SCÈNE lre« ^ EM PSAEL, ALMIRL
ALMIRI.
Au Iront des bananiers déjà brille Taurore ; De nuages pourprés Torient se colore; Adieu, ^her Empsaelf profitons des moœens.
Empsaël reproche à son frère ce prompt départ ; — mais Almiri explique qu'esclave fugitif il n*a pas assez d'avoir reconquis la liberté. — Un grand complot va rendre la liberté à tous les noirs, — et il faut qu'il en dirige l'exécution.
Empsaël regrette surtout son départ, parce que ce jourlà il doit épouser Zoraïde.
Raoul suppose que les cérémonies de mariage chez ces Américains, qu'il fait trop noirs, — sont entièrement conformes au rit catholique romain.
ZoraMo est une enfant ^*Âlmiri a enlevée autrefois dans une de ses courses sur les habitations des blancs. — Elle partage l'amour d'Empsaël. —L'auteur ne dit pas qu'on a publié leurs bans, —mais toutes les phrases à ce sujet rappellent le culte romain — et placent l'église de Saint-Roch dans une forêt d'Amérique. — Almiri n'approuve pas trop cette union ; il avertit même Empsaël — que Zoraïde, par co mariag^e, se souille aux yeux de tous les blancs.
Empsaël s'étonne de ce mépris des blancs.
. • • Leur mépris I... Qu'ont-ils de plus que nous ? Au front de Thomme brun le courage étincelle, L'éclair jaillit au loin de sa noire prunelle.
Nés piedSi sans la courber, semblent glisser sur l'herbe, ei«.
Almiri réplique avac véhémence :
Ab t ta ne connais pas toute Ivur eruaulé t Dix soleils — avant toi j*ai raça ta lumière.
J'ai vu, j*ai vu périr notre malheureux père,
Sons les fers <iui chargeaient ses m^nbres languisaans.
Lui-môme a été esclave... Le moment est arrivé de venger ses douleurs, celles de sa famille et de ses compagnons d'esclavage. Il recommande sa mère à Empsaël, absolumont comme s'il parlait de Madame Desloges, domiciliée rue Pigale.
Notre mère... en ces lieux f Empsaël, n'a que toi pour lui fermer les yeux. Peut-être à nos desseins le sort sera contraire, Peut-être pour jamais nous nous quittons, mon frère. Je braverais la mort avecque plus d'efiroi, si je ne te laissais pour Taimer après moi, Pour soutenir ses pas appesantis par Tâge, H^ lui cuçillir ^ fruits, ptép^t ^u brauv^fa)
Par les soins les plus doux, les plus tendres secours, D'un éclair de bonheur charmer ses derniers jours.
Si je meurs, Empsaël, cache-lui ta tristesse. De son cœur maternel abuse la tendresse ; Qu'elle ne pleure plus... et ne viens qu'en secret Répandre sur ma tombe et des fleurs et du hdt.
Il part en cooseiilmil à BmpMël d0 ebasg^r da togWQ^Qt, et d'aller, aussitôt son mariage, se cacher sur tes bord6 du grand lac. — Quel lac? — Nous n'en savons tien, ni Fauteur non plus.
Suit une scène aotre Zoraïdo-lIftKgtterite ^t Empsaël- Raoul.
siinAwu
Quoi I si matin, tu ftiis ta couche et le sommett f La nature en ee jour veut fêter tofi réTeii.
Le brouillard en réseau brillé encor sur les fleurs.
lEQraldM'éiait it^y^ de b^ooQ heuT^ po^i* (iriei: ^ U
vrai Dieu, méconnu dans le cœttr cL'Empsaël, d'ourrir son ftme à la lumière. — Alors, ditrelle,
Alors que Fayenir serait beau pou'r mon cœur I
« Ah à%\k an trépas enoore le bonheur l
EMP8ABL.
J*a«lore, ainsi que toi, le IMeu de la nature, Le Dieu qui des forêts fait crottre la verdure ; Le Dieu qui fait pour nous et la nuit et le jour ; Le Dieu dont le soleil est un regard d*amour ;
ke Dieu qui te créa pour embellir ma vie.
Je crois, ainsi que toi, sa puissance infime I
Tout le montre à mon Ame encor plus qu*à mes yeux.
Je le vois, je Fentends, je le sens en tous lieux.
Le murmure des flots et celui du feuillagei
Le sifflem^t des vents» le bruit sourd de Torage,
Voilà sa voix ; ce cœur qu*il a mis dans mon sein,
Qui bat auprès de toi, c*est son souffle divin.
Zoraïde espère plus tard qu'il pourra apprendre un catéchisme plus conforme à celui du diocèse de l^ris.
RAOUL» 2p5
Un jour peut-être, un jour, de plus sacrés mystères Ton oreille et ton coeur seront dépositaires.
Survient Mirrha, à laquelle Empsaël annonce le départ d'Almiri. D*abord elle s'afflige; — puis aa spogçi^^t i^ ses enfans, — elle se prodame une heufeuae 8iè)re«
Oh ! non, ne pleurons pas ; son généreux courage Doit être mon orgueil, Tespoir de mon vieil âge. Le bonheur d*une mère est tout, twt â^m 9G^ &\^* A quelle autre Torguell serait-il mieux permis ! Mqs fils I leur taille eçt souple, et de leur Iront sauvage Des plus hauts cotoniers ils touchent le feuillage Plus noirs et plus brillans que Taile des corbeaux. Leurs longs cheveux flottans retombent sur leur dos. Etc., etc., etc.
Et toi ma fille aussi, ma bru^ ma chère pafaQtr De tes attraits aussi, de ton cœur je suis fière. Viens, je vais te parev < que la main de ta mère Attache sur ton sein h bwquftt wrffinait
Conune je vous le disais, ceci n'est pas extrêmement sau-
vage. Les quatre vers suivans ont été traduits en sauvage avec plus de soin.
Mon fils, pour compléter le festin nuptial, Va percer dais les bois quelque biche imprudente. Nous, nous ferons couler la liqueur enivrante Que le tronc des palmiers recèle dans son sein.
Tandis que, rue Pigale,-* on aurait dit : Commande des pieds truffés au café Anglais, — et vois si nous avons encore du vin de Champagne^
Hirrha et Zoraïde rentrent dans la cabane. Empsaël reste seul. Femandës et Diego, à la recherche de quelques esclaves des fugitif, se sont égarés dans la forêt et demandent leur chemin à Empsaël. Celui-ci imite librement Yéglogue de Virgile :
SufU mUU duMa poma, Castanœ moUes, $1 presti copia laclis.
rai là des cocos frais et de nouvelles dattes, jDes ignames, du riz, des citrons, des patates ;
RAOUL. 2Rr
Des fruits qae nous produit le soleil créateur; Nous réseryons tei^ours la part du voyageur.
Fernandès, le professeur de quatrième, envoie, par un aparté, Diego rassembler ses gens pour s'emparer des habilans de la cabane. Diego, — qui se rappelle alors merveilleusement les chemins, se met en route, — et Fernandès, le traître Fernandès, jase avec Empsaël pour Vamu" ser. Il lui demande adroitement s'il est seul dans cette cabane.— Le naïf Empsaël lui dit :
Regarde autour de toi,— vois la nature entière; Les oiseaux, quand la nuit s*étend sur les déserts, S^envolent deux à deux sous leurs ombrages verts. Le palmier croît toujours auprès de sa femelle.
(Système Limée.) Autour des UUanieri — la liane fidèle Griffi]^ et laisse tomber son feuillage flottant.
Fernandès veut entrer dans la cabane, — Empsaël l'en empêche.
nHHANDÉS*
N'alla jafflds appris
Que les blancs sont les chefs, les rois de ce pays ? Que le0 Hoirs de leurs pieds adorent la poussière^
fiMPSABL.
Qtti I vous I les hommes blancs !— vous! rofsde cette terre? Et qui TOUS Ta donnée ?.
VfilIffÀlfDJCS*
Un Dieu dont le courrout Peut briser les faux dieux que vous Adores tous» Notre Dieu, le seul Dieu de la terre et de Tonde.
IMMABL.
Que n6 voui donnait^ii une terre féconde
Assez pour vous nourrir sans traverser les mers,
Sans venir ravager nos fertiles déserts !
0 compagne de ruomme,— 0 vierge aimable et pure,
Hôtesse des déserts» reind de la nature,
Le plus noble présent de la Divinité l
Tout meurt lorsque tu fuis, auguste liberté.
Du léger colibri l'étinoelant plumage
Perd ses riches ouleurs, terni par 'esclavage.
Et le lion captif perd sa noble fierté.
Le grand Esprit des noirs punit ViniqHité.
Il a jeté sur nous un regard de colère
Et mis aux mains des blancs sa foudre meurtrière.
Invincibles tyrans de la terre et des flots,
Les blancs sont arrivés sur d*immenses canots.
Tout s*est tu devant eux et devant leur tonnerre :
Gomme le vent d'Automne ils ont rasé la terre,
En laissant derrière eux le deuil et. le trépas ;
Les corbeaux ont suivi la trace de leurs pas.
Mais ils ont abusé de leur divin message,
Lé grand Espnt sur eux fait gronder son orage ;
Ses yeux ont vu couler les pleurs de ses enfans,
Son oipille a cempris leurs douloureux accens;
Sur vous à votre tour va tomber sa colère,
Mirrha et Zoraïde sortent de la cabane. Fernandès commence par faire des eomplimens à Zoraïde, puis découvre qu'elle est sa fille. Elle le prie de consentir à son mariage
dans le véritable style de la tragédie.
AA0Ui4.
Mon père, bénissez notre heureux tayménée.
Le père se conduit en père espagnol et en père de premier acte, il refuse net; mais, par respect pour Aristote et pour garder une sorte d*uaité, il fait ciiarger £mpsaôi de chaînes, et on Temmènè avec Zoraïdo. On f ëfUsë d'fehlmener la pauvre vieille Mîrrha; qiii iiè peut travailler et mourra de faim si elle veut ; on renverse sa cabane, et on fait avancer Empsaël qa le battant; le rideau tombe; le premier acte est fini.
Tout ceci né manquait ni de sensibilité ni d'uiiè sorte de grandeur un peu ampoulée, — mais surtout — il y avait de l'amour, — de l'amour jeune, naïf, ardent, poétique. Mademoiselle Seeburg fut enchantée de ce premier acte. — Pour IMUonU -^ il sarait irnp3ssible de dire tous las r^yes que lui fit faire sa tragédie,-* Que do gloire» que d'ampur» que de bonheur il voyait dans l'avenir l
Je ne sais si mademoiselle Esther eût autant aimé le
draine si éllfe ëttl sti que dèins toiis ces rôteS d'avenir fellë n'entrait absolument pour tien; ^u'en écrivant cesvërâ filtaoureux, si Raoul était Empsaël , c'était Marguerite qiii était Zoraïde, — et que, ces vers finis, c'était pour Marguerite qu il désirait de la gloire et de l'etl-gent.
Monsieur Seeburg sortait presque tous les soirs. — Il allait au café du com de la rue jouer aux dames avec quelques-uns de ses âniis. — feàoul, qiiî était descendu passer la soirée un jour qu'il pleuvait à verse, fut surpris de ne pas trouver son voisin. — Alfred était seul avec sa sœur. Alfred se coucha, et Raoul resta avec mademoiselle Seeburg.
— Que faites-vous de vos soirées ordinabrement? lui demanda-t-elle.
— Autrefois, dit-il, j'allais quelquefois chez des amis, mais ils sont en voyage et je ne vais plus nulle part.
— C'est comme moi, dit-elle, je passe presque toujours mes soirées seule. Alfred se couche quand il a fini ses devoirs pour le collège; — et moi, je travaille, je brode, je
fttts un peu de musique ; — total, je m'ennuie I Quel dommage que ce ne soit pas le soir que vous nous donniez votre leçon 1... Si cela ne vous dérangeait pas, ce serait facile à changer.
— Je suis entièrement à vos ordres, mademoiselle.
FIN DU PRBHIBR VOMIMB.
Puis.- Imp. UBge Lévy, r. du CrolMMit, *•.
Le lendemain, monsieur Seeburg monta de bonne heure chez Raoul et lui dit :
—Monsieur Raoul, je viens vous clemander un service : Je viens vous prier de changer l'heure de votre leçon. — Ça Di'a tout l'air d*étre un caprice de ma fille; mais comme
elle Tappuie de quelques raisons, je lui ai encore cédé.— Vous serait-il égal de venir après dîner?
— Parfaitement égal, dit Raoul.
Et de ce jour, il n'alla plus chez monsieur Seeburg que le soir, c'est-à-dire qu'il passa presque toutes ses soirées seul avec Esther.— Il lisait des vers ; mademoiselle Seeburg jouait du piano et chantait.
Je suis ici bien embarrassé pour continuer mon récit.— Il y a des mœurs consacrées pour les romans dont il est dangereux de s'écarter,— même au bénéfice de la vérité.
Il y a deux sortes de héros de roman acceptés : l'un est un soupirant timide, à l'exemple du maréchal Boucicaut, qui traitait un de ses officiers d'étourdi — parce que ce jeune homme avait déclaré son amour à Voljet de sa flemme — quand il n'y avait guère qu'un an qu'il lui faisait la cour,— tandis que lui n'en agissait jamais ainsi avant la fin do la troisième année.— Ce type de héros n'a d'âme, d'yeux, de sens que pour celle qu'il aime; — il ne s'avise jamais de la moindre distraction ; — il traverse pendant sept ou huit ans
les éclairs des plus beaux yeux,— sans jamais se sentir ému le moins du monde.
Si vous ne voulez pas entreprendre Todyssée d'un héros de ce genre,— il faut tout de suite adopter le second type,— Faublas ou don Juan. Votre héros alors ne peut pas avoir moins de soixante à quatre-vingts maîtresses dans le cours de deux volumes in-S».— A ce prix, on lui pardonne de mettre quelques parenthèses dans la grande passion. — Une seule infidélité le perdrait dans l'esprit des lecteurs; pour le faire absoudre, il en faut une centaine.— En effet, un amant annoncé comme un amant fidèle et qui ne Test pas tout à fait, —est comme un acteur tragiquequi ferait rire.— Quoique le rire soit un plaisir des plus grands,— loin de lui être reconnaissant de l'avoir provoqué, on ne manquerait pas de l'en punir sévèrement.
Il y a dans les romans un certain noml»*e d'emplois comme dans l'opéra-comique, où on connaît— les Trial,— les Laruette,— lesGavaudan, —les Dugazon.— Dans le pays des romans il faut jouer les Saint-Preux ou les Lovelaces.
Raoul*- ne ressemble ni à l'un ni à l'autre de ces deux types ; c'est une imagination ardente ; — il aime, il adore Marguerite,— «elle règne seule dans ses rêves et dans ses projets.— S'il contemple un beau spectacle, — c'est avec elta qu'il voudrait le contempler ;^ le soleil glisse ses premiers rayons à travers une épaisse feuillée,— les gouttes de rosée ornent les humbles pâquerettes d'émeraudes et de rubis,*^ les oiseaux chantent,— un air parfumé s'exhale des feuilles et des fleurs raûratchies.— C'est un doux et riant spectacle; — il y manque quelque chose, c'est la présence de Margue* rite.
Le soleil se couche dans des flots de pourpre,-** les oiseaux se taisent,— les fleurs ferment leur corolle,<*les^toi* les brillent — et semblent des fleurs de feu qui s'épanoui.«hsent au ciel, — une poétique rêverie s'empare de l'âme,— Raoul — serre avec force ses mains jointes,— il dit : 0 mon Dieu ! — puis, presqu'en même temps, il ajoute : 0 Mar-^ guérite I
S'il s*imagino être au milievi d'héroïques dangers, s'il
BÀOOL. 7
pense à la gloire,— s'il rôve des couronnes de lauriers et des couronnes de fleurs, — c'est pour les mettre sur le front de Marguerite.
Mais précisément à cause de la poésie de cet amour ,-* il n'est pas à l'abri d'une infidélité ; —jamais il n'a, mémo dans ses rêves les plus ardens, dérangé un des plis des vô' temens de son idole.— Ce frémissement qu'il éprouve en teuchant sa main,— cette commotion violente qu'il a sentie au cœur le jour oîi la tante Clémence les a fiancés, lui causent des émotions si profondes, qu'elles tiennent autant de la douleur que du plaisir.— Raoul a divisé l'amour en deux parts ; — l'une se compose — de poésie, d'imagination, de religion,— c'est le parfum d'une fleur ; — l'autre, c'est tout ce qui n'est pas cela, et il ne l'applique point à Marguerite, — c'est un encens trop grossier pour sa (li-
vinité.
Mais Raoul a vingt ans, Raoul passe toutes ses soirées avec une belle fille dont il est aimé,— et Esther est précisément l'idéal de l'autre amour i-^Toute la poésie ^st pour
Marguerite ; — il est bien près d'aimer Eslher en prose. — Une seul© chose peut lui faire trouver grâce aux yeux de mes lectrices, c'est que, jusqu'à présent, il n'en sait absolument rien.— 11 n'est pas un homme peut-être qui n'ait eu une femme pour conûdente de l'amour qu'il ressentait pour une autre femme.— Eh bien I c'est une douce sensation que de sentir cette main délicate panser les blessures du cœur.— Rappelez-vous bien,— et vous verrez que l'amour est un foyer tellement ardent, qu'il brûle, ou au moins échauffe ceux qui s'en approchent sans précautions extrêmes.— L'homme amoureux embrasse à son insu bien des choses dans son amour.— Il aime davantage les fleurs, les arbres, le soleil,— il devient tout amour.
Raoul cependant ne se rend aucun compte du charme qu'il trouve auprès d'Esther ; — il ne sait même pas qu'il y trouve du charme, — jusqu'à un soir — où, descendant comme de coutume, et un peu plus tôt que d'ordinaire pour lui donner sa leçon et lui dicter des vers,— il ne trouve qu'une servante qui lui dit :
— J'allais monter chez vous, monsieur Desloges ; tout le monde est au spectacle; — mademoiselle m'a bien recommandé de vous prévenir pour que vous ne preniez pas la peine de descendre ; mais il n'est nas encore tout à lait l'heure de la leçon, et j'allais monter.
— Ah î on est au spectacle... dit Raoul stupéfait.
— Oui, on a reçu des billets pendant le dîner, et monsieur s'est décidé tout à coup.
— C'est bien.
Raoul remonte à la chambre — et.il se sent désorienté, comme disent les bonnes gens... 11 ne sait que faire de son temps,— il est triste, découragé, il reUt ses vers, il les trouve détestables ; — il veut en faire d'autres, mais est convaincu que sa pièce ne sera jamais jouée.— Il découvre qu'il n'a aucun talent,— qu'il a pris pour l'ardeur du génie l'ardeur des applaudissemens et des succès ; —il a envie de déchirer sa tragédie ; — il va sortir ; — il regrette de n'avoir pas demandé à la servante à quel spectacle était allé monsieur
Sceburg,- mais il n'ose pas retourner faire cette question,
t9 PfiVli.
— cela paraîtrait sin^lier.— Il marche dans 3a chambre, il s'assied, il so lève, — puis il se décide, il redescend et sonne ; mais cette fois personne ne vient ouvrir j la servante a profité de l'absence de ses naattres popr sortir de son côté.
II met son chapeau et se trouve dans la rue sans savoir dt quel côté tourner ses pas.— Heureusement qu'il rencontre Calixte. — Calixte l'enmène dans un endroit où Raoul n'est jamais entré,— dans un estaminet où il pass^ toutes sjis soirées. — On y fume, on y boif de la bière, on y joue au billafd. Raoul étouffe dans cet antre, — il s'y ennuie, — et cependant il n'en sort pas. — Oh irait-jl î — p'fjiilleurs on J9ue l(fpo}ile; — c'est un jeu à deux billes oùjpuent en mdme temps une quinzaine de joueurs. — Calixte ne joue guèf e que quatre pu cinq jbis dans une demi-heure : — daps }ps intervalles, il c^i^e avec Raoul.— Calixte est habile
Pt gagi>e.
11 est minuit lorsqu'ils sortent de l'estaminet ; Mandron
conduit Raoul jui^qu'à sa porte ; — mais Raoul ne voit pas.
RAOUL. a
(Je lumière à la fenêtre de mojisieur Seeburg,— il rpcpniluit Mandron jusqu'au pont des Arts,
— Ah ça I mais où demeures-tu î lui dit-il.
— C'est tout au plus si je demeure, répond Calixte. Tu sais comment cet animal de Seeburg m'a mis n^al ayçc mon père ; — eh bien 1 cette fois le père Mqmdron s'e^t fâché tout rouge,— il a payé Seeburg ; mais il a rassemblé ses économies et il est allé vivre à la campagne avec sa chaste épquse, après m'avoir écrit une longue lettre — : renfermaijt iiin billet de 500 fr.,— une déclaration qu'il ne s'occupe plus de moi à l'avenir >— et trois bonnes pages de conseils.— Au bout de peu de temps, je me suis aperçu qu'il ne me restait plus que les conseils.— J'ai rencontré un ancien camarade avec lequel j'ai renouvelé connaissance, et nous demeurons ensemble jusqu'à ce que je trouve un emploi... qui viendra
quand il voudra. — J'ai un bonheur insolent au billard.
— Mais, dit Raoul, ce n'est pas un état ; — si on te demande ta profession, — tu ne peux pas répondre : Fort au billard.
— Pour ce qui est des états, j'en ai plusieurs, —je suis artiste,— je suis avocat ; — mais je médite autre chose dont je te parlerai quand ce sera plus avancé... c'est magnifique... je mènerai alors une vie cotMue d'or et de êoie.
— Ah ça I mais nous marchons toujours... Est-ce qu« oo n'est pas à Paris que demeure ton ami ?
— Pardon, — c'est à Paris, — c'est sur le quai Saint-Michel.— Nous y voilà. — Mais je vais te reconduire un peu.
— Volontiers... Et ton ami, qu'est-ce qu'il fait?... quel état a-t-il?... il est peut-être fort aux dominos t
— Lui I je lui rends cinquante points de cent ; — il est artiste... acteur.
— Ah I diable... A quel théâtre?
— Au Cirque-Olympique.
— On l'appelle ?
— Ses amis l'appellent Alexandre ; — mais au théâtre il n'est pas connu par son nom...
— Ahl c'est fréquent... beaucoup d'artistes distingués prennent un nom en entrant au théâtre...
— Ce n'est pas cela... sur Taffiche on ne le distingue que collectivement,— comme — paysans et soldats,— peuple,— hommes d'armes, quelquefois même il n'est annoncé à l'enthousiasme du public que par un sens; — pour le moment, il joue le rôle d'un flot.
— (Comment, d'un flot ?
— Oui, la mer s'exécute au moyen d'une grande toile verte sous laquelle s'agitent des figurans ; — mon ami est
une des lames de l'Océan du Cirque-Olympique ; il est calme au premier acte, mais très orageux au troisième. — Nous voici à moitié chemin, nous ne pouvons nous reconduire ainsi toute la nuit ; — je demeuré quai Saint-Michel, 18,— viens me voir... Je ne vais pas chez toi — à cause de ce ridicule Seeburg, qui demeure dans ta maison.— Du reste, on me trouve tous les soirs à l'estaminet où nous avons passé la soirée.- Bonsoir.
Les amis se séparèrent.- Raoul, en rentrant, vit toujours obscures les fenêtres du tailleur; — il demanda au portier s'il attendait toujours quelqu'un»
«p- Non, U n'y avait dehors que vous et les Seeburg, et il y a plus d'une demi-heure qu'ils sont rentrés.
Le lendemain, à l'heure de la leçon, Raoul tremblait presque en sonnant à la porte de monsieur Seeburg ; — il fijt distrait en donnant la leçon à Alfred ; — il était réconcilié avec ses vers, — il les dicta à Esther ; c'éJiOLit \^ tin du deuxième acte.