avril
Schaff'house, 2 heures 40. — il tombe une pluie froide, et le ciel est sombre. Le train qui nous amène passe devant la chute du grand fleuve, qui semble, sous CCS nuages, une inquiétante avalanche.
A la gare. Le train des évacués, venant d'Allemagne, doit arriver à 3 heures et demie. Un peu de retard. Nous battons la semelle. Des jeunes filles, des dames, un brassard de la Croix Rouge de Genève au bras, attendent près de nous. Des militaires, — on sait que la Suisse est mobilisée, — sont là pour assurer le service d'ordre. Ils paraissent graves : ils savent déjà ce qu'ils vont voir.
Depuis le 16 mars, deux convois de prisonniers civils, évacués des provinces envahies, arrivent journellement en France par la Suisse. Chacun comprend cinq cents personnes au moins. On me dit qne l'Allemagne en voudrait renvoyer davantage, jusqu'à trois et ([uatre mille par jour, mais que la Suisse, pour des raisons fort sérieuses, se refuse à des passages trop nombreux.
Actuellement, les trains venant d'Allemagne s'ar^
rêtent l'un à Scliaffhouse, l'aulre à Zurich, à leur entrée en Suisse. Je vais pouvoir en juger de visu.
Voici le convoi, le train approche, il s'arrête. Aux fenêtres, des têtes d'enfants, et déjà des portières descendent des femmes. Elles sont nu-tête, les vêtements sont pauvreset fanés, apparence d'indigentes. Puis des enfants, de tous âges ; des vieillards, des infirmes, — un homme avec deux jambes de bois sort péniblement dun wagon. Toute une foule, il y a généralement cinq cents personnes par convoi depuis le 16 mars, sans compter des tout petits qui ne marchent pas. Celui-ci annonce 520 évacués.
Le défilé lamentable commence, sur ce quai de gare, et ces gens ont froid. Leurs yeux cherchent, ori sent qu'ils ne savent où ils se trouvent. Et devant cette foule anonyme, qui apparaît ainsi dépouillée de toute personnalité, le cœur se serre, les yeux se voilent. On voudrait leur parler, on est pris à la gorge par une impression violente qui paralyse. 11 faut se détourner un instant. Où donc existe dans ma mémoire, un pareil saisissement? Comme un coup de poignard, le souvenir se replace : les inondés de 1910 ! Et en même temps, malgré moi, une pensée se déelanche : les Allemands ont atteint l'extrême, dans leur recherche de l'horrible. Ce peuple s'est égalé à un cataclysme de la nature.
Mais le temps n'est pas aux mots, il faut agir. Les dames du Comité suisse agissent, plus braves que moi. Je les suis.
Autour des malheureux, elles s'empressent. Au point d'interrogation, posé parles yeux douloureux, elles répondent dans un français accentué de germain, qui se fait enfantin pour entrer dans ces cœurs. Elles soutiennent les vieux, elles portent les bébés,
AVEC LKS J:\ AC.LKS. — 4-12 AVRIL 1915 5
elles reposent les infirmes. Jusqu'à 10 heures et demie du soir, heure où le convoi repartira pour la France, elles ne les quitteront plus.
Les soldats suisses, peu sévères, quoique fidèles aux consignes données, s'empressent autour des évacués. Par petites escouades, trente à cinquante à la fois, ils vont les faire sortir de la gare, les conduire dans la ville où des restaurants les attendent, pour les réconforter par un goûter chaud. Dans un de ces postes, nous entrons à leur suite. Et nous causons, pendant que des jeunes filles servent le café au lait.
Autour d'une table, une famille s'assied, mère et cinq enfants. Ils sont las, avec de pauvres mines pi\les. Je fais compliment à la mère sur ses petits, elle me répond, calme et d'une voix basse : « J'en avais une de plus, elle avait neuf ans, elle a été tuée par un obus, l'autre jour. » Et tout à coup il y a une détresse dans ses yeux, un infini de douleur.
A une famille voisine, je demande : « D'où, venezvous? — J'habitais le village de X..., dans le Pasde-Calais, entre Arras etBélhune : un malin, on nous a fait venir à la mairie, à six heures, sans nous dire pourquoi ; nous avons tout laissé pour y aller, je faisais le café, on est parti avec les enfants sans l'avoir pris, et puis, à la mairie on a attendu deux heures sans pouvoir s'en aller. Alors « ils » ont fait un appel nominal, et puis il nous ont fait partir sans nous laisser rentrer chez nous pour emporter quelque chose ; on est parti comme çà, comme on est. »
J'interroge d'autres femmes, toutes me répondent de môme. Après le départ précipité de leur village, les familles évacuées ont passé la frontière et sont arrivées à P..., en Belgique. Là, elles ont logé chez
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l'habitant, les unes dans des milieux aisés, couchant dans des lits, mangeant à leur faim, d'autres moins bien partagées, n'ayant que la paille d'une grange pour dormir. La nourriture n'était d'ailleurs pas mauvaise, le pain assez blanc, grâce au Comité américain % qui ravitaille les provinces belges occupées par l'ennemi, « mais les soldats allemands qui étaient là n'avaient que du pain noir ». On me montre ce pain. C'est le pain K, très noir en effet et peu tentant.
Des gens de Douai et de Valenciennes qui l'ont partie de ce convoi me disent qu'ils ont été évacués comme « bouches inutiles », que le pain manquait et que les pommes de terres étaient très chères.
Du pain, noir et mauvais au goût, était vendu à Douai 1 fr. 10 les trois livres. On n'avait plus droit qu'à 130 grammes par jour et par personne.
Après trois semaines en Belgique, les évacués d'aujourd'hui ont été entassés dans des trains, et ils crurent qu'on allait les envoyer en Allemagne. Ils n'ont fait qu'y passer. Après trois jours et trois nuits les voici, mais dans quel état de fatigue et de désarroi !
Un peu réchauffés par le bon café au lait, les hommes commencent à parler. Ils me questionnent: « Et la guerre? Est-ce que ça va? C'est vrai que les zeppelins sont venus à Paris?
— Vous comprenez, on ne voulait pas croire ce qn' « ils » nous disaient ! »
Mais il faut cesser les conversations et se rendre au vestiaire, où nous attend la présidente du Comité de secours, M"»o S...