AOUL
Malgré cet accès dé franchise, Calixte ne put prendre sur lui de dire to^ite la vérité à Raoul. Ainsi, quand celui-ci lui demanda des nouvelles de son oncle, du fameux oncle au château, — Mandron répondit qu'il n'y était pas allé cette année, parce que l'oncle avait vendu son château. La vérité était que l'oncle n'avait pas vendu le château dont il était concierge, mais seulement une' partie de bois qu'il s'était avisé de couper, — par suite de quoi on l'avait chassé, — et il était devenu portier d'une maison de la rue Saint-Denis, — grâce à la protection de son frère, le père de Calixte, qui était un des plus anciens locataires de cette maison. — C'est pourquoi Calixte se trouvait très heureux de ne plus habiter une maison où son oncle était portier et où son père
avait une^enseigne. — Il donna sa carte à Raoul ;— sur cette carte il avait abusé de son prénom de Calixte de 1^ manière que voici :
Cte MANDRON.
Et il ne démentait pas ceux qui, d'après sa carte, croyaien
devoir l'appeler monsieur le comte, ou lui écrivaiont à monsieur le comte de Mandron,
Raoul avait parmi ses élèves un tailleur qui avait un fils et une fille. — Ce tailleur, appelé Seeburg, — faisait donner à son fils, dont il voulait faire un notaire, des leçons de lalin et de grec, — et à sa fille des leçons de français par-dessus le marché du prix dont il était convenu avec Raoul pour les leçons de son fils. -• Il chercha néanmoins à diminuer encore ce prix, et voici le procédé ingénieux qu'il employa. Il dit un jour à Raoul : — Parbleu, monsieur Desloges, il faut avouer que vous n'êtes pas coquet, et que si vous plaisez aux dames, ce n'est pas par le luxe de votre toilette. — Raoul devint rouge, — et la fille de monsieur Seeburg, qui assistait à cette sortie, ne devint pas moins rouge que lui. — Ce n'est pas pour vous être désagréable que je vous dis cela, — monsieur Desloges; — bien au contraire, reprit monsieur Seeburg ; — c'est que si vous n*êtes pas content de votre tailleur, ou s'fi n'est pas content de vous ; — en un mot, si vous voulez me donner votre pratique, nous nous
arrangerons facilement ensemble ; nous déduirons chaque mois sur ce que vous me devrez le prix de vos leçons à mes enfans. — Ce sera un peu long, mais avec le temps cela finira par être payé. Quoique cette proposition comblât un desdésirs les plus ardcns de Raoul, qui souffrait de i'exiguité de son costume, il répondit le plus froidement qu'il lui fut possible, qu'il verrait, — que ce n'était pas impossible.
La fille de monsieur Seeburg comprit par un instinct féminin que sa présence empêchait Raoul d'accepter une offre qui lui était peut-être avantageuse. — Elle se retira sans rien dire, — et Raoul continua de donner la leçon à son frère. Monsieur Seeburg ne tarda pas à revenir à la charge, et dit en tâtant lo drap et en le faisant claquer entre ses doigts :
— Je ne c;rois pas trop me flatter en vous disant que je vous donnerais de meilleure marchandise (^ue cela. Et puis, quelle coupe! Vraiment, monsieur Raoul, vous ête$ bien fait, vous avea la tournure naturellement élégante, — eh bien I je suis sûr que personne ne s'en doute. Un jeune
UML. m
bomme'ne peut parrenir à rien s*il n'est pas bien habillé; -» et nuû-ménié, «-*- moi qui dois savoir i quoi m'en tenir sur les babits, j'ai fiiilli ne pas vous aiccepier pour donner les leçons à Lucien, — à cause de la eoupe et de la vieillesse de votre redingote.
**- ÉûoutesHUoi, monsieur Seeburg, dit Raoul, j'accepte* rais votre offire v<dontiers, — mais la paiement serait (rop long, «-* et».*
-> Que vous fait eeia, si ça me convient ainsi? dit monsieur Seeburg. — Laissez-moi fieûre, -* je sais ce qu'il vous faut, — je yeux qu'il n'y ait pas à Paris un jeune homme mieux mis que vous, et cela finira par être payé tout doucement. — Laissez-moi faire, — et vous m'en direz des nouvelles. — La leçon finie, monsieur Seeburg prit mesure 1*1 Raoul, et tous deux se séparèrent enchantés. — Monsieur Seeburg, en effet, avait à ^cow/er iin^par^î^ d'un certain drap vert bronze qui n'avait pas trop bien réussi à la teinture, et d'autre part il n'y avait rien de si facile, en enflant convenablement le mémoire, en faisant payer deut cents
I4f RAOUL.
francs ce qui en valait cent cinquante, de réduire à bien peu de chose le prix qu'il donnait pour les leçons de ses enfans. Raoul, d'un autre côté, — était depuis longtemps fort attristé de la décadence risible de ses vêtemens ; —c'est un genre de^itié qu'il n'est pas prudent d'inspirer auï femmes, et tout en se réjouissant de ee qu'il pourrait paraître convenablement vêtu rue Pigale et chez la tante Clémenee, il était mécontent que son écolière, — la fille du tailleur,^ fût initiée aux nécessités qui lui avaient fait prendre ces arrangemensavec monsieur Seeburg.
vm.
vin.
Raoul eût volontiers embrassé le tailleur Seeburg,— lorsque celui'Ci lui lit la proposition de lui confeclionner des habits neufs.— Aussi, n'hésita-t-il pas à serrer la main q ;e celui-ci lui tendit, lorsqu*il vint donner sa leçpnle surlendemain. Après sa leçon, monsieur Seeburg revint parler des habita. — Esther se livrait dans Tembrasure de la fenêtre h
152 RAOUr..
un petit travail de broderie, et semblait ne prendre aucune part à ce qu'on disait dans la chambre, — Monsieur Desloges, dit M. Seeburg, nous allons d*abord vous faire un habit. J'entends par habit — l'habillement complet: — habit, pantalon et gilet.
— Mais, monsieur Seeburg, je crois que le noir est ce qui me conviendra le mieux.
— Nous vous ferons donc un habit noir... On ne porte plus de noir... mais, c'est égal... Vous préférez le noir, on vous fera un habit noir... A moins cependant que vous ne préfériez le vert bronze.
— Non, j'aime mieux le noir.
— Soit, n'en parlons plus; si je vous disais cela, c'est que c'est une couleur très à la mode eiforthienportée; monsieur le comte Mandron m'en a commandé un hier. C'est une couleur bien supérieure en qualité au noir, — qui est presque toujours brûlé à la teinture. — Un habit vert bronze vous durera le temps que vous dureront deux habits noirs... Mais quand celai qu'on va vous faire sera usé, nous vous en ferons
un autre, — voilà tout.— Va done pour l'habit vert... je veux dire pour l'habit noir — et le pantalon.. .du même... vert.^ je veux dire pareil,— le pantalon également noir,— Quand Raoul fut parti, monsieur Seeburg dit à sa ûlle: — Esther, donn&-moi cette pièce de drap vert bronze... tu sais... je vais couper Thabit de monsieur Desloges.
— Mais, mon père, vous vous trompez... vous savez bien que c'est un habit noir.
— Je ne me trompe pas, il aura un habit vert bronze... et il en sera très content... Que veux-tu que je fasse de ce coupon de drap?...
— Ah I mon père, un habit noir serait beaucoup mieux...
— Idée de jeune fille et de jeune homme... pour lui ce
sera absolument la même chose... crois-tu que c'est cela
qui lui fera trouver une leçon de plus ou de moins, d'avoir
un habit vert ou un halnt noir... et d'ailleurs, il faut que je
retrouve quelque avantage... un habit qui ne sera pas payé
dans deux ans!
•^ Vous verrez, mon père, qui! ne le prendra pas, — et il aura bien raison.
■«-Tu crois... et moî je t'assure qu'il le prendra, qu'il la prendra avec empressement, qu'il le prendra ma^é mol.
Il se passa quinae jours pendant lesquels Raoul n'oaait pas demander si Vhabit serait bientôt prêt. — Il n'osait pas seulement dire mon habit en parlant de ce qui lui paraissait presque un présent de monsieur Seeburg ; mais le tailleur finit par lui en parler le premier et lui dit: — Imaginez-vous que ie suis ftirieux,— j'ai donné votre habit à faire dehors, parce que je veux absolument qu'il soit fait par mon meilleur ouvrier. Je le croyais fini ; il devrait l'être ; eh bien I j*envoie chez lui, ce matin, il n'est pas seulement coupé ! n^ Mais, sojfez ^anquille, cela ne tardera pas noain. tttuant.
^ Monsieur Seebui^, dit modestement Raoul, ja aeirâ bien content da l'avoir pour k quinze de ce mois.
-»* Il sera prAt, monsieur DesIogeSy-^-la quinze, à dix htikres just#, il sera ahez vous, ^ vous pouvez voouuvnc^ à
VOUS habiller : au moment de passer les manclies je serai à votre porte avec l'habit.
Raoul donna la leçon à Esther.
— Est-ce que vous allez au bal le i^uinze de ce mois? demanda-t-elle à Raoul.
->^ Non, mademoiselle, — mais je dois accompagner au Genservatoire une famille de mes amis... et mes habits, ajoula-t-il avec un sourire un peu forcé, qui vont encore à peu près le soir, — ne me feraient pas honneur de jour.
— Vous avez là de singuliers amis, monsieur Desloges. — • Pourquoi dites-vous cela, mademoiselle?
— Parce que, moi, je m'occupe peu de la manière dont mes amis sont habillés, . .
— J'espère, mademoiselle, qu^ils auraient votre esprit et votre raison, mais c'est pour ceux qui me verront avec eux... je ne veux pas faire rejaillir sur eux le peu de ooni^ië4ration qu'on accorde d'ordinaire à un homme mal vôhi... je veux réserver l'héroïsme de mes amis pour d'autres circonstances»
— Eh bien I moi, monsieur Raoul, — moi, qui dais nt connuitre, je n'avais jamais remarqué si vos vêtemens étaient plus ou moins frais... C'est un concert qu'il y a au Conservatoire?
— Oui, mademoiselle.
— On dit que c'est la plus magnifique exécution du monde entier... Je n'y suis jamais allée... J'aime passionnément la musique... Vous n'êtes pas musicien?
— Non, mademoiselle, je n'ai jamais appris que le grec et le latin.
— C'est dommage, je vous aurais prié de faire de la musique avec moi...
— On dit que vous jouez admirablement du piano ?
-— Je dois être assez forte, parce qu'il y a longtemps que j'apprends et que je travaille avec plaisir. Il ne me manque qu'un auditoire un peu sympathique ; — mon père s'endort aussitôt que je commence... Je vous prierais bien de venir un de ces soirs... mais vous ne voudriez pas passer la soirée chez un tailleur.
— Mademoiselle... c'est sans doute un sai*casme... puisje me croire supérieur à un homme dont j'accepte un ser- Ticeî
— Ne vous montez pas trop la tète à propos de la reconnaissance que vous devez à mon père... Je vous ferai inviter par lui un de ces jours... Ne croyez pas au moins que ce soit par vanité, — pour recevoir des eomplimens sur un talent au sujet duquel je ne sais pas moi-môme à quoi m'en tenir... Je crois que vous comprenez la musique... et cela
m'ennuie d'en faire pour les gens que vous rencontrerez
Le 15 arriva, Raoul devait à une heure aller prendre monsieur Hédouih, Marguerite et la tante Clémence. Monsieur Hédouin lui avait offert longtemps à l'avance une place dans une loge qu'il avait ce jour-là au Conservatoire. —Il devait passer une partie de la journée avec Marguerite, entendre avec elle cette langue divine qui monte au ciel comme un parfum de l'âme. Dix heures sonnent,— les habits n'arrivent pas ; dix heures et demie sonnent,— pas d'ha-
bit; — onze heares... onze heures un quart, — Raoul — regarde son vieil habit, il est plus affreusement râpé qu'il n'avait voulu se l'avouer à lui-même jusqu'au moment où il avait conçu l'espoir de le remplacer. 11 est impossible qu'il
le mettre... augrand jour... pddr accompagner des femmes... Il faut écrire— qu'une occupation imprévue... unaccident... une indisposition le priveront d'avoir le plaisir... et caetera. Mais on frappe... c'est monsieur Seeburg — tenant sous le bras un foulard qui ccmtient l'habit. Monsieur Seeburg — pose le paquet sur une chaise — et s'essuie le front.
— Il fait un temps magnifique... et j'aicoum... Ce mau-* dit Fregger a encore été en retard ;— décidémejit, je renoncerai à le faire travailler. Mais enfin voilà l'habit.
— Monsieur Seeburg, je suis réellement fôché...
— Du tout... du tout... J'avais promis pour dix heures, j'aurais dû sooner à votre porte en m^e temps que le premier coup de dix heures sonnait à la pendule* «• ( Monsieur Seeburg regarde sur la cheminée et ajoute : ) à la pendule que vous pourris avoir.
— Oh I dit Raoul e^ souriant, j'entends d'ici l'horloge de l'église,
— N'importe... mettons l'habit... Je n'appelle pas cela essayer, car si Fregger est un paresseux, c'est un gaillard qui sait travailler: jamais je ô*ai retouché un habit sortant de ses mains.
Monsieur Seeburg ouvre le foulard... prend l'habit,— paraît surpris... le porte auprès de la fenêtre, et fait entendre sa plus terrible imprécation (que nous remplacerons par celle-ci que nous avons vue dans un vieux livre) : — Que mille millions de diablotins lui cassent un boisseau de noisettes sur la nuque I — Elle est moins énergique, mais plus présentable que celle dont se servit le tailleur. — Ah I l'animal I ajouta-t-il, — ahl le bélître I — ah I le scélérat I — et il renferma l'habit dans le foulard.
— Qu'avez-vous donc monsieur Seeburg?
— J'ai que vous ne mettrez point cet habit-là.
— Pourquoi cela?
-- Parce que je le remporte... Ahl brigand de Fregger
— Mais qu'a donc cet habit, monsieur Seeburg?
— Il a, — il a... Il ne sera pas dit qu'une semblable chose
se fasse dans mes ateliers... Mais c'est ma faute... Il y a trois ans que j'aurais dû le mettre à la porte. Allons, allons, c'est un habit à refaire... voilà tout.
— Mais, monsieur Seeburg...
— Ce sera une perte pour moi ; — mais je jure sur mon âme que je lui en retiendrai la façon.
— Mais enfin...
— Il m'a déjà fait des mauvais tours, mais pas encore un de la force de celui-ci.
— Mais, monsieur Seeburg, — enfin, — quel est le grand malheur?...
— Le grand malheur, je vais vous le dire : vous m'avez commandé un habit, n'est-ce pas?
— Oui.
— Un habit noir, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bieni que pensez-vous que m'ait fait ce drôle do Freggerî
— Quoifune redingote?
— Non.
— Une camisole?
— Vous riez... mais moi je suis furieux... Il ne m'a pas feit une camisole, — il m'a fait un habit... et sians aucun doute un habit très bien fait, — mais un habit qui n'est pas noir...
— Diable I
— Un habit. . . je ne sais pas seulement de quelle couleur. . . Quand j'ai vu qu'il n'était pas noir,j'ai eu envie de le jeter par la fenêtre...
— Mais enfin, monsieur Seeburg, voyons cet habit.
— Non, non, — on va en faire un autre... vous l'aurez dans quatre jours.
Ici, monsieur Seeburg délia le foulard et regarda l'habit.
— Non, certes, il n'est pas noir... brigand I— il est vert, — d'un très beau vert même, d'un magnifique vert bronze,
i02 RAOUL.
mais quand on demande un habit noir, — c'est un habit noir que je dois fournir. — Adieu, monsieur Desloges, dans quatre jours vous aurez votre habit noir, — et œtte fois je le couperai moi-même.
— Cependant, monsieur Seeburg...
Je sais bien que c'est la couleur à la mode... Mais vous aviez demandé un habit noir.
Et monsieur Seeburg rattachait les nœuds du foulard.
— Je sais bien que le vert vaut mille fois mieux que le noir... Mais c'est là une questionde goût... Chacun a le sien.
— Si j'avais porté hier un habit noir à monsieur le comte Mandron, qui m'en a demandé un vert bronze, il l'aurait jeté dans le feu et il aurait eu raison... Eh Wen!... c'est la môme chose pour vous qui m'en avez demandé un noir.
— C'est cent quarante francs que je perds... mais c'est ma faute.
— Voyons un peu, monsieur Seeburg, ce vert me paraît très sombre.
— Si sombre que Fregger s'y est trompé et qu'il Ta pris
pour du noir... et que bien d'autres s*y tromperaient également ; — mais enfin ce n'est pas du noir, — et vous avez demandé du noir. —Ainsi donc je le remporte, et dans quatre ou cinq jours... six jours au plus... l'habit noir paraîtra. Regardez bien celui-ci, — car vous croiriez que c'est \% même, — tant ce vert bronze est foncé.
Et monsieur Seeburg détache le foulard.— Voyez comme c'est cousu... Ah l pour cela, Fregger n'a pas son pareil. — Monsieur le comte Mandron ne voudrait pas d'un habit qui n'aurait pas passé par ses mains ; — mais tout cela n'est pas une raison pour faire un habit vert à un client qui a commandé un habit noir.
— Laissez-moi l'essayer, monsieur Seeburg.
— C'est un enfantillage, monsieur Desloges, vous ne le garderez pas; — cependant... je ne suis pas fâché... cela vous montrera comment ira l'habit noir que je vous apporterai dans ime huitaine de jours.
Raoul endosse Thabit verttoonze, qui va— comme tous les habits. — Monsieur Seeburg s'eztasie.'^Comme cela va!
—comme cela est coupé I— comme cela est cousu I— Tenez, j'aurai encore la faiblesse de ne pas jeter Fregger à la porte pour cette fois. — Je doute que l'habit noir que vous aurez avant la fin du mois — aille comme celui-là ; — cependant nouf ferons en sorte qu'il aille bien ; — mais Fregger n'y mettra pas la main ; — il vous ferait un habit noisette.
— Monsieur Seeburg, j'ai bien envie de garder l'habit,
— Je sais qu'il vous va extrêmement bien... mais nous réussirons peut-4tre aussi bien à l'autre... Vous n'êtes pas difficile à habiller, — vous êtes très cambré.
—Monsieur Seeburg, je garde l'habit.
— Non, non, monsieur Desloges, cela me désobligerait; il faut que je puisse dire à Fregger : — On n'a pas pris l'habit. — Je sais que cela me coûtera cent quarante francs, — mais je pourai lui dire une fois ce que je pense.
— Décidément je garde l'habit.
Monsieur Seeburg se fait longtemps prier; mais puisque monsieur Desloges le veut absolument...
— Et le pantalon?...
— Ohl le pantalon est vert... Nous avions dit un pantalon de la même couleur... oui, il est vert. — Je parie que tout le monde le croira noir.— Mais, malgré cela, vous avez tort. — A votre place, je dirais : — J'ai demandé du noir, — je veux du noir.
Monsieur Seeburg s'en va et Raoul s'habille. — Monsieur Seeburg remonte.
— A propos, monsieur Desloges, —j'oubliais. On ne sait qui vit ni qui meurt;— certes, j'ai la plus grande confiance en vous, je vous en donne une preuve*., en vo^is faisant un erédit peut^tre de deux ans, — que dis-je de trois ans, — car il vous faut maintenant un manteau, — une redingote, — et encore un pantalon,— il faut donc nous mettre en règle. — Vous allez me ftdre un petit bon de la somme que vous me devez... \m chiffon de papier... Mais enfin si je venais à mourir, il faut que mes enfans trouvent cela. — Je ne vous le réclamerai pas... Nous le renouvellerons à Téehéance... Tenez, j'ai justement du papier dans ma poche.
Et monsieur Seeburg tira de sa poche un petit carré long
ortté d'une vignette ronde, — que le fisc vend cinq où sept sous, je crois.
Haoul savait bien à peu près comment se faisaient tes cédnlfts chez les Romains, — il connaissait Tintérèt <te l'argent chez les Grecs, mais il ignorait entièrement la forme et les conséquences d*un billet ou d*un« lettre de change clvtt ses contemporains et en France.
— Qne faut-il mettre là dessus, monsieur Seeburg? demanda4-il.
-^ Ah ! -^ bon jeune homme 1 j'oubliais que vous n'entendiez rien au commerce ; — surtout ne faites jamais d'affaires... 11 y a des gens qui vous Iromperaient. — Tene*, tenez, cela vous ennuie, ce giimoipe commercial; -^mettes seulement.». Ah! comptons d'abord. — Voici votre mémoi^' re : — habit>— cent quarante francs, — c'est trop bon marché, — mais vous le savez, ce n'est pas une affaire que je
fois avec vous.
— Pantalon, — cinquante francs ; — pourvu que je rentre dans mon argent, c'est tout ce que je veuï. '
RAOUL. ifn
— Gilet, quarante francs. — Vraiment I n'ai-je mis que quarante francs?... —Nous laisserons quarante francs. — Total, deux cent trente francs. — Nous aurons ensuite le manteau, deux cent cinquante francs. —Ah I pour la couleur du manteau, je ne vous consulte pas, — je ne vous écouterais môme pas :— je veux que vous ayez un manteau
vert bronze ; — on n'en peut pas porter d'autre. — Il ne me reste plus de ce drap-là,-*mais ce qui m'en reste sera pour vous, — pour votre manteau et pour votre redingote; — on m'en avait demandé, — mais les amis avant tout.— Nous disons donc, le manteau deux cent cinquante, — la redingote, — ■ doublée en soie, col on velours, etc., — cent soixante francs ; —le pantalon, — comme celui-ci, — et le gilet... allons, le gilet au même prix. — Total général, sept cent trente fratics. — Il ftiut que je m© trompe, cela doit faire davantage. --- Non, cela ne fait que sept cent trente francs.— Et puis, nous avons les intérêts de mon argent,— six pour cent, — taux du commerce,— taux légal ; à vingt- ^inq francs par mois que vous me paieresi par vos leçons,
il nous faut trente mois — pour que je sois rembotirsé. — Cherchez un de mes confrères qui fasse des crédits à trente mois ; — mais comme je vous dis... ce n'est pas une affaire.
— C'est donc quarante-cinq francs par an. — Trente mois font deux ans et demi, c'est-à-dire cent douze francs cinquante centimes.-— Mettez donc là, en travers de ce papier : —Approuvé pour la somme de huit cent quarante-deuï francs cinquante centimes,— et signez ; — j'écrirai le reste,
— ou plutôt je ne l'écrirai pas, car ceci restera entre nous.
— Un million de votre signatm'e ne vaut pas cinq francs dans le commerce ;— c'est presque comme un de mes cliens,
— un garçon d'esprit que je suis forcé bien à regret de retenir à la rue de Ciichy , — il disait en montrant un de ces billets : — « Cela vaut sept sous partout, — eh bien, je n'ai qu'à y mettre ma signature, cela ne vaut plus rien du tout I »
— A propos, j'y pense, c'est sept sous que vous me devez pour celui-ci.
Raoul tira sept sous de sa bourse et les donna à monsieur
RAOUL. leo
Seeburgf <I^ empocha les sept sous, lui serra la main et partit oetÉe fœs pour tout de bon.
Raotti avait été un peu efîk^yé du total de k dette et du temps qu'il lui ÛLudrait pour racquitter.— Mais ce que eomprendfonl peu^réfie peu de mes lecteufs, — c'est qu'il ^t beaucoiH) plus contrarié des sept sous qu^ii lui arait fallu donner au tailleur que des trois cents ftanes que lui Tolait moasteur Seebvn^*-*-!! « vait amassé et conservé péniblement de quoi sutyrenir aux dépenses prévues de cette journée ;— il loi thiiait aeheier des gants, prendre une v<^ture pour se ¥eiiim ebee monsieur Hédouin. -* Certes, M. Hédouin voudflaii payer celle qui les conduirait à la rue eefgère^ mais lui, Baoui, ne pouvait ae dispenser de payer ta seconde; -^ et puis il voulait porter un petit bouquet à Marguerite; — il ne pouvait faire autrement que d'en offirir un égaiemeiit à la tanle démence. «^ Les sept sous du papt^ timbré lui faisaiaot Daute»-»- il prit une voiture à ilieure, et alla ehez un bouquiniste vendre un de ses {irix de collégie po«r rétaEIur l'équilibre de ses finances.*** Aprèt <luoi il arriva utt peu en
retard chez monsieur Hédouin. Marguerite avait une toilette du matin d'une simplicité extrême.— Tout annonçait qu'elle ne voulait pas attirer les regards. Raoul donna ses deux bouquets de violette. — La tante Clémence dit : a Quelle charmante attention 1 des fleurs, d^ violettes au mois de janvier l » Marguerite ne dit rien. Pour descendre de volture, Raoul donna la main à Marguerite et à sa tante.— Lt^ présence de la tante lui permettait d'avoir pour Majqgumte une foule de petits soins qull partageait entre les deux femmes. On joua une des plus belles-symphonies de Beethoven : — la iqrmphoBie pastorale, — k vraie musique, — celle qui dit les vagues rêveries et les pensées qui ne peuvent être exprimées par les langues humaines ; cette langue magnifique qui commence ob s'arrête la langue des poètes.— Raoul était ému au plus haut degré* — 0 Beethoven! divin poète, pensait^il, merci de dire ainsi à Marguerite tout l'enthousiasme qui remplit mon ftmel — Un moment Margue-* rite tourna vers Raoul ses yeux humides de larmes; — elle serrait soii bouquet sur ses lèvres^
Quand le concert fut terminé, on remonta en voiture ; mais monsieur Bédouin, en passant devant la rue qu'habitait Raoul Desloges, lui dit : —Monsieur ftaoul, nous allons vous laisser chez vous.— Raoui allait insister pour les conduire rue Pigale, mais il en fut empêché par un regard do la tante Clémence. — Il resta seul au milieu de la rue, devant la porte, — comme étourdi, — regardant ce fiacre qui emportait Marguerite. — Un moment il avait rêvé qu'il faisait partie de la famille : — il ne pensait plus qu'il allait falloir la quitter. Que faire de la fin de cette longue journée ? — il pensa à aller chez la tante Clémence— pour parler d'elle, — pour êhre avec quelqu'un qui l'avait quittée plus tard que lui,— pour appeler Clémence ma tante, comme il faisait quelquefois ; — mais après quelques pas — il songea que sans aucun doute elle dînait chez monsieur Hédouin et rentrait avec lui. — Il s'arrêta et fit quelques pas pour revenir; — puis il se demanda encore— où il irait,— ce qu'il ferait.- Le monde lui paraissait vide et désert.— Si la tante Clémence est absente? —C'est égal, il ira chez elle,
— puis il en reviendra ; — puis il faut monter la rue Pigale pour aller chez la tante Clémence,— et la redescendre pour revenir chez lui,— c'est-à-dire passer deux fois devant la maison, de monsieur Hédouin,— cette maison dont tous les hahitans lui faisaient envie, — depuis le portier jusqu'aux moineaux qui nichaient sous les toits. Il se remit en route et trouva madame *** qui n'avait pas ôté son chapeau. **le dîne cheï mon frère, dit-elle, mais j'ai pensé que vou9 yieiidrie^ me voir un instant, et j'ai pris un prétexte pour rentra che« moi avant le dîner.— Marguerite aussi a été d'avi» que voitl viendriez me voir, car elle m'a donné un petit vieux bo\k^ quet de violettes tout fané, qui ne peut guère avoir-de prix que pour vous,— et que je suppose vous être desliné par la petite rusée.— Je ne suis pas dupe des prévenance» dont on entoure la vieille tante Clémence.
— Oh I chère tante, vous savez combien, dans le peu que vous allez dans le monde, vous avez à décourager de ceA prévenances qui ne sont pas suspectes et qui s'adressent bien positivement à vous; — mais moi, croyez-vous que jt
ne vous aime pas bien sincèrement? — certes, cela est beaucoup pour moi que vous soyez la tante de Marguerite, mais c'est un des charmes que je lui trouve d'être votre nièce — et de devoir un jour faire de moi votre neveu.
— Pauvre garçon ! — son cœur est si plein qu'il déborde, surtout quand il est avec des gens qui ont l'inexprimable bonheur d'approcher ro6/el aimé, — Il dirait des douceurs, j'en suis sûre, à l'heureuse servante qui a ce matin agrafîé l'heureuse robe, — et attaché les heureux souliers qui ont l'honneur de renfermer les petits pieds de Marguerite. — Tenez,— parlons sérieusement;— Marguerite est un ange... elle est renfermée dans sa tendresse avec une conscience que je n'ai jamais vue; — tout le reste du monde est mort pour elle. — Vous avez raison de baiser ce bouquet : — c'est un talisman qui doit porter bonheur. — L'amour dans l'âme de Marguerite n'a rien de profane; — à force d'enthousiasme et de pureté— elle en fait une religion : — Marguerite est une sainte. Là-dessus je m'en vais, — nous n'avons pas le temps de causer de vos alTaires.— Ne tardez pas
à revenir me voir. Vous allez avoir la joie de me donner le bras jusque chez mon frère. «- À propos, vous êtes superbe aujourd'hui.-- M faut bien que je vous fesse compliment de votre habit neuf, sans cela vous en seriez pour vos frais. — Je gage que Marguerite ne s'en est pas aperçue.— 0 Raoul I — Quelle noble et charmante chose que le coeur de cette chère enfant ! — Raoul, pensez à elle — et aimez-la; — k» ciel a mis sur votre chemin un bonheur digne de ses élus. Raoul quitta la tante Clémence à la porte de monsieur Hédouin; — cette visite, les paroles de la tante, ce précieux bouquet sur lequel Marguerite avait appuyé ses lèvres virginales et auquel il reprenait ce baiser avec la suave haleine de sa bien-^imée, — tout rendait le plus heureux des hommes Raoul qui, une demi-heure auparavant, trouvait la vie fermée devant lui et croyait n'avoû» plus jamais rien à y faire.— C'est incroyable combien de prodiges on invente pour amuser l'imagination des gens, et combien ces prodiges sont au-dessous des prodiges réels dont la vie est remplie. Quel talisman, quelle baguette de fêe a jamais produit
une métamorphose — semblable à celle qu'opère — une fleur touchée par la femme que Ton aime. — Un mot de sa bouche, un regard de ses yeux, — non-seulement l'homme tout à l'heure découragé, abattu, — haineux,— devient fier, triomphant, bienveillant, mais encore— le ciel devient bleu,
— le vent dans les feuilles exécute une musique ravissante,
— les fleurs exhalent des parfums enivrans.
Raoul avait un peu d'argent de reste de la vente de ses livres, et il devait en recevoir d'autre le lendemain.— Il rencontra Calixte Mandron et l'invita à dinar.
— A propos, dit Raoul à Calixte eii dtnant, — permetsmoi de te féliciter : — tu es devenu comte depuis notre dernière rencontre ?
— ' Pas que jo sache, répondît Callxto en rougissant un
— Ce n'est donc pas de toi que me parle avee tant de vénération le tailleur Seeburg?
— Ah!... Seeburg... oui, certes; mais c'est lui qui m'a fait comte. — J'écris mon nom de Calixte en abrégé sur mes cartes : — Cte Mandron, — de plus je fais estamper mon papier à lettres comme tout le monde, — et je mets au dessus de mes initiales*— C. M, — une couronne de comte,
— tandis que j'aurais pu y mettre une couronne de duc, comme tant d'autres qui n'en ont pas plus le droit que moi.
— Il n'y a guère que les commis en nouveautés qui se contentent aujourd'hui d'une couronne de baron,— et aussi les véritables barons, à moins que ces derniers n'en mettent pas du tout ; ce qui est devenu de si bon goût parmi les gens réellement titrés, — que ne pas mettre une petite couronne sur ses initiales est preisque, de la part d'un bourgeois, montrer de l'affectation et se donaer les airs d'un duc. Cet imbécile de Seeburg s'est amusé à m'appeler monsieur le comte, — et à m'entourer de tant de respects, de tant de soins, que je n^ai pas voulu le désabuser et àtr^
UAOl'ï. ^ 181
obligé de payer en autre monnaie, lus coûteuse pour moi, sôs attentions et ses prévenances. *— Je vois bien ta grimace, mon cher Raoul, — mais tu me fais un peu dan» la vie *'efrct d'un homme qui voudrait nourrir son cheval avec dcs^ sorbets au marasquin : — î?*cheval aime mieux l'avoine et le foin. — Si tu veux abreuver tes imbéciles, les sots et les fripons avec toutes sortes d austères vertus, d'exquises délicatesses, — tu les dégoûteras et ils te lanceront des ruades, — Les trois quarts des hommes aiment mieux des sot^ lises et des puérilités, — je les sers à leur goût, — et ils
sont pour moi pleins de respect et de reconnaissance. — ' Seeburg est-il ton tailleur?
— Oui, à peu près.
•-^ Eh bien! je gage qu^il ne laisse pas passer un mois «ans t'apporter son mémoire après qu'il t'aura fait pour trois
ou quatre cents francs d'habits,— mais moi, — voici trois
ans qu'il m'habille, qu'ilme couvredeses plus riches étoffes,
— comme les anciens faisaient à leurs idoUsj -^ eh bienl I. 11
— il ne s*est pas permis de faire encore la moindre allusion au paiement.
-- Mais, alors, malheureux, tu lui devras des sommeg énormes.
— Je le paierai alors ; — c'est-à-dire que si j'allais dire au père Mandron que jfe dois cent francs à mon tailleur, il prendrait son grand air de comparse de tragédie, — et me dirait : — Jtfbm'ei/, je né paie plus vos dettes ; — mais un mémoire de trojs mille francs, — cela lui portera un coup, — il sera attéré,— et il paiera : —le père Mandron gagne énormément d'argent. — Et d'où connais-tu Seeburg?
— Je donne des leçons à ses enfans.
— A la fille aussi... tu n'es pas malheureux... c'est une jolie fille , — mais à ce qu'il paraît, une tête de fer, elle liiit trembler le père Seeburg, — tu n'es pas malheureux,
^ Je n'ai jamais regardé si mademoiselle Soebiu-g était jolie. — Tu sais bien que mon cœur n'est plus à men ; —j'aime une aulre femme, et dd loules le» forces de mon âme*
— Ce n'est pas une raison pour ne pas adorer un peu mademoiselle Seeburg.
r — Ah! Calixte, tu ne sais pas ce que c'est que Tamour; c'est le ciel qui m'a fait rencontrer cet ange sur la terre; — il ihe punirait si je lui étais inâdèle.
— Le ciel s'occupe bien de cela t -«> Ce que Dieu n'a pas voulu que l'homme fît, — tu peux être sûr que l'homme ne le M pas. — Dieu n*a pas voulu que l'homme habitât les étoiles et ^'allât promener dans la lune, — et l'homme n'a jamais enfreint cette défense. -^SiUcUlamii sur ton chemin mademoiselle... comment éirai-je?... mademoisdle trois étoiles, — » enfm Tange en question, -* pourquoi ne'serait-ce pas lui qui aurait mis sur ton chemin également le joli démon qui s'appelle mademoiâeUe Seeburg? •*- Si tu mange» une pomme à im acbre, — croi&-tu que le ciel, qui a mis cette pomme-là pour toi , --< exige que tu t'abstiennes des autres? -^ Tiens, mon pauvre Raoul, tu ne feras jamais rien de bon dans la vie*
Oaelqueaiourà après^ Raoul reçut une lettre de la tante
18f ' RAOUL.
Clémence. ,— Elle ne contenait que ces .mots : Venez me voir demain matin.
-- Ma chère tante, dit-il en arrivant, — j*ai peur, que se passe-t-ilî II n'est pas naturel qu'une lettre de vous m'ait causé une fâcheuse impression»
— Rien de mal pour l'avenir de votre amour, mon beau neveu. — Le paradis auquel vous arriverez est sauf, — mais le purgatoire dans lequel vous vivez sera un peu lus triste pendant quelque temps.
— Au nom du ciel I que voulez-vous dire?
— Mon frère part dans une semaine pour la Normandie.
— Nous avons là un oncle, — et voici l'histoire de cet oncle. Du temps de notre grand'mère et môme de notre mère, on mariait les filles très jeunes. — Ma grand'mère s'est ma-
.riée à quatorze ans; — elle a marié sa ûlle à quinze ans»
— Celle-ci avait trente et un ans, — et mon Irère, qui est l'ahié de nous, en avait quinze, lorsque ma grand'mère, devenue veuve, s'est remariée et a eu un enfant. — Cetenfant, qui est notre oncle, a (juinze ou seize ans do moin?; que mon
RAOUU 185
frère, — et huit ans de moins que moi. •— 11 paraît qu'il fait là-bas des folies,— qu'il grève ses propriétés, et va épouser sa servante. — Il s'agit de le morigéner, — et son neveu va aller lui laver la tête. — C'est le seul homme au monde que notre oncle redoute un peu. — Mon frère devait partir seul, — mais hier tout à coup il a changé d'idée. — Je le soupçonne d'avoir saisi au passage certains regards que vous jetez parfois du côté de sa fille. Il aura sans doute rapproché ces regards — dé la joie naïve de Marguerite (piand vous venez à la maison, — et de sa douce mélancolie quand elle vous attend pendant une longue semaine. — Toujours est-il qu'il m'a dit : — Clémence, — j'emmènerai mfes filles. — Eh quoi! me suis-je écriée, à peine la fin de l'hiverî — Que vont devenir ces pauvres enfans à la campagne?
— Elles seront très heureuses, m'a-t-il dit, Margualte, l'autre jour, avait des larmes d'attendrissement dans les yeux en lisant un passage de je ne sais quel poète sur le printemps, passage où on disait : a Pour les habilans de villes le printemps est comme le bruit de la musique et de la
fête pour le pauvre qui est à la porte de l'hôtel. » — D'ailleurs elles ne profitent guère de Paris, depuis que Marguerite s'est éprise de la retraite et de la solitude. Dès les premiers jours de mai, je les mènerai à la mer qu'elles n'ont jamais vue, — et je ferai prendre des bains à Alice, dont la santé est délicate ; — de plus, a-t-il ajouté en souriant, — , tu ne nous refuseras pas de venir avec nous. — Ces pauvres
enfans — emporteront Paris avec elles,— c'est-à-dire tout ce qu'elles en aiment, excepté Félix qui ne vient plus nous voir que par grâce et pour ainsi dire en visite»
— Qui! moi! dis-j©«
— Toi, certes ; je te paie le voyage, — et pendant quatre OU cinq mois je compte t'héberger, — ce qui tournera au profit de ton fils, -^ de ton héros africain, dont le nom n'encombre pas les bulletins de l'armée irançaise. — Tu feras des économies pour sa prodigalité. — Eh bien I Raoul, — le dirai-je, — vieille femme folle et méprisable que je suis, j'ai encore résisté, — un peu pour vous, et beaucoup pour ma chère Marguerite. -^ Mais mon fi:ère a été inflexible dans le
MOUL. 187
plaisir (^u'il veut nous procurer. —C'est un iioinuio ([ui ne s'avise pas souvent d'avoir une volonté ; — mais son iadiflérencc sur les choses ordinaires n'est qu*une économie de force et de despotisme, — surtout quand il croit avoir préparé à ceux qu'il aime un bonheur ou un plaisir. S'il se figurait que noire bonheur doit consister à recevoir chaqre malin cent coups do bâton sous la plante des pieds, — il n'y aurait pas moyen de les éviter. — Nous partirons donc dars une semaine.— Et vous, dont la moue et le visage renh'cgné respirent l'ingiatilude et la bienveillance, — j'ai pensé à vous encore en acceptant. — Vous aurez par moi, — [)ar mes lettres, — des nouvelles de Marguerite,
— Vous auriez aussi bien pu m'en donner en recevant ses lettres ici.
— Oui, mais aurait-elle des vôtres? Je veux bi(»n lui [)arler de vous, mais je ne veux pas lui écrire, — je no voux pas fâcher mon frère contre moi. — Si je venais à mourir, — il faut qu'il accepte le legs que je lui ferai de mon (l!s. Ensuite, mon frère a parlé de vous, — il vous a trouvé un
188 BAOUL.
air singulier, le jour du Conservatoire... I! voulait me faire parler, mais j'étais sur la défensive.
— N'était-ce pas au contraire le moment de lui dire que je travaille pour me faire une'position, et ensuite lui demander la main de sa fille ; — il n'y a rien là que d'honnête et d'honorable.
— Mon frore m'aurait répondu que notre projet n'a pas le sens commun, — et, à vrai dire, il ne l'a guère que pour Marguerite, pour vous et pour moi, — qui ferons trois fous et deux martyrs, si vous faiblissez sur la rouie, et si vous n'avez pas la force d'arriver au but. Tout serait perdu si une fois il disait non.
— Eh quoi I je vais être la moitié d une année sans voir Marguerite !
— Il faudra que vous soyez bien maladroit si vous ne vous faites pas forcer par Félix à venir nous joindre aux vacances, à Dieppe ou au Havre, ou nous serons alors.
—Ah! chère tante, quelle charmante pensée I
— Voyous, causons raisonnablement ; il ne s'agit pas de
RADIAL. 189
regarder son but. — Il faut y arriver. — Où en êtes-vous? que faite&-vous? qu'avez-vous fait?
— Je travaille, — mes pas sont lents, — mais j'arriverai ; — je ne veux rien vous dire encore, mais je marche^
— C'est bien ; — vous m'apporterez dimanche matin un petit bouquet de violettes pour Marguerite. — Nous partons lundi matin, — sans doute mon Mre vous annoncera notre départ dimanche soir. — Félix y sera.
Une partie de la matinée se passa chez la tante Gémence,
» et, en la quittant, Raoul s'aperçut qu'il était en retard
pour la leçon des enfaus du tailleur. — Il arriva couvert de
sueur chez monsieur Seeburg qui prit un air réservé et à
demi mécontent. — Raoul fut profondément blessé de la
façon dont il reçutson excuse,— mais il pensa qu'il n'avait
pas le droit de se fâcher; — il aurait fallu payer sa dette à
monsieur Seeburg. Tout en donnant sa leçon au petit Alfred,
il fouilla à sa poche potir prendre son mouchoir et s'essuyer
le firont ; — il avait perdu son mouchoir ou il avait oubUé
d'en prendre un.
Ito RAOUL.
Esther, qui ne perdait aucun de ses mouvement, lui dit s — Vous avez perdu votte mouchoir^ monsieur Déroges,-*-» Voulez-vous que je vous en prête un? — Et sans attendre sa réponse, elle alla chercher un petit foulard blanc qu'elle lui donna. — Raoul la remercia et continua la leçon.— Quand ce fut son tour,— Raoul s'aperçut qu'il avait également ou^ blié le livre dans lequel il avait coutumo de faire des di&« tées à Ësther. — Il prit au hasard un volume qui était sur la table, et dicta de mémoire une cinquantaine de vers qu'il avait faits dans un moment de tristesse et de découiag^^ ment.
— De qui sont ces vers? monsieur Desloges, demanda Esther...
— Ils sont mademoiselle..... ils sont d'un poète inconnu...
Esther prit le livre que Raoul avait replacé sur la table, et dit : — Mais, monsieur Desloges, ce livre est un livre k Al* red, — et c'est un livre Mn*
AAOUL. 191
*— Je VOUS ai récité de mémoire, mademoiselle, ces \crs que j'ai lus plusieurs fois, je ne sais pourquoi.
— Vous aviea cependant une bonne raison pour cela,— monsieur Desloges, — c'est que ces vers sont charmans.
Raoul rougit. — EsUier continua :
•^ Pourquoi ne voulez-vous pas que je sache que ces vers sont de vous?
*- Mademoiselle...
— EstKîe pour cette demoiselle avec qui vous étiea au Conservatoire»., que vous h s avez faits ?... Elle est jolie, du reste, et bien capable d'inspirer de beaux vers. Pardon... n'en parlons plus.— A propos, c'est dimanche ma fôte, mon père va aujourd'hni ou demain vous engager à venir passer la soirée avec nous...
— Dimanche. «4 mademoiselle.. • c'est absolument impossible...
-— £st-c@ impossible?..» ou est-ce que vous ne voulez pas venir passer la soirée chez votre tailleur? *^ C'est que c'est impossiUe, mademQisellei
— Tant mieux.,. Eh bien I si mon père vous invite pour dimanche, acceptez sans faire d'observation.
— Pourquoi accepter, si je ne puis pas venir? Esther firappa le parquet de son joli petit pied.
— Parce que... parce que, si vous dîtes à mon père que vous ne pouvez pas venir dimanche, on trouverait singulier que je fisse remettre la soirée à lundi..»
— Mademoiselle, je serais désolé de rien déranger à vos plaisirs...»
— Est-ce donc que vous ne voulez pas venir?
— Je vous ai répondu à ce sujet, mademoiselle, et je ne mens jamais.
— Je le crois... Alors contentez-vous d'accepter pour dimanche. Aaoul corrigea la dictée de mademoiselle Seeburg et partit.— Ce n'est que le lendemain que monsieur Seeburg lui dit : — C'est dimanche la fôte de ma fille. •• vous viendrez passer la soirée avec nous, n'est-ce pas?
Raoul accepta.
— Tespère que monsieur le comte Mandron nous fera
rhonneur de venir un instant, — Vous rerrez le dernier habit que je lui ai ftiit.— A propos, vous aurez demain voire manteau.
Le dimanche matin, — comme Raoul allait chez la lantc Clémence, son portier lui donna une lettre d'une écriture inconnue,— qu'il décacheta tout en marchant; —elle contenait ces mots :
A Monsieur, par suite d'une légère indisposition, la soirée à laquelle vous avez bien voulu promettre de venir chez monsieur Seeburg, — aujourd'hui dimanche, est remise à demain lundi. — Monsieur Seebui^ espère que ce petit incident ne le privera pas de l'honneur de vous voiré »
Raoul chiffonna là lettre, la déchira en morceaux, — et alla chercher deux bouquets de violettes.
— C'est donc demain que vous partez, dit-il à la tante Clémence; — je vais voir Marguerite ce soir pour la dernière fois d'ici à longtemps. — Vous et Marguerite, — vous allez emporter mes pauvres violettes, — vous penserez à moi, n'est-ce pas? — vous m'écrirez souvent ?
If4 RAOUL.
Il donna un des bouquets à la tante, et garda quelque temps Vautre, qu'il pressa sur «es lèvres.
— Maintenant, dit la tante, il ne faut pas que je conlbnda les bouquets... mais je vous jure que je donnerai à Marguerite celui qui lui est destiné,— sans mentionner aucune circonstance accessoire,— et ce sera t^nt pis pour vous si elle ne demande à vos violettes que leur parfum, — Je ne l'empêcherai cependant pas de supposer ou de deviner ce qu'elle voudra.— A ce soir ; -^ surtout soyez sage. — Si mon frère ccmûrme les soupçons qu'il a peut-être^ «'il se prononqe contre nos projets, tout est perdu. Adieu.
— Le soir, en effet, on joua au loto cemme de coutume* —Vers le milieu de la soirée, monsieur Bédouin dit à Raoul ; — Monsieur Desloges, nous vous faisons nos adieux... pour quelque temps. — Nous partons demain miatin, — nous allons passer quelques mois en Normandie.44 La sanlé d'Alice, à laquelle on ordonne les bains de mer, -** naus y retiendra probablement pendant toute la belle saison, -^ nous n'aurons sans doute pas le plaisir de vaus revoir ava^t
BAOUL. 115
rhiver prochain. — C'est singulier que Félix^ n'arriv* pas, —je lui ai cependant écrit que c'était la dernière soirée qu« que nous passerions ensemble d'ici à quelque temps.
A ce moment Félix sonna, — on cessa de jouer et on parla du voyage. Marguerite était triste. — Raoul dit à Félix : — J'espère que tu viendras quelquefois me voir^ tes jours de sortie.
-* A quelle heure parton demain matin? demanda Félix.
— A huit heures.
— Nous ne serons jamais prêtes, dit la tante ; — pour moi, j'ai fait aujourd'hui tous mes préparatifs ; mais ce que je crains, c'est dû ne pas me réveiller.
Raoul ofïrit d'allé séveiller ia tante, qui accepta. —Alors, dit Félix, tu viendras avec lV)rphelin mettri tout» la fomille en diligence.
— Volontiers, dit Raoul.
La tante se leva et dit ; Il faut nous coucher de bouM heure ; — je m'en vais. Marguerite et Raoul échangèrent un regard, — et Raoul offrit son bra» à la tante, qui lui dit au
moment de le quitter, avec un ton plein de malice : — A propos... j'allais oublier quelque chose qu'o» m'a remis pour vous. — Elle donna au jeune Desloges un papier plié — et rentra chez elle.— Raoul se précipita sous le premier réverbère,— et reconnut avec un inexprimable ravissement une petite boucle des beaux cheveux de Marguerite. Il passa la nuit à faire des vers qui commençaient ainsi :
Signe orgueilleux de grandeur souveraine, Rouge turban plissé sur le front des sultans, Non, tu n'as pas l'éclat de ces tresses d'ébène...
et ainsi de suite pendant cent cinquante vers. — Le lendemain matin, il alla frapper à la porte de la tante Clémence, qu'il trouva tout habillée et prêle à partir. Marguerite se trouva également préparée, mais elle s'occupait d'Alice. — Monsieur Hédouin et Félix arrangeaient à la hâte un pâté, —dont on offrit un morceau à la tante Clémence et à Raoul, — Haoul, qui allait refuser, — accepta sur un signe impé-
Raoul. 197
rieux de la tante. Marguerite et Alice emportaient quelques gâteaux. Comme les quatre voyageurs et leurs bagages remplissaient un fiacre phis que suffisamment, — Félix et Raoul — partirent à pied en avance, — On avait oublié mille choses. Quand le fiacre arriva, les chevaux étaient à la voiture,— et on avait déjà appelé deux fois : -—Monsieur Hédouin, quatre places d'intérieur. — Raoul jeta un regard inquiet dans la voiture ; deux hommes complétaient Vintérieur. Monsiei r Hédouin se mit au milieu de ses deux filles — et la tante Clémence en face de Marguerite, quoiqu'on lui fît observer qu'elle marcherait en arrière et serait fort mal à son aise. — Raoul lui sut meilleur gré de ce qu'elle s'obstina à former ainsi autour de Marguerite un cordon sanitaire de parens — que de tout ce qu'elle avait fait pour
lui jusqu'alors, — Un des voyageurs n'était remarquable que par un monstrueux nez violet; —l'autre était un jeune homme d'assez bonne tournure. Raoul envia les deux voyageurs jusqu'à se dire à lui-même : — je voudrais être cet homme au nez violet. Marguerite laissa sa main sur la por-
tière du côté de Raoul auquel la tante Clémence eut la bonté de parier de diverses choses pour lui donner une raisen de rester là et de toucher du bout de son petit doi^t rextrémité du petit doigt de Marguerite.— Quand la voilure partit, Marguerite laissa tomber en dehors son gant qu'cllo avait ôlé. — Raoul le ramassa si rapidement que personne n« s'en aperçut. Il resta là,— immobile,— inanimé.— Félix le tira de cette torpeur — en disant :
— Je sais bon gré à mon père de ne pas m'avoir recommandé d*aller à la pension aujourd'hui, — j'aurais eu la douleur de lui désobéir. — La désobéissance des enfans ne vient que de l'habitude qu'ont les pères de donner des ordres ennuyeux. Il semble qu'ils se rappellent tout ce qu'ils ont souffert à notre âge, — pour s'en venger lâchement sur la génération suivante. — Je vais aller jouer au billard... viens-tu avec moi? —j'ai rendez-vous avec deux de mes amis.
L'élève de rhétorique commence à ne plus avoir de camarades.
Raoul prétexta ses leçons à donner^ Il engagea Félix à venir déjeuner avec lui le dimanche suivant, et ils se séparèrent.
Il resta seul dans sa chambre pendant quelques heures, puis il alla donner ses leçons. — Il était singulièrement abattu. — Mademoiselle Seeburg le remarqua et lui demanda s'il était malade.
— Non, lui dit-il. J*ai conduit ce matin des amis à la diligence, et je ne sais rien d'aussi triste qu'un départ.
Comme il allait faiire sa dictée, — mademoiselle Seeburg le supplia de lui dicter encore quelques vers. '- Il ne vint à l'esprit dtt Raoul que ceux qu'il avait fkits dans la nuit précédente :
Signe orgueilleux de grandeiur souveraine, Rou^ turban plissé sur le front des sultans, Non, tu n*as pas Téclat de ces tresses d'ébène, etc.
Elle^parut surprise et émue en écrivant ces v«rs.
Il rapportait à mademoiselle Seeburg son petit foulard blanc qu'il avait fait blanchir soigneusement.
— Ne voulez-vous pas le garder? demanda Esther,
— Mais, mademoiselle...
— Je l'ai ourlé pour vous... J'attendais, pour vous le donner, une occasion que le hasard a amenée l'autre jour.., La preuve... c'est qu'il est marqué à votre nom...
Elle prononça ces derniers mots en rougissant beaucoup.
— Raoul rougit ausâ, lorsque, regardant au coin du foulard,— il vit ses initiales marquées en cheveux, qui lui parurent être de la nuance de ceux de mademoiselle Seeburg.
— C'était la dernière leçon qu'il eût à donner ce jour-là.— Il rentra chez lui.
— C'est singulier, se disait-il, — cette bonne fille, reconnaissante de mes soins, — me donne un petit ouvrage, — dans lequel elle a môIé quelques-uns do ses cheveux, — et j'ai à peine songé à la remercier, — tandis que cette boucle des cheveux ce Marguerite est un trésor dont je ne m© se-
parerais pas au prix de ma vie. - Et j'ai encore - ce gant — et ce bouquet de violettes... qu'elle m'a fait rendre par
sa tante.
Il contempla et serra ses trésors avec la sollicitude d*un
avare.
Monsieur Seebur^ ayait lait comra« monsieur Mandron^ et comma font beaucoup d'autres : — il avait voulu élever ses anfans an-^lessus de sa position et de lui-même. — Manie de cette époque,-^ qui fait du pays entier une pépinière d^avocats, de médecins et de poètes : ^ avocats sans causes,
•*- médecins sans malades, — poète«i sans auditoire. — En
i.0?> RAOUL.
effet, il y a aujgurd'imi plus d'avocats que de procès,— plus de médecins que d© maladies ; — ceux d'entre les Français qui veulent bien encore faire du papier — n'en pourraient faire assez pour imprimer les œuvres de tous les poètes inédits. — La société ne se compose plus 4% spectateurs nombreux— jug^siût quelques acteurs,— ell« est toute composée d'acteurs, — et un auditoire n'est formé que de gens qui attendent leur tour pour parler.
L'envie a imaginé le beau nom d'égalité^ au moyen du-* quel elle se pavane avec impudence. — Sous prétexte d'égalité, — on se hisse jusqu'aux marches supérieures en marchant sur la tête des égaux ; — le bourgeois exige l'égalité avec le grand seigneur, — mais repousse énergiquement la prétention de l'ouvrier, qui veut être son égal à lui. -^ Alfred Seebuiqg^ doit être notaire. — Ësther doit iaire un beau mariage. — Esther a acquis toutes sortes de talens,— qui lui rendent impossible d'épouser un ouvrier ou un marchand comme son père; elle a et* quelques années en pension, — puis elle est revenue à la maison,— où elle n'a
trouvé personne pour la diriger, et où elle q10 la m/lircs^o absolue.~Lo père Seeburg, qui sait à peine lire, est incapable de surveiller les lectures de sa fille, — et sa fille lit des romans ; — elle a lu la Nouvelle Héloïse, — ce livre écrit en caractères de feu, et il lui est amvé ce qui arrive à tant d*autres.— On a dit: a Le Français a créé le vaudeville. » Le vaudeville a créé à son tour le Français, — c'est-à-dire que le théâtre et les rcnnans ont d'abord, il est vrai, été la peinture des mœurs et de la société, mais ensuite les mdîurs et la société ontété le reflet des romans et do la comédie. Bien des jeunes cœurs ont trouvé dans le livre de Rousseau do3 formules pour exprimer le feu inconnu qui les dévorait.— Esther trouve que Raoul est vis-à-vis d'elle dans la position de SaintrPreux vis-à-vis de Julie, — et elle aime Raoul. Son amour, pour être une imitation, n'en est pas moins réel : — elle n'a emprunté que la forme ; elle a trouvé le fond dans une tête naturellement exaltée, dans une éducation qui ne lui fait voir dans sa famille, dans les amis de son père et dans les gens quiTentourent, que des êtres iu-
férieurs à ellcr qui ne peuvent la comprendre, — qui ne parlent pas la môme langue qu'elle,— et qui consacrent leur vie à des intérêts pour lesquels elle éprouve un magnifique dédain. -Raoul, d'ailleurs,'a tout ce qu'il faut pour exciter de semblables sentimens: il est beau, jeune, mélancolique, il lait des vers ; — les personnages du roman sont tout trouvés,— la situation est identique.— Esther attend la fameuse lettre de Raoul, qui m veut plus lui donner de leçons, — qui veut la fuir comme Saint-Preux voulait fuir Julie ; — mais Raoul continue à être d'une ponctuelle exactitude. — Esther est à la fois heureuse de le voir chaque jour,— mais elle s'impatiente néanmoins que le roman reste toujours au premier chapitre ; sa tête s'exalte de la solitude où elle vit au milieu d'un« femille composée d'ouvriers et de marchauds.
Elle essaya de passer quelques feuillets pour arriver plus vit© au second chapitre. — Ces vers que Raoul lui a dictés, et qui par hasard — se trouvent s'appliquer assez bien à ses ehoveux, dont elle s'est servie pour marquer lo petit
RAOUL. 2m
foulard blanc, — lui semblent un aveu formel : — elle a les cheveux châtain foncé, — et l'expression de cheveux d'cbène, qui s'applique mieux aux cheveux de Marguerite, qui sont beaucoup pluç bruns, lui paraît un peu forcée ;— mais elle est pleine d'indulgence pour les exigences de la rime,
— et, à moins d'être blonde et presque albinos, elle pense qu'elle peut sans scrupule permettre qu'on appelle en vers ses cheveux des cheveux d'ébène. -^ Néanmoins, dans la toilette qu'elle fait pour le soir, elle met ses cheveux en bandeaux -* et passe dessus un peu de pommade. — Ces deux procédés en assombrissent convenablement la couleui*#
— Quand le portrait ne ressemble pas au visage, c'est au visage à s'efforcer de ressembler au portrait ; — il ne faut qu'un peu de bonne volonté. — Monsieur Seeb}^ blâma la toilette trop simple de sa fille. — L'espoir de voir monsieur 1© comte Mandron honorer de sa présence la petite soirée a fait naître dans sa tôt© des idées vagues, qu'il ne veut pas exprimer, — mais à la réalisation desquelles il ne veut pas mettre d'obstacles. — Les observations du tailleur n'oMien-
nent aucun succès. — Esther a su trouver dans la conversation de Raoul quelle est la parure qui lui plaira le plus.
— Raoul, questionné longtemps d'avance sur ce sujet, — a parlé de^â façon de s'habiller de Marguerite, — et Esther, croyant qu'il s'agissait de quelque rêve de l'imagination de son maître? a fait son proût de ce qui lui est échappé : elle a uno robe blanche — avec urne couronne de chèvre-feuille dans lés cheveux, -r* quelques bouquets de chèvre-fëuille— descendent le long de la robe ; — elle est réellement charmante sous ce costume, et d'ailleurs,— rien n'embellit comme l'amour.— C'est à tort qu'on a cru que c'était seulement l'imagination de l'amoureux qui prêtait des attraits nouveaux à Vobjet aimé; — la femme qui aime et l'homme amoureux |pnt réellement plus beaux tous les deux.
Il est des oiseaux qui ne chantent —- et qui ne revêtent certaines couleurs éclatautes qu'à l'époque de leurs amours ;
— le feuillage et les fleurs sont la parure des noces de la terre fécondée par le soleil ; — les fleurs elles-mêmes — ne brillent de tout leur éclat — ' et n'exhalent leurs plus suaves
parfums qu'au moment où les petites nymphes et les petits gnomes qui les habitait— s'aiment et se le disent-— sous les belles courtines de saphir, de pourpre ou de topaze qui forment leurs riches pétales.
Monsieur le comte Mandron daigne renir quelques instans à la soirée du tailleur, qui suffoque d'aise ; mais Calixt« croit devoir manifester des airs dédaigneux. — Esther est heureuse de sa présence, parce que cela lui donne une •ccasion de donner^un sens prononcé à ses attentions exclusives pour Raoul. — C'est pour lui qu'elle joue du piano e qu'elle chante ; — elle a su apprendre de lui quels sont les airs qu'il préfère.
Monsieur Seëburg a senti augmenter considérablement le peu de vénération que lui inspirait Raoul Desloges, en voyant le comte Mandron traverser le salon pour lui donner une poignée de main. Esther est heureuse et fière de ce que tout le monde semble la trouver belle, mais elle s'efforce démontrer à Raoul— que ce n'est que pour lui qu'elle veut l'être. On la prie de chanter*.. Le père Seeburg demande un grand
morceau démesuré, pour lequel il a une estime particulière.
— Estlier ne chante que des airs simples et m^ancoliques, que des mélodies originales, — qu'elle sait être du goût de Raoul.— On a dressé des tables de jeu ;-* on engage Raoul à jouer, mais il refuse en rougissant.*- Il n'a que peu d'argent... peut-être il n'en a pas du tout» Mandron joue hardiment et gagne, et s'en va au plus fort'desa veine favorable.
— Monsieur Seeburg perd une centaine de francs et devient mélancolique. •— On ne tarde pas à se séparer. — Esther dit à Raoul : — A demain, monsieur Desloges.
Le dimanche suivant Félix vint déjeuner avec Raoul. -— Raoul est heureux de se raccrocher ainsi à la femiltc de Marguerite. — Félix a reçu des lettres,— une, entre autres, de la tante Clémence pour son camarade, — qui, malgré son impatience, se contente de parcourir la lettre et la met dans sa pèche. Après le déjeuner on va se promener, puis 9n se sépare, et Raoul rentre chez lui lire sa lettre.
a Men cher Raoul, nous sommes arrivés à '** teus en
bonne santé ; — poire oncle a fait beaucoup de irais pour nous recevoir ; — Marguerite a excité chez lui une grande admiration. — La propriété dudit oncl« est- fort holÙê i — c'est une maison au pied d'une colline, -^ cette colline est un bois. Du flanc de la côte sort un ruisseau qui alimente un petit étang presque caché dans les saules et dans les peupliers ; un peu plus loin est la ferme, — avec de nombreux bestiaux et des chevaux magnifiques. Nous avons eu depuis notre arrivée le plus beau temps qu'on puisse imaginer i — on oublie qu'on est à peine aux premiers jours du mois do mars. «^Réellement on calomnie l'hiver à la campagne ; il vaut beaucoup mieux que sa réputation. Marguerite est beaucoup moins triste que ne^ l'espèrent peut-être votre égoïsme et votre fatuité ;— elle a tant de confiance dans votre tendresse et dans la sienne,— que la sécurité de l'avenir jette sur 1© présent un reflet de bonheur. La servante en question n'était pas chez notre oncle à notre arrivée;— elle est, dit-on, allée voir son père malade. Il est probable qu'elle aura trouvé vis-à-vis de nous sa position difficile ; — elle
ne pouvait décemment faire en notre présence le rôle de dame de la maison, — et elle a compris qu'il serait dangereux de rederenir servante sous les yeux de Thomme qu'elle a amené à voir en elle quelque chose de plus. Il est facile de voir qu'elle avait su se rendre indispensable ; tous les soins de la maison avaient été tout doucement réunis sous sa dépendance, et tous les rouages du ménage swnblent embarrassés.— On voit du premier coup-d'œil qu'il manque quelqu'un dans la maison, et que c'est ce quelqu'un qui gouverfie tout.
» Notre oncle est loin d'avoir, aux yeux d« Marguerite, le succès qu'elle a obtenu aux siens. Les emprunts qu'il a Ihits sur ses propriétés sont une fiction, et n'ont eu pour but que de placer des sommes assez considérables sur la tête de mademoiselle Olympe. Il nous a fait dîner avec quelques-uns de ses voisins.— On a parlé du prix des bestiaux et de Vapparence des pommes^ — de l'état des chemins, — puis on a bu et mangé d'une manière qu'on ne pourrait imaginer sans l'avoir vu, et qu'on croit encore impossible après l'a-
voir VU. Un dîner de six heures n'a rien d'extraordinaire ici. Châ(}ue convivei par un miracle incompréhensible, — a absorbé de viandes, de cidre et de vin, — un volume au moins égal à celui qu'il feit lai-même«— Il est venu un moment où tout le monde a parlé à la fois. — Alice et sa santé délicate m'ont servi de prétexté pour quitter la table avec mes deux nièces;— quand nous sommes revenues, onjoiiait aux dominos. — 11 paratt que 1- oncle Sébastien est aux dominos d'une force extraordinaire. Pendant qu'on jouait et qu'on prenait du café, — on avait remis les bfôched en mouvement à la cuisine ; — des gigots, des volailles rôtissaient à grand feu. — Après cet immense dîner, — il fallait penser au souper. — Le café — se boit d'abord pur, — puis on y mêle de l'eau-de-vie sue«essivement à divers degrés, — et l'on arrive à boire une quantité faljuleuse de ce mélange sous des noms divers. — On boit d'abord la moitié d'une tassade café épais et presque bourbeux, puis on remplit la jatte d'eau-de-vie, c'est le ^/on'a;— on boit encore la moitié do la tasso, — puis on remplit derechef pour faire
ne RAOUL.
le gUnia jrU^ — que l'on absorbe enlièrement. — Le ghri a gris çtbsorbé, on remplit la tasse d'eauyde-vie, qui s« boit SQuslenomde rincette; — à la rincette succède une autre tasso pleine qui s'appelle la «uriiiM^to;— après quoi on ne boit plus guère que le j»otaM-ca/li^;-*-ceux qui ne jouent pas causent m parlant tous h la foisi — et à chaque parole — toutes les tasses sont choquées*
» Le soir, après le souper, auquel nous avons assisté sans y prendre part,— nous nous sommes retirées dans nos appart^mens. — J'ai causé avec mon frère et nous avons été du même avis. — Il était venu pour empêcher son neveu de se ruiner et de &ire une méialliance ; mais après ce qu'il a déjà donné à mademoiselle Olympe, il no peut faire de meilleure ai&iirt que de l'épouser ; •— et, sous l'autre rapport, je n'ai pas vu ladite d^noiselle, —mais ni mon frère ni moi,— après avoir vu notre oncle, nous ne pouvons imaginer une fille qui ne ae mésallie pas en devenant sa femme* — Mon frère a dono résolu d'abréger autant que possible notre séjour chez roncleSébastien» et de le laisser parfailement agii^
à sa gùise.-^l y a cependant une chose dont je suis convaineue, c'est que Marguerite pourrait facilement détruire le pouvoir de mademoiselle Olympe, sa future grand'tante. — Ne vous alarmez cependant pas, — et comptez sur sa constance.
» Bffldntenant que j'ai suffisamment bavardé, il &ut que je vous récompense de la patience avec laquelle je veux croire que vous avez lu mon griffonnage ; — mais j'ai ime ^ magnifique récompense à donner, que j'ai presque regret de ne pas la faire payer plus cher. Marguerite chez son père a sa chambre à elle,— mais ici, elle, Alice et moi, nous avcms deux chambres pour nous trois,— et j'ai, au moyen de cette petite confusion, découvert un secret. — Majrguerite, tous les soirs avant de se coucher, — vous écrit... Elle vous raconte toute sa journée, ce qu'elle a fait,— ce qu'elle a pensé, — ce qu'elle a dit ; — elle écrit ces choses sur de charmans petits cahiers, — qui vous seront remis à une époque peutêtre encore, hélas 1 bien élqjpnée. — J^ai pris pitié de Vous,
parce que vous n'êtes pas un ange comme Marguerite, I. ^^
pîrce que vous n'avez pas cette toi et cette respectable sérénité qui régnent dans son cœur,— et que sans doute vous avez besoin d'encouragemens.— J'ai fiait pour vous— ce que Je n'aurais pas fait pour moi-môme,H'w volé et copiéquelques-uns de ces feuillets, et je les ai ensuite remis en place
saïls que Marguerite ait rien découvert de ma méchante ac^
tion. — Certes, vous n'êtes pas digne de cette chère aile ; — mais pour un homme, et pour un jeune homme, vous n'Ates pas trop mauvais encore, et je me résigne à vous. Adie^. — Voici les feuillets copiés dans les cahiers de Marguerite, — j'ai pris presque au hasard. —Vous ferez ce que vous voudrez d'une violette blanche qu« Von m'apporte. »
JiKJmilAL DE lIARGUSaiTE.
« Ma tante Gémence a raison,— je suis à lui,— ses lèvres ont pressé les miennes ; — je ne puis sans honte et sans infamie appartenir jamais à un autre.— Je suis à lui ! j'ignore 8*ii est possible qu'il soit aussi heureux de me posséder que je suis heureuse d'être à lui. Je ne permettrai pas au
temps et aux obstacles de retarder ce bonheur ineffable que j'éprouve d'être à lui. De ce jour, ma vie tout entière lui appartient, — de ce jour, si je n'ai pas toutes lés félicités de l'épouse, j'en commence tous les devoirs; — de ce jour, toutes mes actions, toutes mes pensées sont à lui, — et comme je ne veux pas qu'il en perde rien, ni que je perde rien moi-même du bonheur que j'en éprouve, j'écrirai chaque soir — tout ce que j'aurai fait, — tout ce que j'aurai dit, — tout ce que j'aurai pensé dans la journée.
» Le jour où je serai sa femme aux yeux du monde comme je la suis aujourd'hui à mes yeux,— je lui donnerai ces cahiers; — je lui rendrai compte de toute ma vie depuis le jour où elle lui apparent ; — je tf ose M demander d'en foire autant de son côté, mais peut-être a-t-il la même idée que moi,— et au même instant; — je n'en serais nullement étonnée. »
» J'ai vu aujourd'hui mon amie Emilie Varestein; — elle m'a feit la viâte de noce, elle était dans une parure éblouis-
saute, mais il me semble que le jour où je serai aux yeux du monde la femme de Raoul,— j'aurai sur le firent quelque chose de plus beau et de plus riche— que les plumes et 4es . diamans, — ce sera l'auréole d'une sainte félicité, •*- d'un amouj" pur et innocent, — Tout le monde la f(?licito, la troure heureuse, l'envie et la hait un peu» — ' parce qu'elle a épousé un homme très riche, -«" un homme qu elle n« connaissait pas, «^ qu'elle n'aimait pas. Je me suis au eon-> traire sentie la prendra en grande pitié ; <-*- il y a <tens sa ^tuation, selon la manière dont je le sens,— quelque ^ose de si triste, qu'il cache un peu ce qu'il y a de honteux. ««« Eh quoi! — je rougis, je tremble, j ai peur, j'ai envie de pleurer, — lorsque Raoul, que j'aime de toute la force de mon âme, — m'a pressé la main.
» £h quoi ! après ce baiser qui a scellé notre union, ^ j'ai pleuré— et j'ai été si heureuse 1 el c est sans liootet sans terreur,— qu'Emilie s'est donnée à un homme qu'ello n'aime pas! — J'ai pitié d'elle, mais je ne l'aime pas; — jo ne \\ verrai plus; heureusement qu'elle ae croit heureuse et
qu'elle n'a pas besoin de moi, ^ cela me met à mon aise, — je ne la verrai phis. »
a II est venu ce soir^ ^ nous avons passé toute la soirée ensemble,— mes tantes, mon oncle Desfossés, — mon père, Alice ; — tout le monde l'aime et le traite comme s'il était d^à de la famille. •— Que je les aime d'être ainsi pour lui! — que je leur suis reconnaissante! — J'ai donné à mon
ftère un beau portefeuille et à Alice un sac de bonbons ; — j'ai embrassé mes tantes avec tendresse; — il m'a semblé que mon oncle Desfossé£f n'était pas tout à fait insupportable; — pour ma tante Clémence, c'est notre Providence; - elle est si parfaite pour nous, que j'oublie de la remercier et que je suis ingrate ; — elle est si heureuse de faire le meu, qu'on ne sait vraiment si on lui doit quelque chose pour cela, et si ce n'est pas d'elle que doivent venir les remerciemens. n
« Une chose que Je ne comprends pas, c'est le peu de
BAOOL. 225
chagrin que me donne son départ lorsque la soirée du dimanche est finie; — je dois cependant être au moins huit jours sans le revoir... mais j'ai une si grande foi en lui I... je suis si sûre de nous et de notre bdnheur I — D'ailleurs., je suis si heureuse rien que de Taimer I — Et quand je pense qu'il m'aime! — quand je pense que je lui appartiens!
0 mon Dieu î je vous remercie^ mon Dieu I ïl ne manque à
»• • mon bonheur que de m'en eroire digne. »
« f ai travaillé et cousu ai^jourd'hui toute la journée; — cela m'a fait penser à notre ménage,— h ces devoirs charmans, à ces soins si doux que j'aurai à prendre. — Je couds, — je ne lis plus.— Que lirai-jeî — Tout ce qui n'est pas mon amour ne m'intéresse plus. -^ Les livres où il est question d'amour me mécontentent toujours ;— nulle part je ne le vois comme je l'éprouve. — Dans certains livres il est question de joies, et de bonbeurs, et de peines, que je ne comprends pas et qui m'épouvantent; dans les autres,— l'amour est un crime, -?- il faut en avoir honte etr l'éviter. —
aàDUL.
Et quand ja lis dansi mon cœur-^^-j'y vous tout autre chose.;
Tamour pour moi est une passion douce et sainte qui vf\/d
rend meilleure, qui me Mi douces toutes lesrertus et rians
tous les devoirs; *-* les forces de mon âme me paraissent
pim que doublées,— j*appartiens.tout entière à Baoal ; je
lui consacre tout m<»i amour»-^ Et cep^odant il me s^nUe
que sans lui rien retrancher ni de moi ni de mon comr, il
me semble que j'aime les autres davantage. -< Je suis plus
respectueuse envers mon père; — j'ai retranché quelq^s
chose de ma toilette pour le donner aux pauvres; -•je suis
plus patiente avec les domestiques; — mon affection pour
ma sœur Alice — a pris tout le sérieux, toute la sainteté de
l'amour maternel. Aucun de mes devoirs ne me coûte à
remplir, chacun d'eux m'est devenu un bonheur, -««' et je
regrette presque de n'en pas découvrir de nouveaux ; «^ je
prie Dieu avec joie, avec effusion, — j'ose lui parler do
Raoul, «- tant je sens mon amour pur et vertueuXé n
« N0US voici à '^**.— Ma tante et Aliee se lê^ni endohnies»
— * j6 vais dire bonsoir h mon Raoul. — Qqo son beau visage était pâle et abafttu — avant-hier quand la diligence qui nous emportait a commencé à se mettre en mouvement.— O mon Dieu 1 -^ dosnes-lui une part de la sécurité qui est dans mùB oamr ; je ne sens pas eetto séparation aussi doukrareusement que je Tavais imaginé, -*- il y a tant de mol qm reste avec lui — que cela ne peut s'appeler tout à lait une séparation, — et puis il y a quelque chose que la distance ne peut m'enlever, — c'est le bonheur de sentb* que je l'aime— et que je Taimesi uniquement, — de sentir que mon amour est tel qu'il peut servir à exprimer en un seul mot tous les devoirs et toutes les vertus. — Dimanche cependant sera bien triste, — mais ma tante Clémence lui écrira de^ftiçon à ce que sa lettre lui parvleuTie ce jour-là.— Il lira une lettre venant d'ici, — une lettre écrite avec cette plume dont je me sers.— J'y joindrai une de œs petites violettes blanches •— que j'ai découvertes derrière la maison de mon oncle Basiien.'-4:ihè(re petite fleur t tu lui porteras toutes mes teadr^Hies^^ tu resteras dans mon sein jusqu'à
après-demain, ^tu lui arriveras toute desséchée^— Te demandcra-t-il tout ce que je te ooafie pour hii? » . <c Voilà, mon beau.neveu, reprenait ici la tante Clémence, voilà tout ce que ma conscience me permet d» eopier du manuscrit de votre Marguerite.— Heureux, heureux Raoul 1 — Quel trésor que Tâme de cette douce vierge ! ^ Je voitô aime bien, Raoul, — je vous crois toutes sortes de vertus et 4e hautes qualités, — je vous crois bienaurdessus du vul^ gaire des hommes, je vous crois honnête, ~ intrépide, «— constant, — et par momens je me demande si vous êtes <ligne de Marguerite.
» Adieu, votre vieille tante radote un peu, -* mais peur sez que si je n'ai pas fait le bonheur de Marguerite, -^ j'ai tué cette malheureuse enfant ;— pensez que je vous ai confié sa vie. — Si vous avez quelque chose de bon que je ne connaisse pas, ayez soin de me le faire savoir, montrez-moi tout ce qu'il y de grand et d'élevé dans votre cœur, — rassurez-moi,—promettez-moi le bonheur de ma sainte amou-^ reuse, — prouvez-moi que mes inquiétudes sont dps fp-
lies, '— que je n'm pas le sens conuQuo, ^ que je suis une vieille folle de m'alarmer jusqu'à la terreur... Malgré tout cela, ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi. -« Il est probable que ce n'est pas ici que je recevrai de vos nouvelles :^nous n'avons rien à faire ici,-* et Bousnous y ennuyons mot tellement. '
» GtiVBKCE. D
Raoul se jeta à genoux— et confondit Dieu et Marguerite dans ses actions de grâces et dans ses adorations. — Il cria tout haut et en serrant ses deux mains jointes :— Quel bon* heur I quel bonheur I -* Il prit la petite violette blanche et la couvrit de baisers ; —puis il p^isa qu'il devait foire, comme Marguerite, un journal exact et minutieux de ses actions et de ses paisées. — C'était un moyen de se rapprocher d'elle, — de parler avec elle toutes ses soirées ; — il croirait lui passer de ses espérances, de ses chagrins, dese^ découragemens» — Plus tard, quand ils seront mariésy i lui lira ses cahiers; — leur bonheur s'augmentera des pei nés et des anxiétés du passé. ^ Ces récits seront la pluie
SI5> RÀOOL.
qui bat sur les Titres pendant que le Toyagecur est à f abri, — devant un bon feu et un bon souper. — Par momens il pense comme la tante Oémence, qu'il est indice de cette chaste et charmante fille. ^ Mais en songeant à ^le, son cœur est si plein d'un noble enthousiasme, il se -sent si résolu, si fort, — qu'il devient fier de lui-même, — et se dit avec un indicible bonheur :— Oui, je la mérite, oui, je suis digne d'elle et de son amour.
Il descend pour aller acheter un cahier sur lequel il conv-
mencera son journal. — Comme il rentre chez lui, il trouve Mandron qui l'attend.— Mandron lui defhande ce qu'il veut ftdre de ce cahier ; — mais il semble h Haoui que ce serait proihner sa chaste fiancée que de rien dire à Mandron qui eût à die un rapport môme ndirect. — Au lieu de répondre, il demande à Mandron pourqupi il s'est enfui si vite l'autre soir de chez monsieur Seeburg. Mandron a sans doute aussi ses raisons pour ne pas répondre h cette question.
«^ Ks drae^ Raoul; est-ce que tu sors î
— Je n'en sais rien... Pourquoi cette (juestion?
— Et si tu sors, mettras-tu ton manteau... le manteau
quQ t'a fait monsieur Seeburg?;..
— Cela dépendra du froid.
—- Oh 1 il ne fait pas froid du tout... alors tu ne le mettras pas, et tu Tas me le prêter.
— Pourquoi faire, puisque tu dis qui! ne Mt pas froid ? — s'il fait froid, je le mets ; s'il ne Mt pas froid, tu n'en as pas plus besoin que moi... Mais, ajouta Raoul en souriant» tu sais bien que ce dilemme est une plaisanterie ; — si tu as besoin de mon manteau, prends-le.
— Merci, je te dirai pourquoi une autrefois.
— Quand tu voudras.
Mandron prend le manteau, se drape dedans, chercht une glace pour vofr si cela va bien, et s'écrie :
— Gomment ! pas de glace, mon pauvre Desloges! — enfin, c'est égal, » je te rapporterai le manteau demain.
Mandron parti, Raoul s'occupe de son journal, — il met wa la première page> en manière d'épigraphe) tette phrasQ
de Marguerite : « Je lui rendrai compte de toute ma vie depuis le jour où-elle lui appartient. »— Puis, ayant fixé la violette blanche avec de la cire, il écrit :
« Quel est ce jour? —Il est desmomens où il me semble que dans toute ma vie je n'ai eu ni une tristesse ni une joie qui ne Tait eue pour objet, môme avant que je Teusse rencontrée. — Ces tristesses vagues, — ces joies sans causes appar^tesy que j'éprouvais jusqu'à en verser des larmes au retour du printemps, — n'était-ce pas déjà la douleur de l'absence, la joie de l'espoir î — est-ce que je ne préparais pas mon Ame à l'aimer î — est-ce que je n'amassais pas d'avance des trésors d'amour pour quand je la rencontrerais ? — Je suis sûrque la fleur des champs que je cueillais, que je regardais avec attendrissement, était une fleur sur laquelle elle avait marché, — ou qu'elle avait mise dans ses cheveux. Quand j'errais dans les bois, — quand mon imagination se laissait doucement bercer par le bruit du vent dans les feuilles, — qui formaient sur ma tête une
magnifique tente verte, — lorsque j'aspirais le pardim du chèvre-feuille des bois, et que j'écoutais les chansons des oiseaux, — il me survenait dans ce plaisir quelque chose d'amer, dans cette heureuse rêverie quelque chose de triste ; — c'est qu'il y avait sous la tente verte formée par les arbres une place vide à côté de moi, — c'est qu'elle n'était pas là, — c'est que je la désirais, c'est que je l'invoquais, quoique je ne l'eusse jamais vue, et que j'ignorasse où elle était et même si elle existait.— Je crois que l'air embaumé qui rafiratchissait mon visage pendant les soirées d'été venait de l'endroit qu'elle habitait, et s'était parfumé dans ses cheveux;— je crois que toutes les choses pour lesquelles j'éprouvais de la répugnance m'éloignaient d'elle à mon insu ; — je crois que celles que je fedsais avec plaisir étaient
des circonstances nécessaires pour que je la rencontrasse un jour, »
Deux jours après Calixte rapporta le manteau, — puis il revint l'emprunter deux autres jours plus tard et le rapporta également.
m RAOUjL.
— Mais, dit Raoul i est-ce que ta p'as pas de manteau?»..
— Si... si feit, répondit Galixte, mais c'est que c'est pour me glisser le soir dans une maison où je ne veux pas être reconnu.... chez une femme.., On a vu souvent mon manteau. . . et le tien me déguise.
La vérité est que Mandron, qui se piquait d'être fori (m bil^d et qui y jouait d'assez fortes sommes, n'avait pa3 été aussi heureux à beaucoup près depuis une semaine quQ che4 monsieur Seeburg ; ^ non-seulement il avait, perdu son argent» mais pour tâcher de regagner ce qu'il avait perdu, il avait vendu 9on manteau et presque tous ses habits, -* D'autre part il s'était, peu de temps auparavant, fait donner par son père l'argent d'un manteau et d'un habit que lui avait fait monsieur Seeburg, et qu'il n'avait pas payés, — argent qui lui avait également glissé entre les doigts. — Il ne pouvait donc se présenter chez ses parens sans une mise un peu opulente, t- et c'était pour aller dhier chez eux, devoir qu'il leur rendait assez souvent depuis quelque
lUipVli. 235
temps par écononaie, — qu'il empruntait le manteau dq Raoul.
La mère de Calixte rencpntra un jour Raoul couvert de son propre manteau.
— Eh quoil dit-elle à son fils, me suis^je trompée ou ai-je réellement vu au petit Desloges un manteau pareil au tien? si ce n'est que celui qu'il portait m'a paru plus grand et d'un plus beau drap,
•** Vous aveât bien vu sur un point» marnée» reprit Man* dron, mais vous vous êtes trompée sur un autre ;— le man-' teau que vous avez vu sur les épaules de Raoul n'est autre que le mi^ que je lui prête quelquefois.
«- Pourquoi lui prêtes^tu ton manteau?
*^ Pour lui faire plaisir.
-- Tu as tort... cbacun doit garder ce qui lui appartient Ce petit jeune homme a bien besoin de se donner des airs d%omme à manteau I^c'estbienla peine que nous nous lassions des privations^ moi et ton père, qui devrait se reposer et qui travaille autant que dans le commencement de notre
mariage, — pour que ce soit monsieur Raoul Desloges qui perte tHonteau.
Quelques jours après, madame Mandron se trouva dans une maison pour recevoir une note donnée par son mari.
— Dans cette maison était Raoul, qui y donnait des leçons à Tenfant. Madame Mandron, après avoir fini ses comptes, s'était assise — et causait un hrin^ — lorsque Raoul entra ;
— il salua la maîtresse de la maison et aussi madame Mandron, — puis il jeta négligemment son manteau sur une chaise, — et se plaça à une table avec son disciple. Madame Mandron, tout en continuant de causer, avait les yeux sur le manteau, qu'elle avait parfaitement reconnu.— Elle causait encore, mais elle répondait hors de propos ou ne répondait pas aux questions ; — enfin, n'y pouvant plus tenir, elle se leva et alla relever un pan du manteau qui traînait par terre. Peu de temps après, il entra une autrer personne. Raoul pensa qu'on aurait sans doute besoin d'une chaise de plus, il ôta le manteau de celle qu'il couvrait et le mit sur une console. -^ Madame Mandron, cett« fois» s%
RAOUL. '.m
précî|»ta pour voir si la coosole était {»ropre, ^ pour le^ teyer encore un morceau du manteau qui trataait h terre, — et secouer la poussière qui s'y était attachée. — Raoul, cette fois, s'en ap^çut, et ia remwcia. — La leçoa était presque terminée, et Tenfant faisait semblant (la. chercher «
un autre devoir qu'il n'avait pas fait. -*- Madame Mandron saisit cet intervalle pour entrer en conversation avec Raoul.
— Est-ce que vous trouvez qu'il fait froid, monsieur Desloges? dît^lle.
— Un peu, madame.
— Je croyais que vous n'étiez pas frileux... Et par un temps comme celui qu'il foit aujourd'hui, il vous faut un manteau!... Je suis sûre qu'il va pleuvoir et le manteau sera mouillé.
— Qu'est-ce que cela fait?
— Mais, au contraire, monsieur Dësloges, c'est que Je trouve que cela fait beaucoup. Gomment I un manteau tout neuf...
— ' Ma foi, madame, mon opinion est qu'un manteau doit
BAOUL.
me gafaniir dm maiâvais temps, et qu'il doit fiure sm état ée manteau.». Il perdra un peu de hiatce» maisil reeevra la pluie.
Madame Mandron a'en alla fort iiritée^ et w rentrant elle 'dit h s(m mari :
— Galixte a bien tort de prêter, son manteau au petit Déroges... Je Fai rencontré tantôt, monsieur se promenait avec ; on aurait dit un épicier en gros ; — il le jette sur les chaises, il le laisse traîner que cela fait pitié. — Le pauvre manteau ne tardera pas à être consommé. Et c'est bien pour &ire de rembarras, car il ne faisait pas froid. — J'avais envie de lui arracher de dessus les épaules, surtout quand il a Qu l'aplomb de me dire : Il faut qu'un manteau fasse son métier; il perdra un peu de lustre, mais il me garantira de la pluie. — Ce n'est pas assez qu'on use à deux le manteau de Calixte» il faut encore Y abîmer de pluie et de poussière.
xn.
xn.
Monsieur Seebuf g vint un matin frapper chez Raoul.
— Je n'apporte ni haUis ni mémoire, ditr-il, c'est une
petite visite ^amitié que je vous tm. Le hasard m'a ûiit
entrer dans votre maison, et je n'ai pas voulu en aortir
sans monter vous dire bOEâour.
•*- Avez-voufl ioîouelque dient?*demanda Raoul» — en
2n RAOUL.
ce cas je souhaite que ce soit une meilleure pratique que moi. Monsieur Seeburg parut ne pas comprendre cette question, qui avait pour but de rendre un peu de leur vérité aux relations qui existaient entre lui et Raoul Desloges^ et que le mot de visite d'amitié paraissait tendre à déplacer complètement ; il ne vit que le sens littéral de la phrase, et il répondit : Non... la dernière fois que je suis venu, j'ai aperçu un appartement à louer, et comme j'en cherche un, je suis venu voir celui-ci.
T- Vous déménagez?
— Pas tout à fait... Je garderai là-bas mes ateliers... Je veux avoir mon logement ailleurs... L'éducation que Je donne à mes enfans ne les rend pas propres à vivre au milieu des ouvriers ; les connaissances que j'ai et que je fais tous les jours ne peuvent venir chez un tailleur. -^ Quand mon logement sera séparé de mes ateliers, —je serai pour ceux qui le voudront bien, monsieur Seeburg, bourgeois à son aise, ou tout au moins un estimable négociant,— vogue qui nf peut subMstér quand on est dans m» maison au-
dessus de laqueli« on a vu en lettres d*or grandes comme un enfant :
SjIeburg, tailleur.
Mais le logement que j'ai vu ici ne me convient pas, t- ii y aurait trop de dépenses à y faire pour le rendre habitable.
— Adieu... à tantôt,
A l'heure de la leçon, Raoul apprit que le propriétaire de la maison était allé trouver monsieur Seeburg et lui avait offert de partager les dépenses qu'entraîneraient les réparations de Tappartement qu'avait vu monsieur Seeburg.
— Ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain à l'appartement, où devait se trouver également rarchitccte et le peintre qui feraient un devis approximatif de ces dépenses.
— Nous allons donc demeurer dans la même maison î dit Esther à Raoul.
— Monsieur Desloges, dit le père, nous irons là-bas le matin, — et si vous voulez, vous reviendrez ici avec nous pour la leçon d'Alfred et d'Esther ; — Esther viendra voir
a*4. RAOOL.
le logement avec moi. En effet, le lendemain matin» 1^ther el son père trouvèrent arrivés avant eux le propriétaire, son architecte, et le père Mandron. — - On discuta, — et on finit par s'arranger.— Dès le lendemain il fut convenu qu'on mettrait les ouvriers en train. Le père Mandron resta avec Tarchitecte pour examiner ensemble certains détails; monsieur Seeburg dit à Raoul '.Monsieur Desloges, j'ai deux petites courses à faire dans le quartier, — voulez-vous ramener Esther à la maison î Puis il les quitta sans attendre de réponse. Raoul offrit le bras à Esther; — elle était la plus heureuse fille du monde; mais elle voulait faire dire à Raoul qu'il était également heureux de ce hasard. — Monsieur Desloges, lui dit-elle, vous paraissez contrarié; si cela vous dérange, je vais rappeler mon père. Raoul répondit poliment. — Esther s'appuya un peu plus sur son bras. — Comme ils faisaient les premiers pas dans la rue, Raoul vit passer la tante Desfossés, donnant la main à son enfant, il salua en r®ugissant, madame Desfossés répondit par un petit salut et un regard moitié ironique, moitié sérieux. Raoul
RAOUL. ' 2fô
n'était pas remis de son trouble, lorsque Galixto l'aborda.— Il salua mademoiselle Seeburg,— et dit à son camarade : J'allais ebêz toi, —r prendra le manteau , ajouta-t-il plus bas.
— Demande la clef au portier, répondit Raoul.
A ce moment, le père Mandron, monté sur le dehors d'Hne fenêtre, aperçut son fils et fit entendre le terrible brrrr.....
Calixte reconnut le brrrr paternel, et sans lever la tôle pour voir d'où il venait, il prit la fuite et tourna parla rue la plus proche.
Esthcr était fort bien mise, — et charmante de sa beauté et de son bonheur; — pour la premih'o fois, Raoul ressentit quelque émotion auprès d'elle ; — il répondit presque à son insu à la légère pression du bras de mademoiselle Seeburg.
— C'est fini, dit-elle, — dans trois semaines, — dans quinze jours peut-être nous serons voisins; — dites-moi, monsieur Desloges, quand mon piano vous ennuiera, vous me le direz, n'est-ce pas?... et quand vous voudrez en-
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tendre un peu de musique, vous descendrez le soir... je vous jouerai les airs que vousaimez* Quand on arriva à la maison, Esth(?r ralentit le pas comme si elle eût vouhi prolonger le temps pendant lequel elle devait s'appuyer ainsi sur Raoul. Pendant que celui-ci donna la leçon à Alfred, elle alla se déshabiller et revint ensuite reprendre sa place ordinaire. -— Raoul leva une fois les yeux vers elle, leurs regards se rencontrèrent, et tous deux frissonnèrent. — Lorsque vint le tour d'Esther d'écrire sous la dictée, elle apporta un petit cahier richement relié.— Qu'allez-vous me dicter, monsieur Desloges ? dçmanda-t-elle.
— Mais, mademoiselle, la fin de ce qu^ nous avons écrit hier,— cette lettre de madame de Sévigné...
— Ah I dit-elle avec un accent plein de regret... alors je n'ai pas besoin de ce cahier. —Raoul prit négligemment le volume des lettres de madame de Sévigné — et dicta. — Sa curiosité était vivement excitée par ce petit cahier relié sur lequel mademoiselle Seeburg n'avait pas voulu écrire... Il profita d'un moment, où la servante appela Esther pour lui
feire une communicalion relative au ménage, pour jeter ' les yeux dans le cahier ; — il ne contenait que les quelques vers de lui qu'il lui avait dictés. — Il remit le cahier à sa place, et quand elle revînt il continua sa dictée, puis il partit avant le retour du tailleur.
— Quelques jours après, monsieur Seeburg alla voir où en étaient les travaux à son nouvel appartement : — monsieur Mahdronn*y était pas, il s'informa de son adresse, — pensant y àWQT dans ses courses. — En effet il ne tarda pas à arriver dans la rue indiquée, et comme il cherchait le numéro, ses yeux furent frappés par une enseigne sur laquelle étaient écrits ces mots en lettres colossales : Mandron, j^ein^r^ en décors, — fait la lettre et Vattribut.
Il trouva monsieur Mandron cUez lui et lui expliqua quelques changemens qu'il avait résolus.
— Je connais quelqu'un de votre nom, dit monsieur Seeburg, — un de mes diens.
*^ Je n'ai que deux personnes de mon nom^ dit le p^e
Mandron : mon frèfe, qui est portier ici^ —et mOû fils qu est avocat.
— Ce n'est pas un de vos parens, dit monsieur Seeburg, c'est monsieur le comte Mandron que j'ai l'honneur d'habiller.
La conversation en resta là. Le nouveau logement était prêt, lorsque le propriétaire de celui dont monsieur Seeburg voulait sous-louer la partie qui lui devenait inutile éleva quelques difficultés, et prétendit que monsieur Seeburg n'avait pas le droit de sous-louer. — A quelques jours de là, — monsieur Mandron envoya son frère le portier à la recherche de CaliMe, auquel il avait à parler pour affaires urgentes. L'oncle vint à la demeure de son neveu et lui transmit la commission dont il était chargé, — puis il s'en alla. Calixte s'habilla et ne tarda pas à descendre pour se rendre chez son père. — Il fut prodigieusement contrarié de voir son oncle installé dans la loge de son confrère le portier de sa maison. Il ouvrit la loge en voyant partir son Beveu et lui dit : « Ah ça! tu vas arriver avant moi ! » Ca-
lixtë ne répondit pas et doubla le pas. — L'onde Mandron donna la main à son confrère et se mit en route également, mais il perdit bientôt Tespoir de rejoindre Calixte, auquel son but n'avait pas échappé, et qui faisait force de jambes pour éviter rhonneur de sa société.— L'oncle se vit promptement distancé et reprit son pas ordinaire, après s'être arrêté un moment chez le marchand de vins du coin. Calixte n'était rien moins que flatté de penser que le portier Mandron avait révélé à son portier à lui, comte Mandron, qu'il était l'oncle de ce noble locataire. — Il commença à méditer un changement de résidence pour retrouver sa considération, sinon détruite, du moins fort amoindrie par cet incident. — Il trouva le père Mandron qui l'attendait avec impatience.
— Il faut que je sorte, dit-il à son tils. — On vient de me
faire demander dans une maison à deux pas d'ici ; — mais voici de quoi il s'agit: un monsieur pour qin]G travaille a en ce moment un procès qui l'embarrasse beaucoup; il a appris que tu es avocat et il veut te consulter. — C'est une
bonne aubaine que je n'ai pas voulu laisser échapper, — j'ai pris rendez-vous avee lui pour ce matin, il va venir, — je reviendrai peut-être avant lui ; mais enfin, si je ne suis pas là, tu le recevras; il t'expliquera son afîaire: — c'est un commencement de clientèle. En tout cas ne t'en va pas avant que je sois revenu.
Calixte resté seul se dit : — Quelle diable d'idée mon père a-t-il eue dé me chercher ainsi des causes et des procès I — Que vais-je dire à ce brave homme I Si ce n'est pas tout à fait un idiot, il verra bien vite que je ne suis rien et que je ne suis pas plus avocat que lui. — Je n'ai qu'un parti à prendre, c'est de m'en aller ; je dirai à mon père, à notre première rencontre, que j'ai attendu très longtemps.— Je vais, en passant, prier l'oncle Mandron de ne pas me démentir; il dira à mon père que je pars à Tinstant, et lui demandera s'il ne m'a pas rencontré. .
Calixte remet son chapeau et ouvre la porte pour sortir, — mais à ce moment on sonnait à la même porte, — et il
AAOUL. m
se trouve face à fatje avec le tailleur Seeburg. — Calixte s'empourpre visiblement 9 -^ cependant il dit:
— Vous ici, monsieur Seebuxg^ et que diable y venezvous faire?
— JeTiens chez Varii$te. — Et vous?
— Moi aussi, dit Calixte se rassurant un peu, c'est pour un cabriolet qu'il doit me repeindre^.
— Ah! très bien I
— Est-ce qu'il travaille pour vous, monsieur Seeburg?
— Oui... mais ce n'est pas pour cela que je viens.
— Ah I... c'est peut-être vous qui travaillez pour lui?
— Non, dit avec une moue dédaigneuse le père d'Esther; — non... c'est pour un procès que j'ai avec mon propriétaire, qui me fait une mauvaise chicane, et comme l'artiste m'f dit que son fils était avocat, je viens le consulter.
— Ah l très bien...
— C'est très singulier que je vous rencontre ici, monsieur 1p comte... justement chez ce brave homme qui s'appelle comme vous...
ItAOÛL.
— Ahl... oui... c'est juste... c'est juâtemettt à causé de ceU que je le fais travailler... celaftiit rire mes amis. Il n^est pas id, -^ et je ne rattenârai pad plus longtemps... Si j'ai un conseil à vous donner, monsieur Seeburg, c'est de Mfe comme m(H... Je n*ai pas grande confiance^ à vous parler franchement, dans cet avocat fils de peintre en bâtiment.
— C'est égal, je verrai toujours bien ce qu'il me dira.
— Alors, vous restez?
— Om, monsieur le comte.
— Eh bien, au revoir, je m'en vais... Ah f — à propos, monsieur Seeburg, lie dites pas à ce pauvre diable de M^ndron que je suis venu ici; — je veux voir ce qu'il me dira.
— Je gage qu'il me racontera toutes sortes de mensonges ; qu'il me dira que mon cabriolet est presque fini, —et je viens de voir dans sa cour quMl n'est pas commencé. — Adieu, monsieur Seeburg.
Et Calixte s'enfuît sansicouter son Oncle, qui, au moment où il passe devant la loge, lui crie î — Eh bien ! tu ne me dis pas adieu seulement?
Le père Mandron ne tarda pas à rentrer et monta quatre à quatre sans parler à son firère. — 11 troura monsieur Seeburg seul. — Eh quoil mon fils n'est pas avec vous?
— Non.
— Gomment ! je Favais laissé iei à vous attendre.
— Je ne l'ai pas ru.
— Gomment ôtes-vous entré?
— n y avait ici un monsieur qui sortait et qui m'a ouvert.
— Eh bien ! ce monsieur était mon fils.
— Non.
— Je vous assure que si.
— Mais non, — c'est quelqu'un que je connais parfaitement,— et... qui venait pour un cabriolet... c'est un client à moi... qui m'a recommandé de ne pas vous dire qu'il était venu,— parce qu'il veut voir si vous lui ferez des mensonges. ^ Il paraît, mon gaillard, que vous no vous en privez pas dans l'occasion* •«
— Comment. . . un cabriolet. . . Je n'ai de cabriolet en train pour personne.
— Cherchez bien...
— Je ne vois pas.
— C'est un nom que vous connaissez bien, pourtant...
— Attendez, je vais savoir qui c'est. — Il ouvre la porte et appelle : — Ohé, Mandron I — Ohé, Clément I — brrr.
— Ce n'est pas la peine d'appeler... Je veux parler du 66rti\ë iUMiOûj pour lequel vous avez un cabriolet à peindre.
— Mais, Je votbS lé dis, monsieur, saehez que Je n'ai pas de cabriolet à peindre, et j'ajoute que je ne connais pas de comte Mandron. — Je ne sais au monde de MaxMirou que moi qui vous parle, — mon animal de fils, auquel j'avais dit de vous attendre ici, — et mou frère Clément Mandron que voici.
— Je sais pourtant bien ce que je vous dis.
— Écoute Clément, est-il venu quelqu'un depuis ce naatin?
— PeTsoime que monsieur que voilà et mon neveu Gaiixte.
-* Personne*
^ WsSè^ monsieur Clément, dit tttnntes «pfbs mon arrivée, il est sorti un monsieur.
— Oui, Certainement.
— Tu Tas vu?
— Oui, bien sûr.
— Et tu ne le dis pas?
— Au contraire, je Tai dit au commencement.
— Pardon, monsieur Gément. Vous avez dit, au contraire, qu'il n'était venu que deux personnes.
— Oui.
— Monteur Mandron fils et moi.
—Je le dis encore.
— Mais ce monsieur?
— Oui, ce monsieur? demande également le peintre.
— Eh bien ! ce monsieur, je vous l'ai dit, c'est mon neveu Galixte.
— Mais je vous dis, continua monsieur Seeburg, que je le connais parfaitement, c'est un de mes cliens. Il y a je ne sais combien de temps que jq l'habille, c'est monsieur le comte Mandron.
— C'est mon neveu et le fils de mon frère, c'est Galixte Mandron.
— Un grand blond ?
— Oui.
— Du reste, ajouta Clément, son portier avec lequel j'ai jasé un brin ce matin, l'appelle aussi le comte Mandron.
— Ah 1 le brigand 1 s'écria le père Mandron.
— Mais, monsieur Mandron, je suppose encore qu'il y a quelque erreur ; il m'a dit en parlant de vous : — La ressemblance de nom est singulière ; c'est en partie pour cela que je fais travailler ce pauvre diable de Mandron.
— Pauvre diable, en effet, s'écria le père Mandron ; pauvre diable, qui travaille en meroenaire, — au soleil et à la
|Me,— qui risque sa vie chaque jour pour cent sous, — qui. reste pauvre et misérable, qui demeure dans un grenier,-^ et tout cela depuis trente-cinq ans! Pauvre diable, qui, depuis bientôt vingt ans, aurait pu se retirer dans un trou et vivre libre, riche et heureux,-— du fruit de son travail et de son économie ! — Et tout cela pour un mécréant qui ne m'aime pas, qui ne me respecte pas,— qui me renie pour son père l Pauvre diable est le mot I— c'est mon nom,— en y ajoutant imbécile,— et aussi injuste et mauvais mari ;— car j'ai condamné ma pauvre femme à la moitié de ma misère et de mes privations,— pour entretenir le luxe de ce scélérat—et lui donner une position brillante dans le monde! — Je le renie à son tour pour mon fils; — c'est Mandrin qu'il s'appelle et non pasMandron ! —A compter d'aujourd'hui, je ne travaille plus pour lui,— mon frère ne sera plus portier, —ma femme ne sera plus une pauvre femme mal nourrie et mal vêtue, sans distractions et sans plaisirs; — et moi je ne serai plus un pauvre diable,— comme il dit, — un pauvre mercenaire I
— Bt VOUS feres bien, dit oiomieur Seebuig ; il IpuI pajw^ ses dettes et ensndte &e plos s'ooeuper de lui. liais Je bIbii levienspasl
^ J'ai de quoi vivre avee ma femme et mon ftàri Cli^ ment^ ^ Nous quitterons Paris sous huit JourSt et il Q'eiw tendra plus parier de rousm. il n'aura plus unsoD.M
^ Ce serait une folie, dit monsieur Seeburg» de lui rien donner après ce dernier sacrifice,
-0 Quel sacrifice? demanda Mandron.
«** Le paiement de ses dettes, ditmonsieur Seeburg.
-^ Je ne paie plus rien» dit Ifax^dron, j'ai trop payé jus* qu'ici.
^ Cependant, les dettes...
-^ Ce n'est pas à mpi qu'on a fait crédit, n'est-ce pas? puisqu'on ne me connaissait pas, puisqu'il me renie, puis* qu'il m'appelle un pauvre diable, -^ eh bien, que les imbéciles qui lui ont prêté s'adressent h lui I
•«- C'est que je suis un de ces imbéciles.
— Tant pis pour vous... Vous lui avez prêté de l'argent?
RAOUL. m
-^ NORf J9 9xà% tftWeur.t. cert wA qui l'babiUe* ^ Âb I biop» il ne peut pas voos devoir graod'ebose ; il ii*y a pfts «ix semâmes que j» vous ai pay4 p?ès dequ^trf
— Vous rêvez, mon brave homme, — jç n'fti jamais reçu d'argent de monsieur le comte... Je veu:| di^ da votra brigand de fils...
— Monsieur, je yeux bien appeler mon fils brigand, mais je ne permets à personne d'en faire autant devant moi. — Est-ce que vous ne lui avez pas fait, il y a deux ou trois mois, un manteau et un habit?
— Oui, malheureusement,
— Eh bien I c'est pour payer cet habit et ce mant^^au que je lui ai donné quatre cents moins quelques francs, il y a cinq ou six semaines.
— Je n'ai pas vu un sou.
— Eh bien ! j'en apprends de belles I
— Monsieur Mandron, je reviendrai vous voir un aulr j jour, nous causerons de tout cela*
SNID RAOUL.
— Revenez si vous voulez, dit Mandron à la eanUmnade — quand monsieur Seeburg descend les escaliers, vous n'aurez pas un sou. — Oui, oui, nous allons nous en aller tous les trois ; il a un bon état, il s'arrangera pour vivre avec. — Il est avocat,
— Hélas! dit Clément Mandron, tu n'es pas au bout do tes peines, — j'ai causé ce matin avec le portier : — t n fils n'est pas plus avocat que toi et moi I
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JOURNAL DE MARGÙBRITIS.
« Les artoe^ àéu]of^nilm^bem^ fmfi^ r^rtit — Taubépine 0ei»rit i^x\s les b«iie$, — pti )9s pbe^ux chantent et font leurs nids, -r et je sei)s s'épanouir mpn 4me — ^n m^me temps que les fleurs. <^ J entends au dedans de moi
tm Chant d'amaur at 4t faeotmaiisaoUk ^ Jusqu'it^i^e m
œnnaissais pas de printemps. — Pour là première fois, des pensées inconnues éclosent en moi comme de célestes fleurs. — L'amour a fécondé mon âme, comme le soleil féconde la terre. — L'amour est le soleil de Tâme. — Où ètes-vous, mon Raoul î — et assistez-vous comme moi à cette belle fête du printemps? — Mais non, sans doute, la vie austère que vous menez pour parvenir à notre bonheur — • vous enferme entre des murailles. — Il est des momens où j'ose blâmer mon père de ce qu'il ne me permettrait pas d'être pauvre avec vous, — ■ de vous encourager par ma présence, — de vous rendre doux ce chemin escarpé que vous gravissez, en le gravissant avec vous. — 11 me semble que vous seriez plus fort si vous aviez à soutenir votre Marguerite, — que lorsque vous marchez seul. — Pourquoi ne suis-jo pas votre compagne plutôt que votre but? — Je ne puis excuser mon père et sa sollicitude qu'en songeant à nos enfans, Raoul, aux enfans que nous aurons un iour et pour lesquels aussi nous aurons des craintes exagérées, 0 mon Raoul I je n'ai jamais î*ien tant envié
que de partager avec vous cette pauvreté — dont on essaie en vain de me faire peur. — Il me semble que je vous dirais, comme cette héroïne romaine à son époux :— a Tiens,
cela ne fait pas de mal. » — 0 mon Raoul I tout ce que vous faites pour moi vous est compté dans mon cœilr. Tenez, je vais ne plus sortir de la journée, pour ne pas goûter ce bonheur que vous ne partagez pas. »
a II y a ici une petite vallée à un quart de lieue de Bombée. — Quel beau cadre pour notre amour! — Quel doux et charmant asile ce serait pour notre vie! — Raoul, je voudrais vous voir ici bûcheron, — je ne craindrais pas de vous voir vous livrer aux travaux les plus rudes, — pour que nous soyons ici — ensemble ; je saurais vous reposer de toutes vos fatigues.
» Cette petite vallée n'est qu'une allée tapissée de gazon, entre deux f collines couvertes d'arbres; — au milieu est une source d'eau limpide qui remplit un bassin naturel et s'enfuit en murmurant à traversées buissons.— On n'y
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euteud rien que les murmures de l'eau et le bpurdo^uement des abeilles, qui se suspendent aux chatons de fleurs d9s noisetiers, -«• On y marche sur la mousse et ^i^ les prin^evères sauvages d'uo jaune pâle. — Près du bassia, d*ns lequel se jouent des canards, ^u col vert chatoyant, est une cabane habitée par une famille de bûpherons. — Il y a li trois générations : — une vieille femme qui a près do cent ans, — son fils avec sa femme, — et une belle jeune femme de vingt ans, qui pst leur fille, qui est mariée depuii^ deux ans, et qui a uii petit enfant. — J'ai embrassé la vieille femme et le petit en&nt. r- Mais voisr-tu, mon bien-aimé, — j'ai comme là te sentiment de renne,H'^ vw les gens riches, — les splendides hôtels» les n^eublas magnifiques» —j'ai regardé tput cela avec indifférence 5 — mais j'ai envié à ces pauvres gens leur cabane — et leur vallée, et leurs monts, et leur ruisseau, et leurs primevères sauvages, et leurs abeilles ; mais plus que tout cela, leur bonheur d'être ensemble et d'être isolés. -^ Oh ! mon bien-aimé I-^ i^avais le aœur pleia de larmes quand je te$ al quittéi^u ii
BAOOli. 807
« Noos avons quitté avant-hier l'oncle Sébastien ; r- nous
sommes à Rouen, ^ et demain nou« partons par le bateau à vapeur pour aller au Havre. — Nous avops visité ici de
belles élises. ^ Mon bien-aimé Raoul» il n'en est pas une où je n'aie prié Dieu pour nous, i— On nous avait parlé de laoathédrale et de l'église de Saint-Ouen» — qui sont admirables en effet ; — mais nous en avons par hasard découvert une dont on ne parle guère, et qui est enrichie des plus magnifiques vitraux qu'on puisse voir : — c'est Saint-Patrice. — Hier soir, — je suis restée dans l'église de Sainl- Ouen, avec ma tante, jusqu'à la fin du jour; — les splendides rosaces des vitraux s'assombrissaient lentement ; — ces riches couleurs harmonieusement assemblées, cette belle et silencieuse musique des yeux, — prenait de la nuit qui descendait comme des sourdines harmonieuses^— sous ces grandes ogives noires.
M J'ai spngé que dans notre retraite je voudrais que toOtts fussions près d*une belle église gothique i ^ j'ai s^ti
que la religion est une forme de l'amour. — Mais notre cœur ne sera-t-il pas toujours un temple pour la Divinité l — Mais la nature entière ne parle-t-elle pas encore de Dieu plus éloquemment que les églises de pierre î —Que je vous aime, mon Raoul, de tout ce que l'amour que j'ai pour vous développe en moi de noble et de boni — Je ne saurais dire combien je suis meilleure. — Mais qu'est-ce donc, mon Dieul que cet amour dont on parle dans le monde et dont on effraie toutes les filles? —Qu'est-ce que cet amour qui est, dit-on, l'ennemi de la pudeur? — Mais je ne connais, moi, la chasteté que depuis que je vous aime; mais je ne comprends la sainteté de la pudeur que depuis qu'î je suis à vous et que j'ai à me conserver pour vous. — 0 mon bien-aimé I si vous saviez quelle gardienne sévère je suis de ce qui vous appartient! Comme je suis jalouse de moi pour vousl — Je suis fâchée quand j'entends prononcer mon' nom de Marguerite par une autre voix que la vôtre. — Je voudrais que vous pussiez me cueillir comme une fleur et me cacher comme elle dans votre sein. »
Un dimanche, Félix vint trouver Raoul, — et le soir ils allèrent ensemble au Théâtre-Français, — On joyait ce jour-là une pièce nouvelle — dont on parlait beaucoup dësjà depuis quelque temps : -^ c'était fiîmri /// et sa cour.
— La pièce fut applaudie avec un bruyant enthousiasme ;
— ces applaudissemens retentirent dans le cœur de Raoul ;
il applaudit avec force; il était singulièrement ému, mais plus peutrétre du succès que de la pièce.— On lui avait montré l'auteur dans la salle.— Ce grand succès,— cette gloire, étaient donc des choses possibles. — Voilà un homme qui était mêlé hier à la foule, — et qui aujourd'hui est son roi. — Il quitta Félix et rentra s'enfermer.
— Oh I dit-il en pleurant, bien des fois j'ai pensé que moi aussi je suis poète, — bien des fois j'ai rêvé ces applaudissemens pour que Marguerite les entendît; — ô mon Dieu I si j'avais du talent I s'écriait-il en serrant aveeforeo ses deux mains jointes. Sans doute, dans cette salle, il y avait la femme qu'il aime. — Comme elle a dû être heureuse I Et lui donc I — 0 I mon Dieu I mon Dieu I si j'avais du talent I
Il fouilla dans ses tiroirs et rehit tous les vers qu'il avait faits pour Marguerite ; il trouva les vers mauvais et les déchira,— puis se prit à pleurer en disant : Non, non, je n*ai pas de talent 1 — Puis il en trouva d'autres pour lesquels il fut plus indulgent. — Il les lut à haute voix, —
RAOUL. 2f73
mais c'était au théâtre qu'il voulait entendre ses vers.— C'est cet enthousiasme de la foule,— ce bruit, cette fureur qui résonnaient encore à ses oreilles, dont il était enyieux. — nfera un drame, — un drame en vers, —Si le drame est bon, on le recevra avec plaisir, on le jouera avec empressement, — on l'applaudira; — son front sera ceint de la belle couronne poétique qu'il vient de voir décerner avec tant d'éclat. — Oh I Marguerite, s'écrie-t-il dans son enthousiasme, Marguerite ! tu seras reine I — Marguerite I tu partageras ma royauté, la plus belle des royautés, — celle du génie, — celle des beaux vers !
Il ne dormit pas de toute la nuit.— Il cherchait un sujet pour son drame. — Une chose qu'il faut dire à sa louange, e'èst qu'il ne songea pas à imiter le drame dont il venait de voir l'immense succès.
Le lendemain — il avait trouvé son sujet ; —c'était naïf, noble et absurde : — un esclave noir, amoureux d'une blanche, fille de son maître et aimé d'elle. — Il commença son scénario; — il forma son plan, divisa ses actes et ses
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scènep ; — puis au bout d'une semaine il commença, à écrire son œuvre. — 11 se levait avant le jour, travaillait jusqu'au moment de donner ses leçons ; — puis le soir se remettait à l'ouvrage en rentrrant» et y passait une partie de la nuit. -^Tout cela n'avait pas trop le sens commun« pris dans son ensemble» mais renfermait de belles choses. — Cependant Raoul n'était pas un poète dramatique ; — il était poète parce qu'il était amoureux ;— il était poète parce qu'il avait Tâme noble et pure. — Mademoiselle Seeburg le trouva remarquablement maigri» et le lui
dit.
C'est à ce moment que les Seeburg s'installèrent dans la maison de, Raoul.— Le piano de Mademoiselle Seeburg donnait d'heureuses inspirations à Raoul. — Un matin, il voulut essayer sur elle l'effet de quelques vers qu'il avait faits la veille pour son drame. Il ne pensait plus qu'à son drame. — Il avait cessé de vivre dans la vie pour vivre dans son drame, — que dis-je dans son drame! dans sa tragédie, — car c'est une tragédie qu'il faisait, — une véritable tragé-
die en trois actes et en vers. — Esther donna tant d'éloges aux quelques vers qu'il lui en avait dictés, — qu'il arriva tout doucement à avouer la tragédie ; — les poètes ont besoin d'être loués:— donne«-leur un peu plus d'éloges qu'ils n'en méritent, vous pouvez être sûr qu'ils ne tarderont pas à mériter ce que vous leur en avez donné de trop. — Je parle de ceux qui ont du talent, — parce que ceux-là se découragent facilement. — Les autres ne se découragent jamais. — - Les éloges que Mademoiselle Seeburg avait donnés aux premiers vers que lui dicta Raoul de sa tragédie, lui en firent faire le soir une vingtaine dont il était content. C'étaient quelques bouffées de l'encens de la gloire que devait lui donner sa tragédie qu'il respirait par avance ; il en vint à lui dicter chaque jour les vers qu'il avait faits pendant la nuit précédente. La tragédie de Raoul est précisément cette tragédie que nous avons tous faite au collège — entre la rhétorique et la philosophie. — C'était un plan absurde, —sans aucune étude historique, sans observation de mœurs ni de caractères; — mais il y avait de
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l'enthousiasme et un culte fervent pour les deux dirinités de la jeunesse, — Tamour et la liberté. — Voici un aperçu de cette tragédie dans laquelle chacun de nos lecteurs trouvera celle qu*il a faite au même âge et dans l«s mimes eireonstanees.