‹ RaphaëlChapitre 2 sur 4 · XL · texte numérisé non relu

XL

J'essayai de parler. Je ne le pus pas. Mes sanglots parlèrent, mes larmes jurèrent. TSous nous levâmes pour rejoindre les muletiers. Nous revînmes, au soleil couchant, par la longue allée de peupliers défeuillés où elle avait tenu si longtemps ma main pendant notre première route ensemble dans le palanquin. En traversant le long faubourg de chaumières qui précède la porte de la ville , et en traversant la place et la rue montante d'Aix, des visages tristes nous saluaient aux fenêtres et sur le seuil des portes, comme les âmes tendres saluent au départ deux hirondelles attardées qui vont quitter les dernières les créneaux des murs d'une ville. Les pauvres femmes se levaient du banc de pierre où elles filaient près de leurs maisons; les enfants quittaient leurs chèvres et leurs ânes qu'ils ramenaient des prés : tous venaient adresser, ceux-là un regard, ceux-là un mot, ceux-là une inclination muette à ic jeune dame et à celui que tous croyaient être son frère. Elle était si belle, si gracieuse à. tous, si aimée! on eût dit que c'était le dernier rayon de l'année qui se retirait de la vallée.

Quand nous fûmes tout à fait en haut de la ville, nous descendîmes de nos mulets. Nous congédiâmes les enfants. Ne voulant pas perdre une heure de ce

dernier jour qui ne s'éteignait pas encore sur les neiges roses des Alpes, nous gravîmes lentement et seuls un chemin creux qui mène à un jardin en terrasse d'une jolie maison qu'on appelle la maison Chevalier. Du bord de cette terrasse, le regard plane en liberté sur la ville, sur le lac, sur les gorges du rlhône, sur les plateaux étages, sur les cols et sur les cimes du paysage alpestre dont ce lieu est comme la plate-forme élevée au milieu d'un panorama. Nous y restâmes assis sur un tronc d'arbre couché à terre, accoudés sur le mur en parapet de la terrasse, muets, immobiles, regardant tour à tour ou tout à la fois les différents sites que nous avions remplis, depuis six semaines, de nos regards, de nos pas, de nos entretiens, de nos songes à deux, de nos soupirs. Quand ces sites se furent tous successivement éteints dans le crépuscule et dans l'ombre ; quand il ne resta plus qu'un peu de lumière boréale dans un coin de l'horizon, au couchant, nous nous levâmes comme en sursaut tous deux sans nous être concertés, et nous nous enfuîmes en regardant encore en vain derrière nous, comme si une main invisible nous eût chassés de cet Eden en repliant cruellement sur nos pas toute cette décoration de notre bonheur et de nos amours !

Nous rentrâmes. La soirée fut morne. Cependant je devais accompagner Julie sur le siège de sa voiture jusqu'à Lyon . Quand l'aiguille de sa petite pendule portative eut marqué minuit, je sortis pour la laisser prendre un peu de repos jusqu'au matin. Elle m'accompagna vers la porte. Je l'ouvris : « A

lîO RAPHAËL

demain ! » lui dis-je en baisant sa main qu'elle me tendit dans le corridor. Elle ne répondit rien; mais je l'entendis murmurer en sanglotant entre ses lèvres, derrière la porte que je refermais : « Il n'y a plus de demain pour nous ! »

Il y en eut encore, mais ils furent courts et amers comme les dernières gouttes d'une coupe vidée. Nous partîmes avant le jour pour Ghambéry, afin de ne pas montrer au jour nos joues pâlies par l'insomnie et nos yeux rougis de larmes. Nous y passâmes la journée dans une petite auberge du faubourg d'Italie . Cette auberge, dont les galeries en bois donnaient sur un jardin traversé d'une petite rivière, nous faisait encore illusion quelques heures de plus en nous rappelant les galeries, la solitude et le silence de notre demeure à Aix.

Nous voulions, avant de quitter Chambéry et sa chère vallée, aller visiter ensemble la petite maison de Jean-Jacques Rousseau et de madame de Warens, aux Charmetles. Un paysage n'est qu'un homme ou une femme. Qu'est-ce que Vaucluse sans Pétrarque ? qu'est-ce que Sorrente sans le Tasse ? qu'est-ce que la Sicile sans Théocrite ? qu'est-ce que le Paraclet san» Héloise ? qu'est-ce qu'Annecy sans madame de Warens ? qu'est-ce que Chambéry sans Jean-Jacques Rousseau? ciel sans rayons, voix sans échos, sites sans âmes. L'homme n'anime pas seulement l'homme, il anime toute une nature. Il emporte une immortalité avec lui dans le ciel, il en laisse une autre dans les

lieux qu'il a consacrés. En cherchant sa trace on k retrouve et l'on converse réellement avec lui !

Nous prîmes avec nous le volume des Confessions dans lequel le poëte des Gharmettes décrit cette retraite champêtre. Rousseau y fut jeté par les premiers naufrages de sa destinée, recueilli dans le sein d une femme jeune, belle, aventureuse, naufragée comme lui. Cette femme semblait avoir été composée exprès par la nature, de vertus et de faiblesses, de sensibilité et de licence, de piété et d'indépendance d'esprit, pour couver l'adolescence de ce génie étrange dont l'âme contenait à la fois un sage, un amant, un philosophe, un législateur et un insensé. Une autre femme eût peut-être fait éclore une autre vie. On retrouve tout entière dans un homme la première femme qu'il a aimée. Heureux celui qui eût rencontré madame de Warens avant sa profanation ! C'était une idole adorable, mais cette idole avait été souillée. Elle ravalait elle-même le culte qu'une âme neuve et amoureuse lui rendait. Les amours de ce jeune homme et de cette femme sont une page de Daphnis et Chloé arrachée du livre et retrouvée tachée et salie sur le lit d'une courtisane.

N'importe, c'était le premier amour ou le premiev délire de ce beau jeune homme. Le lieu où cet amour naquit ; la tonnelle où Rousseau fit ses premiers aveux; la chambre où il rougit de ses premières émotions ; la cour où le disciple se glorifiait de descendre aux plus humbles travaux du corps, pour servir son amante dans sa protectrice ; les châtaigniers épars à l'ombre desquels ils s'asseyaient ensemble pour parler de Dieu, en entrecoupant de fous rires et de caresses enfantines ces tnéologies enjouées ; leurs deux figures si bien encadrées

liberté et dans l'amour, comme ces houris d'Orient qui préparent de jeunes séides au martyre par la volupté. Elle lui fit son imagination rêveuse, son âme féminine, son accent tendre, sa passion pour la nature. En lui communiquant son âme rêveuse, elle lui donna l'enthousiasme des femmes, des jeunes gens, des amants, des pauvres, des opprimés, des malheureux de son siècle. Elle lui donna le monde, et il fut ingrat!!... elle lui donna la gloire, et il lui légua l'opprobre!!... Mais la postérité doit être reconnaissante pour eux, et pardonner à une faiblesse qui nous valut le prophète de la liberté. Quand Rousseau écrivit ces pages odieuses sur sa bienfaitrice, il n'était déjà plus Rousseau, il était un pauvre insensé. Qui sait si son imagination malade et troublée, qui lui faisait voir alors l'insulte dans le bienfait, la haine dans l'amitié, ne lui fit pas voir aussi la courtisane dans la femme sensible et le cynisme dans l'amour? J'ai toujours eu ce soupçon. Je défie un homme raisonnable de recomposer avec vraisemblance le caractère que Rousseau donne à son amante, des éléments contradictoires qu'il associe dans cette nature de femme. L'un de ces éléments exclut l'autre. Si elle avait assez d'âme pour adorer Rousseau, elle n'aimait pas en même temps Claude Anet. Si elle pleurait Claude Anet et Rousseau, elle n'aimait pas le garçon perruquier. Si elle était pieuse, elle ne se glorifiait pas de ses faiblesses, elle les déplorait. Si elle était touchante, belle et facile, comme Rousseau nous la dépeint, elle n'était pas réduite à chercher ses adorateurs parmi les vagabonds sur les grands chemins et dans les rues. Si elle affectait la dévotion dans une pareille vie, elle était une femme de calcul et une

hjrpocrite. Si elle était une hypoci'ite, elle n'était pas la femme ouverte, franche et abandonnée des Confessions. Ce portrait n'est pas vrai. C'est une tête et un cœur de fantaisie. Il y a un mystère là-dessous. Ce mystère est peut-être dans la main égarée du peintre plutôt que dans la nature de la femme dont il reproduit les traits. Il ne faut ni accuser le peintre qui ne possédait plus son jugement, ni croire au portrait qui défigure une adorable création, après l'avoir ébauchée.

Quant à moi, je n'ai jamais cru que madame de Warens se reconnût dans les pages suspectes de la vieillesse de Rousseau. Je l'ai toujours restituée dans mon imagination telle qu'elle apparut à Annecy au jeune poëte, belle, sensible, tendre, un peu légère, quoique réellement pieuse, prodigue de bontés, altérée d'amour, et brûlant de confondre les doux noms de mère et d'amante dans son attachement pour cet enfant que lui jetait la Providence et qu'adoptait son besoin d'aimer. Voilà le portrait vrai, tel que des vieillards de Chambéry et d'Annecy m'ont dit l'avoir entendu mille fois rétablir par leurs pères. L'âme de Rousseau lui-même porte témoignage contre ses incriminations. Où aurait-il pris cette piété sublime et tendre, cette mélancolie féminine du cœur, ces touches fines et délicates de la sensibilité, si une femme ne les lui eût données avec son cœur? Non, la femme qui a créé un tel homme n'est pas une courtisane cynique, c'est une Héloïse tombée. Mais c'est une Héloïse tombée dans l'amour et non dans la turpitude et dans la dépravation. J'en appelle à Rousseau jeune et amant de Rousseau vieillard morose calomniant la nature humaine; et ce que je viens chercher souvent

liberté et dans l'amour, comme ces houris d'Orient qui préparent de jeunes séides au martyre par la volupté. Elle lui fit son imagination rêveuse, son âme féminine, son accent tendre, sa passion pour la nature. En lui communiquant son âme rêveuse, elle lui donna l'enthousiasme des femmes, des jeunes gens, des amants, des pauvres, des opprimés, des malheureux de son siècle. Elle lui donna le monde, et il fut ingrat 11... elle lui donna la gloire, et il lui légua l'opprobre!!... Mais la postérité doit être reconnaissante pour eux, et pardonner à une faiblesse qui nous valut le prophète de la liberté. Quand Rousseau écrivit ces pages odieuses sur sa bienfaitrice, il n'était déjà plus Rousseau, il était un pauvre insensé. Qui sait si son imagination malade et troublée, qui lui faisait voir alors l'insulte dans le bienfait, la haine dans l'amitié, ne lui fit pas voir aussi la courtisane dans la femme sensible et le cynisme dans l'amour? J'ai toujours eu ce soupçon. Je défie un homme raisonnable de recomposer avec vraisemblance le caractère que Rousseau donne à son amante, des éléments contradictoires qu'il associe dans cette nature de femme. L'un de ces éléments exclut l'autre. Si elle avait assez d'âme pour adorer Rousseau, elle n'aimait pas en même temps Claude Anet. Si elle pleurait Claude Anet et Rousseau, elle n'aimait pas le garçon perruquier. Si elle était pieuse, elle ne se glorifiait pas de ses faiblesses, elle les déplorait. Si elle était touchante, belle et facile, comme Rousseau nous la dépeint, elle n'était pas réduite à chercher ses adorateurs parmi les vagabonds sur les grands chemins et dans les rues. Si elle affectait la dévotion dans une pareille vie, elle était une femme de calcul et une

hypocrite. Si elle était une hypocrite, elle n'était pas la femme ouverte, franche et abandonnée des Confessions. Ce portrait n'est pas vrai. C'est une tête et un cœur de fantaisie. Il y a un mystère là-dessous. Ce mystère est peut-être dans la main égarée du peintre plutôt que dans la nature de la femme dont il reproduit les traits. 11 ne faut ni accuser le peintre qui ne possédait plus son jugement, ni croire au portrait qui défigure une adorable création, après l'avoir ébauchée.

Quant à moi, je n'ai jamais cru que madame de Warens se reconnût dans les pages suspectes de la vieillesse de Rousseau, Je l'ai toujours restituée dans mon imagination telle qu'elle apparut à Annecy au jeune poëte, belle, sensible, tendre, un peu légère, quoique réellement pieuse, prodigue de bontés, altérée d'amour, et brûlant de confondre les doux noms de mère et d'amante dans son attachement pour cet enfant que lui jetait la Providence et qu'adoptait son besoin daimer. Voilà le portrait vrai, tel que des vieillards de Chambéry et d'Annecy m'ont dit l'avoir entendu mille fois rétablir par leurs pères. L'âme de Rousseau lui-même porte témoignage contre ses incriminations. Où aurait-il pris cette piété sublime et tendre, cette mélancolie féminine du cœur, ces touches fines et délicates de la sensibilité, si une femme ne les lui eût données avec son cœur? Non, la femme qui a créé un tel homme n'est pas une courtisane cynique, c'est une Héloïse tombée. Mais c'est une Héloîse tombée dans l'amour et non dans la turpitude et dans la dépravation. J'en appelle à Rousseau jeune et amant de Rousseau vieillard morose calomniant la nature humaine; et ce que je viens chercher souvent

ne RAPHAËL

avec rêverie aux Charmettes, c'est madame de Warens plus touchante et plus séduisante dans mes yeux et dans mon cœur que dans le sien!

Une pauvre femme nous tit du feu dans la chambre de madame de Warens. Accoutumée aux visites des étrangers et à leurs conversations longues et recueillies sur ce théâtre des premières années d'un homme célèbre, la jardinière continua, sans prendre garde à nous, ses occupations dans la cuisine et dans la cour. Elle nous laissa nous chauffer en paix ou errer librement de la salle au jardin et du jardin dans les chambres. Le jardin inondé de soleil, entouré d'un petit mur qui le sépare des vignes, mais fauché d'herbes et de légumes eî sali de plantes parasites, de mauves et d'orties, ressemblait à ces cimetières de village où les paysans vont les dimanches se réchauffer aux soleils d'hiver contre les murs de l'église, les pieds sur la tombe des morts. Les allées autrefois sablées, maintenant imbibées de terre humide et de mousse jaune, montraient assez l'abandon où les laissait l'absence des hôtes. Oh! que nous aurions voulu y découvrir une empreinte du pied de madame de Warens, du temps où elle allait d'arbre en arbre et de cep en cep, des corbeilles à la main, cueillir les poires du verger ou les raisins de la vigne, folâtrant avec l'élève ou le confesseur! Mais il ne reste plus d'autre trace d'eux dans leur maison qu'eux-mêmes. Leui lom, leur mémoire, leur image, le soleil qu'ils ont vu, i'air quils ont respiré et qui semble encore rayonnant de leur jeunesse, tiède de leur haleine, sonore de levir

voix, vous enveloppent des mêmes lueurs, des mêmes respirations, des mêmes rêves et des mêmes bruits dont ils enchantaient leur printemps !

Je voyais, au recueillement, à la physionomie pensive et aux silences de Julie, que l'impression de ce sanctuaire d'amour et de génie ne la remuait pas moins profondément que moi. Elle me fuyait même par moments, pour se recueillir seule dans ses pensées, comme si elle eût craint de me les communiquer toutes ; rentrant, pour se chauffer, dans la maison, pendant que j'étais au jardin ; retournant au jardin et s'asseyant sur le banc de pierre de la tonnelle, quand je venais la rejoindre auprès du feu. A la fin, j'allai la retrouver dans la tonnelle ; les dernières feuilles jaunies de la treille pendaient prêtes à se détacher de leur pampre et laissaient le soleil l'inonder et comme la vêtir de ses rayons. — « A quoi voulez-vous donc penser sans moi? lui dis-je avec un accent de tendre reproche. Est-ce que je pense jamais seul, moi ? — Hélas ! me dit-elle, vous ne me croirez pas ; mais je pensais que je voudrais être madame de Warens pendant une seule saison pour vous, dussé-je voir le reste de mes jours s'écouler dans l'abandon et ma mémoire dans la honte, comme elle ! dussiez-vous être aussi ingrat et aussi calomniateur que Rousseau !... »

« Qu'elle est heureuse ! » poursuivit-elle en perdant son regard dans le ciel, comme si elle y eût cherché et entrevu l'image de la femme étrange qu'elle enviait ; « qu'elle est heureuse ! et elle a pu se sacrifier ellemême à ce qu'elle aimait ! »

« — Oh ! quelle ingratitude et quelle profanation de vous-même et de notre bonheur! » lui répondis-je en la ramenant à pas lents sur les feuilles mortes qui

criaient sous ses pieds, vers la maison. « Voue ai-je donc par un seul mot, par un seul regard, par un seul soupir, montré qu'il manquait quelque chose à mon amère mais complète félicité ? Ne concevez-vous donc pas dans votre imagination angélique, pour im autre Rousseau (si la nature en eût fait deux) une autre madame de Warens ? Une madame de Warens jtune, virginale, pure, ange, amante et sœur à la fois, donnant son âme tout entière, son âme inviolable et immortelle, au lieu de ses charmes périssables ? la donnant à un frère perdu et retrouvé, jeune, égaré, errant aussi, comme le fils de l'horloger, en ce monde ? ouvrant à ce frère, au lieu de sa maison et de son jardin, le foyer lumineux de ses tendresses ? le purifiant dans ses rayons ? le lavant de ses premières souillures dans l'eau de ses larmes ? le dégoûtant à jamais de toute autre volupté que celle d'une contemplation et d'une possession intérieure ? lui apprenant à jouir de ses privations même, mille fois au-dessus de ces assouvissements sensuels que la brute partage avec l'homme ? lui traçant sa route dans la vie, aux lueurs des regards dont elle le couve ? l'excitant à la gloire et à la vertu et le récompensant du sacrifice par cette pensée : que gloire, vertu, sacrifices, tout lui est compté dans le cœur d'une amante, tout s'accumule dans son amour, tout se multiplie dans sa reconnaissance, tout va se joindre à ce trésor de tendresse qui se remplit ici-bas et qui ne s'ouvrira que dans le ciel ?... »

Je tombai néanmoins, en parlant ainsi, anéanti et le visage dans mes deux mains, sur une chaise loin de la sienne, contre la muraille. J'y restai longtemps sans lien dire. — « Allons-nous-en, me dit-elle, j'ai froid; ce lieu n'est pas bon pour nous ! » Nous donnâmes

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quelques pièces de monnaie à la bonne femme, et nous reprîmes lentement le chemin de Chambéry.

Le lendemain, Julie partait pour Lyon. Le soir, Louis *** vint nous voir à l'auberge. Je le décidai à partir avec moi pour passer quelques semaines dans la maison de mon père. Cette maison était sur la route de Lyon à Paris. Nous sortîmes ensemble. Nous cherchâmes chez les selliers de Chambéry une petite calèche découverte dans laquelle nous suivrions en poste la voiture de mon amie jusqu'à la ville où il faudrait nous séparer. Nous trouvâmes ce que nous cherchions.

Avant le jour, nous étions en route et nous galopions en silence dans les gorges sinueuses de la Savoie qui s'ouvrent au pont de Beauvoisin sur les plaines caillouteuses et monotones du Dauphiné. Nous descendions de voiture à chaque relais pour aller à la portière de la première voiture nous informer de la santé de la pauvre malade. Hélas 1 chaque tour de roue qui l'éloignait de cette source de vie qu'elle avait trouvée en Savoie semblait lui enlever ses couleurs et rendre à ses yeux et à ses traits cette langueur et cette fièvre sourde qui m'avaient frappé, comme la beauté de la mort, la première fois que je l'avais vue. L'approcha du moment où nous devions la quitter lui serrait visiblement le cœur. Entre la Tour-du-Pin et Lyon, nous entrâmes, pour la distraire pendant quelques lieues, dans sa voiture. Je la priai de chanter à mon ami la romance du Matelot écossais. Elle le fit pour m'obéir. Mais, au second couplet, qui raconte le départ des deux amants, la conformité de notre situation avec la tristesse déses-

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péréc des notes de la ballade dans sa voix l'émut tellement qu'elle fondit en larmes avec nous. Elle jeta un châle noir qu'elle portait, ce jour-là, comme un voile, sur sa figure. Je la vis longtemps sangloter sous le châle. Au dernier relais, elle eut un évanouissement qui dura jusqu'à la porte de l'hôtel où nous descendîmes à Lyon. Nous aidâmes sa femme de chambre à la porter sur son lit. Elle se remit dans la soirée, et nous continuâmes, le jour suivant, notre route jusqu'à Mâcon.

C'était là que nous devions nous séparer tout à fait. Nous donnâmes, mon ami et moi, nos instructions à son courrier. Nous précipitâmes les adieux, de peur d'aggraver son mal en prolongeant des émotions douloureuses, comme on déchire vite une blessure dont on ne veut pas entendre le cri. Mon ami partit pour la campagne de mon père, où je devais le suivre le lendemain.

Cependant à peine Louis était-il parti que je me sentis hors d'état de tenir la parole que je lui avais donnée. L'idée de laisser Julie en larmes et poursuivant une longue route d'hiver, aux soins de deux domestiques, Bans savoir si elle ne tomberait pas malade, isolée dans quelque auberge, et ne mourrait pas en m'appelant en vain, m'ernpécha de prendre aucun repos. Je n'avais plus d'argent. Le bon vieillard qui m'avait prêté les vingt-cinq louis était mort pendant mon absence. Je pris ma montre, une chaîne d'or qui m'avait été donnée, trois ans auparavant, par une amie de ma mère, quelques bijoux, mes épaulettes, mon sabre, les galons d'argent de mon uniforme, je pliai

le tout dans mon manteau et j'allai chez le bijoutier de ma mère : il me donna trente-cinq louis de toute ma dépouille. Je courus là à l'auberge où dormait Julie. Je fis appeler son courrier. Je lui dis que j'accompagnerais de loin la voiture jusqu'aux portes de Paris, mais que je ne voulais pas que sa maîtresse s'en aperçût, de peur qu'elle ne s'y opposât par égard pour moi. Je lui demandai le nom des villes et des hôtels où il comptait s'arrêter et descendre, sur la route, afin de m'arrêter dans les mêmes villes, mais de descendre dans d'autres hôtels. Je récompensai d'avance largement sa discrétion. A la poste, je retins des chevaux, je courus, et je partis une demi-heure après avoir vu partir la voiture que je voulais sui\Te.

Aucun obstacle imprévu ne vint contrarier la surveillance mystérieuse que je voulais exercer, en restant invisible, sur la destinée que je suivais. Le courrier avertissait secrètement les postillons de l'approche d'une seconde calèche pour le service de laquelle il commandait deux chevaux. Je trouvais l'attelage préparé aux relais. Je pressais et je ralentissais le pas, selon que je voulais me tenir éloigné ou me rapprocher davantage de la première voiture. J'interrogeais les postillons sur la santé de la jeune dame qu'ils avaient menée devant moi. Du haut des côtes, au loin dans la plaine, j'apercevais la voiture qui courait dans le brouillard ou dans le soleil, en emportant mon bonheur. Ma pensée devançait la course des chevaux, s'élançait dans la voiture, contemplait Julie endormie dans un songe piein de moi, ou veillant et pleurant dans los images

de nos beaux jours écoulés. Quand je fermais les yeux, pour la mieux voir en moi-même, je croyais entendre sa respiration. J'ai peine à comprendre à présent comment j'eus assez d'empire sur moi-même pour résister, pendant un voyage de cent vingt lieues, à l'élan intérieur qui me précipitait sans relâche vers cette voiture après laquelle je courais sans vouloir l'atteindre, et dans laquelle toute mon âme était renfermée, pendant que mon corps seul, insensible à la neige et à la pluie glacée, suivait, ballotté de cahots en cahots et de frimas en frimas, sans avoir la conscience de ses propres souffrances. Mais la crainte de causer à Julie une émotion inattendue qui lui fût fatale, de renouveler une scène d'adieux déchirants, l'idée de veiller ainsi comme une providence amoureuse avec un désintéressement angélique, sur sa sûreté, me clouait à ma résolution. La première fois, elle descendit dans le grand hôtel d'Autun; moi, dans une auberge du faubourg, à côté. Avant le jour, les deux voitures, en vue l'une de l'autre, couraient de nouveau sur la longue ligne onduleuse et blanche que trace la route, à travers les steppes grises et les forêts de chênes druidiques de la haute Bourgogne. Nous nous arrêtâmes dans la petite ville d'Avallon; elle au centre, moi à l'extrémité de la ville. Le lendemain, nous roulions vers Sens. La neige accumulée par les vents du nord autour des hauts et arides plateaux de Lucy-le-Bois et de Vermanton tombait à larges flocons à moitié liquides sur les montagnes et sur la route, et assoupissait le bruit des roues. On distinguait à peine l'horizon brumeux, à quelques pas devant soi, à travers cette poudre de neige, que le vent soulevait en tourbillons des guérets environnants. On ne pouvait plus mesurer ni par l'oreille ni par l'œil la

distance entre les deux calèches. Tout à coup j'aperçus

devant moi, sous la tête de mes chevaux, la voiture de

I Julie arrêtée au milieu de la route. Le courrier,

: descendu de son siège, était debout sur le marchepied,

jetant des cris et faisant des gestes de détresse. Je

p sautai à terre; je volai à la portière d'un premier mou-

I vement plus fort que ma prudence ; je m'élançai dans

I la voiture où la femme de chambre s'efforçait de

rappeler sa maîtresse d'un évanouissement causé par

la fatigue et par l'ouragan, peut-être aussi par le tumulte

de son cœur. Ce que j'éprouvai en soutenant ainsi

entre mes bras cette tête adorée, toute une longue

heure d'insensibilité, désirant à la fois et tremblant

qu'elle entendît et qu'elle ne reconnût pas ma voix qui

la rappelait à la vie ; pendant que le courrier allait

chercher du feu et de l'eau chaude dans des chaumières

éloignées, et que la femme de chambre, tenant sur ses

genoux les pieds glacés de sa maîtresse, les frottait

avec ses mains et les pressait contre sa poitrine pour

les réchauffer: nul ne peut le concevoir ni le dire, à

moins d'avoir senti la mort et la vie se combattre ainsi

sur son cœur !

A la fin, ces tendres soins, l'impression des boules d'eau tiède apportées par le courrier, celle de mes mains sur ses mains, de mon souffle sur son front, rappelèrent la chaleur aux extrémités. Les couleurs qui remontaient sur ses joues et un faible et long soupir qui s'échappait de ses lèvres m'annoncèrent qu'elle allait se réveiller de son évanouissement. Je m'élançai de la voiture sur le grand chemin, pour ne pas être reconnu quand elle ouvrirait les yeux. Je restai là un moment près des roues, un peu en arrière, le visage enveloppé dans mon manteau. Je recornniandei aux

domestiques le silence sur mon apparition. Ils me firent signe que la voyageuse revenait tout à fait à elle. J'entendis sa voix qui balbutiait, en s'éveillant, ces mots comme dans un rêve : « Oh ! si RaphaCl était là ! J'ai cru que c'était Raphaël! » Je m'élançai dans ma voiture. Les chevaux repartirent ; une longue distance noue sépara bientôt. J'allai, le soir, à l'auberge où elle était descendue à Sens, m'inforraer de son état. Le courrier m'assura qu'elle était rétablie et qu'elle dormait paisiblement.

Je suivis encore sa trace jusqu'à Fossard, relais de poste auprès de la petite ville de Montereau. En cet endroit la route de Sens à Paris se bifurque, l'une passant par Fontainebleau, l'autre par Melun. Cette dernière branche de la route étant plus courte de quelques lieues, je la pris afin de devancer de quelques moments Julie à Paris, et de la voir descendre de voiture, à la porte de sa demeure. Je doublai les guides des postillons, et j'arrivai longtemps avant la nuit à l'hôtel où j'avais coutume de loger à Paris. A la nuit tombante, j'allai me poster sur un des quais de Paris, en face de cette maison de Julie, qu'elle m'avait si souvent décrite; je la reconnus comme si j'y avais passé ma vie. Je vis dans l'inlérieur, à travers les vitres, ce mouvement d'ombres qui vont et viennent dans une maison où l'on attend quelque hôte inaccoutumé. J'aperçus, dans sa chambre, au plafond, la réverbération du feu allumé dans le foyer. Une figure de vieillard s'approcha plusieurs fois dune fenêtre, paraissant regarder et écouter les bruits du quai . C'était son mari, son père. Les conciex'ges tenaient la porte ouverte ; ils s'avançaient de temps en temps hors du seuil, pour regarder et pour écouter aussi. Un rêver-

bère, ballotté par le vent orageux de décembre, jetait et retirait tour à tour une lueur rapide et pâle sur le pavé devant la porte. A la fin, une voiture de poste déboucha rapidement d'une des rues et vint s'arrêter sous les fenêtres de la maison. J'y courus ; je m'abritai à demi de l'ombre d'une colonne, sous une porte à côté de celle où s'était arrêtée la voiture. Je vis les domestiques se précipiter à la portière. Je vis Julie descendre \] dans les bras du vieillard qui l'embrassa comme un père embrasse son enfant après une longue absence; il remonta péniblement les marches de l'escalier, soutenu par le bras du concierge. La voiture fut déchargée. Le postillon l'emmena pour la remiser, dans une autre rue ; la porte se referma. Je revins prendre ma place près du parapet de la rivière.

Je contemplai longtemps de là les fenêtres, éclairées par les lumières, de la maison de Julie. Je cherchais à entrevoir ce qui se passait dans l'intérieur. Je voyais ce mouvement ordinaire de gens affairés qui portent les malles, qui défont les paquets, qui rangent les meubles, à l'arrivée d'un hôte. Quand ce mouvement fut apaisé, que les flambeaux ne coururent plus d'une pièce à l'autre, que la chambre du vieillard, au premier

i étage, s'éclaira seule du demi-jour d'une lampe de nuit;

' je distinguai, à travers les vitres de l'entre-sol audessous, la taille élancée et fléchissante de Julie qui se

j dessinait en ombre, un moment immobile, sur les

} rideaux blancs. Elle resta quelque temps dans cette altitude; puis je lavis ouvrir la fenêtre, malgré le froid; regarder un moment la Seine de mon côté, comme si

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ses yeux eussent été arrêtés sur moi par une révélation surnaturelle de l'amour; puis se détourner et regarder longtemps, du côté du nord, une étoile que nous avions l'habitude de contempler souvent ensemble et que nous nous étions promis de regarder chacun de notre côté, dans l'absence, comme pour donner un rendez-vous à nos âmes dans l'inaccessible solitude du firmament. Je sentis ce regard, comme s'il était tombé dans mon cœur un charbon de feu. Je compris que nos âmes étaient unies dans la même pensée. Mes résolutions s'évanouirent. Je m'élançai pour traverser le quai, pour m'approcher de sa fenêtre et pour lui crier un mot qui lui fît reconnaître son frère à ses pieds. Au même moment elle referma sa fenêtre. Le roulement des voitures étouffa mon cri. La lumière s'éteignit à l'entresol. Je restai immobile au milieu du quai. Lhorloge d'un édifice voisin sonna lentement minuit. Je m'approchai de la porte, je la baisai con^iilsivement sans oser frapper. Je m'agenouillai sur le seuil, je priai la pierre de me' garder le bien suprême que je venais de reconduire etj de confier à ses murs, et je m'éloignai.

Je repartis le lendemain de Paris, sans avoir vu un seul des amis que j'y avais alors ; intérieurement heureux de n'avoir pas eu un seul regard, une seule parole, un seul pas qui ne fût pour elle. Le reste dut monde n'existait déjà plus pour moi. Seulement, avant j de repartir, je jetai à la petite poste un billet daté de Paris et adressé à Julie. Elle devait le recevoir à son réveil. Ce billet ne contenait que ces mots : « Je vous « ai suivie. J'ai veillé invisible sur vous. Je n'ai pas

« pu vous quitter avant de vous savoir remise aux « soins de ceux qui vous aiment. Hier, à minuit, quand « vous avez ouvert la fenêtre et soupiré en regardant « l'étoile, j'étais là I Vous auriez pu entendi^e ma voix. K Quand vous lirez ces lignes, je serai bien loin 1... »

Je voyageai jour et nuit dans un tel étourdissement de pensées que je ne sentis ni le froid, ni la faim, ni la distance, et que j'arrivai à M*** comme si je sortais d'un rêve, et sans presque me souvenir que j'étais allé à Paris. Je trouvai mon ami Louis*** qui m'attendait dans la petite maison de campagne de mon père. Sa présence me fut douce. Je pouvais lui parler du moins de celle qu'il admirait autant que moi. Nous couchions dans la môme chambre. Une partie de nos nuits se passait à nous entretenir de cette divine apparition. Il n'en était pas moins ébloui que moi. Il la considérait comme une de ces illusions fantastiques, comme une de ces femmes plus grandes que nature, telles que la Béatrice du Dante, l'Eléonore du Tasse, la Laure de Pétrarque, ou la Vittoria Colonna, poëte, amante, héroïne à la fois ; figures qui traversent la terre presque sans la toucher et sans s'y arrêter seulement pour fasciner les regards de quelques hommes privilégiés de l'amour, pour entraîner leurs âmes à d'immortelles aspirations, et pour être le sursum corda des imaginations d'élite. Quant à Louis, il n'osait pas élever son amour aussi haut que sou enthousiasme. Son cœur tendre, maladif et blessé de bonne heure, était rempli alors de la touchante image d'une pauvre et pieuse orpheline de sa famille. Son bonheur aurait

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é\é de l'épouser pour vivre en obscurité et en paix clans une maisonnette des coteaux de Chambéry. Le dénûment de fortune des deux pauvres amants les retenait sur les limites d'une triste et tendre amitié, dans la crainte de traîner le nom de leur famille dans l'indigence et de léguer la misère à des enfants. La jeune fille mourut, quelques années après, de découragement et de solitude. C'est une des plus suaves figures que j'aie jamais vues s'éteindre faute de quelques rayons de fortune. Son visage, où l'on voyait le reste d'une florissante jeunesse également prête à refleurir ou à s'éteindre, était la plus gracieuse et la plus sublime empreinte de cette vertu du malheur qu'on appelle la résignation. Elle devint aveugle à force d'avoir pleuré en secret pendant ses longues années d'attente et d'incertitude. Je la rencontrai une fois, à un de mes retours d'Italie. Elle était conduite par la main d'une de ses petites sœurs, dans les rues de Chambéry. Quand elle entendit ma voix, elle pâlit et chercha à tâtons un appui de sa main aveugle. — « Pardon, me dit-elle, c'est que quand j'entendais cette voix autrefois j'en entendais avec elle une autre... » Pauvre fille ! elle entend dans le ciel aujourd'hui celle de son amant.

Qu'ils furent longs les deux mois qu'il me fallut passer loin d'elle, à la campagne ou à la ville, dans la maison de mon père, avant d'atteindre l'époque oiî je devais rejoindre Julie à Paris ! J'avais épuisé, pendant les trois ou quatre mois qui venaient de s'écouler, la pension que me faisait mon père, les ressources

secrètes de la tendresse de raa mère, la bourse de mes amis, pour payer les dettes que la dissipation, le jeu, les voyages m'avaient fait contracter. Je n'avais aucun moyen de me procurer la petite somme nécessaire pour aller à Paris et pour y vivre même dans la retraite et dans la gêne. Il me fallait attendre le mois de janvier, terme d'un des quartiers de la pension de mon père, époque aussi où un oncle riche mais sévère et de vieilles tantes bonnes mais prudentes avaient l'habitude de me faire quelques petits présents. J'espérais, à l'aide de toutes ces ressources, réunir une somme de six ou huit cents francs, suffisante pour m'entretenir à Paris pendant quelques mois. Cette médiocrité ne coûterait désormais plus rien à ma vanité, car ma vie n'était plus que dans mon amour. Toutes les richesses du monde ne m'auraient sersi qu'à acheter le moment du jour que j'aspirais à passer près d'elle l Les jours d'attente furent remplis de sa seule pensée. Nous nous étions consacré tous deux toutes les heures de notre journée. Le matin, à son réveil, elle s'enfermait pour m'écrire. Au même moment, je lui écrivais de mon côté. Nos pages et nos pensées se croisaient, tous les courriers, en route, s'interrogeaient, se répondaient, se confondaient sans interruption d'un seul jour. Il n'y avait véritablement ainsi que quelques heures d'absence entre nous : c'étaient celles du soir et de la nuit. Je les remplissais encore de sa contemplation. Je m'entourais de ses lettres. Je les ouvrais sur ma table. Je les semais sur mon lit. Je les apprenais par cœur. Je m'en redisais à moi-même les passages les plus passionnés et les plus pénétrant». J'y mettais sa voix, son accent, son geste, son regard. Je lui répondais. Je pai^venais à produire ainsi en moi

Lamartine. — Raphaei.. 9

une telle illusion de la réalité de sa présence, que j'étais triste et impatient quand on venait m'interrompre pour les repas ou pour les visites. II me semblait qu'on venait me l'arracher ou la chasser de ma chambre. Dans mes longues courses sur les montagnes ou dans les prairies brumeuses et sans horizon qui bordent la rivière, j'emportais sa lettre du matin. Je m'asseyais plusieurs fois sur les rochers ou au bord de l'eau, ou sur les glaçons, pour la relire. II me semblait, chaque fois que je la relisais, y découvrir un mot ou un accent qui m'avait échappé. Je me souviens que je dirigeais toujours machinalement ces courses du côté du nord, comme si chaque pas que je faisais vers Paris m'eût rapproché d'elle et diminué d'autant la distance cruelle qui nous séparait. J'allais quelquefois très loin sur les routes de Paris, dans cette intention. Quand il me fallait revenir sur mes pas, je luttais longtemps avec moi-même. J'étais triste , je me retournais plusieurs fois vers ce point de Ihorizon où eîie respirait. Je revenais plus lourd et plus lentement. Oh! que j'enviais les ailes des corbeaux chargées de neige, qui volaient vers le nord, à travers la brume! oh I que les voitures que je voyais passer sur la route courant vers Paris me faisaient mal ! que n'aurais-je pas donné de mes jours de jeunesse inutile pour être à ia place d'un de ces vieillards désœuvrés qui regardaient d'un œil distrait par les glaces des portières ce jeune homme solitaire marchant à contre-sens de son cœur sur le bord du chemin ! Oh i que les jours, cependant si courts, de décembre et de janvier, me semblaient interminablement longs ! Il n'y avait pour moi qu'une bonne heure drns toutes ces heures : c'était celle où j'entendais de \na chambre les pas, ia

crécelle et la voix du facteur qui distribuait les lettres aux portes du auartier. Dès que je l'entendais, j'ouvrais ma fenêtre. Je l'apercevais montant du fond de la rue, les mains pleines de lettres qu'il remettait aux servantes, et attendant devant chaque maison qu'on lui rapportât le port. Combien je maudissais la lenteur de ces bonnes femmes qui n'avaient jamais fini de compter leur monnaie dans sa main ! Avant que le facteur sonnât à la porte de mon père, j'avais franchi l'escalier, traversé le vestibule ; j'étais tout palpitant sur le seuil. Pendant que ce vieillard maniait son paquet de lettres, je cherchais à découvrir l'enveloppe de fin papier de Hollande et l'adresse de belle écriture anglaise qui me révélaient mon trésor entre tous ces papiers grossiers et ces lourdes suscriptions de lettres de commerce ou de banalités. Je la saisissais tout tremblant. Mes yeux se voilaient d'un nuage. I\Ion cœur battait. Mes jambes fléchissaient. Je cachais la lettre sous mon habit, de peur de rencontrer quelqu'un sur l'escalier, et qu'une correspondance si fréquente ne parût suspecte à ma mère. Je m'enfuyais dans ma chambre. Je m'enfermais au verrou pour dévorer à loisir les pages sans être interrompu. Que de larmes, de baisers, de morsures n'imprimai s-je pas sur le papier ! hélas ! et quand, après des années, j'ai rouvert ce volume de lettres, combien de mots effacés par mes lèvres manquaient ainsi au sens des phrases, que mes pleurs ou mes transports avaieai iavés ou déchirés ?

LU

Après le déjeuner, je remontais dans ma chambre haute pour relire encore ma lettre et pour y répondre. C'étaient là les plus délicieuses et les plus fîé\Teuses heures de mes journées. Je prenais quatre feuilles du plus grand et du plus mince papier de Hollande que Julie m'avait envoyé de Paris pour cet usage, et dont chaque page commencée très haut, finissant très bas, écrite sur les marges, surécrite encore en travers des lignes, contenait des milliers de mots. Je les remplissais, tous les matins, ces feuilles, je les trouvais trop vite, remplies et trop étroites pour ce débordement passionné et tumultueux de mes pensées. Il n'y avait dans ces lettres ni commencement, ni fin, ni milieu, ni grammaire, ni rien de ce qu'on entend ordinairement par style. C'était mon âme à nu devant l'àme d'une autre, exprimant ou plutôt balbutiant, comme elle pouvait, les tumultueuses sensations dont elle était pleine, à l'aide du langage insuffisant des hommes : ce langage n'a pas été fait pour exprimer l'inexprimable ; signes imparfaits, mots vides, paroles creuses, langue de glace, que la plénitude, la concentration et le feu de notre âme faisaient fondre, comme un métal réfractaire, pour en former je ne sais quelle langue vague, éthérée, flamboyante, caressante comme des langues de flammes, qui n'avait de sens pour personne et que uîus entendions seuls parce qu'elle était nous seuls! Jamais cette effusion de mon âme ne s'arrêtait ou ne se refroidissait. Si le firmament n'eût été qu'une page, et que Dieu m'eût dit de la remplir de mon amour, cette page n'aurait pas contenu tout ce que je sentais se dire en moi! Je ne m'arrêtais qu'après que les

quatre feuilles étaient remplies, et il me semblait toujours n'avoir rien dit ! c'est qu'en effet je n'avais rien dit, car qui a pu dire jamais l'infini?

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