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Raphaël

Le vrai nom de l'ami qui a écrit ces pages n'était pas Raphaël. Nous le lui donnions souvent par badinage, ses autres amis et moi, parce qu'il ressemblait beaucoup, dans son adolescence, à un portrait de Raphaël enfant, qu'on voit à Rome dans la galerie Barberini, à Florence dans le palais Pitti, et à Paris dans le Musée du Louvre. Nous lui donnions aussi ce nom pai'ce que cet enfant avait pour trait distinctif de son caractère un sentiment si vif du beau dans la nature et dans l'art, que son âme n'était, pour ainsi dire, qu'une transparence de la beauté matérielle ou idéale éparse dans les œuvres de Dieu et des hommes. Cela tenait à une sensibilité si exquise qu'elle en était presque maladive en lui, avant que le temps l'eût un peu émoussée; nous disions, en faisant allusion à ce sentiment de nostalgie qu'on appelle le mal du pays, qu'il avait le mal du ciel! Il en convenait en souriant avec nous.

Cette passion du beau le rendait malheureux; dans une autre condition, elle aurait pu le rendre illustre. S'il eût tenu un pinceau, il aurait peint des Vierges de Foligno; s'il eût manié le ciseau, il aurait sculpté la Psyché de Canova; s'il eût connu la langue dans laquelle on écrit les sons, il aurait noté les plaintes aériennes du vent de mer dans les fibres des pins d Italie, ou les haleines d'une jeune fille endormie qui rêve à celui qu'elle ne vent pas nommer. S'il eût été poëte, il aurait écrit les apostrophes de Job à Jéhovah, les stances d'Herminic du Tasse, la conversation de Roméo et de Juliette au clair de lune, de Sha'kspeare. le portrait d'Haydée de lord Byron.

Il n'aimait pas moins le bien que le beau, mais il n'aimait pas la vertu parce qu'elle était sainte, il l'aimait surtout parce qu'elle était belle. Sans aucune ambition dans le caractère, il en aurait eu dans l'imagination. S'il eût vécu dans ces républiques antiques où l'homme se développait tout entier dans la liberté, comme le corps se développe sans ligature dans l'air libre et en plein soleil, il aurait aspiré à tous les sommets comme César, il aurait parlé comme Démoslhène, il serait mort comme Caton.

e PROLOGUE

Mais sa destinée humiliée, ingrate et obscure, le retenait, malgré lui dans l'oisiveté et dans la contemplation. Il avait des îiiles à ouvrir, et point dair autour de lui pour les porter. Il mourut jeune et dévorant l'espace de l'oeil, mais sans l'avoir parcouru. Son monde à lui l'ut son rêve. Qu'il se réalise an moins dans son ciel !

Connaissez-vous ce portrait de Rapbaël enfant, dont je vous parlais tout à l'heure? C'est une figure de seize ans, un peu pâle, un peu plombée par le soleil d-» Rome, mais où fleurit cependant encore sur les joues le duvet de l'enfance. Un rayon rasant de lumière semble y jouer dans le velours de la pe;»u. Le coude du jeune homme est appuyé sur une table; i'avant-bras redres-é pour porter la tète qui se repose dans la paume de la main; Jf>s doigts admirablement modelés impriment un léger sillon blanc au menton et à la joue. La bouche est fine, mélancolique, rêveuse ; le nez est mince eutre les deux yeux et légèrement nuancé d une teinte un peu bleuâtre, comme si la t -^licatesse de la peau y laissait transparaître l'azur des veines; les yeux d'une couleisr de ciel foncé pareille au ciel des Apennins avant l'aurore; ils regardent devant eux, mais avec une légère inflexion vers le ciel, comme s'ils regardaient toujours plus haut que nature. Ils sont imbibés de lumière jusqu'au fond, mais un peu humides des rayons délayés dans la rosée ou dans les larmes. Le front est une voûte à peine cintrée; on y voit frémir sous lépiderme fin les muscles du clavier de la pensée; les tempes réfléchissent; l'oreille écoute. Des cheveux noirs, coupés inégalement pour la première fois par les ciseaux inhabiles d'un compagnon d'atelier ou d'une sœur, jettent quelques ombres sur la joue et sur la main. Un petit bonnet plat de velours noir couvre le sommet des cheveux et tombe sur le front. Quand on passe devant ce portrait, on pense et on s'attriste sans savoir de quoi. C'est le génie enfant rêvant sur le seuil de sa destinée avant d'y entrer. C'est une àme i la porte de la vie. Que deviendra-t-elle? Eh bien, ajoutez six ans à l'âge de cet enfant qui rêve; accentuez ces traits, hâlez ce teint, plissez ce front, massez ces cheveux, ternissez un peu ce regard, attristez ces lèvres, grandissez cette taille, donnez pi 11; de relief à ces muscles ; changez ce costume de l'Italie du temps de Léon X contre le cotîume soii^bre et uniforme d'un jeune homme élevé dans la simplicité des champs, qui ne demande à ses vè'.cmonts que de le vêtir avec décence; conservez une •certaine langueur pensive ou souffrante à toute l'attitude, et vous aurez le portrait parfaitement reconnaissable de Raphaël à vingt ans.

Sa famille était pauvre, quoique ancienne dans les montagnes du Forez, où elle avait sa souche. Son père avait déposé l'épée

pour la charrue, comme les gentilshommes espagnols. H avait pour toute dignité l'honneur qr.i les vaut toutes. Sa mère était une femme encore jeune, belle, qui aurait pu passer pour sa sœur, tant elle lui ressemblait. Elle avait été élevée dans le luxe et dans les élégances d'une capitale. Elle n en avait conservé que ce T^arfum de langage et de manières qui ne s'évapore plus, coinme l'odeur des pastilles de rose du sérail du cristal où elles ont été conservées.

Une fois reléguée dans ces montagnes entre un mari que l'amour lui avait donné et des enfants dons lesquels toutes ses complaisances et tous ses orgueils de mère avaient passé, elle n'avait plus rien regretté. Elle avait fermé le beau livre de sa jeunesse à ces trois mois : Dieu, son mari, ses enfants. Elle avait une prédilection surtout pour Raphaël. Elle aurait voulu lui faire la destinée d'un roi; hélas! elle n'avait que son cœur pour le soulever. La destinée s'écroulait toujours et souvent jusqu'au fondement de leur petite fortune et de ses rêves.

Deux saints vieillards, poursuivis par la persécution, quelque temps après la Terreur, pour je ne sais quelles opinions religieuses qui tenaient du mysticisme et qui annonçaient un renouvellement du siècle, étaient venus se réfugier dans ces montagnes. Ils reçurent asile dans sa maison. Ils aimèrent Raphaël, que sa mère élevait alors sur ses genoux. Ils lui annoncèrent je ne sais quoi, ils lui marquèrent une étoile; ils dirent à la mère : « Suivez du cœur ce fils ! » Une mère aime tant ■'■ croire ! Elle se le reprocha parce qu'elle était très pieuse ; mais 'le les crut. Cette crédulité la soutint dans beaucoup d'épreuves, i.iais la jeta dons des efforts au-dessus de ses forces pour élever Raphaël, et finalement la trompa.

Je connus Raphaël dès l'âge de douze ans. Apres sa mère j'étais ce qu'il aimait le plus. Nos études finies, nous nous retrouvâmes .'i Paris, puis à Rome. Il y avait été emmené par un pai-ent de son pore pour copier avec loi des manuscrits à la bibliothèque du Vatican. Il y avait pris la passion de la langue et du génie de ritalie. Il parlait mieux l'italien que sa propre langue. Il improvisait quelquefois, le soir, sous les pins de la villa Pamphili, en présence du soleil couchant et des ossements de Rome épars dans la plaine, dos stances qui me faisaient pleurer. Mais il n'écrivait rien. — « Raphaël, lui disais-je quelquefois, pourquoi n'écris-tu pas?

— Bah ! me disait-il, est-ce que le vent écrit ce qu'il chante dans ces feuilles sonores sur nos têtes ? Est-ce que la mer écrit les gémissements de ses grèves.' Rien n'est beau de ce qui est écrit; ce qu'il y a de plus divin dans le cœur de l'homme n'en sort jamais. L instrument est de chair; la noie est de feu. Qu'y

veux-tu faire ? Entre ce qu'on sent et ce qu'on exprime, ajoataitil avec tristesse, il y a la même distance qu'entre l'âme et les vingt-quatre lettres d'un alphabet, c'est-à-dire l'infini. Veux-tu rendre sur une flûte de roseau l'harmonie des sphères ? »

Je le quittai pour le retrouver encore à Paris. Il cherchait en vain alors, par les relations de sa mère, à se faire une situation active qui le déchargeât du poids de son âme et de l'oppression de sa destinée. Les jeunes gens de notre âge le recherchaient, les femmes le regardaient avec complaisance passer dans les rues. Il n allait jamais dans les salons. Il n'aimait de toutes les femmes que sa mère.

Tout ù coup nous le perdîmes de vue pendant trois ans ; nous sûmes ensuite qu'on l'avait vu en Suisse, en Allemagne et en Savoie; puis en hiver passant une partie de ses nuits sur un pont et sur un quai de Paris. Son extérieur trahissait un extrême dénùmenl. Ce ne fut que bien des années après que nous en apprîmes davantage. Quoique absent, nous pensions toujours à lui. Il était de ces natures qui vous défient d'oublier.

Enfin le hasard nous réunit douze ans plus tard. Voici comment : J'avais fait un héritage dans sa province, j'y allai pour vendre une terre. Je m'informai de Raphaël. On me dit qu'il avait perdu son père, sa mère et sa femme à quelques années d'intervalle; que des malheurs de fortune l'avaient frappé après ces malheurs de cœur, et qu'il ne lui restait du petit domaine de ses pères que le manoir composé d'une vieille tour carrée à moitié démantelée sur les bords d'un ravin, le jardin, le verger, le pré dans le ravin et cinq ou six arpents de mauvaise terre. Il les labourait lui-même avec deux vaches maigres; il ne se distinguait plus des paysans, ses voisins, que par les livres qu'il portait dans son champ et qu'il tenait souvent dans une main en tenant de l'autre le manche de la charrue. Mais, depuis quelques semaines, on ne l'avait plus vu sortir de sa masure. On pensait qu'il était peut-être reparti pour un de ces longs voyages qui duraient des années. « Ce serait dommage, ajoutait-on; tout le monde l'aime dans le voisinage. Quoique pauvre, il fait autant de bien qu'un riche. Il y a bien de beaux draps dans le pays qui sont faits de la laine de ses moutons. Il apprend, le soir, à écrire, à lire, à dessiner aux petits enfants des hameaux voisins. Il les chauffe à son feu, il leur donne son pain, et pourtant Dieu sait s'il en a de reste quand les récoltes sont mauvaises comme cette année. »

C'était ainsi qu'on me parlait de Raphaël. Je voulus voir au moins la demeure de mon ancien ami. Je me fis conduire jusqu'au pied du mamelon, au sommet duquel s'élevait sa tour noirâtre flanquée de quelques étables basses du milieu d'un

bouquet de buis et de noisetiers. Je passai, sur un tronc d'arbre, le torrent presque sec qui roulait dans le fond du ravin. Je montai par un sentier de pierres roulantes ; deux vaches et trois moutons paissaient sur les flancs brûlés du mamelon, sous la g^arde d'un vieux serviteur presque aveug-le qui récitait sori chapelet, assis sur un ancien écusson sculpté, tombé du cintre de la porte.

Il nie dit que Raphaël n'était point parti, mais qpi'il était malade depuis deux mois, et qu'il voyait bien qu'il ne sortirait plus de la tour que pour aller au cimetière; il me montra ce cimetière de sa main décharnée sur la colline opposée, c Peut-on voir Raphaël? lui dis-je. — Oh! oui, dit le vieillard; montez les dagrés et tirez la ficelle du loquet de la grande salle, à gauche. Vous le trouverez étendu sur son lit, aussi doux qu'un ange, — aussi simple qu'un enfant! » ajouta-t-il en s'essuyant les yeux du revers de la main.

Je montai la rampe roide, longue et ébréchée d'un escalier extérieur. Les degrés qui rampaient contre le mur de la tour se terminaient à un palier recouvert d'une charpente et d'un petit toit dont les tuiles jonchaient les dalles de l'escalier. Je tirai la corde do la porte à gauche et j'entrai. Je n'oublierai jamais ce spectacle. La chambre était vaste. Elle occupait tout l'espace contenu entre les murs de la tour. Elle était éclairée de deux grandes fenêtres à croisillons de pierre, dont les vitres poudi-euses et brisées étaient enchâssées dans des losanges de plomb. Le plafond était formé de grosses poutres noircies par la fumée; le sol pavé de briques; une cheminée haute, dont les jambages étaient de bois grossièrement cannelé, laissait pendre à une crémaillère une m.armite pleine de pommes de terre, sous laquelle fumait une branche qui brûlait par le bout. Il n'y avait d autres meubles dans la chambre que deux hauts fauteuils à dossier en bois moulé recouverts d'une étoffe cendrée dont il était impossible de distinguer la couleur primitive; une grande table dont une moitié était couverte d une nappe de chanvre écru qui enveloppait le pain, l'autre moitié de papiers et de livres jetés pêle-mêle ; et enfin un lit à colonnes vermoulues avec des rideaux de serge bleue rattachés autour des colonnes, pour laisser entrer l'air de la fenêtre ouverte et jouer les rayon» du soleil sur la couverture du lit.

Un homme jeune encore, mais exténué par la consomption et par la misère, était assis sur son séant, au bord de ce lit, occupé, au moment où j'ouvris la porte, à émietler des morceaux de pain à une nuée de petites hirondelles et de passereaux qui tourbillonnaient à ses pieds, sur le plancher.

Les oiseaux s'envolèrent au bruit de mes pas, et allèrent se

percbcr sar la corniche de la salle, sur les colonnes et sur les rebords da ciel de lit. Je reconnus Raphaël à travei-s sa pâleur et sa maigreur. Sa figure, en perdant de sa jeunesse, n'avait rien perdu de son caractère; elle n'avait fait que changer de beauté. C'était maintenant celle de la mort. Rembrandt n'aurait pas cherché le type d'un autre Christ au Jardin. Ses cheveux noirs roulaient en boucles sur ses épaules comme ceux d'un laboureur après la sueur du jour. Sa barbe était longue, mais plantée avec une symétrie naturelle qui laissait découvrir la coupe gracieuse des lèvres, la proéminence des joues, les arcades des yeux, Teffilure du nez, la concavité pensive des lempcs, la blancheur de la peau. Sa chemise ouverte sur la poitrine montrait un torse décharné mais musculeux, qui aurait 1 cndu de la majesté à sa stature, si sa faiblesse lui avait permis tic se redresser.

Il me reconnut du premier coup d'oeil, fit un pas en ouvrant, l(;s bras pour venir m'embrasser, et retomba sur le bord du lit. J allai à lui. Nous pleurâmes d'abord, et puis nous causâmes. Il me raconta toute sa vie, toujours tronquée par la fortune ou par la mort au moment où il croyait en cueillir la fleur ou le fruit; la perle de son père, celle de sa mère, celle de sa femme et de .son enfant; puis ses revers de fortune, la vente forcée du domaine paternel, et enfin sa retraite dans ce débris du toit de .sa famille, où il n'avait pour compagnon que le vieux bouvier qui le servait sans gages, pour l'amour du nom de la maison ; puis enfin sa maladie de langueur qui l'emporterait, disait^il, avec les feuilles d'automne et qui le coucherait au cimetière de son village à côté de ceux qu'il avait aimés. Sa sensibilité d'imagination se révélait jusque dans la mort. On voyait qu'il la communiquait en idée au gazon et aux mousses qui fleuriraient sur son tombeau !

« Sais-tu ce qui m'afflige le plus ? me dit-il en me monirant du doigt la frange de petits oiseaux perchés sur la corniche du ht : c'est de penser qu'au printemps prochain ces pauvres petits, dont j'ai fait mes derniers amis, me chercheront en vain dans ma tour, et qu'ils ne trouveront plus de vitre cassée pour rentrer dans la chambre, ni brins de laine de mon matelas sur le plancher pour faire leur nid. Mais la nourrice à qui je laisse mon petit bien aura soin d'eux tant qu'elle vivra, reprit-il comme pour se consoler lui-même, et après elle... ch bien... Dieu!...

Aux petits des oiseaux il donns la pâture. »

11 s'attendrit en parlant de ces petites bêtes. On voyait que sa tendresse d'âme, repoussée ou sevrée des hommes, s'était

réfugiée dans les animaux. — « Passes-ta quelqne temps dans nos montagnes ? me dit-il. — Oui, lui répondis-je. — Eh bien, tant mieux, reprit-il, lu nie fermeras les yeux et tu auras soin qu'on creuse ma fosse le plus près possible de celle de ma mire, de ma femme et de mon enfant. »

Il me pria ensuite d'approcher de lui un grand cofire de bois sculpté qui était enfoui sous un sac de maïs dans un coin de la chambre. Je mis le cofiVe sur son lit. Il en tira une grande quantité de papiers qu'il déchira en silence pendant une demiheure, et dont il pria sa nourrice de balayer devant lui les débris au feu. Il y avait une quantité de vers dans toutes les langues, et des pages innombrables de fragments séparés par des dates comme des souvenirs. — « Pourquoi brûler tout cela ? lui dis-je avec timidité; l'homme n"a-t-il pas un héritage moral à laisser aussi bien qu'un héritage matériel à ceux qui vivent après lui ? Tu brûles peut-être là des pensées ou des sentiments qui vivifieraient une âme?...

— Laisse-moi faire, me dit-il, il y a assez de larmes dans ce monde : il n'y a pas besoin d'en laisser des gouttes de plus sur le cœur de l'homme. Ce sont là, ajouta-t-il en me montrant ces vers, les plumes-folles de ma pensée; elle a mué depuis, elle a pris ses ailes d'éternité !... » Et il continua à déchirer et à brûler pendant que je regardais ia campagne aride par les vitraux cassés d'une fenêtre.

A la fin, il me rappela vers le lit. — « Tiens, me dit-iL sauve seulement ce petit manuscrit, je n'ai pas le courage de le brûler. Après ma mort, la nourrice en ferait des cornets pour ses graines. Je ne veux pas que le nom dont il est plein soit profané. Emporte-le, garde-le jusqu'à ce que tu apprennes que je suis mort. Après moi, tu le brûleras ou tu le garderas jusqu'à ta vieillesse pour te souvenir quelquefois de moi en le parcourant. »

Je pris le rouleau, je le cachai sous mon habit, et je sortis en me promettant de revenir le lenderaain et tous les jours, pour adoucir la fin de Fiaphaël par les soins et par les entretiens d'un cimi. Je rencontrai en descendant, le long de l'escalier, une vingtaine de petits enfants qui montaient, leurs sabots à la main, pour venir prendre les leçons qu'il leur donnait jusque sur son lit de moi"t; un peu plus loin, le curé du village, qui venait passer le soir avec lui. Je saluai le prêtre avec respect. Il vit mes yeux rouges et me rendit un salut de triste intelligence.

Le lendemain, je revins à la tour. Raphaël s'était éteint dans la nuit. La cloche du village voisin commençail à sonner le glas de la sépulture. Les femmes et les petits enfants sortaient des portes de leur maison et pleuraient en regardant du côté de !a tour. On voyait dans un petit chan:p vert auprès de l'cgliso

deux hommes qui piochaient la terre et qui creusaient uue fos3û au pied d'une croix'....

Japprochai de la porte : une nuée d'hirondelles voltigeaient et criaient autour des fenêtres ouTertes, entrant et sortant sans cesse comme si on eût ravagé leurs nids.

Je compris plus tard en lisant ces pages pourquoi il s'entourait de ces oiseaux et quel souTc::ir ils lui rappelaient jusqu'à la mort.

li y a des sites, des climats, des saisons, des heures, des circonstances extérieures tellement en harmonie avec certaines impressions du cœur, que la nature semble faire partie de l'âme et l'âme de la nature, et que si vous séparez la scène du drame et le drame de la scène, la scène se décolore et le sentiment s'évanouit. Otez les falaises de Bretagne à René, les savanes du désert h. Atala, les brumes de la Souabe à ff^erther, les vagues imbibées de soleil et les mornes sumts de chaleur à Paul et Virginie, vous ne comprendrez ni Chateaubriand, ni Gœthe, ni Bernardin de Saint- Pierre. Les lieux et les choses se tiennent par un lien intime, car la nature est une dans le cœur de l'homme comme dans ses yeux. Nous sommes fils de la terre. C'est la même vie qui coule dans sa sève et dans notre sang. Tout ce que la terre, notre mère, semble éprouver et dire aux yeux dans ses formes, dans ses aspects, dans sa physionomie, dans sa mélancolie, ou dans sa splendeur, a son retentissement en nous. On ne peut bien comprendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu.

A l'entrée de la Savoie, labyrinthe naturel de profondes vallées qui descendent comme autant de lits de torrents du Simplon, du Saint-Bernard et du mont Cenis vers la Suisse et vers la France, une grande vallée plus large et moins encaissée se détache à Chambéry du nœud des Alpes et se creuse son lit de verdure, de rivières et de lacs vers Genève et vers Annecy, entre le mont du Chat et les montagne»? murales des Beauges.

A gauche, le mont du Chat dresse, pendant deux lieues, contre le ciel une ligne haute, sombre, uniforme, sans ondulations à son sommet. On dirait un rempart immense nivelé par le cordeau. A peine à son extrémité orientale, deux ou trois dents aiguës de rocher gris interrompent la monotonie géométrique de sa forme et rappellent au regard que ce n'est pas une main d homme, mais la main de Dieu qui a pu jouer avec ces masses. Vers Chambéry les pieds du mont du Chat s'étendent avec une certaine mollesse dans la plaine. Ils forment, en descendant, quelques marches et quelques coteaux revêtus de i^apins, de noyers, de châtaigniers enlacés de vignes grimpantes. A travers cette végétation touffue et presque sauvage, on voit blanchir de loin en loin des maisons de campagne, surgir les hauts clochers de pauvres villages, ou noircir les vieilles tours des châteaux crénelés d'un autre âge. Plus bas, la plaine, qui fut autrefois un vaste lac, conserve le creux^ les rivets dentelées, les caps avancés de son ancienne famé. Seulement on y voit ondoyer au lieu des eaux les

vagues vertes ou jaunes des peupliers, des prairies, des moissons. Quelques plateaux un peu plus élevés cl qui furcBt autrefois des îles se renflent au milieu de cette vallée marécageuse. Ils portent des maisons couvertes de chaume et noyées sous les branches. Au delà de ce bassin desséché, le mont du Chat, plus nu, plus raide et plus âpre, plonge à pic ses pieds de roche dans l'eau d'un lac plus bleu que le firmament où il plonge sa tète. Ce lac, d'environ six lieues dî longueur sur une largeur qui varie d'une à trois lieues, est profondément encaissé du côté de la France. Du côté de la Savoie, au contraire, il s'insinue sans obstacle dans des anses et dans de petits golfes entre des coteaux couverts de bois, de treillis, 0.2 vignes hautes, de figuiers, qui trempent leurs feuille o dans ses eaux. Il va mourir à perte de vue au pied des rochers de Châtillon ; ces rochers s'ouvrent pour laisser s'écouler ce trop-plein du lac dans le Rhône. L'abbaye de Haute-Combe, tombeau des princes de la maison de Savoie, s'élève sur un contre-fort de granit au nord, et jette l'ombre de ses vastes cloîtres sur les eaux du lac. Abrité tout le jour du soleil par la muraille du mont du Chat, cet édifice rappelle, par l'obscurité qui l'environen, .la nuit éternelle dont il est le seuil p^ur ces princes descendus du trône dans ses caveaux. Seulement, le soir, un rayon du soleil couchant le frappe et se réverbèi^e un moment sur ses murs comme pour montrer le port de la vie aux hommes, à la fin du jour. Quelques barques de pêcheurs sans voiles glissent silencieusement sur les eaux profondes sous les falaises de la montagne. La. vétusté de leurs bordages les fait confondre par leur couleur avec la teinte sombre des rochers. Des aigies

aux plumes grisâtres planent sans cesse au-dessus des rochers et des barques, comme pour disputer leur proie aux filets ou pour fondre sur les oiseaux T>êcheurs qui suiA'ent le sillage de ces bateaux le long du bord.

La petite ville d'Aix, en Savoie, toute fumante, toute bruissante et tout odorante des ruisseaux de ses eaux chaudes et sulfureuses, est assise par étages sur un large et rapide coteau de vignes, de prés, de vergers, à quelque distance. Une longue avenue de peupliers séculaires, semblable à ces allées d'ifs à perte de vue qui conduisent, en Turquie, aux sites des tombeaux, rattache la ville au lac. A droite et à gauche de cette route, des prairies et des champs traversés par les lits rocailleux et souvent à sec des torrents des montagnes, sont ombragés de noyers gigantesques aux rameaux desquels les vignes, robustes comme les lianes d'Amérique, suspendent leurs pampres et leurs raisins. O j. aperçoit de loin, à travers les échappées de vue, sous ces noyers et sous ces vignes, le lac bleu qui étincelle ou qui pâlit selon les nuages et les heures du jour.

Quand j'arrivai à Aix, la foule en était déjà partie. Les hôtels et les salons oîi se pressent pendant l'été les étrangers et les oisifs dans ces lieux de réunion étaient tous fermés. Il ne restait plus que quelques pauvres infirmes assis au soleil, au seuil des portes des auberges les plus indigentes, et quelques n.alades sans espoir traînant leurs pas languissants, aux heures

chaudes du milieu du jour, sur les feuilles sèches qui tombaient la nuit des peupliers.

L'automne était doux, mais précoce. C'était la saison où les feuilles frappées le matin par la gelée et colorées un moment de teintes roses pleuvent à grande pluie des vignes, des cerisiers et des châtaigniers. Les brouillards s'étendaient jusqu'à midi comme de larges inondations nocturnes dans tous les lits des vallées, ne laissant au-dessus d'eux que les cimes à demi noyées des plus hauts peupliers dans la plaine, les coteaux élevés comme des îles, et les dents des montagnes comme des caps ou comme des écueils sur un océan. Les coups de vent tièdes du midi balayaient toute cette écume de la terre quand le soleil était monté haut dans le ciel. Ces vents engouffrés dans les gorges de ces montagnes et froissés par ces rochers, ces eaux et ces arbres, avaient des murmures sonores, tristes, mélodieux, puissants ou imperceptibles, qui semblaient parcourir en quelques minutes toute la gamme des joies, des forces ou des mélancolies de la nature. L'âme en était remuée jusqu'au fond. Puis ils s'évanouissaient comme les conversations d'esprits célestes qui ont passé et qui s'éloignent. Des silences comme l'oreille n'en perçoit jamais ailleurs leur succédaient et assoupissaient en vous jusqu'au bruit de la respiration. Le ciel reprenait sa sérénité presque italienne. Les Alpes se noyaient dans un firmament sans nombre et sans fond; les gouttes des brouillards du matin tombaient en retentissant sur les feuilles mortes ou brillaient en étincelles sur les prés . Ces heures étaient

Lamartine. — PuVpuael. a

courtes. Les ombres bleues et fraîches du soir glissaient rapidement, dépliées en linceul sur ces horizons (jui avaient à peine joui de leurs derniers soleils. La nature semblait mourir, mais comme meurent la jeunesse et la beauté, dans toute sa grâce et dans toute ta sérénité.

Un tel pays, une telle saison, une telle nature, une telle jeunesse et une telle langueur de toutes choses autour de moi était une merveilleuse consonnance avec ma propre langueur. Elle l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées, d'impressions, de communications intimes avec l'infini, de clair-obscur dans mon âme, pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme, mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la nature et Dieu.

En passant à Chambéry, j'avais vu mon ami Louis de***. Je l'avais trouvé dans les mêmes dispositions où j'étais moi-môme : lèvre détournée avec dégoût de l'amertume de la vie, génie inconnu, âme repliée sur elle-même, corps fatigué par la pensée. Louis m'avait indiqué une maison isolée et tranquille, dans le haut de la ville d'Aix, où l'on recevait les malades en pension. Cette maison, tenue par un bon vieux médecin

relire et par sa femme, ne se rattachait à la ville que par un étroit sentier. Ce chemin y montait entre les ruisseaux des fontaines chaudes. Le derrière de la maison donnait sur un jardin entouré de portiques, de treilles. Au delà, des prés en pente et des futaies de châtaigniers et de noyers conduisaient aux montagnes par des pelouses et par des ravins où l'on était sûr de ne rencontrer que des chèvres. Louis m'avait promis de venir s'établir avec moi à Aix, aussitôt qu'il aurait arrangé quelques affaires qui le retenaient àChambéry, après la mort de sa mère. Sa présence devait m'être douce, car son âme et la mienne se comprenaient par leur désenchantement. Souffrir de même, c'est bien mieux que jouir de même. La douleur a bien d'autres étreintes que le bonheur pour resserrer deux cœurs. Louis était en ce moment le seul être dont le contact ne me fût pas douloureux. Je l'attendais sans impatience.

Je fus reçu avec grâce et bonté dans la maison du vieux médecin. On me donna une chambre dont la fenêtre ouvrait sur le jardin et sur la campagne. Presque toutes les autres chambres étaient vides. La longue table d'hôte tenue par la famille était déserre aussi. Elle ne réunissait plus à l'heure des repas que les gens de la maison et trois ou quatre malades attardés de Chambéry et de Turin. Ces malades arrivaient aux bains après la foule pour y trouver les logements moins chers et une vie économique conforme à leur pauvreté. Il n'y avait là personne avec qui jepusse m'entretenir ou contracter quelque familiarité

de hasard. Le vieux médecin et sa femme le sentaient bien. Aussi s'excusaient-ils sur la saison trop tardive ou sur les convives repartis trop tôt. Ils parlaient seulement avec un enthousiasme visible et avec un respect tendre et compatissant d'une jeune femme étrangère retenue aux bains par une langueur qu'on craignait de voir dégénérer en consomption lente. Elle occupait seule, avec une femme de chambre, depuis quelques mois, l'appartement le plus retiré de leur maison. Elle ne descendait jamais dans la salle commune. Elle prenait ses repas dans sa chambre, on ne l'apercevait jamais qu'à sa fenêtre sur le jardin, à travers les rideaux des vignes, ou sur l'escalier quand elle revenait de se promener sur un âne dans les chalets des montagnes.

J'avais compassion de cette jeune femme ainsi reléguée comme moi, seule dans un pays étranger; malade, puisqu'elle y cherchait la santé : triste sans doute, puisqu'elle y évitait le bruit et les regards même de la foule. Mais je ne désirais nullement la voir, quelque admiration qu'on témoignât autour de moi pour sa grâce et sa beauté. Le cœur plein de cendre, lassé de misérables et précaires attachements dont aucun, excepté celui de la pauvre Antonine, n'avait été recueilli avec une sérieuse piété dans mon souvenir ; honteux et repentant de liaisons légères et désordonnées; l'âme ulcérée par mes fautes, desséchée et aride par le dégoût de vulgaires enivrements ; timide et réservé de caractère et d'attitude, n'ayant rien de cette confiance en soi-même qui porte certains hommes à tenter des rencontres et des familiarités aventureuses, je ne songeais ni à voir ni à être vu. Je songeais encore moins à aimer. Je jouissais au contraire avec un âpre et faux

orgueil d'avoir étouffé pour jamais cette puérilité dans mon cœur, et de me suffire à moi seul pour souffrir ou pour sentir ici-bas. Quant au bonheur, je n'y croyais plus.

Je passais mes jours dans ma chambre avec quelques livres que mon ami m'envoyait de Chambéry. L'aprèsmidi je parcourais seul les sites sauvages et alpestres des montagnes qui encadrent, du côté de l'Italie, la vallée d'Aix. Je revenais harassé de fatigue, le soir ; je m'asseyais à la table du souper, je rentrais dans ma chambre, je m'accoudais pendant des heures entières à ma fenêtre. Je contemplais ce firmament qui attire les pensées de l'âme, de même que l'abîme attire celui qui s'y penche, comme s'il avait des secrets à lui révéler. Je m'endormais dans cette mer de pensées, sur laquelle je ne cherchais aucun bord. Je me réveillais aux rayons du soleil, au murmure des fontaines chaudes, pour me plonger dans le bain, et pour reprendre après le déjeuner les mêmes courses et les mêmes mélancolies que la veille.

Quelquefois, le soir, en me penchant à ma fenêtre sur le jardin, j'apercevais une autre fenêtre ouverte, éclairée par une lumière, à quelques pas de la mienne, et une figure de femme accoudée comme moi, qui écartait avec la main, de son front, les longues tresses noires de cheveux, pour regarder aussi le jardin resplendissant de lune, les montagnes et le firmament. Je ne distinguais dans ce clair-obscur qu'un profil pur, pâle, transparent, encadré dans des ondes noires d'un^ chevelure lisse et collée aux tempes. Cette figure se

dessinait sur le fond lumineux de la fenêtre éclairée par la lampe de la chambre. J'avais entendu aussi par moments le son d'une voix de femme disant quelques mots ou donnant quelques ordres dans son intérieur. L'accent légèrement étranger quoique pur, la vibration un peu fébrile, languissante, douce et cependant prodigieusement sonore de cette voix dont j'entendais l'âme sans entendi^e les paroles, m'avaient ému. Cette voix restait comme un écho prolongé dans mon oreille longtemps après que ma fenêtre était refermée. Je n'en avais jamais entendu qui lui ressemblât, même en Italie. Elle résonnait entre les dents à demi fermées, comme ces petites lyres de métal que les enfants dfts îles de l'Archipel font résonner sur leurs lèvres, le soir, au bord de la mer. C'était un tintement plus qu'une voix. Je l'avais observé sans penser que cette voix tinterait si profond et à jamais dans ma vie. Je n y songeais plus le lendemain.

Un jour cependant, en rentrant avant le soir, par la x^etite porte du jardin sous les treilles, je vis de plus près l'étrangère qui se réchauffait aux tièdes rayons du soleil, assise sur un banc du jardin contre un mur exposé au couchant. Elle n'avait pas entendu le bruit de la porte que j'avais refermée derrière moi ; elle se croyait seule. Je pus la contempler longtemps sans être vu. Il n'y avait entre elle et moi que la distance d'une vingtaine de pas et le rideau d'une treille dégarnie de pampres par les premiers froids. L'ombre des dernières feuilles de vigne luttait seule sur son visage avec les rayons de soleil qu'elle semblait y faire flotter. Sa taille paraissait plus grande que nature, comme celle de ces baigneuses en marbre tout enveloppées de draperie, dont on admire la stature sans bien discerner

les formes. Elle était enveloppée de même d'une robe

à plis lâches et dénoués ; les draperies d'un châle

blanc collées au corps ne laissaient voir que ses deux

mains, aux doigts un peu maigres et effilés qui se

croisaient sur ses genoux. Elle y roulait négligemment

un de CCS œillets rouges sauvages qui fleurissent dans

les montagnes sous la neige, et qu'on appelle l'œillet

poète, ie ne sais pourquoi. Un pan de son châle relevé

en capuchon couvrait le haut de sa tête pour garantir

ses cheveux de l'humidité du soir. Affaissée languis-

samment sur elle-même, le cou penché sur l'épaule

gauche, les paupières fermées par de longs cils noirs

contre l'éblouissement du soleil, les traits pétrifiés, le

teint pâle, la physionomie plongée dans une pensée

muette, tout la faisait ressembler à une statue de la

mort, mais de la mort qui attire et qui enlève l'âme au

sentiment des angoisses humaines, et qui l'emporte

dans les régions de la lumière et de l'amour sous les

rayons de l'heureuse et éternelle vie. Le bruit de mes

pas sur les feuilles mortes lui fit rouvrir les yeux. C<~s

yeux étaient couleur de mer claire ou de lapis veiné

de brun, fendus en losange, un peu fermés par l'afTais-

semcnt de la paupière, et bordés par la nature de cette

frange foncée de cils noirs et longs que les femmes

de l'Orient recherchent par l'artifice pour relever

l'accent du regard et donner de l'énergie même à la

tangueur et quelque chose de sauvage à la volupté.

Le regard de ces yeux semblait venir d'une distance

que je n'ai jamais mesurée depuis dans aucun œil

humain. Il ressemblait parfaitement à ces feux d'étoiles

qui vous cherchent comme pour vous toucher dans

vos nuits, et qui viennent de quelques millions de

lieues dans le ciel. Le nez grec se nouait par une ligne

presque sans inflexion à un front élevé ei rétréci comme le front pressé par une forte pensée; les lèvres étaient un peu minces, légèrement déprimées aux deux coins de la bouche par un pli habituel de tristesse; les dents de nacre plutôt que d'ivoire, comme celles des filles des rivages humides de la mer et des îles; le visage d'un ovale qui commençait à s'amaigrir vers les tempes et au-dessous de la bouche ; la physionomie d'une pensée plutôt que d'un être humain. Et par-dessus wtte rêverie générale de l'expression, une langueur indécise entre celle de la souffrance et celle de la passion, qui ne permettait plus au regard de se détacher de cette figure sans en emporter l'image éternelle.

En tout, c'était l'apparition d'une maladie contagieuse de l'âme sous les traits de la plus majestueuse et attirante beauté qui soit jamais sortie du songe d'un homme sensible. ,'

Je la saluai resp«.clueusement, en passant rapidement dans l'allée devant elle ; mon attitude réservée et mes yeux baissés semblaient lui demander pardon de l'avoir involontairement distraite. Une légère rougeur teignit ses joues pâles à mon approche. Je rentrai dans ma chambre tout tremblant, sans savoir quel frisson du soir m'avait saisi. Je vis, quelques minutes après, la jeune femme rentrer aussi dans la maison en jetant un regard indifférent sur ma fenêtre. Je la revis de même, aux mêmes heures, les jours suivants, dans le jardin ou dans la cour, sans jamais avoir ni la pensée ni l'audace de l'aborder. Je la rencontrais même quelquefois dans les pelouses des chalets, conduite par de petites filles qui chassaient son âne et qui lui cueillaient des fraises ; d'autres fois, dans sa barque, sur ie lac. Je ne lui donnais d'autre signe de voisinage et

d'intérêt qu'un salut respectueux et grave ; elle me le rendait avec une mélancolique distraction, et nous suivions chacun notre chemin sur la montagne ou sur l'eau.

VÏI

Et cependant je me sentais triste et désorienté le soir, quand je ne l'avais pas rencontrée pendant la journée. Je descendais, sans me rendre compte du motif, au jardin. J'y restais malgré le froid de la nuit, les yeux souvent attachés à sa fenêtre. J'avais de la peine à rentrer jusqu'à ce que j'eusse entrevu son ombre, à travers les rideaux, ou entendu une note de son piano ou le timbre étrange de sa voix.

Le salon de l'appartement qu'elle occupait le soir touchait à ma chambre. Il n'en était séparé que par une grosse porte de chêne fermée par deux verrous. Je pouvais entendre confusément le bruit de ses pas, le frôlement de sa robe, le bruissement des feuillets du livre dont ses doigts tournaient les pages. Il me semblait même quelquefois entendre sa respiration. J'avais placé instinctivement la table sur laquelle j'écrivais et je posais ma lampe contre cette porte, parce que je me sentais moins seul en entendant ces légers mouvements de vie autour de moi. Je me figurais vivre à deux avec cette apparition inconnue qui remplissait insensiblement toutes mes journées\£n un mot, j'avais en secret toutes les pensées, tous les empressements, tous les raffinements de la passion, avant de me douter encore que j'aimais. L'amour était pour moi non dans tel ou tel symptôme, dans tel regard, dans tel aveu, dans telle circonstance extérieure, contre lesquels

j'aurais pu me prémunir ; il était comme ces miasmes invisibles répandus dans lalmosphère qui m'environnait, dans l'air, dans la lumière, dans la saison mourante, dans l'isolement de mon existence, dans le rapprochement mystérieux de cette autre existence qui paraissait isolée aussi, dans ces longues courses qui ne m'éloignaient d'elle que pour mieux me faire sentir l'attrait irréfléchi qui m'y ramenait, dans sa robe blanche aperçue de loin à travers les sapins de la montagne, dans ses cheveux noirs que le vent du lac déroulait sur le bord de son bateau, dans ses pas sur l'escalier, dans la lumière de sa fenêtre, dans le léger craquement du parquet de sapin sous ses pas dans sa chambre, dans le froissement de sa plume sur le papier quand elle écrivait ; dans le silence même de ces longues soirées d'automne qu'elle passait seule à lire, à écrire ou à rêver à quelques pas de moi ; dans la fascination enfin de cette beauté fantastique, que j'avais trop vue sans la regarder et que je revoyais en fermant les yeux, à travers le mur, comme s'il eût été transparent pour moi !

Ce sentiment, du reste, n'était mêlé en moi d'aucun empressement indiscret ni d'aucune curiosité à percer le secret de cette solitude et le fragile rempart de notre séparation pour ainsi dire volontaire. Que m'importait à moi, me disais-je, celle femme malade de cœur ou de corps rencontrée par aventure au milieu de ces montagnes d'un pays étranger ? J'avais secoué, 3e le croyais du moins, la poussière de mes pieds ; je ne voulais me rattacher à la vie par aucun lien de l'âme et des sens, surtout par aucune faiblesse de cœur. Je méprisais profondément l'amour, parce que je n'avais connu sous ce nom que ses grimaces, se^

coquetteries, ses légèretés ou ses profanations, à l'exception de celui d'Antonine qui n'était qu'une ravissante puérilité de sentiments, une fleur tombée de la tige avant l'heure du parfum.

D'ailleurs, qui était cette femme ? Etait-elle un être comme moi ou une de ces apparitions, un de ces météores vivants qui traversent le ciel de notre imagination sans y laisser autre chose qu'un rapide éblouissement de l'œil ? Etait-elle de ma patrie ou de quelque patrie lointaine, de quelque île de l'Orient ou des tropiques où je ne pourrais pas la suivre après l'avoir adorée quelques jours pour avoir à la pleurer à jamais? Et puis son cœur était-il libre de répondre au mien ? Etait-il vraisemblable qu'une si enivrante beauté eût traversé le monde et fût arrivée jusqu'à cette maturité touchant presque au déclin de la jeunesse, sans avoir embrasé sur son passage un de ceux sur qui ses regards s'étaient posés? Avait-elle un père, une mère, des sœurs, des frères ? N'était-elle pas mariée ? N'y avait-il pas dans l'univers un homme séparé momentanément d'elle par des circonstances inexplicables, mais qui vivait de son cœur comme sans doute elle vivait du sien ?

Je nie disais tout cela à moi-même pour éloigner de moi l'obsession involontaire, découragée, et cependant délicieuse. Je dédaignais même de m'informer. Je trouvais indigne de mon stoïcisme de chercher à pénétrer l'inconnu. Je trouvais plus digne et peut-être aussi plus doux d'y laisser flotter mon esprit.

Mais la famille du vieux médecin n'avait pas le même oi'gueil de cœur pour respecter ce secret. La curiosité naturelle à des hôtes dans ces maisons qui vivent des étrangers, interprétait à table toutes les circonstances, toutes les probabilités, toutes les notions les plus fugitives qu'elle pouvait recueillir sur la jeune étrangère. Sans interroger, et en évitant même de provoquer la conversation sur elle, j'appris le peu qui transpirait de cette vie tachée. Je rompais en vain l'entretien. Il revenait tous les jours et à tous les repas sur ce sujet : hommes, femmes, enfants, jeunes filles, baigneuses, domestiques de la maison, guides sur les montagnes, bateliers sur le lac, elle avait frappé, touché, attendri tout le monde sans parler à personne. C'était la pensée, le respect, l'entretien, l'admiration de chacun. Il y a de ces êtres qui rayonnent , qui éblouissent , qui entraînent tout dans leur sphère d'attraction autour deux, sans y penser, sans le vouloir, sans le savoir même. On dirait que certaines natures ont un système, comme les astres, et font graviter les regards, les âmes et les pensées de leurs satellites dans leur propre mouvement. La beauté physique ou morale est leur puissance, la fascination est leur chaîne, l'amour est leur émanation. On les suit à travers la terre et jusqu'au ciel où elles se perdent jeunes ; et, quand on ne les voit plus, l'oeil reste comme aveugle d'éblouissement. On ne regarde plus ou l'on ne voit plus rien. Le vulgaire même sent ces êtres supérieurs, à je ne sais quels signes. Il les admire sans les comprendre, comme les aveugles de naissance qui sentent les rayons sans voir le soleil.

J'appris ainsi que cette jeune femme habitait Paris; son mari était un vieillard illustre dans le dernier siècle par des travaux qui avaient fait date dans les découvertes de l'esprit humain. Il avait adopté cette jeune fille étrangère dont la beauté et le génie l'avaient , frappé, afin de lui laisser après lui son nom et ses biens. Elle l'aimait comme un père. Elle lui écrivait tous les jours des lettres qui étaient le journal de son âme et de ses impressions. Elle était tombée depuis deux ans dans une langueur qui avait alarmé son mari. On lui avait ordonné le changement d'air et les voyages au Midi ; les infirmités du vieillard l'empêchant de la suivre, il l'avait confiée à une famille de ses amis de Lausanne avec laquelle elle avait parcouru la Suisse et l'Italie. Enfin le changement de climat n'ayant pas suffi à rétablir ses forces, un médecin de Genève, craignant une maladie de cœur, l'avait amenée aux eaux d'Aix ; il devait venir la reprendre pour la reconduire à Paris au commencement de l'hiver. Voilà tout ce que j'appris alors de cette existence déjà si chère dont je m'obstinais à croire que chaque détail m'était profondément indifférent. J "éprouvai un peu plus d'attendrissement de cœur pour cette ravissante beauté de femme touchée dans sa fleur par une maladie qui ne consume la vie qu'en aiguisant ses sensations et qu'en activant davantage sa flammie qu elle menace d'éteindre. Je cherchai des yeux, en i^encontrant l'éti^angère sur l'escalier, quelques lignes imperceptibles de souffrance aux coins de ses lèvres un peu pâlies, et autour de ses beaux yeux bleus souvent battus par les insomnies. Je m'y intéressai pour ses charmes, je m'y intéressai

davantage pour cette ombre de mort à travers laquelle je croyais la voir comme un fantôme de la nuit plutôt que comme une réalité. Ce fut tout. Nos vies continuèrent à couler aussi rapprochées par Tespace, mais aussi séparées par l'inconnu qu'au commencement.

Les premières neiges commençant à blanchir les têtes des sapins sur les hauts sommets de la Savoie, j'avais renoncé à mes courses dans les montagnes. La chaleur douce et prolongée de la fin d'octobre s'était concentrée dans le creux de la vallée. L'air était tiède encore sur les bords et sur les eaux du lac. La longue allée de peupliers qui y mène avait, à midi, des lueurs de soleil, des balancements de rameaux et des murmures de cimes qui m'enchantaient. Je passais une partie de mes journées sur l'eau. Les bateliers me connaissaient; ils se souviennent encore, me dit-on, des longues navigations que je leur faisais faire dans les golfes les plus écartés et dans les anses les plus sauvages des deux rives de France et de Savoie. La jeune étrangère s'embarquait aussi quelquefois, au milieu du jour, pour des courses moins prolongées. Les bateliers, fiers de la conduire et attentifs aux moindres symptômes de fraîcheur, de nuage ou de vent qui pouvaient apparaître dans le ciel, avaient bien soin de la prévenir : ils préféraient sa santé et sa vie au salaire de leurs journées perdues. Une seule fois ils se trompèrent. Ils lui avaient promis une traversée et un retour faciles pour aller visiter les ruines de l'abbaye de Haute-Combe, située sur le bord opposé. Ils avaient à peine franchi les deux tiers de leur route,

qu'une rafale de vent, sortant des gorges étroites de ia vallée du Rhône, vint soulever et faire écumer les lames courtes, comme une brise que les marins appellent carabinée, qui frappe tout à coup et fait souvent chavirer les embarcations, au tournant d'un cap, sur la mer. Le petit bateau, sa voile emportée, et soutenu difficilement par le balancier des deux rames étendues du batelier, dansait comme une coquille de noix sur les vagues toujours grossissantes. Le retour était impossible, et il fallait plus d'une demiheure de fatigue et de danger avant d'être à l'abri sous l'ombre des hautes falaises de Haute-Combe. Le sort ou la destinée de mon âme qui dirigeait, ce jour-là, ma voile indécise sur le lac, à la même heure, m'avait fait embarquer moi-même sur un bateau plus fort, armé de quatre vigoureux rameurs. J'allais visiter, dans une île au fond du lac, un parent de mon ami de Chambéry, nommé M. de Châtillon. Il avait son château sur un roc, au sommet de cette île. Nous n'étions plus qu'à quelques coups de rames du port de Châtillon, quand mes yeux, qui suivaient machinalement à perte de vue le bateau de la jeune malade, s'aperçurent de sa détresse et de la lutte périlleuse que son embarcation soutenait contre le coup de vent. iNous virâmes de bord, mes rameurs et moi, d'un cœur unanime. Nous nous jetâmes en plein lac et en pleine tempête pour voler au secours du bateau en perdition qui disparaissait souvent sous un horizon roulant d'écumes. Longue et terrible fut l'anxiété de mon âme pendant l'heure que nous employâmes à traverser ainsi presque toute la largeur du lac et à rejoindre le bateau en péril. Quand, enfin, nous l'atteignîmes, il touchait au bord. Une longue lame le jeta.

SOUS nos yeux, en sûreté sur le sable, au pied des ruines de l'abbaye.

Nous poussâmes un cri de joie. Nous nous précipitâmes à l'envi dans l'eau pour courir plus vite au bateau et pour porter sur le rivage la malade naufragée. Le pauvre batelier consterné nous appelait à son aide avec des gestes d'affliction et des cris de détresse. lï nous montrait de la main le fond de sa barque, que nous ne pouvions pas apercevoir encore. En arrivant nous vîmes la jeune dame couchée évanouie au fond de la barque, les jambes, le corps, les bras recouverts d'un lit d'eau glacée et de flocons d'écume, le buste seulement hors de l'eau, et la tête, comme celle d'une morte, appuyée contre le petit coffre de bois qui sert à renfermer, à la poupe, les filets et les provisions des bateliers. Ses cheveux flottaient autour de son cou et de ses épaules, comme les ailes d'un oiseau noir à demi submergé au bord d'un étang. Son visage, dont les couleurs ne s'étaient pas tout à coup efi'acées, avait le calme du plus tranquille sommeil. C'était cette beauté surnaturelle que le dernier soupir laisse sur le visage des jeunes filles mortes, comme le plus charmant rayon de la vie sur le front d'où elle se retire, ou comme le premier crépuscule de l'immortalité sur les traits qu'elle veut diviniser dans la mémoire des survivants. Jamais je ne l'avais vue et jamais je ne la revis si divinement transfigurée. La mort était-elle le jour de cette céleste figure ? ou Dieu voulait-il me donner, dans cette première et solennelle impression, le pressentiment et l'image de cette forme immuable sous laquelle j'étais destiné à ensevelir cette beauté dans ma mémoire, à l'y revoir éternellement et à l'y invoquer à jamais ?...

Nous nous précipitâmes dans la barque pour soulever la mourante de son lit d'écume et pour l'emporter au delà des rochers. Je mis la main sur son cœur comme je l'aurais mise sur un globe de marbre. J'approchai mon oreille de ses lèvres comme je l'aurais approchée des lèvres d'un enfant endormi. Le cœur battait irrégulièrement, mais fortement; l'haleine était sensible et tiède ; je compris que ce n'était qu'un long évanouissement, suite de la terreur et du froid de l'eau. Un des bateliers souleva les pieds; je pris les épaules et la tête qui pesait contre ma poitrine. Nous la portâmes ainsi, sans qu'elle donnât signe de vie, jusqu'à une petite maison de pécheur, sous le rocher de Haute-Combe. Cette chaumière servait d'auberge aux bateliers quand ils conduisaient des curieux aux ruines. Elle ne consistait qu'en une salle étroite, obscure, enfumée, meublée d'une table chargée de pain, de fromage et de bouteilles. Une échelle de bois partant du pied de la cheminée conduisait au-dessus à une petite chambre basse éclairée joar une lucarne sans vitre ouvrant sur le lac. L'espace était occupé presque tout entier par trois lits qui se fermaient par des portes de bois, comme de profondes armoires. La famille y couchait. La mère et deux jeunes filles de la maison à qui nous remîmes la jeune femme évanouie, en nous retirant par décence hors de la porte, retendirent sur un matelas auprès de la cheminée, allumèrent un feu doux de paille et de branches de genêt, la délacèrent, lui ôtèrent ses vêtements pour les faire sécher, essuyèrent ses membres et ses cheveux ruisselants de l'eau du lac; puis elles la portèrent, toujours évanouie, dans un des lits de la chambre où elles avaient étendu des draps blancs chauÉTés av^c une des

Zi. RAPHAKL

pierres tièdes du foyer, selon l'usage de» paysans de ces montagnes. Elles essayèrent en vain de lui faire avaler quelques gouttes de vinaigre et de vin pour la rappeler à la vie. Voyant tous leurs soins perdus et tous leurs efforts inutiles, elles se répandirent en sanglots et en cris qui nous rappelèrent dana la maison. « La demoiselle est morte 1 la dame est trépassée I il n'y a qu'à pleurer et à chercher le prêtre ! » s'écriaient-elles. Les bateliers consternés se joignaient aux femmes et redoublaient l'horreur de ces lamentations. Je m'élançai sur l'échelle, j'entrai dans la chambre, je me penchai sur le lit, le crépuscule l'éclairait encore; je touchai de la main le front, il était brûlant; je distinguai le mouvement faible mais régulier de la respiration, qui soulevait et abaissait alternativement le drap de gros chanvre écru sur la poitrine ; je fis taire les femmes, et, donnant un écu à un des plus jeunes bateliers, je le chargeai d'aller chercher un médecin. Il y en avait un, me dit-on, à deux lieues de Haute-Combe, dans un village sur un des plateaux du mont du Chat. Le batelier partit en courant. Les autres s'attablèrent, rassurés parla certitude que la dame n'était pas morte. Les femmes allaient et venaient de la chambre dans la salle et de la cave au poulailler pour préparer le souper. Je restai assis sur un des sacs de farine de maïs, à côté du lit, près des pieds, les mains croisées sur mes genoux, les yeux fixés sur le visage immobile et sur les paupières fermées de l'étrangère. La nuit était venue. Une desjeunesfillesavait fermé le volet de la lucarne. Elle avait suspejidu une petite lampe à bec de cuivre contre le mur; la lueur en tombait sur le drap et sur le visage endormi, comme celle du cierge sur un linceul. Hélas ! j'ai veillé ainsi depuis sur d'autres visages, mais ils ne se sont plus réveillés !...

Jamais peut-être le regard et l'âme d'un jeune homme ne s'abîmèrent pendant tant de longues heures dans une si forte et si étrange contemplation. Suspendu entre la mort et l'amour, j'étais incapable de comprendre si l'angélique figure endormie sous mes yeux était une éternelle douleur ou une éternelle adoration que cette nuit me préparait dans son mystère, ou que le matin allait me rendre avec le réveil et la vie. Les spasmes du sommeil, qui n'étaient pas assez forts pour la ranimer, avaient ''ejeté le drap et découvert une de ses épaules. Ses eheveux s'y roulaient en gros anneaux noirs et épais. Son col affaissé sur l'oreiller était plié par le poids de sa tête, qui pendait en arrière, un peu inclinée sur la joue droite. Un de ses bras s'était dégagé des couvertures ; il était passé sous son cou ; il laissait apercevoir seulement la nudité d'un coude d'ivoire qui se détachait de la couleur grise de la chemise de grosse toile dont les paysannes l'avaient vêtue. A un des doigts de la main noyés dans les cheveux, on voyait briller un petit anneau d'or qui enchâssait une étincelle de rubis où se réverbérait la lampe. Les jeunes filles de la maison s'étaient couchées, sans se déshabiller, sur le plancher. La mère était assoupie sur une chaise de bois, les mains et la tête appuyées sur le dossier. Quand le coq chanta dans la cour, les femmes sortirent, leurs sabots à la main, et descendirent sans bruit l'échelle pour alUr au travail. Je restai seul.

Les premières lueurs du crépuscule du matin commençaient à filtrer presque insensibles à travers les fentes du volet fermé de la lucarne. Je l'ouvris,

espérant que l'air frais matinal et balsamique du lac et des montagnes, et peut-être aussi le premier rayon du soleil, auraient l'influence du réveil général de la nature sur cette vie que j'aurais voulu déjà réveiller au prix de mon propre souffle vital. Un air frais et presque glacial se répandit dans la chambre et souffla la lampe à demi consumée. Mais la couche resta sans mouvement. J'entendis les pauvres femmes qui priaient ensemble en bas, avant de commencer leur journée. L'idée de prier aussi me vint au cœur, comme elle vient à toute âme qui se sent à bout de ses forces et qui a besoin qu'une force mystérieuse et surhumaine se surajoute à l'impuissante tension de ses désirs. Je me mis à genoux sur le plancher, les mains jointes sur le bord du lit, les regards fixés sur le visage de la jeune femme. Je priai longtemps, ardemment, jusqu'aux larmes. Elles finirent par inonder mes yeux et par me cacher la figui'e de celle dont je demandais si passionnément le réveil. J'aurais passé des heures ainsi sans m'apercevoir de la durée du temps et sans sentir la douleur de mes genoux sur la pierre, tant mon âme était absorbée dans une seule sensation et dans une seule volonté. Tout à coup, en passant machinalement la main sur mes yeux pour les essuyer, je sentis une main qui touchait la mienne et qui retombait doucement sur ma tête, comme pour écarter mes cheveux, dévoiler mon visage et me bénir. Je poussai un cri, je regardai; je vis les yeux de la malade se rouvrir, sa bouche respirant et souriante, son bras tendu vers moi pour saisir ma main, et j'entendis ces mots : « O mon Dieu l je vous remercie. J'ai donc un frère ! »

Le frais du matin l'avait i-éveillée pendant que je priais, le visage noyé dans mes cheveux et dans mes larmes, au bord de son lit. Elle avait eu le temps de voir l'ardeur de ma compassion à l'ardeur de ma prière. Elle avait eu assez de réflexion pour me reconnaître au jour qui entrait maintenant à pleins rayons dans la chambre. Evanouie dans l'isolement et dans l'indifférence, elle s'éveillait dans la pitié, dans l'intérêt et peut-être dans l'amour d'un pieux inconnu. Privée de toute parenté d'âme dans la fleur négligée de sa vie, elle avait trouvé tout à coup à côté d'elle la figure, l'attitude, les soins, la prière, les larmes d'un jeune frère, et ce nom avait échappé à son cœur et à ses lèvres en retrouvant le sentiment de ce bonheur avec la sensation de la vie !

« Un frère ? oh ! non, madame, lui répondis-je en prenant la main qu'elle tendait vers moi et en l'écartant respectueusement de mon front, comme si je n'eusse pas été digne d'être touché par elle ; un frère ? oh I non, mais un esclave, mais une ombre vivante de vos pas, qui ne demande pour bénédiction au ciel et pour félicité à la terre que le droit de se souvenir de cette nuit, et de conserver à jamais l'image de cette apparition surhumaine qui lui fait désirer de la suivre jusque dans la mort, ou qui pourrait seule lui faire supporter cette vie ! » A mesure que ces paroles embarrassées et hésitantes s'échappaient de mes lèvres, à demi-voix, les teintes roses de la vie remontaient sur ses joues, un sourire triste se répandait autour de sa bouche comme une incrédulité obstinée au bonheur, ses yeux soulevés vers le ciel du lit semblaient écouter, par le

regard, des mots qui ne répondaient qu'à ses pensées. Jamais le passage de la mort à la vie et d'un songe à une réalité ne fut si rapide et si visible sur un visage. Étonnement, langueur, ivresse, repos, mélancolie et joie, timidité et abandon, grâce et retenue, tout se peignit à la fois sur ses traits rafraîchis par le réveil, colorés par la jeunesse. Son rayonnement éclairait l'alcôve sombre autant que la lueur du matin. Il y eut plus de paroles, plus de révélations, pins de confidences, plus d'infini dans ce visage et dans ce silence, que dans des millions de mots. Le visage humain est la langue des yeux ; la ])hysionomie, dans la jeunesse, est un clavier que la passion parcourt d'un regard. Elle transmet de l'âme à l'âme des mystères d'intimité muette qui n'ont leur traduction dans aucun langage d'ici-bas. Ma physionomie aussi révélait sans doute un ami au regard qui se reposait avec tant d'avidité sur mes traits. Mes habits encore humides, les touffes brunes de mes longs cheveux mille fois labourés pendant la nuit par mes mains, mon cou dont la cravate était lâche et dénouée, mes yeux cernés par la veille, mon teint pâli par l'insomnie et par l'émotion, l'enthousiasme presque religieux qui m'inclinait devant cette sainteté de la beauté soufi'rante, l'inquiétude, l'émotion, la joie, la surprise, le demi-jour de cette chambre nue, au milieu de laquelle je restais debout sans oser faire un pas, comme si j'eusse craint de faire évanouir l'enchantement d'un si divin songe, les premiers rayons de soleil enfin qui passaient par la lucarne et qui venaient éblouir mes yeux et faire briller mes gouttes de larmes mal essuyées, tout devait donner à ma figure une puissance d'expression et une transparence de tendresse aue sans doute elle ne retrouverait

pas une seconde fois dans le cours d'une longue vie.

Ne pouvant plus supporter le contre-coup de ces émotions et le frisson intérieur de ce silence, j'appelai les femmes. Elles montèrent. Elles se répandirent en cris de surprise en voyant cette résurrection qui leur paraissait un miracle. Au même instant, le médecin que j'avais envoyé chercher, la veille, entra. Il recommanda le repos et quelques infusions de plantes de ces montagnes, qui calment les mouvements du cœur. Il rassura tout le monde en nous disant que cette maladie de la jeunesse des femmes s'apaisait souvent avec les années; qu'elle n'était qu'un excès de sensibilité qui faisait ressembler la surabondance de vie à la mort, mais qui n'était jamais la mort, à moins que les peines intérieures ne vinssent l'aggraver de causes morales et la changer en mélancolie habituelle et en incurable difficulté de vivre. Pendant que les femmes cherchaient dans les prés les simples indiqués par le médecin et que les blanchisseuses repassaiei,<, ses vêtements mouillés, sous le fer chaud, dans la salle basse, je sortis de la maison et j'allai parcourir seul les ruines de l'antique abbaye.

Mais mon cœur était trop plein de mes propres impressions pour s'intéresser à ces solitaires. L'ascétisme et l'enthousiasme des premiers monastères étaient devenus une profession. Plus tard des vies sans liens avec leurs frères et sans utilité pour le monde s'étaient évaporées dans ces cloîtres, ne laissant ni traces ni regrets sur les tombeaux. J'admirai seulement combien la nature est prompte à s'emparer des places vide*

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et des demeures abandonnées par l'homme, combien son architecture vivante d'arbustes qui s'enracinent dans le ciment, de ronces, de lierres flottants, de giroflées suspendues, de plantes grimpantes jetant leur épais manteau sur les brèches des murs, est supérieure à la froide symétrie des pierres et à la décoration morte des monuments du ciseau des hommes. Il y avait plus de soleil, plus de parfums, plus de murmures, plus de saintes psalmodies des vents, des eaux, des oiseaux, des échos sonores du lac et des forêts sous les piliers croulants, dans les nefs démantelées et sous les voûtes déchirées et pendantes de la vieille église vide de l'abbaye, qu'il n'y avait autrefois de lueurs de cierges, de vapeur d'encens et de chants monotones dans les cérémonies et dans les processions qui les remplissaient jour et nuit. La nature est le grand prêtre, le grand décorateur, le grand poète sacré et le grand musicien de Dieu. Le nid d'hirondelles où les petits appellent et saluent le père et la mère, sous la corniche ébréchée d'un vieux temple ; les soupirs du vent de la mer qui semblent apporter, sous les cloîtres dépeuplés de la montagne, les palpitations de la voile, les gémissements de la vague et les dernières notes des chants des pêcheurs ; les émanations embaumées qui traversent par moments la nef; les fleurs qui s'effeuillent et dont les étamines pleuvent sur les tombes, le balancement des draperies vertes qui tapissent les murs, l'écho sonore et répercuté des pas du visiteur sur les souterrains où dorment les morts : tout cela est aussi pieux, aussi recueilli, aussi infini d'impressions que l'était jadis le monastère dans toute sa splendeur sacrée. Seulement, il y a des hommes de moins avec leurs misérables passions rapetissées par l'étroite

enceinte où ils les avaient confinées et non ensevelies ; mais il y a Dieu de plus, jamais aussi visible et aussi sensible que dans la nature, Dieu dont la splendeur sans ombre semble rentrer dans ces tombeaux de l'esprit, avec les rayon» de soleil et avec la vue du firmament, que les voûtes n'interceptent plus.

Je n'étais pas, en ce moment, assez maître de mes pensées pour me rendre compte à moi-même de ces vagues réflexions. J'étais comme un homme qu'on vient de décharger d'un immense fardeau, et qui respire à pleine haleine en étendant ses muscles contractés et en marchant çà et là dans sa force, comme s'il allait dévorer l'espace et aspirer tout l'air du ciel dans ses poumons. Ce fardeau dont je venais d'être soulagé, c'était mon propre cœur. En le donnant, il me semblait, pour la première fois, avoir conquis la plénitude de la vie. L'homme est tellement créé pour l'amour, qu'il ne se sent homme que du jour où il a la conscience d'aimer pleinement. Jusque-là, il cherche, il s'inquiète, il s'agite, il erre dans ses pensées. De ce moment, il s'arrête, il se repose, il est au fond de sa destinée.

Je m'assis sur le mur tapissé de lierre dune immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'aliîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse immensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Mais la joie intérieure

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dans laquelle je nageais était mille fois plus infinie,

plus lumineuse et plus incommensurable que Tatraosphère avec laquelle je me confondais ainsi. Cette joie ou plutôt cette sérénité intérieure, il m'aurait été impossible de me la définir à moi-même. C'était comme un secret sans fond qui se serait révélé en moi par des sensations et non par des mots ; quelque chose de pareil sans doute à ce sentiment de l'œil qui entre dans la lumière après les ténèbres, ou d'une âme mystique qui croit posséder Dieu. Une lumière, un éblouissement, une ivresse sans vertige, une paix sans accablement et sans immobilité. J'aurais vécu dans cet état autant de milliers dannées que le lac déroulait de lames sur le sable de sa plage, sans m'apercevoir que j'aurais vécu plus de secondes que n'en occupait chacune de mes respirations. Ce doit être la cessation du sentiment de la durée du temps pour les immortels dans le ciel : une pensée immuable dans l'éternité d'un moment!...

Cette sensation n'avait rien de précis, d'articulé ni de défini en moi. Elle était trop complète pour être mesurée, trop une pour être divisible par la pensée et analysable môme par la réflexion. Ce n'était ni la beauté de la créature surnaturelle que j'adorais, car l'ombre de la mort était encore répandue entre cette beauté et mes yeux; ni l'orgueil d'être aimé d'elle, car j'ignoi'ais si j'étais autre chose pour elle qu'un songe du matin dans ses yeux; ni l'espoir de la possession de ses charmes, car mon respect était mille fois trop au-dessus de ces viles satisfactions des sens, pour y abaisser même ma pensée; ni la vanité satisfaite d'une

conquête de femme à étaler, car cette vanité froide n'a jamais approché de mon âme, et je n'avais personne, dans ce désert, devant qui profaner mon amour en le dévoilant pour m'en vanter; ni l'espoir d'enchaîner cette destinée à la mienne, car je savais qu'elle appartenait à un autre; ni la certitude de la voir et la félicité de m'attacher à ses pas, car je n'étais pas plus libre qu'elle, et, dans quelques jours, la destinée allait nous séparer; ni enfin la certitude d'être aimé, car j'ignorais tout de son cœur, excepté le geste et le mot de reconnaissance qu'elle m'avait adressés !

C'était autre chose; c'était ce sentiment désintéressé, pur, calme, immatériel ; le repos d'avoir trouvé enfin l'objet toujours cherché, jamais rencontré, de cette adoration souffrante faute d'idole, de ce culte vague et inquiet faute de divinité à qui le rendre, qui tourmente l'âme pour la suprême beauté, jusqu'à ce que nous ayons entrevu l'objet de ce culte, et que notre âme s'y soit attachée comme le fer à l'aimant, ou qu'elle s'y soit confondue et anéantie comme le souffle de la respiration dans les vagues de l'air respirable.

Et, chose étrange ! je n'étais pas pressé de la revoir, d'entendre sa voix, de me rapprocher d'elle, de m'entretenir en liberté avec elle, qui était déjà toute ma pensée et toute ma vie. Je l'avais vue, je l'emportais en moi; rien désormais ne pouvait enlever de mon âme cette possession : de près, de loin, absente, présente, je la contenais en moi-même; tout le reste m'était indifférent. L'amour complet est patient, parce qu'il est absolu et qu'il se sent éternel. Pour me l'arracher, il aurait fallu m'arracher mon cœur. Je la sentais désormais, cette image, aussi à

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moi fjue la lumière est à l'œil une fois qu'il l'a regardée, que l'air est à la poitrine une fois qu'elle l'a respiré, que la pensée est à l'âme une fois qu'elle l'a conçue . Je défiais Dieu lui-même de me ravir désormais cette apparition de mes désirs. Je l'avais vue, c'était assez; pour la contemplation, voir, c'est jouir. Peu m'importait presque qu'elle m'aimât ou qu'elle passât devant mes yeux sans m'apercevoir. Sa splendeur m'avait touché ; je restais enveloppé de ses rayons. Elle ne pouvait plus les retirer de moi, pas plus que le soleil ne peut reprendre ceux dont il a une fois inondé la nature. Je sentais qu'il n'y aurait plus ni nuit ni froideur dans mon cœur, dussé-je vivre un millier d'années, car elle y luirait toujours comme elle } luisait dans ce moment.

Cette conviction donnait à mon amour la sécurité de l'immuable, le calme de la certitude, la plénitude de l'infini, ^i^Tesse débordante d'une joie qui ne s'apaiserait plus jamais. Je laissais passer les heures sans les compter, certain que j'avais devant moi les heures sans fin. Chacune me rendrait éternellement cette présence intéz'ieure. Je pouvais me séparer un siècle de cet être sans que ce siècle pût diminuer d'un jour l'éternité de mon amour ! J'allais, je venais, je m'asseyais, je me relevais, je courais, je ralentissais mes pas, je marchais sans palper la teri"^ sous mes pieds, comme ces fantômes que l'impalpabiiité de leur nature aérienne soulève, et qui glissent sur le sol sans y former de pas. J'ouvrais les bras à l'air, au lac, à la lumière, comme si j'eusse

voulu étreindre la nature et la remercier de s'être incarnée et animée pour moi dans un être qui rassemblait, à mes yeux, tous ses mystères, toute sa splendeur, toute sa vie, tout son enivrement! Je tombais à genoux sur les pierres ou sur les ronces des ruines sans les sentir, au bord des précipices sans les voir ! Je criais des mots inarticulés qui se perdaient dans le bruit des flots retentissants du lac ; je plongeais dans l'azur du ciel des regards assez prolongés et assez perçants pour y découvrir Dieu lui-même, et pour l'associer par l'hymne de ma reconnaissance à l'extase de ma félicité ! Je n'étais plus un homme, j'étais un hymne vivant, criant, chantant, pnant, invoquant, remerciant, adorant, débordant en effusions sans paroles; un cœur ivre, une âme folle, agitant, promenant au bord des abîmes un corps qui n'éprouvait plus sa matérialité, qui ne croyait plus ni au temps, ni à l'espace, ni à la mort. Tant la vie de l'amour qui venait de jaillir en moi me donnait le sentiment, la jouissance anticipée et la plénitude de l'immortalité !

Je ne m'aperçus de la fuite des heures qu'au soleil de midi qui atteignait déjà la cime des pans de muraille de l'abbaye. Je redescendis en bondissant, à travers les bois, de rocher en rocher, de tronc d'arbre en tronc d'arbre. Mon cœur battait à fendre ma poitrine. En approchant de la petite auberge, je vis, dans un pré en pente derrière la maison, la jeune malade assise au pied d'un mur au midi, les habitants de ce désert avaient adossé contre ce mur quelques roches. Sa robe

blanehe brillait au soleil sur le vert du pré. L'ombre d'une meule de foin garantissait sa figure. Elle lisait un petit livre ouvert sur ses genoux. Elle se distrayait par moments de sa lecture pour jouer avec les petits enfants de la montagne qui venaient lui présenter des fleurs et des châtaignes. En m'apercevant, elle voulut se lever comme pour venir à moi. Ce geste me suffit pour mencourager à m'approcher. Elle me reçut en rougissant et avec un tremblement de lèvres qui n'échappa pas à mon regard et qui redoubla ma propre timidité. L'étrangeté de notre situation nous embarrassait tellement l'un et l'autre que nous restâmes longtemps sans trouver rien à nous dire. A la fin, elle me fit un geste mal assuré et à peine intelligible pour m'engager à m'asseoir sur les bords de la meule de foin, non loin d'elle. Je crus voir qu'elle m'attendait et qu'elle m'avait gardé ma place. Je m'assis respectueusement un peu loin . Le silence entre nous durait toujours. Il était visible que nous cherchions tous les deux, sans pouvoir les trouver, de ces paroles banales qu'on échange comme une fausse monnaie de conversation, qui servent à cacher les pensées au lieu de les révéler : craignant également de dire trop ou trop peu, nous retenions notre âme sur nos lèvres. Nous continuâmes à rester muets, et ce silence augmentait notre rougeur. A la fin, nos regards baissés s'étant relevés au même moment et rencontrés dans le foyer l'un de l'autre, je vis tant d'abîmes de sensibilité dans le sien, elle vit sans doute tant d'élan contenu, tant d'innocence et tant de profondeur dans le mien, que nous ne pûmes plus les détacher, moi de son visage, elle de ma figure, et que des larmes y montant à la fois de nos deux cœurs, nous portâmes

instinctivement nos mains sur nos yeux comme pour y voiler nos pensées.

Je ne sais combien de minutes nous demeurâmes ainsi. Enfin, d'une voix tremblante, mais avec un peu de contrainte et d'impatience dans l'accent : « Vous m'avez donné de vos larmes; je vous ai appelé mon frère, vous m'avez adoptée pour sœur, dit-elle, et nous n'osons pas nous parler? Une larme! reprit-elle, une larme désintéressée d'un cœur inconnu, c'est plus que ma vie ne vaut! et plus qu'elle ne m'a jamais encore donné! » Puis, avec une légère inflexion de reproche : « Vous suis-je donc redevenue étrangère depuis que je n'ai plus besoin de vos soins ? Oh ! quant à moi, poursuivit-elle d'un ton de résolution et de sécurité, je ne sais rien de vous que votre nom et votre visage, mais je sais votre âme. Un siècle ne m'en apprendrait pas plus !

— Et moi, madame, lui dis-je en balbutiant, je voudrais ne savoir jamais rien de tout ce qui fait de vous un être vivant de notre vie, attaché par les mêmes liens que nous à ce triste monde ; je n'ai besoin de savoir qu'une chose, c'est que vous l'avez traversé, que vous m'avez permis de vous regarder de loin et de me souvenir toujours ! — Oh ! ne vous trompez pas ainsi, reprit-elle; ne voyez pas en moi une illusion divinisée de votre cœur; je souffrirais trop, le jour où cette chimère viendrait à s'évanouir! Ne voyez en moi que ce que je suis, une pauvre femme qui se meurt dans le découragement et dans la solitude d« son agonie, et qui n'emportera de la terre rien de plus divin qu'un peu de pitié ! Vous le verrez quand je vous dirai qui je suis, ajouta-t-elle ; mais auparavant dites-moi une seule chose qui m'inquiète depuis le

jour où je vous ai aperçu dans le jardin. Pourquoi, si jeune et si doux de physionomie, êtes-vous si seul et si triste ? Pourquoi vous éloignez-vous toujours de la présence et de l'entretien des hôtes de la maison, pour vous égarer dans les sites infréquentés des montagnes ou du lac, ou pour vous renfermer dans votre chambre ? Votre lumière y brille, dit-on, bien tard dans la nuit? Avez-vous un secret dans le cœur que vous ne confiez qu'à la solitude ? « Elle attendait avec une visible anxiété, et les paupières baissées, pour voiler l'impression que ma réponse allait faire dans son esprit. — a Ce secret, lui dis-je, c'est de n'en point avoir ; c'est de sentir le poids d'un cœur qu'aucun enthousiasme ne soulevait jusqu'à cette heure dans ma poitrine ; c'est qu'après avoir essayé de le donner plusieurs fois à des sentiments incomplets, j'ai toujours été obligé de le reprendre avec des amertumes, des circonstances ou des dégoûts qui m'ont, si jeune et si sensible, découragé pour jamais d'aimer ? »

Alors je lui racontai, comme je l'aurais fait à Dieu lui-même, et sans en rien déguiser, tout ce qui pouvait l'intéresser dans ma vie : ma naissance dans une condition modeste et pauvre; mon père, militaire de trempe antique; ma mère, femme d'exquise sensibilité, cultivée dans sa jeunesse par l'élégance des lettres; mes jeunes sœurs, filles d'une pieuse et angélique simplicité; mon éducation par la nature au milieu des enfants des montagnes de mon pays; mes études faciles et passionnées; mon désœuvrement forcé; mes voyages; mon premier frisson sérieux de cœur auprès de la jeune fille du pêcheur de Naples ; mes mauvaises amitiés à mon re4our à Paris; les légèretés, les

désordres, les hontes de moi-même dans lesquelles

ces liaisons m'avaient entraîné; mon ardeur pour l'état militaire trompée par la paix, au moment où j'entrais dans l'armée; ma sortie du régiment; mes courses sans but; mon retour sans espoir dans la maison paternelle; les mélancolies dont j'étais dévoré; le désir de mourir; le désenchantement de tout; enfin la langueur physique, résultat de la lassitude de l'âme, et qui, sous les cheveux, sous les traits et sous la fraîcheur apparente de vingt-quatre ans, cachait la précoce sénilité de l'âme, et le détachement de la terre d'un homme mûr et fatigué de jours.

En insistant sur ces sécheresses, sur ces dégoûts et sur ces découragements de ma vie, je jouissais intérieurement, car je ne les sentais déjà plus. Un seul regard xn'avait renouvelé tout entier. Je parlais de moi comme d'un être mort; un homme nouveau était né en moi.

Quand j'eus fini, je levai les yeux sur elle comme sur mon juge. Elle était toute tremblante et toute pâle d'émotion : « Dieu ! s'écria-t-elle, que vous m'ave? fait trembler! — Et pourquoi? lui dis-je. — C'est, ditelle, que, si vous n'aviez pas été malheureux et isolé ici-bas, il y aurait eu entre nous deux une harmonie de moins. Vous n'auriez pas senti le besoin de plaindre quelqu'un; et j'aurais moi-même quitté la vie sans avoir entrevu l'ombre de mon âme ailleurs que dans la glace où ma froide image m'était retracée !...

« L'histoire de votre vie, poursuivit-elle, en changeant le sexe et les circonstances, est l'histoire de ma propre vie. Seulement la vôtre commence, et ia mienne,... »

Je 'l'empêchai d'achever. « Non, non, m'écriai-je

Lamartink, — Raphaël. 4

sourdement en collant mes lèvres sur ses pieds et en les entourant convulsivement de mes bras, comme pour la retenir sur la terre; non, non, elle ne finit pas, ou si elle finit, je le sens, elle finira pour deux!... >> Je tremblai du geste que j'avais fait et du en qui m'était involontairement échappé, et je n'osais plus relever mon visasse de la terre d'où elle avait retiré ses pieds. — Relevez-vous, me dit-elle avec une voix grave, mais sans colère; n'adorez pas une poussière mille fois plus poussière que celle où vous souillez vos beaux cheveux et qui s'envolera plus vite et plus impalpable au premier souffle d'automne! Ne vous trompez pas sur la pauvre créature qui est devant vos yeux. Elle n'est que l'ombre de la jeunesse, 1 ombre de la beauté, l'ombre de l'amour que vous devez un jour peut-être sentir et inspirer quand cette ombre sera évanouie depuis longtemps. Gardez votre cœur pour celles qui doivent vivre, et ne donnez à la mort que ce qu'on donne aux mourants, une main douce pour les soutenir au dernier pas de la vie et une larme pour les pleurer... » ,111

L'accent grave, réfléchi et résigné avec lequel elle prononça ces paroles, me fit trembler jusqu'au fond du cœur. Cependant en levant les yeux sur elle, en voyant les teintes colorées du soleil couchant illuminer ce visage où la jeunesse des traits et la sérénité de l'expression resplendissaient d'heure en heure davantage, comme si un soleil nouveau s'était levé dans ce cœur, je ne pus croire à la mort cachée dans ces symptômes éclatants de vie. D'ailleurs, que mimportait déjà? si cette angélique apparition était la mort, eh bien, c'était la mort que j'adorais ! Peut-être l'amour immeuse et complet dont j'étais altéré n'était-ii

que là? peut-être Dieu ne m'en montrait-il une lueur prête à s'éteindre sur la terre que pour me le faire poursuivre, à la trace de ce rayon, jusqu'à la tombe et jusqu'au ciel?

« Ne rêvez pas ainsi, me dit-elle, mais écoutezmoi! T> Elle dit cela, non avec l'accent d'une amante qui joue le sérieux dans la voix, mais du ton d'une mère jeune encore ou d'une sœur plus âgée et plus mûre qui parle raison à un frère ou à un fils : « Je ne veuxpasque vous vous attachiez à une vaine apparence, à une illusion, à un songe; je veux que vous sachiez à qui vous engagez si témérairement une âme que je ne pourrais retenir qu'en la trompant. Le mensonge m'a toujours été si odieux et si impossible que je ne voudrais pas même de la suprême félicité du ciel s'il fallait tromper le ciel pour y entrer ! Le bonheur dérobé, pour moi ce ne serait pas le bonheur, ee serait le remords. »

Elle avait, en parlant ainsi, une telle candeur grave sur les lèvres, une telle sincérité de son dans l'accent, une telle limpidité dans les yeux, que je crus voir l'immortelle vérité assise, sous cette forme pure, en face du soleil, ouvrant sa voix à l'oreille, son regard aux yeux, son âme au cœur. Je m'étendis à demi sur les bords de la meule de foin, à ses pieds, accoudé sur la terre, ma tête appuyée sur la paume de ma main 4roite, les yeux sur ses lèvres, dont je ne voulais perdre ni une inflexion, ni un mouvement, ni un soupir.

« Je suis née, dit-elle, près du pays de Virginie, car l'imagination du poëte a fait une patrie à son rêve,

5f» RAPHAËL

clans une des lies du tropique. Vous devez le voir à là couleur de mes cheveux, à mon teint plus pâle que celui des femmes d'Europe, vous devez l'entendre à mon accent que je n'ai jamais pu effacer de mes lèvres. J'aime au fond à conserver cet accent, parce que c'est le seul souvenir que j'aie emporté du ciel de mon enfance. Il me rappelle ce je ne sais quoi de plaintif qui chante dans les brises de mer, aux heures chaudes, sous les cocotiers. Vous devez le voir surtout à cette indolence incorrigible de mes attitudes et de ma démarche qui n'a rien de la vivacité des Françaises, et qui révèle dans l'âme des créoles un abandon et un naturel un peu sauvage, incapable de rien feindre ou de rien cacher.

« Le nom de ma famille est d'***. Julie est le mien. Ma mère périt dans le naufrage d'une chaloupe en voulant fuir de Saint-Domingue, à l'époque du massacre des blancs. J'avais été jetée par la lame sur le rivage. J'y fus retrouvée, et allaitée par une négresse qui me rendit à mon père quelques années après. Dépouillé, proscrit, malade, mon père me ramena en France, à l'âge de six ans, avec une sœur plus âgée que moi. 11 mourut peu de temps après son retour, chez de pauvres parents en Bretagne où nous avions été recueillis. J'y reçus une éducation adoptive jusqu'à la mort de la seconde mère que l'exil m'avait donnée. A douze ans, le gouvernement se chargea de pourvoir à mon sort, en qualité d'orpheline d'un créole qui avait rendu des services à la patrie. Je fus élevée dans toute la splendeur du luxe et dans toutes les amitiés d'élite de ces maisons somptueuses où l'Etat recueille les filles des citoyens morts pour le pays. J'y grandis en âge, en talents précoces, et aussi, disait-OR) en ce

qu'on appelait alors beauté. Grâce sérieuse et triste qui n'était que la fleur d'une plante des tropiques s'épanouissant pour quelques jours sous un ciel étranger. Cependant cette beauté et ces talents inutiles ne réjouissaient aucun œil et aucune affection en dehors de l'enceinte où j'étais enfermée. Mes compagnes avec lesquelles j'avais noué ces amitiés d'enfance qui deviennent comme des parentés de cœur, s'en allaient une à une pour rentrer chez leurs mères ou pour suivre leurs maris. Aucune mère ne ma rappelait. Aucune parente ne venait me visiter. Aucun jeune homme n'entendait parler de moi dans le monde et ne me demandait en mariage. J'étais triste de ces départs successifs de toutes mes amies; triste de cet abandon du monde entier et de ce veuvage éternel du cœur avant d'avoir aimé. Je pleurais souvent en secret. Je reprochais intérieurement à la négresse de ne pas m'avoir laissé ensevelir dans les flots de ma première patrie, moins cruels que ceux du monde où j'étais jetée.

« Un homme célèbre et âgé venait de temps eu temps, au nom de l'Empereur, visiter la maison d'éducation nationale et s'informer des progrès que les élèves faisaient dans les sciences et dans les arts enseignés par les premiers maîtres de la capitale; on me produisait sans cesse à lui comme le modèle le plus accompli de l'éducation donnée à ces orphelines. Il mt .raitait, depuis mon enfance, avec une prédilection toute particulière. — « Que je regrette, « disait-il quelquefois assez haut pour que je l'enton- « disse, de n'avoir pas un fils! »

« Un jour, on me fit demander au salon de la supérieure. J'y trouvai l'illustre vieillard qui m'y

W RAPHAÉL

attendait. Il paraissait aussi intimidé que je l'étais moimême. — « Mademoiselle, me dit-il enfin, les années -< coulent pour tout le monde, longues pour vous, « courtes pour moi. Vous avez aujourd'hui dix-sept « ans. Dans quelques mois vous toucherez à Vêige « où cette maison doit vous rendre au monde. Mais a le monde, il n'y en a pas pour vous recevoir. Vous « êtes sans patrie, sans maison paternelle, sans biens « et sans parents en France. La terre où vous êtes « née est possédée par les noirs. Ce dénûment de « toute existence indépendante et de toute protection « me trouble depuis plusieurs années sur vous. La « vie gagnée par le travail d'une jeune fille est « pleine d'embûches et d'amertume. Les asiles « acceptés chez des amis sont précaires et humiliants « pour la dignité de l'âme. L'extrême beauté dont la « nature vous a douée est un éclat qui trahit l'obscu- « rite du sort et qui attire le vice comme l'éclat de « l'or attire le larcin. Où comptez-vous vous abriter « contre ces tristesses ou contre ces dangers de la « vie? — Je n'en sais rien, lui dis-je, et je ne vois « depuis quelque temps que Dieu ou la mort qui « puissent me sauver de ma destinée. — Oh! reprit-il « p.vec un sourire triste et indécis, il y aurait un i> autre salut auquel j'ai pensé, mais que j'ose à peine « vous proposer. — Dites, monsieur, lui répondis-je ; « vous avez eu depuis si longtemps pour moi le regard « et l'accent d'un père, que je croirai obéir au mien « en vous obéissant. — Un père? reprit-il; oh! « heureux mille fois celui qui aurait une fille telle « que vous! Pardonnez-moi si j'ai osé quelquefois a concevoir un pareil rêve. Écoutez-moi, me dit-il et alors d'une voix plus grave et plus tendre, et

» répondez-moi dans toute la liberté et dans toute la « réflexion de votre cœur.

« Je touche. à mes dernières années; la tombe ne « peut pas tarder beaucoup à s'ouvrir pour moi ; je « n'ai point de parents à qui laisser mon seul héritage, « la modeste illustration de mon nom et le peu de i< fortune que mes travaux m'ont acquise. J'ai vécu « seul jusqu'ici, uniquement absorbé par ces études « qui ont usé et illustré mon existence. J'arrive à la « fin de la vie, et je m'aperçois douloureusement que « je n'ai pas commencé à vivre, puisque je n'ai pas « pensé à aimer. Il est trop tard pour revenir sur « mes pas et reprendre la route du bonheur, au lieu « de la route de la gloire que j'ai malheureusement « choisie; et cependant je ne voudrais pas mourir « sans avoir laissé dans une mémoire après moi cette « prolongation de notre existence dans l'existence « d'un autre, qu'on appelle un sentiment, seule « immortalité à laquelle je crois. Ce sentiment ne peut « être qu'un peu de reconnaissance. Je sens que c'est « de vous que je voudrais l'obtenir. Mais pour cela, « ajouta-t-il plus timidement, il faudrait que vous « eussiez le courage d'accepter aux yeux du monde, « et pour le monde seulement, le nom, la main, l'atta- « chement d'un vieillard qui ne serait qu'un père, « sous le titre d'époux, et qui ne demanderait à ce titre « que le droit de vous recevoir dans sa maison et de « vous chérir comme son enfant ! ».

« Il se tut et se retira en refusant de recevoir, ce jour-là, une réponse : cette réponse était déjà sur mes lèvres. C'était le seul homme qui eût montré pour moi, parmi les visiteurs de la maison, un autre sentiment que cette admiration banale et presque insolente

qui se trahit par des regards et par des exclamations et qui est autant une offense qu'un hommage a liunocence et à la timidité. Je ne connaissais pas l'amour; je ne sentais en moi que le vide de tout attachement de famille, il me semblait doux de le retrouver auprès d'un père dont le cœur m'avait si généreusement adoptée. Je trouvais un asile honorable et sûr contre l'incertitude de l'existence où j'allais être jetée dans quelques mois ; un nom qui répandrait un prestige sur la femme dont il devenait le diadème; des cheveux blanchis, mais blanchis sous la renommée qui rajeunit tous les jours ses favoris; des années qui auraient presque égalé cinq fois le nombre des miennes, mais des traits purs et majestueux qui inspiraient le respect du temps sans les dégoûts de la vieillesse; un visage enfin où le génie et la bonté, ces deux beautés de l'âge, attiraient même l'œil et l'affection des enfants...

« Le jour où je devais sortir pour toujours de l'établissement des orphelines, j'entrai, non comme sa femme, mais comme sa fille, dans la maison de mon mari. Le monde l'appelait ainsi; pour lui, il ne voulut jamais que je l'appelasse d'un autre nom que celui de père. Il en eut pour moi tout le respect, toute la piété, tous les soins. Il fit de moi le centre rayonnant et adulé d'une société nombreuse et choisie, composée de l'élite de ces vieillards célèbres dans les lettres, dans la philosophie et dans la politique, qui avaient été l'éclat du dernier siècle et qui avaient échappé à la hache de la Révolution et à la servitude volontaire de l'Empire. Il me choisit des amies et des guides parmi les femmes célèbres de cette époque par leur mérite et par leurs talents. Il m'encouragea lui-même à ces

attachements de cœur ou d'esprit propres à distraire et à diverbiûer ma vie monotone dans la maison d'un vieillard. Bien loin de se montrer sévère ou jaloux de mes relations, il recherchait avec une attention complaisante tous les hommes remarquables dont la société pouvait avoir de l'attrait pour moi. Il aurait été heureux si j'avais préféré quelqu'un dans la foule, »et sa préférence eût suivi la mienne- J'étais l'idole et le culte de cette maison. Cette idolâtrie générale dont j'étais l'objet fut peut-être ce qui me sauva de tout sentiment de prédilection. J'étais trop heureuse et trop encensée pour avoir le temps de sentir mon cœur; et puis il y avait une paternité si tendre dans les rapports de mou mari avec moi, bien que sa tendresse se bornât à me presser quelquefois contre son cœur et à me baiser sur le front, en écartant de la main mes cheveux. J'aurais craint de déranger quelque chose à mon bonheur en y touchant, même pour le compléter. Et cependant mon mari me reprochait quelquefois mon indifférence en badinant avec moi; il me disait que plus je serais heureuse, plus il serait heureux lui-mêmo de ma félicité.

a Une seule fois je crus aimer et être aimée. Un homme d'un nom illustre par le génie, puissant par une haute faveur auprès du chef du gouvernement, séduisant par la gloire qui l'entourait et par la figure, bien qu'il eût déjà passé l'âge de la maturité, parut s'attacher à moi avec un éclat qui me trompa moimême. J'étais enivrée, non d'orgueil, mais de reconnaissance et d'étonnement. Je l'aimai quelque temps, ou plutôt j'aimai l'illusion que je me faisais à moimême sous son nom. J'allais céder à un sentiment que je croyais une tendresse passionnée de l âme et qui

n'était chez lui qu'un délire des sens. Son amour me devint odieux quand j'en reconnus la nature; je rougis de mon erreur, je repris mon âme et je me renfermai plus que jamais dans la monotonie de mon froid bonheur.

« Le matin, des études fortes et des lectures attachantes dans la bibliothèque de mon mari : j'aimais à lui servir de disciple; le jour, des promenades solitaires dans les grands bois de Saint-Cloud ou de Meudon avec lui; le soir, un petit nombre d'amis, la plupart graves et âgés, discourant de tout dans la liberté de la confidence. Tous ces cœurs froids mais indulgents semblaient entraînés vers ma jeunesse par cette pente d'en haut qui fait redescendre le sentiment du cœur des vieillards comme l'eau des sommets couverts de frimas. Voilà toute ma vie. Jeunesse noyée sous cette neige de cheveux blancs; atmosphère tiède de ces haleines de vieillards, qui me conservait, mais qui finit par m'alanguir. Il y avait trop d'années entre ces âmes et la mienne. Oh ! que n'aurais-je pas donné pour avoir un ami ou une amie de mon âge, pour réchauffer un peu à ce contact mes pensées qui se congelaient en moi comme la rosée du matin sur une plante trop prèe des glaciers de ces ruontagnes !

« Mon mari me regardait souvent avec tristesse, il semblait s'alarmer de la langueur de ma voix et de la pâleur de mes traits. Il aurait voulu à tout prix donner de l'air à mon âme et du mouvement à mon cœur. Il ne cessait de me convier à toutes les diversions agréables propres à m'arracher à ma mélancolie. Il me confiait aux femmes de sa société, il me forçait tendrement à me montrer dans les fêtes, dans les bals et dans les spectacles. Le resplendissement de ma jeu-

nesse et de ma figure pouvait m'y donner à moi-même la joie et l'orgueil de l'enivrement que je répandais autour de moi. Le lendemain il entrait dans ma chambre, à mon réveil. Il me faisait raconter l'impression que j'avais produite, les regards que j'avais attirés, les cœurs même que j'avais paru émouvoir. — « Et vous, « me disait-il avec un ton de douce interrogation, vous « ne sentez donc rien de tout ce que vous inspirez « autour de vous ? Votre cœur de vingt ans est donc ce né vieux comme le mien ? Oh ! que je voudrais vous « voir préférer dans tous ces adorateurs un être d'une « nature supérieure, qui compléterait un jour par un « pur amour votre bonheur, et qui, après moi, conti- « nuerait ma tendresse en la rajeunissant auprès de « vous! — Votre amitié me suffit, lui répondais-je; je « ne souffre pas, je ne rêve rien, je suis heureuse. — « Oui, reprenait-il, mais vous vieillissez à vingt ans ! '( Oh ! songez que c'est à vous de fermer mes yeux! « Rajeunissez ! aimez ! vivez à tout prix, pour que je « n'aie pas à vous survivre ! »

« Il faisait appeler médecin sur médecin; tous, après m'avoir fatiguée de questions, s'accordèrent à dire que j'étais menacée de spasmes au cœur. Les premiers développements de cette affection s'étaient révélés. Il me fallait, disaient-ils, une forte secousse à ma vie, un long déplacement de mes habitudes sédentaires, un changement complet d'air et de ciel pour rendre à ma nature tropicale, mais refroidie sous ces brumes de Paris, l'expansion et l'énergie dont elle avait besoin pour revivre. Mon mari n'hésita pas à sacrifier à l'espoir de me conserver la joie de m'avoir sans cesse à côté de lui. Ne pouvant, à cause de son âge et de ses fonctions, m'accompagner, il me

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confia à une fainille étrangère qui conduisait deux filles à peu près de mon âge en iialie et en Suisse. J'ai voyagé deux ans avec cette famille; j'ai vu ces montagnes et ces rners qui m'ont rappelé celles de mon enfance; j'ai respiré ces airs tièdes et énergiques des vagues et des glaciers : rien n'a pu me rendre cette jeunesse flétrie dans mon cœur, bien que sur ma figure elle trompe encore quelquefois mes propres yeux. Les médecirxS de Genève m'ont envoyée ici pour dernière tentative de leur art. Ils m'ont ordonné d'y prolonger mon séjour tant qu'il y aurait un rayon de soleil dans ce ciel d'automne, après quoi j'irai rejoindre mon mari. Hélas ! j'aurais tant aimé à lui montrer sa fille guérie, rajeunie, rayonnante d'avenir, à mon retour ! Mais, je le sens, je ne reviendrai que pour attrister ses derniers jours et peut-être pour m'éteindre dans ses bras ! C'est égal, reprit-elle avec une résignation qui avait presque l'accent de la joie, je ne quitterai plus désormais la terre sans avoir entrevu ce frère tant attendu ! ce frère de l'âme qu'un instinct maladif m'avait fait rêver en vain jusqu'à ce jour, et dont l'image anticipée par mon idéal m'avait désenchantée d'avance de tous les êtres réels ! Oui, dit-elle en finissant et en se voilant les yeux de ses longs doigts roses, à travers lesquels je vis filtrer une ou deux larmes; oui, le rêve de toutes mes nuits s'est incarné sous vos traits, ce matin à mon réveil !... Oh ! s'il n'était pas trop tard pour -Navre encore ! Ah I je voudrais vivre maintenant des siècles pour prolonger le sentiment de ce regard qui pleurait sur moi, de ces mains jointes qui priaient pour moi, de cette âme qui avait pitié de moi, et de cette voix, ajouta-t-elle en dévoilant tout à coup ses yeux levés v*>rs le ciel, de cette voix qui m'a appelée sa sœur I...

RAPHAËL et

et qui ne me retirera plus ce doux nom, poursuivit-elle avec un accent et un regard de tendre interrogation, ni pendant ma vie, ni après ma mort ?... »

Ma tête tomba, anéantie de félicité, sur ses pieds; ma bouche s'y colla sans pouvoir trouver une parole. J'entendis le pas des bateliers qui venaient nous avertir que le lac était calme et qu'il restait juste assez de jour pour repasser à la rive de Savoie. Nous nous levâmes pour les suivre. Elle et moi nous marchions d'un pas chancelant comme dans l'ivresse. Oh ! qui pourrait décrire ce que j'éprouvais en sentant le poids de son corps souple, mais affaissé par la souffrance, peser délicieusement sur moi comme si elle se fût involontairement complu à sentir et à me faire sentir à moi-même que j'étais désormais la seule force de sa langueur, la seule confiance de sa faiblesse, le seul point d'appui de son détachement de la terre ! J'entends encore, après vingt ans écoulés, depuis cette heure, le bruit des feuilles sèches qui criaient en se froissant sous nos pas ; je vois encore nos deux longues ombres confondues en une, que le scîeil couchant jetait à gauche, sur l'herbe du verger, comme un linceul mobile qui suivait la jeunesse et l'amour pour les ensevelir avant le temps ! Je sens encore la douce tiédeur de son épaule contre mon cœur et le battement d'une des tresses de ses cheveux que le vent du lac jetait contre ma figure et que mes lèvres s'efforçaient de retenir pour avoir le temps de les baiser ! 0 temps ! que d'éternités des joies de l'âme tu ensevelis dans une

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pareille minute I ou plutôt, que tu es impuissant pour ensevelir, impuissant pour faire oublier !

La soirée était aussi calme et aussi tiède que la veille avait été orageuse et glaciale sur l'eau. Les montagnes nageaient dans une légère teinte violette qui les grandissait et les éloignait en les efFaçant : on ne pouvait dire si c'étaient des montagnes ou si c'étaient de grandes ombres mobiles et vitrées à travers lesquelles on aurait vu transpercer le ciel chaud de l'Italie. L'azur céleste était tacheté de petites nuées pourpres, semblables aux plumes ensanglantées qui se détachent de l'aile d'un cygne déchiré par des aigles. Le vent était tombé avec le jour.

Les vagues allongées et nacrées ne jetaient plus qu'une légère petite frange d'écume au pied des rochers, d'où pendaient les feuilles trempées des figuiers. Les petites fumées des chaumières hautes, dispersées sur les flancs du mont du Chat, montaient çà et là et rampaient contre la montagne pour s'élever, tandis que les cascades descendaient dans les ravins comme des fumées d'eau. Les vagues du lac étaient si transparentes qu'en se penchant hors de la barque on y voyait l'ombre des rames et nos visages qui nous regardaient; si tièdes, qu'en y trempant le bout des doigts pour y entendre le murmure du sillage de nos mains, on n'y sentait que les caresses sous les légers frissons voluptueux de l'eau. Un petit rideau, comme dans les gondoles de Venise, nous séparait des bateliers. Elle était couchée sur un des bancs du bateau qui lui servait de lit, le coude sur le coussin, le corps

enveloppé de châles contre l'humidité du soir, mon manteau replié en plusieurs doubles autour de ses pieds, le visage tantôt dans l'ombre, tantôt éclairé et ébloui par les derniers reflets roses du soleil suspendu au sommet des sapins noirs de la Grande-Chartreuse. J'étais couché sur un monceau de filets étendus au fond de la barque, le cœur plein, la bouche muette, les yeux ,sur ses yeux. Qu'avions-nous besoin de parler quand le soleil, la nuit, les montagnes, l'air, les eaux, les rames, le balancement voluptueux de la barque, l'écume légère du sillage qui nous suivait en murmurant, nos regards, nos silences, nos respirations, nos âmes à l'unisson suspendues, parlaient si divinement pour nous ? Nous paraissions craindre plutôt instinctivement que le moindre bruit de voix ou de paroles ne vînt discorder avec l'enchantement d'un pareil silence. Nous croyions glisser de l'azur du lac à l'azur de l'horizon élevé du ciel, sans voir les bords que nous venions de quitter, ni les bords où nous allions toucher devant nous.

J'entendis une de ses respirations plus forte et plus prolongée que les autres s'écouler lentement de ses lèvres, comme si sa poitrine oppressée par un poids invisible eût rendu dans une seule haleine toute l'aspiration d'une longue vie. Je fus troublé. « Vous souflrez ? lui dis-je avec tristesse. — Non, dit-elle, ce n'était pas une souffrance, mais une pensée. — A quoi pensez-vous si fortement? repris-je. — Je pensais, me répondit-elle, que si Dieu frappait, en cet instant, d'immobilité toute la nature ; si ce soleil restait suspendu ainsi, le disque à moitié plongé derrière ces sapins qui ressemblent à des cils de la paupière du ciel; si cette lumière et cette ombre restaient ainsi confondues et indécises dans l'atmosphère, ce lac dans

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sa même limpidité, cet air dans la même tiédeur, ces deux bords éternellement à la même distance de ce bateau, ce même rayon de lumière éthérée sur votre front, ce même regard de votre pitié dans mes yeux, cette même possession de joie dans mon cœur, je comprendrais enfin ce que je n'avais pas compris encore depuis que je pense ou que je rêve. — Et quoi donc? lui demandai-je avec anxiété. — L'éternité dans une minute et l'infini dans une sensation ! » s'écria-t-elle en se renversant à demi sur le bord du bateau, comme pour regarder l'eau et pour m'épargner l'embarras d'une réponse. J'eus la gaucherie de répondre par une de ces banalités de vulgaire galanterie qui se rencontra maladroitement sur mes lèvres, à la place des chastes et ineffables adorations dont mon cœur était inondé. Le sens était qu'un pareil bonheur ne me suffirait pas s'il n'était pas la promesse et l'avant-goût d'une autre félicité. Elle me comprit trop; elle rougit pour moi plus que pour elle-même. Elle se retourna, le visage empreint de l'émotion d'une sainteté profanée, et, d'un accent aussi tendre, mais plus pénétré et plus solennel que je n'en avais encore entendu sur ses lèvres : « Vous m'avez fait bien mal, me dit-elle à voix basse; approchez-vous plus près et écoutez-moi. Je ne sais pas si ce que je sens pour vous et ce que vous paraissez sentir pour moi est ce qu'on appelle amour, dans la langue pauvre et confuse du monde où les mêmes mots servent à exprimer des choses qui ne se ressemblent que dans le son qu'elles rendent sur les lèvres de l'homme; je ne veux pas le savoir: et vousl oh! je vous en conjure, ne le sachez jamais ! mais je sais que c'est le plus suprême et le plus complet bonheur que i'ârae

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d'un être vivant puisse aspirer de l'âme, des yeux, de la voix d'un autre être qui lui ressemble, qui lui manquait et qui se complète en le rencontrant ! A côté de ce bonheur sans mesure, de cette aspiration mutuelle des pensées par les pensées, des sentiments par les sentiments, do l'âme par l'âme qui les confond en une seule et indivisible existence et qui les rend aussi inséparables que le rayon de ce soleil qui se couche et le rayon de cette lune qui se lève quand ils se rencontrent dans le même ciel pour remonter confondus dans ce même éther, y a-t-il un autre bonheur, grossière image de celui-là, aussi loin de l'union immatérielle et éternelle de nos âmes que la poussière est loin de ces étoiles et que la minute est loin de l'éternité? Je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir, hélas ! et je n'en puis jamais rien savoir, ajouta-t-elle avec un accent de dédaigneuse tristesse dont je ne compris pas d'abord lesensénigmatique à mon esprit. — Mais, reprit-elle avec un abandon d'attitude, d'accent et de confiance qui semblait la donner tout entière à moi : qu'importent les mots ? Je vous aime ! la nature entière le dirait pour moi si je ne le disais pas; ou plutôt, laissez-moi le dire tout haut la première, le dire pour deux : nous nous aimons!

« — Oh ! dites-le ! dites-le encore ! redites-le mille fois ! » m'écriai-je en me levant comme un insensé et en parcourant à grands pas la barque qui résonnait et qui chancelait sous mes pieds. « Disons-le ensemble, disons-le à Dieu et aux hommes, disons-le au ciel et à la terre ; disons-le aux éléments muets et sourds ! disons-le éternellement, et que toute la natui'e le redise éternellement avec ïious !... » Je vins tomber à genoux sur les membrures du bateau, devant elle, les

Lamartine. — Raphakl. 6

mains jointes et le visage recouvert par mes clieveux. — « Calmez-vous, me dit-elle en posant son doigt sur ma bouche, et laissez-moi vous parler, sans m'interrorapre, jusqu'au bout. » Je me rassis et je me tus.

« Je vous l'ai dit, reprit-elle, ou plutôt je ne vous l'ai pas dit, je vous l'ai crié du cri de mon âme en vous reconnaissant : je vous aime ! je vous aime de toute l'attente, de tous les rêves, de toutes les impatiences d'une vie stérile de vingt-huit ans, qui s'est passée à regarder sans voir et à chercher sans rencontrer ce que sa nature lui avait révélé par un pressentiment doiît vous étiez le mystère. Mais, hélas ! je vous ai connu et aimé trop tard, si vous comprenez l'amour comme le reste des hommes le comprend, et comme vous paraissiez le comprendre vous-même tout à l'heure, dans ce mot profane et léger que vous m'avez dit. Ecoutez-moi encore, poursuivit-elle, et comprenez-moi bien : je suis à vous, je me donne à vous, je vous appartiens commeje m'appartiens à moi-même; et je puis le dire sans rien enlever à ce père adoptif qui n'a jamais voulu voir en moi que sa fille. Rien ne m'empêche d'être à vous tout entière, et je ne retiens rien de moi que ce que vous m'ordonnez vous-même d'en garder. Ne vous étonnez pas de ce langage qui n'est pas celui des femmes d'Europe ; elles aiment faiblement, elles se sentent aimées de même, elles craindraient de perdre les désirs qu'elles inspirent en avouant un secret qu'elles veulent faire arracher. Je ne leur ressemble ni par la patrie, ni par le cœur, ni par l'éducation. Elevée par un mari philosophe, au sein d'une société d'esprits libres, dégagés des croyances et des- pratiques de la religion qu'ils ont eapée, je n'ai aucune des superstitions, des faiblesses

d'esprit, des scrupules qui courbent le front des femmes ordinaires devant un autre juge que leur conscience. Leur dieu d'enfance n'est pas le mien. Je ne crois qu'au Dieu invisible qui a écrit son symbole dans la nature, sa loi dans nos instincts, sa morale dans notre raison. La raison, le sentiment et la conscience sont mes seules révélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie ne me défendrait d'être à vous ; mon âme tout entière me précipiterait dans vos bras, si vous ne pouviez être heureux qu'à ce prix. Mais attacherions-nous votre bonheur et le mien à cette fugitive ivresse dont la privation volontaire donne mille fois plus de jouissance à l'âme que sa satisfaction n'en donne aux sens ? Ne croirons-nous pas plus à l'immatérialité et à l'éternité de notre amour quand il restera élevé à la hauteur d'une pensée pure, dans les régions inaccessibles au changement et à la mort, que s'il descendait à l'abjecte nature des sensations vulgaires en se dégradant et en se profanant dans d'indignes voluptés? — D'ailleurs, poursuivit-elle après un court silence et en rougissant comme une joue approchée du feu, si vous exigiez jamais de moi, dans un moment d'incrédulité et de délire, cette preuve de mon abnégation, sachez que ce sacrifice ne serait pas seulement celui de ma dignité, mais aussi celui de mon existence; que mon âme peut, dit-on, s'exhaler dans un seul soupir; qu'en m'enlevant l'innocence de mon amour vous m'auriez en même temps enlevé la vie, et qu'en croyant tenir votre bonheur dans vos bras vous n'auriez possédé qu'une ombre et vous ne relèveriez peut-être que la mort !... »

Nous demeurâmes longtemps sans voix l'un et l'autre. A la fin, avec un soupir arraché du fond de

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ma poitrine : « Je vous ai comprise, lui dis-je, et le serment de l'éternelle innocence de mon amour a été juré dans mon cœur avant que vous eussiez achevé de me le demander. »

Cette l'ésignation sembla la combler de bonheur et redoubler le charmant abandon de sa tendresse. La nuit était tombée sur le lac; les étoiles du firmament s'y regardaient; les grands silences delà nature endormaient la terre. Les vents, les arbres, les flots laissaient entendre en nous les fugitives impressions du sentiment ou de la pensée qui parlent à voix basse dans les cœurs heureux. Les bateliers chantaient par moments ces psalmodies traînantes et monotones qui ressemblent aux ondulations notées des vagues sur les grèves. Cela me fit penser à sa voix, qui résonnait sans cesse dans mon oreille. — « Ah! si vous marquiez pour moi cette nuit délicieuse par quelques accents jetés à ces vagues et à ces ombres pour qu'elles restassent à jamais pleines de vous ? » lui dis-je. — Je fis signe aux bateliers de se taire et d'assoupir le bruit de leurs rames, dont les gouttes retombaient seulement comme un accompagnement musical en petites notes argentines sur les eaux. Elle chanta cette ballade écossaise, à la fois maritime et pastorale, dans laquelle une jeune fille que le pauvre matelot, son amant, a quittée pour aller chercher fortune aux Indes, raconte que ses parents se sont lassés d'attendre le retour du jeune homme, et lui ont fait épouser un vieillard, auprès duquel elle serait heureuse, si elle ne rêvait

pas à celui qu'elle a aimé le premier. Cette ballade commence ainsi :

Quand les moutons sont dans la bergerie. Que le sommeil aux humains est si doux, Je songe, hélas ! aux chagrins de ma vie, Et près de moi dort mon bon vieil époux.

Après chaque couplet, il y a une longue rêverie chantée en notes vagues et sans paroles, qui berce l'âme sur des flots de tristesse infinie, et qui fait monter dans les yeux les larmes de la voix; puis le récit recommence au couplet suivant avec l'accent sourd et lointain d'un souvenir qui regrette, qui souffre et qui se résigne. Si les strophes grecques de Sapho sont le feu même de l'amour, ces notes écossaises sont les larmes mêmes de la vie et le sang du cœur blessé à mort par la destinée. Je ne sais pas qui a écrit cette musique ; mais qui que ce soit, qu'il soit béni pour avoir trouvé sous quelques notes cet infini de la tristesse humaine dans le gémissement mélodieux d'une voix ! Depuis ce jour, il ne m'a plus été possible d'eutendre les premières mesures de cet air sans m'enfuir comme un homme poursuivi par une ombre ; et quand je sens le besoin d'ouvrir mon cœur par une larme, je m'en chante intérieurement moi-même le refrain plaintif, et je me sens prêt à pleurer, moi qui ne pleure jamais !

Nous arrivâmes au petit môle du Pertois, qui s'avance dans le lac, et où l'on amarre les bateaux ; c'est le port d'Aix : il est situé à une demi-lieue de la ville. Il était plus de minuit. Il n'y avait plus sur le môle ni voitures

ni ânes pour ramener les étrangers à la ville. La route était trop longue pour permettre à une pauvre femme souffrante de faire le trajet à pied Après avoir vainement frappé aux portes de deux ou trois chaumières voisines du lac, les bateliers proposèrent de porter la dame jusqu'à Aix. Ils enlevèrent gaiement leurs avirons des anneaux qui les attachaient au bordage ; ils les lièrent ensemble avec les cordes de leurs filets ; ils posèrent un des coussins du bateau sur ces cordes ; ils formèrent ainsi un brancard souple et flottant sur lequel ils firent coucher l'étrangère. Puis, quatre d'entre eux élevant chacun sur son épaule une des extrémités des avirons, ils se mirent en route sans imprimer au palanquin d'autre balancement que celui de leurs pas. J'avais voulu leur disputer la joie de porter une part de ce doux fardeau, mais ils m'avaient repoussé avec un jaloux empressement. Je marchais à côté du brancard, ma main droite dans les mains de la malade, pour quelle put s'appuyer et se retenir à moi dans les balancements de la marche. Je l'empèchais de glisser de l'étroit coussin sur lequel elle était étendue. Nous marchâmes ainsi en silence et lentement, à la clarté de la pleine lune, sous la longue avenue des peupliers. Oh I qu'elle me parut courte, cette avenue! et que j'aurais voulu qu'elle me conduisît ainsi jusqu'au dernier pas de nos deux vies ! Elle ne me parlait pas, je ne lui disais i-ien ; mais je sentais tout le poids de son corps suspendu avec confiance à mon bras ; mais je sentais ses deux mains froides entourer la mienne, et de temps en temps une involontaire étreinte, une haleine plus chaude sur mes doigts, me faisaient comprendre qu'elle avait approché ses lèvres de mes mains pour les réchauffer. Non, jamais de pareils silences ne

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continrent de si intimes épanchements. Nous avions été heureux du bonheur d'un siècle en une heure. Quand nous arrivâmes à la maison du vieux médecin et que nous déposâmes ia malade sur le seuil de sa chambre, un monde entier s'était écroulé entre nous. Je sentis ma main toute trempée de ses larmes; je l'essuyai sur mes lèvres et dans mes cheveux, et j'allai me jeter tout habillé sur mon lit.

J'eus beau me tourner et me retourner sur mon oreiller, je ne pus pas dormir. Les mille circonstances de ces deux journées se reproduisaient dans mon esprit avec une telle force et de tels contre-coups d'impression, que je ne pouvais croire qu'elles fussent Unies; je revoyais et j'entendais tout ce que j'avais vu et entendu la veille. La fièvre de mon âme s'était communiquée à mes sens. Je me levai, me recouchai vingt fois sans pouvoir trouver le calme. A la fin, j'y renonçai. Je cherchai par l'agitation de mes pas à tromper l'agitation de mes pensées. J'ouvris la fenêtre, je feuilletai des livres sans les comprendre, je marchai rapidement dans ma chambre, je déplaçai et replaçai ma table et ma chaise pour trouver une bonne place et pour achever la nuit assis ou debout. Tout ce bruit se fit entendre au salon voisin. Mes pas troublèrent la pauvre malade, qui sans doute ne dormait pas plus que moi. J'entendis des pas légers craquer sur le parquet et s'approcher de la porte de chêne fermée à deux verrous, qui séparait son salon de ma chambre ; je collai mon oreille contre les panneaux ; j'entendis une respiration retenue et le froissement d'une robe de soie

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contre la muraille. La lueur d'une lampe filtrait à travers les fentes de la porte et au-dessous des battants sur mon plancher. C'était elle ; elle était là, l'oreille collée aussi, à quelques lignes de mon front : elle pouvait entendre battre mon cœur. — « Etes-vous malade ? me dit tout bas une voix que j'aurais reconnue à un seul soupir. — Non, répondis-je, mais je suis trop heureux ! l'excès du bonheur est aussi fiévreux que l'excès de l'angoisse. Cette fièvre est celle de la vie ; je ne la crains pas, je ne la fuis pas, et je veille pour en jouir, — Enfant, me dit-elle, allez vous endormir pendant que je veille, c'est à moi maintenant de veiller sur vous I — Mais vous-même, lui criai-je tout bas, pourquoi ne dormez-vous pas ? — Moi, reprit-elle, je ne veux plus dormir, pour ne plus perdre une minute du sentiment de la félicité dont je suis inondée. J'ai peu de temps à savourer ma joie, je ne veux pas en perdre une goutte par l'oubli dans le sommeil. Je suis venue m'asseoir là pour vous entendre peut-être et pour me sentir du moins près de vous. — Oh ! murmurai-je entre mes lèvres, pourquoi si loin encore ? pourquoi ce mur entre nous ? — Est-ce donc cette porte qui est entre nous, et non notre volonté et notre serment? me dit-elle. Tenez ! si votre pas n'est retenu que par cet empêchement matériel, vous pouvez le franchir ! » Et j'entendis sa main qui tirait le verrou de son côté. « Oui, vous le pouvez maintenant, continuat-elle, s'il n'y a pas en vous quelque chose de plus fort que votre amour même, qui domine, qui subjugue votre emportement ; oui, vous pouvez le franchir, continua-t-elle avec un accent à la fois plus passionné et plus solennel, je ne veux rien devoir qu'à vousmême; vous trouverez un amour égal à votre amour;

mais, je vous l'ai dit, dans cet amour vous trouverez aussi ma mort ! »

L'excès de mon émotion, l'impétueux élan de mon cœur vers cette voix, la violence morale qui me repoussait, me firent tomber anéanti, dans l'attitude d'un homme blessé à mort, sur le seuil de cette porte fermée. Je l'entendis, elle, s'asseoir de l'autre côté, sur le coussin d'un canapé qu'elle jeta sur le parquet du salon. Nous continuâmes, une partie de la nuit, à causer à voix basse, à travers les intervalles laissés par cette menuiserie grossière entre le plancher et les montants de la porte. Paroles intimes, inusitées dans la langue ordinaire des hommes, flottantes comme les rêves de la nuit entre le ciel et la terre, souvent interrompues de longs silences, pendant lesquels les cœurs se parlent d'autant plus que les mots manquent davantage aux lèvres pour exprimer d'inexprimables entretiens. A la fin, les silences devinrent plus longs, les voix plus éteintes, et je m'endormis de lassitude, la joue contre le mur et les mains jointes sur mes

Quand je m'éveillai, le soleil déjà très-haut dans le ciel inondait ma chambre de réverbérations lumineuses. Les rouges-gorges d'automne piétinaient et becquetaient en gazouillant les vignes et les groseilliers sous ma fenêtre; toute la nature semblait s'être éveillée, parée, illuminée et animée avant moi pour fêter le jour de notre naissance à une nouvelle vie. Tous les bruits de la maison me semblaient joyeux comme moi. Je n'entendais que les pas légers de la

femme de chambre qui allait et venait dans le corridor pour porter le déjeuner à sa maîtresse, les voix enfantines des petites filles de la montagne qui apportaient les fleurs des bords du glacier, les trépignements et les sonnettes des mulets qui l'attendaient dans la cour pour la conduire au lac ou aux sapins. Je changeai mes vêtements souillés de poussière et d'écume, je lavai mes yeuT battus et rouges d'insomnie, je peignai mes cheveux en désordre, je mis mes guêtres de cuir du chasseur de chamois des Alpes, je pris mon fusil, je descendis à la table commune où le vieux médecin déjeunait avec sa famille et ses hôLps.

On s'entretint à table de la tempête sur le lac, du danger qu'avait couru la jeune étrangère, de son évanouissement à Haute-Combe, de son absence de deux jours, du bonheur que j'avais eu de la rencontrer et de la ramener la veille. Je priai le médecin d'aller lui demander pour moi la permission de m'informer des nouvelles de sa santé et de l'accompagner dans ses courses. Il redescendit avec elle plus belle, plus touchante et plus rajeunie par le bonheur qu'on ne l'avait encore vne. Elle éblouissait tout le monde. Elle ne regardait que moi. Moi seul je comprenais ces regards et ces mots à double interprétation. Ses guides l'enlevèrent avec des cris de joie sur le fauteuil à marchepied flottant qui sert de selle aux femmes de Savoie. Je suivis à pied le mulet aux clochettes tintantes qui la portait ce jour-là aux chalets les plus élevés du plateau de la montagne.

Nous y passâmes la journée tout entière presque sans nous parler, tant nous nous entendions déjà complètement sans paroles. Tantôt occupés à contempler la lumineuse vallée de Chambéry qui semblait se

creuser et s'élargir à mesure que nous nous élevions davantage; tantôt à nous arrêter sur le bord des cascades, dont la fumée colorée par le soleil nous enveloppait d'arcs-en-ciel ondoyants, qui nous semblaient l'encadrement surnaturel et l'auréole mystérieuse de notre amour; tantôt à cueillir les dernières fleurs de la terre sur les prés en pente des chalets, à '*\es échanger entre nous comme des lettres à jamais intelligibles pour nous seuls de cet alphabet embaumé de la nature; tantôt à ramasser les châtaignes oubliées au pied des châtaigniers, à les écorcer pour les faire cuii'e le soir, au feu de sa chambre; tantôt à nous asseoir sous les derniers chalets des montagnes déjà abandonnés par leurs habitants : nous nous disions combien seraient heureux deux êtres comme nous relégués par leur fortune dans une de ces masures désertes formées de quelques troncs d'arbres et de quelques planches, à la proximité des étoiles, au murmure des vents dans les sapins, au frisson des glaciers et des neiges, mais séparés des hommes par la solitude et ne remplissant que d'eux-mêmes une vie pleine et débordante d'un seul sentiment!

Le soir nous redescendîmes à pas lents. Nous nous regardions tristement comme si nous eussions laissé nos domaines et notre bonheur pour jamais derrière nous. Elle remonta dans son appartement. Je restai pour souper avec la famille et les hôtes. Après le souper, je frappai, comme nous en étions convenus, à la porte de sa chambre. Elle me reçut comme un ami d'enfance retrouvé après une longue absence. J'y

passai désormais ainsi tous les jours et toutes les soirées. Je la trouvais ordinairement à demi couchée sur un canapé recouvert de toile blanche, dans un angle entre la fenêtre et la cheminée : une petite table de bois brun sur laquelle brûlait une lampe de cuivre portait des livres, des lettres reçues ou commencées dans la journée, une petite boîte à thé en acajou qu'elle me donna en partant et qui ne quitta plus ma cheminée depuis ce temps-là, et deux tasses de porcelaine bleue et rose de la Chine dans lesquelles nous prenions le thé, à minuit. Le bon vieux médecin montait ordinairement avec moi pour causer avec sa jeune malade; mais après quelque demi-heure de conversation, cet excellent homme, s'apercevant bien que ma présence contribuait plus que ses conseils et ses bains au rétablissement visible d'une santé si chère à tous, nous laissait seuls avec nos livres et nos entretiens. A minuit, je baisais sa main qu'elle me tendait à travers la table, et je me retirais dans ma chambre. Je ne me couchais que quand je n'entendais plus aucun bruit dans la sienne.

Nous menâmes encore cinq longues et courtes semaines cette intime et délicieuse vie à deux; longues, si je me reporte aux innombrables palpitations de félicité qu'elles comptaient dans nos cœurs; courtes, si je pense à la rapide imperceptibilité des heures qui les remplissaient! Il semblait que, par un miracle de la Providence qui ne se reproduit pas une année sur dix, la saison complice de notre bonheur était d'accord avec nous pour le prolonger. Le mois d'octobre tout

entier et une longue moitié du mois de novembre ressemblaient à un printemps ressuscité de l'hiver et qui n'avait oublié que ses feuilles dans le tombeau. Les brises étaient tièdes, les eaux bleues, les sapins verts, les nuées roses, les soleils éclatants. Les jours seulement étaient courts; mais les longues soirées auprès des cendres chaudes de sa cheminée nous rapprochaient davantage. Elles nous rendaient plus exclusivement présents encore l'un à l'autre, elles empêchaient nos regards et nos âmes de s'évaporer dans la splendeur de la nature extérieure. Nous les préférions aux longs jours d'été. Notre splendeur était en nous. Nous la sentions mieux en nous confinant dans notre demeure pendant les longues ténèbres des soirs et des nuits de novembre, au tintement de quelques premières rafales de givre ou de neige sur ses vitres et aux gémissements du vent d'automne ; ce vent pluvieux semblait nous refouler en nous-mêmes et nous crier : « Hâtez-vous de vous dire tout ce qui n'a jamais été dit dans vos cœurs et tout ce qui doit être dit avant que l'homme et la femme meurent, car je suis la voix des mauvais jours qui approchent et qui vont vous séparer. »

Nous visitâmes ainsi successivement ensemble toutes les anses, toutes les vagues, tous les sables du lac ; toutes les cimes, toutes les croupes, toutes les gorges, toutes les vallées secrètes, toutes les grottes, toutes les cascades encaissées dans les fissures des rochers de la Savoie. Nous vîmes plus de sites sublimes ou gracieux, plus de solitudes mystérieuses.

plus de déserts enchantés, plus de maisonnette! suspendues entre les abîmes et les nuages auj corniches saillantes des montagnes, plus de vergers plus d'eaux laiteuses écumant sur les prés en pente plus de forêts de sapins et de châtaigniers ouvran leurs sombres colonnades aux regards et répercutan le bruit de nos voix sous leurs dômes, qu'il n'ei faudrait pour cacher un monde d'amants ! Nou! laissions à chacun de ces sites un de nos soupirs, ui de nos enthousiasmes, une de nos bénédictions. Nou: les priions tout bas ou tout haut de conserver h souvenir de l'heure que nous avions passée ensemble des pensées qu'ils nous avaient données, de lair qu'il: nous avaient fait respirer, de la goutte d'eau que nou: avions bue dans le creux de nos mains, de la feuilL ou de la fleur que nous y avions cueillie, de la traci que nos pa» y avaient imprimée sur l'herbe humide de nous rendre tout cela un jour avec la parcell d'existence que nous y laissions en passant et ei respirant, pour ne rien perdre de la félicité qu débordait de nos cœurs, et pour retrouver toutes ce minutes, toutes ces extases, toutes ces émanations d nous-mêmes dans ce dépôt fidèle de l'éternité où tou se retrouve, même le souffle qu'on vient de respire et la minute qu'on croit avoir perdue.

Jamais peut-être depuis la création de ces lacs, d ces torrents et de ces granits, des hymnes auss tendres et aussi enflammés ne s'étaient élevés de ce montagnes vers Dieu ! Il y avait dans nos âmes asse de vie et assez damour pour animer toute cette nature eaux, ciel, terre, rochers, arbres, cèdre et hysope, e pour leur faire rendre des soupirs, des élans, de étreintes, des voix, des cris, des parfums, des flamme

capables de remplir le sanctuaire entier d'une nature plus vaste et plus muette encore que celle où nous nous égarions. Un globe n'eût-il été créé que pour nous seuls, nous seuls aurions suffi à le peupler, à le vivifier, à lui donner la voix, la parole, la bénédiction et l'amour pendant une éternité ! Et qu'on dise que l'âme humaine n'est pas infinie ! Et qui donc a senti les bornes de sa vie, de sa puissance d'exister et d'aimer, auprès d'une femme adorée, en face de la nature et du temps, et sous l'œil de Dieu? O amour! que les lâches te craignent et que les méchants te proscrivent! Tu es le grand prêtre de ce monde, le révélateur de l'immortalité, le feu de l'autel! et sans ta lueur, l'homme ne soupçonnerait pas l'infini !

Ces six semaines furent pour moi un baptême de feu; il transfigura mon âme, il la purifia de toutes les souillures dont elle s'était tachée jusque-là. L'amour fut le flambeau qui en m'embrasant m'éclaira à la fois la nature, ce monde, moi-même et le ciel. Je compris le néant de ce monde en voyant combien il disparaissait devant une seule étincelle de la véritable vie ! Je rougis de moi-même en me regardant dans le passé et en me comparant à la pureté et à la perfection de celle que j'aimais. J'entrai dans le ciel des âmes en pénétrant des yeux et du cœur dans cette mer de beauté, de sensibilité, de pureté, de mélancolie et d'amour, qui s'entr'ouvrait d'heure en heure davantage dans les yeux, dans la voix, dans les entretiens de la créature cf^leste qui venait de se manifester à moi ! Combien de lois je me mis à genoux devant eîie, le front collé dans

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l'herbe, dans l'attitude et dans le sentiment de l'adoration ! Combien de fois je la priai, comme on prie un être d'une autre nature, de me laver dans une de ses larmes, de me brûler dans une de ses flammes, de m'aspirer dans une de ses respirations, pour qu'il ne restât plus rien de moi dans moi-même que l'eau purifiante dont elle m'aurait lavé, que le feu céleste dont elle m'aui^ait consumé, que le souffle nouveau dont elle aurait animé mon nouvel être ! afin que je devinsse elle ou qu'elle devînt moi, et que Dieu luimême en nous rappelant devant lui ne pût plus reconnaître ni séparer ce que le miracle de l'amour aurait transformé et confondu!... Oh ! si vous avez un frère, un fils ou un ami qui n'ait jamais compris la vertu, priez le ciel qu'il le fasse aimer ainsi ! Tant qu'il aimera, il sera capable de tous les dévouements, de tous les héroismes, pour s'égaler à l'idéal de son amour. Et quand il n'aimera plus, il lui restera à jamais dans l'âme un arrière-goût de volupté céleste qui le dégoûtera des eaux du vice, et un coup d'œil secrètement levé vers la source où il lui fut permis de boire une fois !

Je ne puis dire combien de salutaires hontes de moi-même me saisissaient en présence de celle que j'aimais; mais ses reproches étaient si tendres, mais ses regards, quoique si pénétrants, étaient si doux, mais ses pardons étaient si divins, qu'en m'humiliant devant elle je ne me sentais pas abaisser, mais je me sentais relever et grandir. Je croyais presque sentir éclore de ma propre nature en moi-même la pureté, la splendeur que sa lumière réverbérait seulement en moi ! Je la comparais sans cesse involontairement aux autres femmes que j avais

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entrevues . Excepté Antonine , qui m'apparaissait comme l'enfance naïve de Julie; excepté ma mère, à qui elle ressemblait dans sa sainteté et dans sa maturité, aucune femme ne supportait, à mes yeux, ie moindre rapprochement. Un seul de ses regards rejetait dans lombre tout le reste de ma vie . Ses entretiens me révélaient des profondeurs, des éten- "dues, des délicatesses, des élégances, des divinités de sentiment et de passion qui me transportaient dans des régions inconnues où je croyais respirer pour la première fois l'air natal de mes propres pensées. Tout ce qu'il y avait en moi de légèreté, de vanité, de puérilité, de sécheresse, d'ironie ou d'amertume d'esprit pendant ces mauvaises années de mon adolescence , disparaissait tellement que je ne me reconnaissais plus moi-même. En la quittant, je me sentais bon, je me croyais pur. Je retrouvais le sérieux, l'enthousiasme, la prière, la piété intérieure, les larmes chaudes qui ne coulent pas par les yeux, mais qui montent comme une source cachée du fond de nos aridités apparentes et qui lavent le cœur sans l'amollir. Je me promettais de ne plus jamais redescendre de ces hauteurs célestes, mais sans vertiges, où ses tendres reproches, sa voix, sa seule présence, avaient le don de m'élever. C'était comme une seconde virginité de mon âme que je contractais aux rayons de l'éternelle virginité de son anâour. Je ne pouvais dire s'il y avait plus de pitié que d'atti'ait dans l'impression que je recevais d'elle, tant la passion et l'adoration s'y feêlâient par égales parts et changeaient mille fois par minute dans mes pensées l'amour en culte et le culte en amour ! Oh ! n'est-ce pas là le dernier sommet de X'amour : ientliousiasme dans la possession de la LA>:ARTl^•E. — Rab*'aei. 6

beauté pai'faite et la volupté dans la suprême adoration?... Tout ce qu'elle avait dit me paraissait éternel, tout ce qu'elle avait regardé me paraissait sacré . J'enviais la terre qu'elle avait foulée en marchant; les rayons du soleil qui l'enveloppaient dans nos promenades me semblaient heureux de l'avoir touchée. J'aurais voulu recueillir, pour le séparer à jamais des vagues de l'air, l'air qu'elle avait divinisé à mes yeux en le respirant; j'aurais voulu encadrer jusqu'à la place vide qu'elle venait de quitter dans l'espace, pour qu'aucune créature inférieure ne l'occupât jamais plus dans le reste de la durée de la terre! Enfin, je voyais, je sentais, j'adorais tout, et Dieu lui-même, à travers cette divinité de mon amour!... Si la vie durait dans un pareil état de l'âme, la nature s'arrêterait, le sang cesserait de circuler, le cœur oublierait de battre, ou plutôt il n'y aurait plus ni mouvement, ni ralentissement, ni lassitude, ni précipitation, ni mort, ni vie, dans nos sens; il n'y aurait plus qu'une éternelle et vivante pétrification de tout notre être dans un autre être. Cet état doit ressembler à l'état de l'âme à la fois anéantie et vivante en Dieu !

Quel bonheur! les vils désirs de la passion sensuelle s'étaient anéantis (puisqu'elle l'avait voulu) dans la pleine possession de l'âme de 1 un par l'autre. Le bonheur me rendait, comme il fait toujours, meilleur et plus pieux que je l'eusse jamais été. Dieu et elle se confondaient si complètement dans mon âme, que l'adoration où je vivais d'elle devenait aussi une perpétuelle adoration de l'Etre divin qui l'avait cr?*ée.

RAPHAâL è3

Je n'étais qu'un hymne, et il n'y avait pas deux noms dans mon hymne, car Dieu, c'était elle, et elle, c'était Dieu! Nos conversations, le jour, quand nous nous arrêtions pour regarder, pour respirer, pour admirer, sur les versants de la montagne, sur les bords du lac ou sur quelque racine de châtaignier, au bord des pelouses inondées de soleil, se portaient souvent, par ce débordement naturel de deux âmes trop pleines, vers l'abîme sans fond de toutes les pensées, c'est-àdire vers l'infini et vers le mot qui seul remplit l'infini : Dieu. J'étais étonné, quand je prononçais ce dernier mot avec l'enthousiaste bénédiction de cœur qui contient toute une révélation dans un accent; j'étais étonné de la voir détourner ou abaisser ses regards et cacher dans les plis de ses beaux sourcils ou dans les coins de sa bouche distraite une peine ou une incrédulité triste qui me paraissait en contradiction avec nos élans. Un jour je lui en demandai timidement la raison. — « C'est que ce mot me fait mal, me répondit-elle. ■ — Et comment, repris-je, le mot qui contient le nom de toute vie, de tout amour et de tout bien, peut-il faire mal à la plus parfaite de ses créations?— Hélas! répliqua-t-elle avec l'accent d'une âme désespérée, c'est que ce mot contient pour moi l'idée de l'être dont j'ai le plus passionnément désiré que l'existence ne fût pas un rêve, et que cet être, ajouta-t-elle d'une voix plus sourde et plus affaissée, n'est pour moi et pour les sages dont j'ai reçu les leçons que la plus merveilleuse mais la plus vide des illusions de notre pensée! — Quoi! lui dis-je, vos maîtres ne croient pas à un Dieu? Mais vous qui aimez, pouvez-vous ne pas y croire! Y a-t-il donc une palpitation de nos cceurs qui ne soit une procla-

mation de l'infini! — Oh! se hâta-t-elle de répondre, n'intei'préiez pas en démence la sagesse des hommes qui m'ont soulevé les voiles de la philosophie, et qui ont fait briller à mes yeux le grand jour de la raison et de la science, à la place de la lampe fantastique et pâle dont les superstitions humaines éclairent les ténèbres volontaires répandues à dessein autour de leurs puériles divinités. C'est au Dieu de votre mère et de ma nourrice que je ne crois plus, ce n'est pas au Dieu de la nature et des sages. Je crois avec eux à un Etre principe et cause, source, espace et fin de tous les autres êtres, ou plutôt qui n'est lui-même que l'éternité, la forme et la loi de tous ces êtres visibles ou invisibles, intelligents ou inintelligents, animés ou inanimés, vivants ou morts, dont se compose le seul vrai nom de cet Être des êtres : l'infini! Mais l'idée de l'incommensurable grandeur, de la fatalité souveraine, de la nécessité absolue et inflexible des actes de cet Être, que vous appelez Dieu et que nous appelons loi, exclut de nos pensées toute intelligibilité précise, toute dénomination juste, toute imagination raisonnable, toute manifestation personnelle, toute révélation, toute incarnation, tout rapport possible entre cet Être et nous, et même l'hommage et la prière ! La conséquence a-t-elle donc à prier le principe ?

« Oh! que c'est cruel, ajouta-elle, et que de bénédictions, de prières et ds larmes fl'aurais-je pas versées à ses pieds depuis que je vous aime!... » Puis se reprenant : « Je vous étonne et vous alTlige, ditelle, mais pardonnez-moi : la première des vertus, s'il y a des vertus, n'est-ce pas la vérité? Sur ce seul point nous ne pouvons pas nous entendre : aussi,

n'en parlons jamais. Vous avez été élevé par une mt^re pieuse, au sein d'une famille chrétienne; vous y avez respiré avec l'air les saintes crédulités du foyer; on vous a mené par la main dans des temples, on vous a montré des images, des mystères, des autels; on vous a enseigné des prières en vous disant : « Dieu est là qui vous écoute et qui vous répond » ; vous aves cru, car vous n'aviez pas l'âge d'examiner- Plus tard, vous avez écarté ces hochets de votre enfance pour imaginer un Dieu moins puéril et moins féminin que ce Dieu des tabernacles chrétiens. Mais le premier éblouissement est resté encore dans vos yeux; le jour que vous avez cru voir était mêlé, à votre insu, du faux jour dont on vous a fasciné en entrant dans la vie; il vous est resté deux faiblesses de l'intelligence : le mystère et la prière. Il n'y a point de mystère, affîrraa-t-elle d'une voix plus solennelle; il n'y a que la raison, qui dissipe tout mystère; c'est l'homme fourbe ou crédule qui a inventé le mystère; c'est Dieu qui a fait la raison. Et il n'y a point de prière, poursuivit-elle plus tristement; car dans une loi inflexible il n'y a rien à fléchir, et dans une loi nécessaire il n'y a rien à changer.

« Les anciens, dans leur ignorance populaire souis laquelle se cachait leur profonde sagesse, le savaient bien, ajouta't-elle encore, car ils priaient tous lee dieux de leur invention, mais ils ne priaient pas la loi suprême : Iç Destin! »

Elle se tut, — a îl me semble, lui dis-je après un long silence, que les maîtres qui vous ont appris cette sagesse ont, dans leurs théories des rapports de l'homme avec Dieu, trop subordonné l'être sensible à l'être pensant ; en un mot, qu'ils ont oublié de

l'homme le cœur, cet organe de tout amour, comme l'intelligence est l'organe de toute pensée. Les imaginations que l'homme s'est faites de Dieu peuvent être puériles et fausses. Ses instincts, quelquefois, qui sont sa loi non écrite, doivent être vrais. Sans cela la nature aurait menti en le créant. Vous ne croyez pas que la nature soit un mensonge, ajoutai-je en souriant, vous qui disiez tout à l'heure que la vérité était peutêtre la seule vertu? Or, quel qu'ait été le but de Dieu en donnant ces deux instincts, le mystère et la prière, au cœur de l'homme; qu'il ait voulu lui révéler par là que lui. Dieu, est l'incompréhensible, et que le mystère était son vrai nom; ou qu'il ait voulu que toutes les créatures lui rendissent l'honneur et la bénédiction, et que la prière fût l'encens universel de la nature; toujours est-il que l'homme porte en soi ces deux instincts quand il pense à Dieu, le mystère et l'adoration. Le mystère? poursuivis-je, c'est l'œuvre de la raison humaine de l'élargir, de l'éclairer, de l'écarter toujours davantage, sans le dissiper complètement jamais. La prière? c'est le besoin du cœur de répandre sans cesse l'imploration utile ou inutile, entendue ou non, comme le parfum sur les pas de Dieu. Que ce parfum tombe sur les pieds de Dieu, ou qu'il tombe à terre, n'importe; il tombe toujours en tribut de faiblesse, d'humiliation et d'adoration!...

« Mais qui sait s'il est perdu ? ajoutai-je avec le ton d'une espérance qui, dans la voix de celui qui parle, triomphe du doute môme ; qui sait si la prière, cette communication mystérieuse avec la toute-puissance invisible, n'est pas, en effet, la plus grande des forces surnaturelles ou naturelles de l'homme? qui sait si la volonté suprême et immortelle n'a pas voulu

de toute éternité l'inspirer et l'exaucer dans celui qui prie, et faire participer ainsi Ihomme lui-même par l'invocation au mécanisme de sa propre destinée ? qui sait enfin si Dieu, dans son amour et dans sa bénédiction perpétuels sur les êtres émanés de lui, n'a pas voulu leur laisser ce rapport avec lui comme la chaîne invisible qui suspend la pensée des mondes à la ^sienne? qui sait si, dans sa solitude majestueuse, peuplée de lui seul, il n'a pas voulu que ce vivant murmure, que cette conversation inextinguible avec la nature s'élevât et redescendît sans cesse, sur tous les points de l'infini, de lui à tous les êtres qu'il vivifie, qu'il embrasse et qu'il aime, et de tous ces êtres jusqu'à lui? Dans tous les cas, la prière est le plus sublime des privilèges de l'homme, puisque c'est celui qui permet de parler à Dieu; et Dieu fût-il sourd, nous le prierions encore; car si sa grandeur était de ne pas nous entendre, notre grandeur à nous serait de le prier ! »

Je vis que mes raisonnements l'attendrissaient sans la convaincre ; que son âme, un peu desséchée par la science, n'avait pas encore ouvert ses sources du côté de Dieu. Mais l'amour ne devait pas tarder à attendrir sa religion après avoir attendri son cœur ; les délices et les angoisses de la passion devaient bientôt y faire éclore l'adoration et la prière, ces deux parfums de l'âme qui brûle et qui languit : l'un plein d'ivresse, l'autre plein de larmes ; tous deux divins 1

Cependant le bonheur, la solitude à deux, cet Eden des âmes tendres, la découverte qu'elle faisait tous les

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jour? en moi de quelque abîme dévoilé de ma pensée correspondant aux mystères de sa propre nature ; cet air d'automne dans les montagnes qui conservent, comme des poêles chauffés pendant l'été, les tiédeurs du soleil jusque près des neiges ; ces courses lointaines dans les chalets et sur les eaux ; le balancement de la barque ou le doux bercement du dos des mulets, qui ressemble à celui des vagues légères et lentes de la mer; le lait de ces pâturages qu'on lui apportait tout écumant, matin et soir, dans des coupes de bois de hêtre sculpté par les bergers; et, par-dessus tout, cette exaltation douce, ce délire paisible, ce vertige continu d'une âme qu'un premier amour soulève de la terre comme sur des ailes et promène de pensées en pensées, de rêve en rêve, à travers un nouveau ciel, dans un perpétuel épanouissement du cœur ; tout cela rétablissait visiblement sa santé. Du soir au matin on la voyait rajeunir. C'était comme dans une convalescence de l'âme qui se communiquait à ses traits. Son visage, un peu meurtri au commencement, autour des yeux, par ces taches ternes ou bleues semblables aux empi^eintes des doigts de la mort, reprenait la plénitude des joues, la chaleur de sang, la fraîcheur de teint, le duvet cotonneux d'une jeune fille qui a marché longtemps sur la montagne où sa joue a été pincée par les premières brises froides du glacier; ses paupières avaient perdu leur poids, ses yeux leur ombre, ses lèvres leurs plis. Ses regards nageaient dans un perpétuel brouillard lumineux de l'âme, vapeur d'un cœur brûlant condensée sur le globe des yeux en larmes qui montent toujours, mais que ce feu même dessèche et qui ne coulent jamais. Ses attitudes reprenaient la force, ses mouvements la souplesse, ses pas la légèreté et la vivacité de ceux

d'un enfant. Chaque fois qu'elle rentrait de ses caurses avec moi dans la cour de la maison, le vieux médecin et sa famille se récriaient sur le prodigieux changement opéré par vingt-quatre heures dans sa santé et sur l'éblouissement de jeunesse et de vie qu'elle répandait dans les 3'eux.

Le bonheur en effet semblait avoir des rayons et semer autour d'elle une atmosphère dans laquelle elle était enveloppée et enveloppait ceux qui la regardaient. Ce rayonnement de la beauté, cette atmo-sphère de l'amour ne sont point tout à fait, comme on le croit, des images de poëte. Le poëte ne fait que voir mieux ce qui échappe aux regards distraits ou aveugles des autres hommes. On a dit souvent d'une belle jeune fille qu'elle éclairait l'obscurité dans la nuit. On pouvait dire de Julie qu'elle échaufTait l'air autour d'elle. Je marchais, je vivais enveloppé de cette tiède émana-tion de sa beauté renaissante, les autres la sentaient en passant.

Quand j'étais rentré dans ma chambre, pendant les courts instants où j'étais forcé de la quitter, je me sentais, même à midi, comme dans un cachot sans air et sans jour. Le soleil même le plus éclatant ne m'éclairait plus, à moins qu'il ne fût réfléchi dans mes yeux par elle. Plus je la voyais, plus je l'admirais, moins je pouvais croire qu'elle fût une créature de la même espèce que moi. La divinité de son amour avait fini par devenir une foi de mon imagination. Je me prosternais sans cesse en esprit devant cet être trop tendre pour être un dieu, trop divin pour être une femme. Je

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lui cherchais des noms. Je n'en trouvais pas. A défaut de nom, je l'appelais en nioi-mênie mystère ! je lui rendais sous ce nom vague et indéfini un culte qui tenait de la terre par la tendresse, du rêve par l'enthousiasme, de la réalité par la présence, et du ciel par l'adoration !

Elle avait fini par me faire avouer que j'avais écrit quelquefois des vers, mais je ne lui en avais jamais montré. Elle paraissait aimer peu, au reste, cette forme artificielle et arrangée du langage, qui altère, quand elle ne l'idéalise pas, la simplicité du sentiment et de l'impression. Sa nature était trop soudaine, trop profonde et trop sérieuse pour se prêter à ces formalités, à ces contours et à ces lenteurs de la poésie écrite. Elle était la poésie sans lyre; nue comme le cœur, simple comme le premier mot, rêveuse comme la nuit, lumineuse comme le jour, rapide comme l'éclair, immense comme l'étendue. Son âme était une gamme infinie qu'aucune prosodie n'aurait suffi à noter. Sa voix même était un chant perpétuel qu'aucune harmonie de vers ne pouvait égaler. Si j'avais vécu longtemps auprès d'elle, je n'aurais jamais ni lu ni écrit de vers. Elle m'était le poëme vivant de la nature et de moimême. Mes sentiments résonnaient dans son cœur, mes images dans ses regards, ma mélodie dans sa voix ! D'ailleurs la poésie toute matérialiste et toute sonore de la fin du dix-huitième siècle et de l'Empire, dont elle avait les principaux volumes dans sa chambre, tels que Delille et Fontanes, n'était pas faite pour nous. Son âme, qui avait été bercée par les vagues mélodieuses des tropiques, était un foyer de douleur, de rêverie, d'amour, que toutes les voix de l'air et des eaux n'auraient pas suffi à exhaler 1 Elle essayait quel-

quetois devant moi de lire ces livres et de les admirer sur leur réputation ; elle les rejetait avec un geste d'impatience, ils restaient sourds sous ses mains, comme des cordes cassées dont on cherche en vain la voix en frappant sur le clavier. La note de son cœur n'était que dans le mien, mais elle ne put jamais en sortir. Les vers qu'elle devait m'inspirer ne devaient ^retentir que sur son tombeau. Elle ne sut jamais qui elle aimait, avant de mourir. J'étais pour elle son frère. Peu lui aurait importé que je fusse un poëte pour tout le monde. Il n'y avait rien de moi que moi-même dans son amour.

Une seule fois je lui révélai involontairement un faible don de poésie qu'elle était loin de soupçonner ou de désirer en moi. Mon ami Louis *** était venu passer quelques jours avec nous. La soirée avait été Bemplie jusqu'à minuit de lectures, d'entretiens intimes, de rêveries à haute voix, de tristesses ou de sourires. Nous nous étonnions de ces trois jeunes destinées inconnues peu de temps avant les unes aux autres, et maintenant recueillies et identifiées sous le même toit, au coin du même foyer, aux murmures des mêmes tempêtes d'automne, dans une maisonnette des montagnes de Savoie : nous cherchions à prévoir par quel jeu de la Providence ou du hasard ces mêmes vents de la vie nous disperseraient ou nous réuniraient de nouveau. Ces échappées de vue sur l'horizon de nos vies futures avaient fini par nous attrister. Nous restions muets devant la petite table à thé sur laquelle nous étions accoudés. A la fin, Louis, qui était poëte, se sentit sourdre une note de mélancolie dans Tàme et voulut l'écrire. Elle lui prêta un crayon et du papier. 11 crayonna sur le marbre de la cheminée quelques

Strophes toutes plaintives et toutes trempées de larmes comme les strophes funèbres de Gilbert, Louis ressemblait à Gilbert, il aurait écrit ces strophes qui vivront autant que le gémissement de Job dans la langue des hommes :

Au banquet <Je Iîj vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs :

Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,

Kul ne viendra verser des pleurs I etc.

Les vers de Louis m'attendrirent. Je pris le crayon de ses mains. Je m'éloignai un moment dans le fond de la chambre, et j'écrivis à mon tour ces vers qui mourront avec moi sans avoir été recueillis : premiers vers qui fussent sortis de mon cœur et non de mon imagination. Je les lus sans oser lever les yeux sur celle à laquelle ils étaient adressés. Les voici; mais non, je les efface, tout mon génie était dans mon amour, il sest évanoui avec lui.

En finissant la lecture de ces vers, je vis sur le visage de Julie, éclairé d'un reflet de la lampe, une expression d'étonnement si tendre et de beauté si surhumaine, que je restai aussi incertain que mes vers le disaient entre l'ange et la femme, entre l'amour et la prosternation. Ce dernier sentiment l'emporta à la fois dans mon âme et dans celle de mon ami. Nous tombâmes à genoux devant son canapé; nous baisâmes le bout du chàle noir qui enveloppait ses pieds. Ces vers lui parurent seulement l'émanation instantanée et isolée du sentiment que j'avais pour elle. Elle les loua, elle ne m'en reparla plus. Elle aimait mieux nos enlretiens naturels, et même nos silences rêveurs l'un près de l'autre, que ces jeux de lesprit qui profanent

l'âme plus qu'ils ne l'expriment. Louis nous quitta queiques jours après.

A la suite de ces premiers vers de moi, faible strophe ■^de l'hymne continuel de mon cœur, elle me pria de lui composer une ode qu'elle adresserait comme un tribut d'admiration et comme un essai de mon talent à un des hommes de sa société de Paris pour lequel elle professait le plus de respect et d'attachement. C'était M. de Donald. Je ne connaissais rien de lui que son nom et l'auréole de législateur philosophe et chrétien dont ce nom était alors justement entouré. Je me figurai que j'avais à parler à un Moïse moderne puisant dans les rayons d'un autre Sinal la lumière divine dont il inondait les lois humaines. J'écrivis cette ode en une nuit. Je la lus, le matin, sous un châtaignier de la montagne, à celle qui me l'avait inspirée. Elle me la fit relire trois fois. Elle la copia, le soir, de sa main légère mais ferme. Ses caractères glissaient comme l'ombre des ailes de ses pensées sur le papier blanc, avec la rapidité, l'élégance et la limpidité du vol de l'oiseau dans l'air. Le lendemain elle l'envoya à Paris. M. de Bonald lui répondit des choses de bon augure sur mon talent. Ce fut l'origine de mes relations avec cet excellent homme, dont j'admirai et je chéris tr>ujours depuis le caractère sans partager les doctrine» théocratiq'.es. Mon adhésion à ses symboles que j'ignorais n'avait été qu'une complaisance à l'amou/' Elle eût été depuis un hommage à la vertu. Mais M. de Bonald était, comme M. de Maistre, un de ces prophètes du passé, un de ces vieillards d'idées

qu'on îsalue avec vénération. Assis sur le seuil de l'avenir, ils ne veulent pas y entrer, mais s'arrêtent un moment pour entendre les beaux gémissements des choses qui meurent dans l'esprit humain.

Ce nétait déjà plus l'automne ; c'était un doux hiver encore éclairé et attiédi par moments des échappées de soleil entre les nuages. Nous nous faisions encore illusion et nous nous disions que c'était l'automne. Nous avions tant l'horreur de reconnaître l'hiver qui allait nous séparer ! La neige tombait souvent le matin par légères taches blanches sur les roses du Bengale et sur les immortelles du jardin, comme le duvet blanc des cygnes qui auraient mué la nuit dans les cieux, où nous les voyions traverser l'air. A midi, le soleil fondait cette neige, il y avait souvent des heures délicieuses sur le lac. Le mouvement et l'haleine des eaux y attiédissaient en les réfléchissant les derniers rayons de l'année . Les figuiers qui pendent des rochers exposés au midi sur les vagues, dans l'abri des anses, avaient encore leurs larges feuilles. Les réverbérations du soleil contre ces rochers leur donnaient encore les couleurs, les splendeurs et les chaleurs des soirées d'été. Seulement ces heures étaient rapides comme la fuite des rames qui nous promenaient contre ces lumineux écueils qui forment la côte du lac, au midi. La lumière rasante du soleil sur les sapins, les mousses vertes, les oiseaux d'hiver plus richement emplumés, plus sautillants et plus familiers que ceux du printemps ; l'abondance et l'écume serpentante des mille cascades 6'étendant sur les prés en pente et venant se rencontrer

dans les ravins d'où elles tombaient avec des murmures et des éclaboussures sonores du haut des roches lisses et noires dans le lac ; le bruit cadencé des rames, ie sillage plaintif de l'aviron qui semblait répandre, comme une voix amie cachée sous les flots, des gémissements mystérieux sur nous en nous accompagnant de ses regrets ; enfin le bien-être surnaturel que nous éprouvions dans cette atmosphère lumineuse et chaude l'un près de l'autre, séparés de la terre par ces abîmes d'eau, nous inondaient encore par moments d'un tel sentiment de volupté d'être, d'une telle plénitude de joie intérieure, d'un tel débordement de paix dans l'amour, que nous auinons défié le ciel même d'y rien ajouter. Mais cette félicité était mêlée en nous du sentiment qu'elle allait finir, chaque coup de rame retentissait dans nos cœurs comme un pas du jour qui nous rapprochait de la séparation. Qui sait si demain ces feuilles qui tremblent ne seront pas tombées dans l'eau ? si ces mousses où nous pourrions nous asseoir encore ne seront pas recouvertes d'un lit épais de neige ? si ces écueils splendides, ce ciel bleu, ces ondes étincelantes, ne seront pas ensevelis par les brouillards de la nuit prochaine dans un océan de pâles et sombres frimas ?

Un long soupir s'échappait de nos poitrines à ces pensées, nous les roulions tous deux en même temps sans oser nous les communiquer, de peur d'éveiller le malheur en le nommant. Oh ! qui n'a pas eu ainsi dans sa vie de ces bonheurs sans sécurité et sans lendemain, où la vie se concentre dans une heure qu'on voudrait rendre éternelle et qu'on sent vous échapper minute à minute, en écoutant le balancier de la pendule qui bat la seconde, en regardant l'aiguille qui dévore

l'heure sur le cadran, en sentant la roue de la voiture dont chaque tour abrège l'espace, ou en écoutant le bruit d'une proue qui laisse le flot en arrière et qui vous approche du bord où il faudra descendre du ciel de vos rêves sur la grève dure et froide de la réalité 1

Une après-dînée, que nous étions ainsi délicieusement bercés dans le bateau, au soleil, dans une anse calme et tiède, entre deux bras du mont du Chat, au bruit lointain d'une petite cascade qui forme comme un chant perpétuel sous les grottes où elle filtre avant de se perdre dans l'abîme des eaux, nos bateliers voulurent descendre à terre pour relever des filets qu'ils avaient placés la veille. Nous restâmes seuls dans le bateau mal amarré par une cordelle à une branche de figuier, le roulis fit plier et casser la branche en nous entraînant, sans que nous nous en fussions aperçus ; nous dérivâmes au milieu de l'anse, à trois cents pas des rochers perpendiculaires entre lesquels elle est encadrée. Les eaux du lac avaient, dans cet endroit, cette couleur bronzée, ce miroitement du métal fondu, celte immobilité lourde que leur donnent toujours l'ombre répercutée des hautes falaises, le voisinage des rochers taillés à pic, et qui annoncent l'incommensurable profondeur des vagues dans un lit que l'on n'ose sonder* Je pouvais reprendre la rame et nous rapprocher du bord ; mais cet isolement de toute nature vivante nous donnait un délicieux frisson. Nous aurions voulu nous perdre ainsi, non sur une mer qui a des rivages, mais sur un firmament qui n'en a pas. Nous n entendions plus les voix des bateliers, qui étaient

KaPHAÊL 9?

remontés à perte de vue le long de la grève de Savoie et que les caps nous dérobaient ; nous n'entendions que la titillation éloignée et intermittente de la cascade, quelques brises folles qui traversaient de temps en temps l'air immobile, chargées des gémissements harmonieux des pins, et les petits coups sourds des vagues ^contre les flancs de la barque que le mouvement de nos respirations faisait seul légèrement onduler.

Le soleil et l'ombre de la montagne se partageaient par égale moitié notre bateau, la proue au soleil, la poupe dans le demi-jour. J'étais assis aux pieds de Julie, dans le fond du bateau, comme le premier jour où je l'avais ramenée de Haute-Combe. Nous nous plaisions à nous rappeler par la mémoire et par toutes les circonstances ce premier jour, cette ère mystérieuse et intime d'où le monde commençait pour nous, puisque ce jour était la date de notre rencontre et de notre amour. Elle était couchée à demi sur le banc, un bras passé surlebordage et pendant sur l'eau, l'autre appuyé sur mon épaule, la main jouant avec une boucle de mes longs cheveux ; ma tête était un peu renversée en arrière pour que mes yeux ne vissent de tout l'horizon que le firmament et sa figure se détachant sur le fond du ciel. Son visage était incliné sur le mien comme pour contempler son soleil sur mon front et son jour dans tnes (yeux. Une expression de bonheur calme, profond, ineffable, débordait de tous ses traits et donnait à sa figure une splendeur et une transparence d'âme digne de ce cadre de ciel dans lequel je la regardais en l'adorant. Tout à coup, je la vis pâlir, retirer ses deux bras, l'un de mon épaule, l'autre des bords du bateau, se relever comme en sursaut sur son séant, porter ses deux mains sur a<»s d^nxi^eux, y ensevelir un instant

LAMARTir.-E. — RAPHAït. 7

9f RA.PHAËL

son visage, réfléchir, muette, puis retirer ses mains baignées de quelques gouttes de larmes et s'écrier d un accent de résolution sereine et calme : « Oh ! mourons ! «

Après ce seul mot elle resta un moment en silence, puis elle reprit : « Oh ! oui, mourons, car la terre n'a rien de plus à nous donner, le ciel rien de plus à nous promettre ! » Elle regarda loi^^temps autour d'elle le ciel, les montagnes, le lac, les vagues transparentes et demi-lumineuses sous l'ombre du bateau. « Vois-tu, me dit-elle (c'était la première fois, et ce fut la dernière qu'elle se servit, en me parlant, de cette forme de langage solennelle ou familière, selon qu'on l'adresse à Dieu ou à l'homme), vois-tu comme tout est préparé pour un évanouissement divin de nos deux vies autour de nous ! Voilà ce soleil de la plus belle de nos années qui se couche pour ne plus se lever peut-être demain ; voilà ces montagnes qui se mirent pour la dernière fois dans ce lac, elles étendent leurs longues ombres jusqu'à nous comme pour nous dire : « Ensevelissez-vous « dans ce linceul que je vous tends ; » voilà des vagues pures, limpides, profondes, muettes, qui nous préparent une couche de sable où nul ne viendra nous réveiller pour nous dire : « Partons 1 » Aucun oeil humain ne nous voit. Nul ne saura par quel mystère la barque vide ira demain échouer sur quelque rocher de la côte. Pas une ride de ces flots ne trahira aux curieux ou aux indifférents la place où deux corps auront glissé en s'embrassant sous les ondes, où deux âmes auront remonté réunies dans l'éternel éther. Aucun bruit ne restera de nous sur la terre que le bruit du pli de la vague qui se refermera sur nous !... Oh ! mouron» dans cette ivi^es^ de l'àme et d« la

nature, fjui ne nous fera sentir de la mort que sa volupté ! Plus tard, nous voudrons mourir et nous mourrons peut-être moins heureux ! J'ai quelques années de plus que ton âge ; cette différence, insensible aujourd'hui, s'agrandira avec le temps. Le peu d'attraits qui t'a séduit dans mon visage se flétrira de bonne heure II ne restera dans tes yeux que le souvenir et l'étonnement de ton enthousiasme évanoui. D'ailleurs

je ne puis être qu'une âme pour toi tu sentiras le

besoin d'un autre bonheur... Je mourrai de jalousie si tu le trouves avec une autre femme... Je mourrai de

douleur si je te vois malheureux à cause de moi!

Oh ! mourons, mourons ! et étouffons cet avenir douteux ou sinistre dans ce dernier soupir qui n'aura du moins sur nos lèvres que la saveur sans mélange de la complète félicité I... »

Mon âme me disait au même moment et avec la \ même force ce que sa bouche me disait à l'oreille, ce que son visage me disait aux yeux, ce que la nature solennelle, muette, funèbre dans la splendeur de son heure suprême, me disait à tous les sens. En sorte que les deux voix que j'entendais, l'une au dehors, Tautre au dedans, me disaient les mêmes paroles, comme si un de ces langages n'eût été que l'écho ou la traduction de l'autre. J'oubliai l'univers, et je lui répondis : « Mourons ! »

J'eniaçai huit fois auteur de son corps et dii mien, étroitement unis comme dans un linceul, les cordes du filet des pécheurs qui se trouvèrent sous ma main dans ''" bateau. Je la soulevai dans mes bras que j'avais conservés libres^ pour la précipiter avec moi

dans les flots Au moment même où l'élan que

j'avais pris avec mes pieds allait nous engloutir à jamais ensemble, je sentis sa tête pâle se renverser, comme le poids d'une chose morte, sur mon épaule, et son corps s'affaisser sur ses genoux. L'excès des émotions, le bonheur de mourir ensemble, avaient devancé la mort même. Elle s'était évanouie dans mes bras. L'idée d'abuser de son évanouissement pour l'entraîner, à son insu, et peut-être malgré elle, dans mon propre tombeau, me saisit avec une soudaine horreur. Je fléchis sous le fardeau au fond de la barque. Je me hâtai de dérouler les cordes qui nous entouraient. Je l'étendis sur le banc. Je secouai longtemps, de mes mains trempées dans le lac, des gouttes d'eau froide sur son front et sur ses lèvres. Je ne sais combien de temps elle resta ainsi sans sentiment, sans couleur et sans voix. Quand je m'aperçus qu'elle rouvrait les yeux et qu'elle revenait à la vie, la nuit tombait et le roulis insensible des vagues nous avait entraînés en plein lac !

« Dieu ne l'a pas permis, lui dis-je; nous vivons; ce qui nous semblait le droit de notre amour, n'était-ce pas un double crime ? N'y a-t-il personne à qui nous appartenions sur la terre ?... personne non plus dans le ciel ? » ajoutai-je en lui montrant respectueusement de l'œil et du geste le firmament, comme si j'y avais entrevu le juge et le maître des destinées. — a N'en paillons plus, me dit-elle rapidement et à voix basse ; n'en parlons jamais ! Vous avez voulu que je vive, je vivrai ; mon crime n'était pas de mourir, mais de vous entraîner avec moi !» Il y avait une certaine amertume et comme un tendre reproche dans son accent et dans son regard. — « Le ciel même, lui dis-je en

répondant à ses pensées, a-t-il des heures cfomrae celles que nous venons de passer ensemble ? La vie en a; cela suffit pour me la faire adorer. » Elle reprit prompteraent cette fois ses couleurs et sa sérénité. Je saisis les rames. Je ramenai lentement le bateau vers la petite plage de sable. J'y entendais la voix des bateliers, qui avaient allumé un feu sous la roche creuse. Nous retraversâmes le lac en rêvant, et nous rentrâmes silencieux à la maison.

Le soir, en entrant dans sa chambre, je la trouvai tout en larmes devant sa table ; plusieurs lettres décachetées étaient éparses parmi les tasses à thé. — « Nous aurions mieux fait de mourir tout d'un coup, car voilà la longue mort de la séparation qui va commencer pour moi », dit-elle en me montrant du doigt les lettres au timbre de Genève et de Paris.

Son mari lui écrivait qu'il commençait à s'inquiéter, de sa longue absence dans une saison qui pouvait devenir rigoureuse d'un jour à l'autre ; qu'il se sentait s'affaiblir lui-même de mois en mois ; qu'il désirait l'embrasser et la bénir avant de mourir. Ses instances tristes étaient assaisonnées de tendresses toutes paternelles et d'allusions enjouées au beau jeune frère qui lui faisait trop oublier ses autres amitiés. L'autre lettre était du médecin de Genève, qui devait venir la prendre pour la ramener à Paris. Il lui écrivait qu'i' était obligé de partir précipitamment pour aller soigner un prince souverain d'Allemagne qui réclamait ses soins, et qu'il lui envoyait à sa place un homme respectable et .sûr aui l'accompagnerait à

Paris, et qui lui sei'virait de valet de chambre cl de courrier pendant la route. Cet homme était arrivé. Le départ était fixé pour le surlendemain.

Ces nouvelles, quoique pressenties tous les jours, nous frappèrent comme si elles n'eussent dû jamais venir. iSous passâmes une longue soirée et presque la moitié de la nuit en silence, les yeux secs, accoudés l'un devant l'autre sur la petite table, n'osant ni nous regarder ni nous parler, de peur de fondre en larmes, et n'interrompant cette longue agonie muette de nos pensées que par quelques paroles décousues et distraites prononcées d'une voix creuse et sourde, paroles qui résonnaient dans la chambre comme des gouttes de larmes sur un cercueil. Je résolus à l'instant de partir aussi.

Le lendemain fut la veille de notre séparation. Le jour, comme pour nous narguer, se leva plus splendide et plus chaud qu'il ne l'avait été dans les plus sereines matinées d'octobre.

Pendant qu'on faisait les malles et qu'on chargeait la voiture, nous partîmes avec les mulets et les guides. Nous allâmes dans la vallée et dans la montagne faire nos adieux et comme les stations de notre amour à tous les sites où nous nous étions d'abord entrevus, puis rencontrés, puis dirigés ensemble, puis assis, entretenus, aimés, pendant ce long et divin commerce entre cette nature solitaire et nous. Nous commençâmes d'abord par Tresserves, charmante colline 1 Elle s'élève comme une longue dune de verdure, entre ia vallée d'Aix et les lacs. Ses flancs taillés à pic sur

les eaux sont couverts de châtaigniers dignes des châtaigniers delà Sicile. Leurs branches étendues sur l'abîme encadrent le ciel ou les morceaux bleus du lac, selon qu'on regarde en haut ou en bas. C'est sur les racines veloutées de mousse de ces beaux arbres qui voient passer les jeunes hommes et les jeunes femmes comme des fourmis, que nous avions roulé le plus de rêves dans nos heures de contemplation. De là, nous descendîmes par une pente rapide auprès d'un petit château solitaire qu'on appelle Bon-Port. Ce donjon est tellement enfoui, du côté de la terre, sous les châtaigniers de Tresserves, du côté du lac, dans les replis profonds d'une anse abritée des flots, qu'on z peine à l'apercevoir, soit en marchant sur la colline, soit en naviguant sur la petite mer du Bourget. Une terrasse couverte de cfiielques figuiers sépare le château de la plage de s; tle fin où viennent continuellement mourir, écumer, lécher et balbutier les petites langues bleues des vagues. Oh ! que nous enviâmes les heureux possesseurs de ce nid ignoré des hommes, caché entre les branches et les eaux, et connu seulement des oiseaux du lac, du vent du midi et du soleil ! Nous le bénîmes mille fois dans son repos, et nous lui souhaitâmes des cœurs comme les nôtres à abriter.

De Bon-Port nous remontâmes, en tournant l'extrémité de la colline de Tresserves, au nord, vers les hautes montagnes qui dominent la vallée de Chambéry à Genève. Nous revîmes les plateaux, les pâturages, les chaumières ensevelies sous les noyers, les croupes gazonnées où mugissent les jeunes génisses. Leur

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clochette sonne perpétuellement leur marche dans 1 l'herbe, pour avertir les bergers qui les gardent de loin. Nous nous élevâmes jusqu'aux derniers chalets. Le vent glacial de l'hiver y avait déjà brûlé la pointe des herbes. Nous nous rappelâmes les heures délicieuses que nous y avions passées, les paroles que nous y avions dites, les illusions de séparation entière du monde que nous nous y étions faites, les soupirs que nous y avions confiés aux vents et aux rayons des montagnes, pour les porter au ciel. Nous rappelâmes à nous toutes ces heures de félicité et de paix envolées, toutes ces paroles, tous ces songes, tous ces gestes, tous ces regards, toutes ces aspirations, comme on démeuble une maison de ce qu'on a de plus précieux, quand on la quitte. Nous ensevelîmes mentalement tous ces trésors, tous ces souvenirs, toutes ces espérances dans les murs de bois de ces chalets fermés jusqu'au printemps, comme dans un dépôt de nos âmes, pour les retrouver intacts au retour, si nous devions y retourner jamais !

Nous redescendîmes, par de larges plateaux boisés; jusqu'au lit écumant d'une cascade. On y a élevé un petit monument funèbre à une belle jeune femme, madame de Broc; cette victime y tomba, il y a quelques années, emportée par un tourbillon des eaux, dans le fond d'une grotte d'où l'écume rapporta longtemps après sa robe blanche et fit ainsi retrouver son corps. Les amants viennent s'asseoir souvent devant cette tombe humide. Leurs cœurs se serrtnt.

leurs bras se rapprochent en songeant à quel faux pas sur une pierre glissante tient leur fragile félicité !

De cette cascade, qui a pris le nom de madame de Broc, nous marchâmes en silence vers le lac. On le domine dans toute son étendue du pied du château de Savit-Innocent. Là nous descendîmes de nos mulets sous une haute futaie de chênes épars et entrecoupés de bruyères, solitaire alors. Depuis, un riche colon revenu des Indes a bâti une belle maison des champs et planté des jardins dans son enclos paternel. Nous laissâmes paître nos mulets débridés dans la forêt, sous la garde des enfants qui nous conduisaient. Nous nous avançâmes seuls d'arbre en arbre et de clairière en clairière jusqu'à l'extrémité de cette langue de terre où nous apercevions briller le lac et où nous entendions frissonner les eaux. Cette futaie de Saint- Innocent est un cap qui s'avance au milieu des flots dans la partie la plus mélancolique et la plus inhabitée de leur rive. Elle se termine à quelques rochers de granit grisâtre lavés par l'écume quand le vent la soulève, secs et luisants quand le flot est retombé. Nous nous assîmes chacun sur une de ces pierres contiguës. En face l'abbaye de Haute-Combe pyramidait en noir devant nous, de l'autre côté du lac. Nous regardions une petite tache blanche qui brillait au pied des terrasses sombres du monastère. C'était la maison du pécheur où ces flots nous avaient jetés tous les deux pour nous réunir éternellement par le hasard de cette rencontre; c'était la chambre où s'était écoulée cette nuit à la fois funèbre et divine qui avait décidé de nos deux vies! « C'est là! » me dit-elle en étendant le bras sur le lac et en me montrant du doig^ le point lumineux à peine visible dans le lointain et

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dans l'ombre de la rive opposée. « Y aura-t-il un lieu et un jour, ajoula-t-elle tristement, où la mémoire de ce qui s'est passé en nous, là, dans des heures immortelles, ne vous apparaîtra plus, dans le lointain de votre avenir, que comme cette petite tache sur le fond ténébreux de cette côte? »

A ces mots je ne pus répondre, tant cet accent, ce doute, cette perspective ouverte sur la mort, sur l'inconstance, sur la fragilité, sur la possibilité de l'oubli, m'avaient brisé le coeur et rempli l'âme de pressentiments. Je fondis en larmes. Je les cachais entre mes doigts en me tournant du côté du vent du soir, pour qu'il les séchât inaperçues sur mes yeux, mais elle les vit :

« Raphaël, reprit-elle plus tendrement, non, vous ne m'oublierez jamais. Je le sais. Je le sens, mais l'amour est court et la vie est lente. Vous vivrez de longues années après moi. Vous épuiserez la nature de ce qu'elle a de doux, de fort, d'amer sur les lèvres humaines. Vous serez homme. Je le sens à votre sensibilité à la fois virile et féminine. Vous serez homme, dans toute la misère et dans toute la grandeur de ce nom d'homme dont Dieu a nommé une de ses plus étranges créatures! Vous avez, dans une seule de vos aspirations, du souffle pour des milliers de vies! Vous vivrez dans toute l'énergie et dans toute l'étendue de ce mot : la vie! Moi r>

Elle s'arrêta un moment et leva les yeux et les bras vers le ciel en baissant la tête comme pour remercier.

«Moi, j'ai vécu! j'ai assez vécu, reprit-elle avec

un accent satisfait, puisque j'ai respiré, pour l'emporter à jamais en moi, le souffle de la seule âme que j'attendisse sur la terre, et qui me vivifierait dans la

rnort même d'où votre aspiration m'a rappelée I Je

mourrai jeune, et je mourrai sans regret à présent, car j'ai épuisé dans une haleine cette vie que vous n'épuif^crez pas, vous, avant que ces belles boucles brunes Foient devenues blanches comme cette écume qui trempe vos pieds!

« Ce ciel, cette rive, ce lac, ces montagnes, ont été la scène de ma seule vraie vie ici-bas. Jurez-moi de confondre tellement, dans votre mémoire, ce ciel, cette rive, ce lac, ces montagnes, avec mon souvenir,, que l'image de ce lieu sacré soit désormais inséparable en vous de ma propre image, que cette nature dans vos yeux, et moi dans votre cœur, nous ne soyons qu'un! afin, ajouta-t-elle, que quand vous reviendrez, après de longs jours, revoir cette douce et magnifique nature, errer sous ces arbres, vous asseoir au bord de ces vagues, écouter ces brises et ces murmures, vous me revoyiez et vous menlendiez aussi présente, aussi vivante, aussi aimante qu'ici! »

Elle ne put achever; elle fondit aussi en larmes. Oh ! que nous pleurâmes! et que nous pleurâmes longtemps! le bruit de nos sanglots étoufi'és dans nos mains se confondait avec les sanglots de l'eau sur le sable. Nos larmes formaient de petites rides dans le miroir de l'eau dormante à nos pieds. Après vingt ans, je ne puis le noter sans sangloter encore!

O hommes ! ne vous inquiétez pas de vos sentiments, et ne craignez pas que le temps les emporte. Il n'y a ni aujourd'hui ni demain dans les retentissements puissants de la mémoire, il n'y a que toujours. Celui qui ne sent plus n'a jamais senti ! Il y a deux mémoires : la mémoire des sens qui s'use avec les sens et qui laisse perdre les choses périssables, et la mémoire de

l'âme pour qui le temps n'existe pas, qui revit à la fois à tous les points du passé et du présent de son existence, faculté de l'âme qui a, comme l'âme elle-même, l'ubiquité, l'universalité et l'immortalité de l'esprit! Rassurez-vous, vous qui aimez : le temps n'a de puissance qu8 sur les heures, aucune sur les âmes.

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