Voir rapport Payelle, 8 mars 191S, p
Cette somme est calculée ix raison de 100.000 francs par convoi de 600 personnes, soit en moyenne 150 francs de frais par individu. La nature des se cours à donner est appréciée dans chaque département par des délégués, français et américains, spécialement formés à ce genre de travail. Elle consiste en vêtements, linge et effets personnels, literie, meubles, etc.. selon les besoins des familles rapatriées. Les mobiliers se composent de lits, chaises, tables, buffet, batterie de cuisine ; on y ajoute, chaque fois qu'il exisUî un jardin, les outils nécessaires pour le cultiver : les graines à semer, des animaux tels que poules, lapins,' etc.. Et, afin d'éviter le danger de « paupérisation » qui menacerait d'infirmer tout le bien réalisable, la Croix- Rouge américaine s'efforce, dans tous les cas possibles, de céder, au lieu de les donner gratuitement, les meubles et objets demandés. Une valeur de 50 p. 100 est ordinairement attribuée à ces fournitures, et le paiement en est effectué par versements échelonnés, à la facilité des bénéficiaires.
De plus, le « Farming Department » met son effort à rendre à la culture des terres inemployées, faute de main-d'œuvre, et l'on se préoccupe de la question du cheptel à remettre à la disposition des villageois.
La Croix-Rouge ne perd pas de vue l'angoissante question du logement: déjà, en certains centres industriels, elle s'offre d'édifier, à frais communs avec les Sociétés minières, des constructions destinées à l'habitation des ouvriers déracinés.
D'autres œuvres américaines, notamment celles organisées par Mrs Wharton, dont le cœur est dès longtemps acquis à la France, ont grandement aidé
92 HÂPATiiiÉs. — 1915-1918
les rapatriés, soigné les malades, placé les enfants, trouvé du travail aux valides. Dans les quatre premiers mois de 1918 seulement, 2.410 personnes ont été ainsi secourues par l'Accueil Franco-Américain.
Beaucoup d'OEuvres françaises avaient été fondées depuis le commencement de la guerre en vue d'aider les réfugiés. Leur action a été précieuse. Mais il est malaisé de faire le départ entre ce qu'elles ont consacré aux évacués en général et ce qui a été fait proprement pour les rapatriés d'Allemagne, qui seuls fontle butdela présente élude. Disons simplement que leur sollicitude a été égale pour tous et que secondées par les subventions du Secours National, elles ont contribué à adoucir, dans une large mesure, le sort de nos familles rapatriées.
En province le très grand nombre d'œuvres organisées dans le but de venir en aide aux rapatriés ne nous permet pas d'en faire Ténumération. Disons cependant que tous les départements de France ont rivalisé, dès le début du cataclysme, pour le soulagement de ceux qui leur étaient confiés.
A beaucoup d'entre ces œuvres, le Secours National a versé des sommes d'argent variables ou des dons de vêtements plus ou moins importants, suivant le nombre des réfugiés et évacués dont elles avaient la charge.
En outre les Commissions de secours national formées à l'arrière-front par M. Louis-Jaray ont reçu des mensualités souvent considérables, notamment à Nancy où M. Mirman a créé des Œuvres si bien adaptées aux besoins. Les Comités d'Epinal, Barle-Duc et Châlons (pendant l'offensive de Verdun) ont été largement dotés au moment des reculs du front.
EN FRANGE. — LES UAI'ATUIKS 03
Et en ce qui concerne Paris, ajoutons que le soin des réfugiés et évacués appartient aux Comités Offlcieîs des 10 Départements envahis ;
Comité de l'Aisne, 72, faubourg Saint-Martin : Comité Central ardennais, 22, Galerie d'Orléans,
Palais-Royal ; Société Amicale de la Marne, 29, boulevard du
Temple ; Société d'Assistance aux réfugiés, évacués et sinistrés de Meurthe-et-Moselle. 1, rue des Mathurins; Gi'oupement des évacués meusiens, 41. faubourg
Montmartre ; Comité des Réfugiés du Nord, 23, rue de Dun-
kerque ; Société Amicale des originaires de l'Oise, 25,
galerie Montpensier ; Comité des Réfugiés du Pas-de-Calais. 46, boulevard Barbes ; Comité des Réfugiés de la Somme, 22, rue
Pigalle ; Association vosgienno à Paris, 40, nie des Mathurins.
Plus le groupe Amical de Dunkerque, rue de Dunkerque, qui a reçu quelques subventions en argent et dons de vêtements comme les Comités de province.
Les Comités départementaux, largement dotés par les fonds d'Etat et des dons privés, ont reçu du Secours National des subventions mensuelles, qui ont été tout d'abord calculées suivant le nombre des réfugiés assistés par chaque Comité, ensuite fixées d'après un barème, établi par les Comités eux m('-mos. et proportionné nu nombre d'habitants de
94 RAPATUIÉS. — 1910-1918
chaque département envahi. Ces Comités donnent aux rapatriés des secours en argent et en vêtements, des bons de cantines et de repas. La plupart ont un bureau de placement, ils rétablissent les pièces d'identité et d'état civil manquant, distribuent les cartes de réfugiés donnant droit aux allocations \
On se reprocherait de ne pas citer, parmi les œuvres qui contribuent au bien des rapatriés, celles qui s'efforcent de les aider en diminuant la longueur de leur captivité.
L'Agence des Prisonniers de Guerre présidée par M. le baron d'Anthouard est, parmi les œuvres de cette catégorie, la plus importante.
En 1915, cette agence obtint une centaine de rapatriements individuels, mais ce n'est qu'au commencement de 1916 que fut conclu un accord pour le rapatriement des femmes, et des hommes âgés de moins de dix-sept ans ou de plus de cinquante-cinq ans, ou très gravement malades. Quelque temps après, les prisonniers civils, comme les prisonniers militaires durent être examinés par des Commissions médicales suisses, et internés dans ce pays s'ils réunissaient les conditions exigées. Cette agence s'est occupée du rapatriement ou de l'internement en Suisse de 300 de nos compatriotes.
L'Agence des Prisonniers de Guerre a transmis aux autorités françaises des demandes de rapatriement en faveur de près de 200 prisonniers civils allemands.
Des rapatriements individuels ont également eu
1, A ce propos, il n'est pas superflu de mentionner que les dépenses de lElat pour, le cliapilre des réfugiés et rapatriés ne sont pas inférieures à 80 millions par mois.
lieu en faveur des civils français qui se trouvaient en Autriche lors de la déclaration de guerre, et en faveur des Austro-Hongrois qui ont été retenus en France au même moment, mais les négociations engagées entre les deux gouvernements, en vue d'arriver à un accord général, n'ont pas encore abouti. Cette Agence ainsi que la Croix-Rouge de Vienne servent dintermédiaires officieux entre les deux Gouvernements. Cette Croix-Rouge a adressé des demandes individuelles ou des listes de rapatriement en faveur de i .200 prisonniers austro-hongrois, et l'Agence des Prisonniers lui a adressé des demandes se rapportant à 1.550 Français.
H faudrait parcourir successivement, le cœur tout grand ouvert à la compassion, l'esprit prêt à une admiration qui ne saurait se blaser, les groupements divers où, sur l'étendue du territoire de la « France libre », vivent les Français revenus de a là-bas ». Dans la mesure où cette promenade émouvante nous a été permise, nous voudrions communiquer un peu de ce que nous avons senti de vivant et de fort parmi ceux-là, qui pourraient être des épaves.. . et qui sont simplement, partout où ils se trouvent, des Français.
La famille X. de Valenciennes, rapatriée en février 1918, après avoir perdu tout ce qu'elle possédait, répondait ainsi à mes questions :
« On avait plus de courage là-bas que certains n'en ont ici ! On ne voulait pas que la guerre finisse...
et on avait toujours espoir. Quand 11 y avait une avance française, on le savait toujours et on était dans la joie; quand il y avait un recul, on se disait qu'il y avait sûrement une raison et que ça devait être comme ça, que c'était pour mieux avancer après. Et quand les Boches voulaient nous décourager, on ne les croyait pas.
« Quand les avions français venaient bombarder la gare, « ils » nous disaient que nous leur avions fait des signes et que si cela continuait, il nous prendraient comme otages. Mais nous étions bien contents t Et d'ailleurs cela nous était bien impossible, de faire des signes, est-ce que nous y pouvions quelque chose nous, aux avions ! »
De Saint-Quentin, même note : accusations fausses des Allemands qui prennent prétexte de tout pour de nouvelles vexations.
Le '['>'■ juillet 1916, un aviateur anglais fait sauter dans la gare un wagon de dynamite et les dégâts sont considérabfes. Les Boches voulurent obliger les habitants à transporter les obus qui n'avaient ])as éclaté et à déblayer les voies. Un avocat à la Cour d'appel de Paris, M. B... refuse défaire aucun travail de ce genre. On le menace de coups, il résiste. Un gendarme voulant le contraindre, le jette à terre et le martèle de coups de botte. Enfin, à moitié mourant, on est obligé de le ramener chez lui sans avoir vaincu son héroïque résistance.
D'ailleurs, c'est trop fréquemment que les Français, notamment ceux évacués en Belgique et non ramenés en France, ont été saisis par rautorité allemande et contraints d'exécuter des travaux militaires. A Roulers, on leur a fait creuser des tranchées, faire
Vl \[{.
Les deux vieillards rapatriés : « //s pensaient cependant bien avoir mérité de mourir sur le sol qu'ils n'avaient jamais quitté»
(Cl. de M"* Kœhler-Lumière du « Secours aux Rapatriés .■ de Lyoa.
des roules, etc.. Et toujours le même courage les soutient, dans ces épreuves comme dans les spoliations répétées dont ils sont constamment victimes : « France d'abord », on ne leur fera pas dire autre chose...
Dans cette longue occupation, ie vainqueur du moment n'aura pas triomphé, et c'est la consolation et la compensation des nôtres, à travers tout. Les vols se succèdent, les exactions et les injustices, on supporte, on attend. Les légumes, les fruits des potagers, les volailles, le peu de bétail qui reste encore : tout est pris. Le vin est saisi partout, môme celui qui est à l'usage des malades, même le vin que des prêtres conservent pour dire leur messe ! \
En octobre 1916, on ordonna la saisie des cuivres. A Saint-Quentin, tous les cuivres, bronzes d'art, souvenirs de famille, objets anciens et précieux, furent pris au Cours de perquisitions minutieuses qui durèrent plus de six semaines. Les policiers découvraient toutes les cachettes, revenant cinq et six fois dans les mêmes maisons. Un mur paraissaitil trop épais, après mensuration par l'intérieur et par l'extérieur pour servir de contrôle, on le faisait démolir.
En décembre 1916 et janvier 1917 (qu'on note la saison) saisie des matelas. Sans égard pour les malades ou vieillards d'un grand âge, ni pour les femmes et enfants. On prend tout, et on rend en-
1. Il était môme interdit aux propriétaires de toucher aux fruits et aux fleurs de leur propre jardin. L'un d'entre eux a été menacé de coups de bâton pour n'avoir pas livré tout le vin de sa cave : il était alité et âgé de soixante-dix an?.
suite les toiles, avec une provision de copeaux humides.
En Belgique, on réquisitionne les chaussures en janvier 1917.
Qu'on s'étonne, après ces précisions, que les rapatriés nous reviennent dans le plus complet dénùment! Ceux qui rentrent en France n'ont plus absolument rien.., Depuis que dure la guerre, trois ans passés, il leur a été impossible d'acheter aucun objet d'habillement. S'ils ont, au moment de l'évacuation de leur ville ou village, été emmenés par le Nord ou les Ardennes, ils ont reçu là seulement un secours de 0 fr. oQ par jour, et d'ailleurs auraient» ils eu de l'argent qu'ils n'eussent trouvé rien à acheter. S'ils ont été retenus en Belgique, ils y ont vu les tissus atteindre des prix tellement exorbitants qu'il est iny)ossible pour eux d'y prétendre. Ils reviennent dépouillés de tout. Peut-être quelques-uns d'entre eux ont-ils participé à certaines distributions de vêtements de dessous faites par le Comité hispano-américain (actuellement Comité hispano-néerlandais) mais ces distributions ont forcément lieu en si petite quantité que les privilégiés sont rares...
Les vexations qu'ont dû subir ces populations séparées de la patrie, leur restent comme un cauchemar dans le souvenir. Obligation, même pour les femmes, de saluer tous les officiers allemands, interdiction sous peine grave de saluer les prisonniers français ou anglais qui traversaient la ville. (A. Saint-Quentin.)
Interdiction de sortir avant 5 heures du matin et après 7 heures du soir, même après 4 heures dan? certains Houx.
Certaines inlerdiclions paraîtraient comiques si elles n'étaient voulues dans un but tyrannique. Témoin celle de « porter les lapins par les oreilles en allant au marché ! »
On ne permettait pas les sorties en dehors des heures, même pour les plus légitimes raisons, pour les motifs les plus sacrés. On ne pouvait aller voir un mourant, ni assister à un enterrement. Les prêtres n'étaient jamais autorisés à approcher d'un mourant qui demandait leur secours.
Obligation à certaines dates, pour tous les « habitants du sexe mâle », de se présenter à des appels à la caserne. Plusieurs levées d'hommes eurent lieu, notamment le 8 novembre 4916. Ces hommes ont été emmenés dans les Ardennes, pour y travailler aux voies ferrées, plusieurs sont morts là. Souvent des gendarmes arrêtaient simplement des hommes dans la rue et les emmenaient travailler.
Quelques hommes résistèrent aussi héroïquement que M. B... : Un vicaire va trouver le général qui ordonnait les déportations pour travail et lui demande l'exemption pour des séminaristes. « Ils partiront comme les autres, » répond le général. — « Mais ils résisteront doublement, comme Français et comme prêtres ». — « Soyez tranquille, ils travailleront comme les autres, nous les réduirons parla famine »...
Lorsque commencèrent les évacuations, des rapatriés de l'Aisne se "souviennent avec horreur de ce qu'ils eurent à subir. Les familles étaient préalablement séparées, jeunes d'un côté, vieux de l'autre, les mères écartées d'avec leurs filles. Le 42 février, à R..., un conseiller municipal de trentehuit ans, infirme, fut classé parmi les vieux. Sa femme, parquée avec les jeunes, fut emmenée avec
eux à la gare voisine de E... Il pleuvait. Depuis le matin jusqu'au soir, ces malheureux furent gardés sur la place de la gare, encadrés par des sentinelles, sans aucun abri, et le départ n'eut lieu que le lendemain. Alors, on les enfourna, il n'y a pas d'autre mot, dans un train de bestiaux déjà bondé par d'autres déracinés, et on les dirigea sur l'Allemagne. Après le départ du train, les habitants de E... trouvèrent sur le quai de la gare un pauvre enfant de cinq ans qui courait en appelant sa mère : elle était partie sans pouvoir le faire monter avec elle et le croyait sans doute dans un autre wagon.
Les vieux, gardés de force à R... furent dirigés sur unautrevillage, puissurlefrontàO..., prèsdeHam. où ils restèrent jusqu'à fin mars, dans des privations extrêmes.
Des affiches, rapportées malgré toutes les fouilles, par quelques évacués, nous donnent une idée exacte de certains abus et du supplice moral infligé à tous. Et le style boche qui en ferait des spécimens humoristiques ne leur enlève rien de leur cruauté.
Quelques-unes n'ont pu être rapportées, mais les termes en sont restées douloureusement gravés dans la mémoire de nos rapatriés. Entre autres celleci, signée du comte Bernstorff :
« Tous les feignants (sic) hommes et feignantes femmes qui refuseraient d'aller travailler, seraient punis de bastonnade. »