toule littéraire, qui ne le rendait propre à rien qu'à faire des tragédies ; -^ d'ailleurs, il faut le dire, une pensée sans noblesse se glissait dans son cœur à son insu t Esther était aussi belle que Marguerite, — et s'il l'épousait, il se trouvait tout à la fois débarrassé des inquiétudes que lui causaient les poursuites du père Seeburg, et dans une position d'aisance qu'il ne croyait pas pouvoir atteindre par le travail de toute sa vie. — De plus, l'amour d'Esther était humble et soumis ; elle reconnaissait à Raoul une grande supériorité sur elle; — Marguerite, au contraire, avait à son insu l'air de le protéger ; la tante Clémence lui avait fait pressentir qu'elle trouverait mauvais les vers pour lesquels Esther avait une si grande admiration. — Il fallait parvenir à Marguerite. — Il élevait au contraire Esther jusqu'à lui. — Il colorait à ses propres yeux ces calculs peu poétiqucs d'une apparence d'abnégation ; — il n'était pas juste qu'il gardât Marguerite attachée à son sort. Marguerite eut
à peine lu cette lettre qu'elle la jeta au feu, prit la plume et
lU BAODL.
commença à répondre i a Les raisons, disait-elle à Raoul, que vous me donnez pour que je renonce à vous s(mt, au contraire, excellentes pour que je vous entouro d'une tendresse plus sainte. -^. Vous êtes malheureux, le sort se déclare contre vous., 4e sens ime sorte de bonheur à vous rester seule fidèle, et vous ne pouvez pas plus me rendre mes promesses que jp ne puis les reprendre. Groyez-vous que jamais j'appartiendrais à un autre après vous avoir dit que je vous aime, -va après vous avoir donné mon fime tout entière. Ge serait, à mes yeux, me souiller doublement et commettre un double adultère ; ne vous laissez pas ainsi abattre et décourager ; il ne dépend ni de vous, ni de moi, ni du sort, de séparer nos deux existences* -r {e ne sais réellement si j'aurais le droit de me plaindre de quelque malheur qui m'arrivât ; n'ai-je pas dans la vie une belle part de bonheur assurée t t- fe suis année de vous, et vous cesseriez de m'aimer même, qu'il y a dans la tepdresse que j'ai pour vous tant de douceurs secrètes et de joies ineffables, que je craindrais encore de me montrer
RAODL, M
ingrate si je laissais échapper la moindre plainte. »<• Du ÇQiirage, Raoul, travaille?. »
BAOUL A MARGUBIUTB.
«(TravmUez I m^ûs on n^ vp^t pais me donner d-ouvraga.-*^ Tenez, Marguerite, je vais vous dire toute la Yérité,??- Mais peni^z que jamais je np s^rai le mari dei la lemmei à laquelle je me serai fait voir d^nsf une situation aussi humi-^ liante^
x> Travaillez I ^Mais que sais-je iair« t Je donnadesleçons d0 latin, de grec, de français. -?- Je Vends à la génération qui me suit les ennuis qu'on m'a vendus au collège. — Mais si vQus saviez combien il y a de pauvres diables comme mQi qu'une coûteuse éducation a amenés au même but I -n Nous nous disputons! les leçons et les moveeaux de ppiii. -r J'en ai perdu une hier.— : Il m'en se^te deux. ^ Ghaeun des deux élèves me donne trente francs par mois, -^ vingt sous par leçcm ; ce qu'on donne à un oommisâonnaire pour une course, — et le commissionnaire peut avoir une
veste, une casquette et de gros souliers. — Moi, il faut que je sois bien vêtu, — si bien que pour le paiement des habits que j*ai usés depuis deux ans, — je vais probablement être mis en prison d'un moment à l'autre. — Peut-être les
recors vont-ils venir me chercher pendant que je vous écris et ne me laisseront-ils pas fmir ma lettre. -1 «J'avais cru que, soutenu de votre amour, j'aurais su me faire une belle place dans la société. Je sentais en moi cette ardeur des héros qui se rendaient dignes de la dame de leurs pensres par des dangers bravés, des obstacles vaincAis ; — mais préparé à combattre des géans et des dragons, je n'ai trouvé que des moucherons incommodes, des insectes venimeux, — qui m'ont harcelé, fatigué, découragé.—Mon impuissance m'est un supplice, surtout parce que vous en êtes victime comme moi ; surtout parce que vous êtes sans cesse devant mes yeux comme un but désiré que je ne saurais atteindre. — Laissez-moi seul ; — je n'aurai plus alors cette soif ardente de m'élever, — je n'aurai plus qu'à subvenir aux besoins matériels de ma
vie ; — je serai une sorte d'ouvrier vivant de mon état, — jusqu'au moment où mon état et la vie m'ennuieront si bien que je quitterai l'un et l'autre d'un seul coup. Au nom du ciel, — ne me répondez pas I ne me montrez pas plus noble et plus charmant encore ce but auquel il me faut renoncer ; songez que c'est un supplice horrible que vous ajoutez à mes souffrances. »