‹ Raoul Desloges; ou, Un homme fort en thèmeChapitre 5 sur 20 · TIL · texte numérisé non relu

TIL

Raoul rencontra un jour Calixte Mandrin; — ils ite's'é- UJcnl pas vus depuis fort longtemps. Ils s'arrêtèrent et se firent cette question inéritaWe que s'adressent deux camarades de collège cjui se rencontrent après les études finies : — Que fais-tu maintenant? question dont la réponse, — jt>jnte à Tinspection du costume> suffît le plus souvent pour

que les deux camarades ne s'abordent plus le reste de leur vie.

— Moi, dit Mandron, je suis avocat.

— Moi, dit Raoul, je ne suis rien, je vends à la génération qui me suit Tennui (}ue m'a vendu la génération qui me précède, — et j'ai bien du mal à ne pas perdre sur ma marchandise. — Je donne des leçons de latin et de grec.

— En as-tu beaucoup à donner?

— Pas assez pour que je n'accepte pas avec empressement celles que tu pourrais me procurer. — Et toi, as-tu beaucoup de causes?

— Hum! hum! ça commence... Mais je ho suî» pas pressé, le père Mandron est là.

— Tu sais que j'ai perdu le mien?

— Oui, il n'a pas fait comme fait le père Mandron ; ton pauvre diable de père ne t'a rien laissé.

L'air dédaigneux de Calixte blessa Raoul qui répondit :

— Non, ce n'était qu'un peintre d'histoire et un homme

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de talent ; tout le monde ne peut pas être peintre d'enseigne. . '

Mandron pâlit de colère de voir son grand secret conmu et son origine dévoilée. Cependant, après un moment d'hésitation, il sentit une espèce de soulagement de se trouver avec quelqu'un devant qui il n'avait pas à jouer le rôle un peu difficile de fils de famille. Et d'ailleurs, malgré l'opposition complète de leurs caractères, qui ne pouvaient se toucher sans se froisser, il y avait entre eux une habitude qui les faisait se rencontrer avec plaisir. — Raoul, d'ailleurs, vivait tellement seul depuis la mort de son ^re, ôt ses confidences h la tante Clémence avaient nécessairement des bornes si étroites, qu'il accepta la proposittion qué^lni fit Calixte de dtner ensemble.

Calixte mena Raoul datis une sorte do rcstâiî^ant sihsé dans la cour des Fontaines, auprès du Palâis-ttoyaf, oii îo dîner, composé d'un potage, de trois plats au choix, d'un dessert, de pain à discrétion, et d'une goutte do vîri délayée dans un cafafbh d'eau, est fixé au prix de â2 sous par p^^

sonne. Comme Raoul s'obstina à tou loir payer son écot, Calixte de son côté voulut absolument consacrer les 22 sous dont il avait prétendu nourrir son ami à aller boire dji café au Palais-Royal. Une confiance entière finit par naître entre les deux camarades.

— Tu sais, dit Mandron, que je ne suis pas plus avocat que toi? — C'est une histoire quer j'ai faite au père Mandron, c'est une récompense que j'ai cru devoir décerner au zèle et à la ponctualité avec lcs(iuels il a payé mes inscription? et tout ce qui s'ensuit. J'ai môme pris la thèse d'un de mes amis, que j'ai fait précéder d'un titre imprimé (à mes frais, avec de Targent que j'ai eu la conscience de prélever sur celui qu'avait donné le père Mandron pour l'impression de la thèse entière) où on lit que cette thèse a été soutenue le... 18... par Calixte Mandron, docteur endroit, et dédiée à son père Jean-Baptiste Mandron, artiste peintre. Le père Mandron a fait encadrer lé titre, et comme il m'a chargé de cette mission, j'ai encore gagné cent sous sur le cadre; voilà ce que c'est que d'avoir un père et la manière de s'en servir.

— Mais enfin, dit Raoul, que comptes-tu faire?

— Je ne sais; je ne crois pas en réalité que le père Man- ^ron me laisse rien, parce que, entre nous, je leur ai mangé un argent fou. ■— Mais il sfe présentera quelque bonne occasion dont je ne manquerai pas de profiter. Avec les hommes, le principal est de paraître-, -— Il faudrait que je fusse un imbécille, — ce que j'ai la prétention de n'être pas, — pour ne pas me passer la fantaisie de mentir un peu, quand je vois que les mêmes gens qui ne me salueraient pas si je leur disais la vérité, m'entourent d'amitiés et ae prévenances, parce que j'arrange un pou les choses. — Quoi I je saurais quelques paroles magiques qui font de mol en un instant un objet d'estime et do vénération, — et je consentirais à vivre dans l'abjection et l'humilité I — Il m'a suffi de dire à certaines personnes : je suis avocat, pour qu'elles m'aient accablé d'invitations à dîner. — Et compte un peu combien tu as dû dire de mots en donnant tés leçons pour payer les vingt-doux sous du misérable festin que nous venons de faire.

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