‹ RaphaëlChapitre 4 sur 4 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Il y avait une telle consonnance entre notre jeunesse et cette jeunesse de l'année et du jour, une si complète harmonie entre cette lumière, cette chaleur, cette splendeur, ces silences, ces légers bruits, cette ivresse pensive de la nature et nos propres sensations ; nous nous sentions si délicieusement confondus et comme transfigurés dans cet air, dans ce firmament, dans cette vie, dans cette paix, dans cette immutabilité visible de l'œuvre de Dieu autour de nous ; nous nous possédions si parfaitement l'un l'autre dans cette solitude, que nos pensées et nos sensations surabondantes mais satisfaites se suffisaient. Elles n'avaient pas même la fatigue intérieure de chercher des paroles pour s'exprimer. Nous étions comme le A'ase plein où sa

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plénitude même rend la liqueur immobile. Rien de plus ne pouvait tenir dans nos cœurs. Mais nos cœurs étaient assez grands pour tout contenir. Rien ne cherchait à s'en échapper. A peine nous eût-on entendus respirer.

Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi muets et immobiles l'un à côté de l'autre, assis sur les racines du chêne, les mains sur nos yeux, la tête dans nos mains, les pieds dans le rayon sur l'herbe, l'ombre sur nos fronts. Mais quand je relevai ma tête, l'ombre avait déjà reculé de toute la largeur du pli de la robe de Julie, devant nous, sur le gazon.

Je la regardai. Elle releva son visage, comme par la même impulsion qui m'avait fait relever le mien. Elle me regarda, et sans pouvoir me dire une parole, elle fondit tout à coup en pleurs. — « De quoi pleurezvous ? » lui dis-je avec une inquiète émotion mais à demi-voix, de peur de troubler et de détourner ses muettes pensées. — « De bonheur ! » me répondit-elle. Elle souriait des lèvres, pendant que de grosses larmes coulaient et brillaient comme une rosée de printemps sur ses joues. « Oh ! oui, de bonheur, reprit-elle ; ce jour, cette heure, ce ciel, ce site, cette paix, ce silence, cette solitude avec vous ! cette complète assimilation de nos deux âmes qui n'ont plus besoin de se parler pour s'entendre et qui respirent pour deux dans un seul souffle, c'est trop ! c'est trop pour une nature mortelle, que l'excès de joie peut étouffer comme l'excès de douleur, et qui, n'ayant plus même un cri dans la poitrine, gémit de ne pouvoir gémir et pleure de ne pouvoir assez remercier ! »...

Elle s'arrêta un moment, ses joues se colorèrent. Je tremblai que la mort ne la cueillît dans son épa-

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nouisseraent. Sa voix me rassura bientôt. « Raphaël ! Raphaël ! » s'écria-t-elle avec une solennité d'accent qui m'étonna, et comme si elle m'eût annoncé une grande nouvelle longtemps et péniblement attendue ; « Raphaël ! il y a un Dieu ! — Et qui vous l'a enfin révélé mieux aujourd'hui que tout autre jour ? lui dis-je. — L'amour!... me répondit-elle en levant lentement vers le ciel les globes de ses beaux yeux mouillés ; oui, l'amour dont je viens de sentir les torrents couler dans mon cœur avec des murmures, des jaillissements et des plénitudes que je n'avais pas encore éprouvés avec la même force et avec la même paix ! Non, je ne doute plus, continua-t-elle avec un accent où la certitude se mêlait à la joie, la source d'où peut couler dans l'âme une telle félicité ne peut être sur la terre, cette source ne peut s'y perdre après en avoir jailli ! Il y a un Dieu ; il y a un étemel amour dont le nôtre n'est qu'une goutte. Nous irons la confondre ensemble dans l'océan divin où nous l'avons puisée ! Cet océan, c'est Dieu ! Je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai compris en ce moment par mon bonheur ! Raphaël ! ce n'est plus vous que j'aime, ce n'est plus moi que vous aimez, c'est Dieu que nous adorons désormais l'un et l'autre ! vous à travers moi ! moi à travers vous ! vous et moi à travers ces larmes de béatitude qui nous révèlent et qui nous cachent à la fois l'immortel foyer de nos cœurs ! Périssent, ajouta-t-elle avec plus d'ardeur de regard et d'accent, périssent les vains noms que nous avons jusqu'ici donnés à nos entraînements l'un vers l'autre ! Il n'y en a plus qu'un qui l'exprime : c'est celui qui vient enfin de se révéler à moi dans vos yeux I Dieu ! Dieu ! Dieu ! s'écria-t-elle de nouveau, comme si elle eût voulu s'apprendre à elle-même une langue nou-

velle. Dieu, c'est toi ! Dieu, c'est moi pour toi I Dieu, c'est nous ! et désormais le sentiment qui nous oppressait l'un pour l'autre ne sera plus pour nous de l'amour, mais une sainte et délicieuse adoration ! Raphaël, me comprenez-vous ? Vous ne serez plus Raphaël, vous êtes mon culte de Dieu ! »

Nous nous levâmes dans un élan d'enthousiasme. Nous embrassâmes l'écorce de l'arbre. Nous le bénîmes pour l'inspiration qui était descendue de ses rameaux. Et nous lui donnâmes un nom. Nous l'appelâmes l'arbre de l'adoration I Nous descendîmes, à pas lents, la rampe de Saint-Cloud pour rentrer dans le bruit de Paris. Mais elle y rentrait avec la foi et le sentiment de Dieu trouvés enfin dans son cœur, et moi avec la joie de lui savoir au cœur cette lumineuse source intérieure de consolation, d'espérance et de paix!

En peu de temps, les dépenses que j'étais forcé de faire, et dont je cachais la gêne à Julie, pour l'accompagner ainsi presque tous les jours dans les campagnes, avaient tellement épuisé le produit de la vente du dernier diamant de ma mère, qu'il ne me restait plus que dix louis. Je tombais dans des accès de désespoir en comptant, le soir, le petit nombre de jours heureux que me représentait cette faible somme. J'aurais rougi d'avouer l'excès de mon indigence à celle que j'aimais. Peu riche elle-même, elle aurait voulu me donner tout ce qu'elle possédait. Mes rapports avec elle en eussent été dégradés à mes yeux. J'aimais mieux mon amour que la vie, mais j'aurais mieux aimé mourir que d'avilir mon amour.

Lamartine. — Raphaël. l3

La vie sédentaire que j'avais menée tout l'hiver, dans l'obscurité de mon alcôve, l'obstination de mes études le jour, la tension d'une seule pensée, l'absence de sommeil la nuit, et par-dessus tout l'épuisement moral que le perpétuel débordement des forces de l'âme fait éprouver à un cœur trop faible pour suffire à une extase continue de dix mois, avaient miné mon organisation. Je n'étais plus, sous un visage pâle et amaigri, qu'une flamme brûlant sans aliment. Elle devait finir par consumer son propre foyer. Julie me conjurait d'aller respirer l'air natal et de conserver ma vie aux dépens même de son bonheur. Elle m'envoyait son médecin pour ajouter l'autorité de l'art aux supplications de l'amour. Ce médecin ou plutôt cet ami, le docteur Alain, était un de ces hommes de bénédiction, dont la physionomie semble apporter un reflet du ciel dans la mansarde des pauvres qu'ils viennent visiter. Souô'rant luimême d'une maladie de cœur, suite d'une passion mystérieuse et pure pour une des plus belles femmes de Paris, possesseur d'une petite fortune suffisante à la sobriété de sa vie et à ses charités, homme d'une piété tendre, active, tolérante, il n'exerçait sa profession que pour quelques amis et pour les indigents. Sa médecine n'était que de l'amitié ou de la charité en action. Cette profession est si belle, quand elle n'est pas cupide, elle exerce tant la sensibilité humaine, qu'en commençant comme une pi'ofession elle finit souvent comme une vertu. La médecine était devenue pour le pauvre docteur Alain plus qu'une vertu, la passion de soulager les misères de l'âme et du corps. Elles se tiennent quelquefois de si près ! Alain portait Dieu là où il portait la vie. Il faisait resplendir la sérénité et l'immortalité jusque dans la mort !

Je l'ai vu mourir lui-même, quelques années après, de cette mort des bons et des justes : il en avait fait l'apprentissage au chevet de tant de mourants. Cloué pendant six mois d'agonie sans mouvement sur sa couche, il comptait de l'œil les heures qui le séparaient de l'éternité. Une petite pendule était suspendue au pied de son lit. Il tenait entre ses mains jointes sur sa poitrine un crucifix, modèle de patience. Ses regards ne quittaient plus ce céleste ami, comme si son entretien eût été au pied de la croix. Quand il souffrait au delà de ses forces, il demandait qu'on approchât un moment le crucifix de sa bouche, ec ses plaintes se confondaient avec ses bénédictions. Il s'endormit enfin dans ses espérances et dans le bien qu'il avait fait. Il avait chargé les pauvres et les malades de porter devant lui son trésor accumulé en œuvres au Dieu dés miséricordieux. Il mourut, sans laisser d'Jiéritage, dans une mansarde, sur un grabat. Les pauvres portèrent son corps. Ils lui donnèrent à leur tour la sépulture de la charité dans la terre commune. O sainte âme ! que je vois encoi'e sourire en souvenir sur ce visage de bonté et de jubilation intérieure, tant de vertu n'eût-elle été qu'un mensonge pour toi? te seraistu évanouie comme le reflet de ma lampe sur ton portrait quand ma main retire la lueur qui m'aide à te contempler? Non, non. Dieu est fidèle 1 II ne t'aurait pas trompé, toi qui n'aurais pas voulu tromper un enfant !

Le médecin s'attacha à moi du plus tendre intérêt. On eût dit que Julie lui avait communiqué une partie de

sa tendresse. Il comprit bien mon mal, sans me laisser voir qu'il le comprenait. Il se connaissait trop en passion morale pour ne pas en reconnaître les symptômes en nous. II m'ordonna de partir sous peine de mort. Il me fit imposer par Julie son propre arrêt. Il lui communiqua ses craintes. Il emprunta la tendre autorité de l'amour pour m'arracher à l'amour. Il adoucit la séparation par l'espérance . Il m'ordonna d'aller d'abord quelque temps dans ma famille, puis de retourner aux bains de Savoie, où Julie me rejoindrait par ses ordres, au commencement de l'automne. Sa piété ne parut point s'alarmer des symptômes d'une passion mutuelle qu'il ne pouvait s'empêcher de voir entre cette jeune femme et ce jeune homme. Ce feu pur lui paraissait une faute mais une purification. Sa physionomie ne nous révélait que l'indulgence de l'homme et la pitié de Dieu. Il dénoua ainsi, pour nous sauver tous deux, une étreinte qui allait nous étouffer dans une même mort. Je consentis enfin à partir le premier. Julie jura qu'elle me suivrait de près. Hélas ! ses larmes, sa pâleur, le tremblement de ses lèvres, le juraient mieux que ses serments. Il fut convenu que je quitterais Paris aussitôt que mes forces me permettraient de voyager. Le 18 mai fut le jour fixé pour mon départ.

Une fois la séparation si rapprochée résolue, nous comptâmes les minutes pour des heures et les heures pour des jours. Nous aurions voulu accumuler et concentrer les années dans une seconde pour disputer et enlever d'avance au temps le bonheur dont nous allions nous sevrer pendant tant de mois. Ces jours furent de délices, mais aussi d'angoisse et d'agonie. Nous sentions sur chaque entrevue, sur chaque regard, sur chaque mot, sur chaque serrement de main, le

froid du lendemain qui approchait. De tels bonheurs ne sont plus des bonheurs, ce sont des tortures du cœur et les supplices de l'amour!

Nous consacrâmes à nos adieux toute la journée qui précéda le jour de mon départ. Nous voulions nous faire cet adieu, non dans l'ombre des murs qui étouffent l'âme, et sous l'œil des importuns qui refoule le cœur, mais sous le ciel, dans le grand air, dans la lumière, dans la solitude et dans le silence. La nature s'associe à toutes les sensations de l'homme. Elle les compi'end, elle semble les partager comme un confident invisible. Elle les porte au ciel pour les recueillir et pour les diviniser !

Le matin de ce jour, une voiture que j'avais louée jusqu'au soir nous emportait. Les glaces étaient baissées, les rideaux fermés. Nous traversions les rues presque désertes des hauts quartiers de Paris qui aboutissent au parc enceint de hautes murailles de Monceau. Ce jardin, alors exclusivement réservé aux promenades des princes qui le possédaient, ne s'ouvrait que sur la présentation de cartes d'entrée, qu'on ne distribuait qu'avec une parcimonie extrême à quelques étrangers ou à quelques voyageurs curieux de ce chef-d'œuvre de végétation. J'avais obtenu de ces cartes privilégiées par un des amis de la jeunesse de ma mère, attaché à la maison de ces princes. J'avais choisi cette solitude parce que je savais que les maîtres étaient absents, que les entrées étaient suspendues, et que les jardiniers eux-mêmes en seraient éloignés pour célébrer un jour de f^te et de loisir.

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Ce magnifique désert, planté de bocages, entrecoupé de prairies, arrosé d'eaux courantes ou d'étangs dormants, poétisé de monuments, de colonnes, de ruines, images du temps où l'art a imité la vieillesse des pierres, et dont les lierres rongent les débris, n'aurait d'autres hôtes, ce jour-là, que les rayons, les insectes, les oiseaux et nous! Hélas! jamais ses gazons et ses feuilles ne devaient être arrosés aussi de plus de larmes!

Plus le ciel était tiède et resplendissant, plus les ombres et la lumière se combattaient délicieusement sur l'herbe, aux haleines c;i vent d'été, comme l'ombre des ailes d'un oiseau qui en poursuit un autre; plus les rossignols lançaient de notes ivres et balbutiantes dans l'air sonore; plus les eaux réfléchissaient nettement dans leur miroir poli les muguets, les marguerites et les pervenches bleues renversées qui tapissaient les talus de leurs lits ; plus cette gaieté noua était triste et plus cette sérénité lumineuse d'une matinée de printemps contrastait avec le nuage sombre qui pesait sur nos cœurs. En vain nous cherchions à nous tromper un moment nous-mêmes en nous récriant sur la beauté du paysage, sur l'éclat des fleurs, sur les parfums de l'air, sur l'épaisseur de l'ombre, sur le recueillement de ces sites qui auraient suffi à ensevelir la félicité d'un monde d'amour. Nous y jetions, par complaisance, un regard distrait, mais ce regard retombait bien vite sur le sol. Nos voix, en répondant par de vaines formules de joieet dadmiration, trahissaient le vide des mots et l'absence de nos pensées : elles étaient ailleurs !

En vain aussi nous nous assîmes tour à tour au pied des lilas les plus embaumés, sous les bras verts des plus beaux cèdres, sur les tronçons cannelés des colonnes

les plus ensevelies dans le lierre, au bord des eaux les plus recueillies dans la pelouse de leurs bassins, pour y passer les longues heures du dernier entretien. A peine avions-nous choisi un de ces sites, qu'une vague inquiétude nous forçait à le quitter pour en chercher un autre. Ici l'ombre, là la lumière, plus loin le bruit importun de la cascade, ou l'obstination du rossignol à chanter sur nos têtes, nous rendaient toute cette volupté amère et tout ce spectacle odieux. Quand le cœur est douloureux dans la poitrine, la nature entière nous fait mal. L'Eden lui-même serait un supplice de plus, s'il était la scène de la séparation de deux amants.

Enfin lassés d'errer sans trouver un abri contre nous-mêmes depuis deux heures, nous finîmes par nous asseoir auprès d'un petit pont sur un ruisseau, un peu loin l'un de l'autre, comme si le bruit même de nos respirations nous eût été importun, ou comme si nous eussions voulu par instinct nous dérober l'un à l'autre le sourd murmure des sanglots intérieurs que nous sentions prêts à éclater dans nos poitrines. Nous regardâmes longtemps avec distraction l'eau verdâtre et huileuse. Elle s'engouffrait lentement sous l'arche du petit pont. Elle entraînait tantôt une blanche feuille de muguet tombée du bord, tantôt un nid vide et cotonneux doiseau, que le vent avait secoué de l'arbre. Tout à coup, nous vîmes flotter, les ailes immobiles et renversées, le corps d'une pauvre petite hirondelle de printemps. Elle s'était noyée sans doute en buvant dans cette coupe avant que ses ailes fussent assez fortes pour l'y soutenir. Elle nous rappela l'hirondelle qui était tombée un jour morte à nos pieds, du haut de la tour démantelée du vieux château, au

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bord du lac, el qui nous avait attristés comme un présage. L'oiseau mort passa lentement devant nous, et la nappe, sans faire un pli, le roula et l'engouffra peu à peu sous la nuit profonde de 1 arche du pont. Quand le corps de l'oiseau eut disparu, nous vîmes une autre hirondelle passer et repasser cent fois sous l'arche en jetant de petits cris de détresse et en froissant ses ailes contre la charpente du cintre. Nous nous regardâmes involontairement. Je ne sais ce que dirent nos deux regards en se rencontrant, mais ce désespoir d'un pauvre oiseau trouva nos paupières si pleines et nos cœurs si prêts à se rompre, que nous détournâmes tous deux au même instant nos visages et que nous éclatâmes, la bouche contre terre, en sanglots. Une larme en entraînait une autre, une pensée une autre pensée, un présage un autre présage, un sanglot un autre sanglot. Nous essayâmes quelquefois de nous parler, mais l'accent brisé de la voix de l'un brisait davantage la voix de l'autre; nous finîmes par céder à la nature et par verser en silence, pendant les heures que l'ombre seule mesurait, tout ce qu'il y avait de larmes dans nos sources intérieures. L'herbe s'en imbiba, le vent les essuya, la terre les but. Dieu les compta, les rayons du soleil les enlevèrent. Il ne restait plus une goutte d'angoisse dans nos deux âmes quand nous nous relevâmes l'un devant l'autre, presque sans nous voir, à travers le nuage de nos j'eux. Ce furent nos adieux : une image funèbre, un océan de larmes, un éternel silence. Nous nous séparâmes ainsi, sans nous regarder davantage, de peur de tomber à la renverse sous le contre-coup de ce regard. Ce Jardin délaissé de notre amour et de notre adieu ne reverra jamais la trace de mes pas.

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Le lendemain, je roulais anéanti et silencieux, la tête enveloppée dans mon manteau, entre cinq ou six inconnus qui s'entretenaient gaiement de la qualité du vin et du prix du dîner d'auberge, dans une de ces voitures banales où s'entassent les voyageurs sur les collines nues de la route du Midi. Je n'ouvris pas les lèvres une seule fois pendant ce long et morne voyage.

Ma mère me reçut avec cette tendresse sereine et résignée qui rendait le malheur même presque heureux près d'elle. Je ne lui rapportais qu'un corps malade, des espérances consumées, son diamant dépensé en vain pour ma fortune, une mélancolie qu'elle attribuait à la jeunesse oisive, à l'imagination sans aliment, mais dont je lui cachai soigneusement la véritable cause, de peur d'ajouter à ses peines une peine irrémédiable de plus.

Je passai l'été seul, au fond d'une vallée déserte, dans d'âpres montagnes où mon père avait une petite métairie cultivée par une famille de laboureurs. Ma mère m'y avait euA'oyé et confié aux soins de ces braves gens pour y prendre l'air et le lait. Mon unique occupation fut de compter les jours qui me séparaient du moment où je devais aller attendre Julie dans notre chère vallée des Alpes. Ses lettres que je recevais et auxquelles je répondais tous les jours entretenaient ma sécurité. Elles dissipaient, par l'enjouement et par les caresses de mots, le nuage de pressentiments sinistres que nos adieux avaient laissé sur mon âme. De temps en temps, quelque phrase de découragement et de tristesse, jetée ou involontairement oubliée parmi

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ces perspectives de bonheur, comme une feuille morte au milieu des feuilles vertes du printemps, me paraissait bien un peu en contradiction avec le calme et la fleur de santé dont elle me parlait. Mais j'attribuais ces rai'es dissonances à quelque ombre de souvenir ou à quelque impatience de la lenteur des jours, ombres qui auraient apparemment traversé la page pendant qu'elle m'écrivait.

L'air élastique des montagnes, le sommeil la nuit, les courses le jour, le travail du corps dans le jardin et dans les prés de la métairie de mon père, par-dessus tout l'approche de l'automne et la certitude de rcA'oir bientôt celle qui portait ma vie dans son regard, m'avaient promptement rétabli. Il ne me restait d'autre trace de souffrances qu'une mélancolie douce et pensive répandue sur mes traits; c'était comme une brume sur une matinée d'été; c'était un silence qui semblait contenir un mystère, un instinct de solitude qui faisait croire aux paysans superstitieux de la montagne que je m'entretenais avec les génies des bois.

Toute ambition était abattue en moi par mon amour. J'avais accepté ma pauvreté et mon obscurité sans retour pour toute ma vie. La résignation pieuse et sereine de ma mère s'était insinuée dans mon esprit avec ses saintes et douces paroles. Je ne formais plus d'autre rôA'e que celui de travailler, dix à onze mois de l'année, de la main ou de la plume, d'amasser ainsi assez d'économies pour aller passer un mois ou deux auprès de Julie, tous les ans; puis, si le vieillard venait à lui manquer, de me consacrer en esclave à son sei'vice, comme Rousseau à madame de Warens; de nous abriter dans quelque chaumière écartée de ces montagnes, ou dans un des chalets connus de notre

Savoie; d'y vivre d'elle, comme elle y vivrait de moi, sans me retourner pour regretter ce monde vide, et sans demander à l'amour même d'autre récompense que le bonheur d'aimer ! . . .

Une seule chose me rappelait quelquefois rudement de cette région de mes rêves : c'était la gêne cruelle dans laquelle la maison paternelle était tombée à la suite des dépenses perdues . faites pour moi. Des récoltes avaient manqué plusieurs années de suite, des accidents de fortune avaient changé presque en détresse l'humble médiocrité de mes parents. Chaque fois que j'allais, le dimanche, voir ma mère, elle me découvrait ses embarras et versait devant moi des larmes; elle les cachait à mon pèi*e et à mes sœurs. J'étais tombé moi-même alors dans un extrême dénùmcnt. Je ne vivais, dans la petite métairie, que du' pain noir, du laitage et des œufs de la basse-cour. Je vendais secrètement et successivement à la ville tout ce que j'avais rapporté de hardes et de livres de Paris, pour avoir de quoi payer les ports des lettres de Julie, pour lesquelles j'aurais vendu des gouttes de mon sang.

Cependant le mois de septembre touchait à sa fin. Julie m'écrivait que des inquiétudes sur la santé de son mari qui s'affaiblissait de jour en jour (ô pieuse fraude de l'amour pour déguiser ses propres maux et m'enlever mes propres soucis!), la retenaient, plus longtemps qu'elle n'avait cru, à Paris. Mais elle m'engageait à partir sans délai moi-même et à aller l'attendre en Savoie. Elle m'y rejoindrait sans faute,

vers la fin d'octobre. Cette lettre était pleine des recommandations de la plus tendre sœur pour un frère chéri. Elle me conjurait et m'ordonnait, par l'autorité souveraine de son amour, de prendre garde à un mal qui couvait quelquefois sous les surfaces les plus fleuries de la jeunesse et qui la desséchait et la tranchait tout à coup, au moment où l'on croyait en avoir triomphé. Cette lettre renfermait de plus une consultation et une ordonnance de son médecin et du mien, le compatissant docteur Alain. Cette ordonnance m'imposait, dans les termes les plus impératifs et sous les menaces les plus alarmantes, une longue saison des bains d'Aix. J'avais montré cette consultation du docteur Alain à ma mère, pour motiver mon dépai't. Elle en avait conçu un si grand trouble de cœur, qu'elle ne cessait de joindre ses prières aux injonctions des médecins pour me forcer à partir. Mais, hélas! je m'étais adressé en vain à quelques amis aussi pauvi'es que moi et à quelques usuriers cruels pour trouver la faible somme de douze louis nécessaire à mon vovage. Mon père était absent depuis six mois. Ma mère ne voulait, à aucun prix, aggraver ses embarras et ses inquiétudes en lui demandant de l'argent. Il ne pouvait emprunter qu'en décou^Tant une gène dont il était déjà trop humilié. Je me préparais à partir avec deux ou trois louis dans ma bourse, espérant trouver le reste dans la bourse de mon ami L***, à Chambéry. Mais, peu de jours avant mon départ, ma mère, en y pensant une nuit, trouva dans son cœur la ressource qu'un cœur de mère pouvait seul trouver.

Il y avait, à un des angles du petit jardin qui entourait de deux côtés la maison paternelle, un petit bouquet d'arbres composé de deux ou trois tilleuls, d'un chêne vert, de sept ou huit tortueuses charmilles, reste d'un bois planté depuis des siècles, et qu'on avait respecté sans doute comme le génie du lieu, quand on avait défriché la colline, bâti la maison, muré le jardin. Ces beaux arbres étaient le salon en plein air de la famille, les jours d'été. Leurs bourgeons au printemps, leurs nuances en automne, leurs feuilles mortes l'hiver remplacées par le givre qu'ils portaient sur leurs vieilles branches comme des cheveux blancs, nous marquaient les saisons. Leur ombre, qui se repliait sur leui's pieds, ou qui s'allongeait sur la plate-bande de gazon régnant alentour, nous marquait les heures mieux qu'un cadran. Ma mère nous avait nourris, bercés, nous avait appris à marcher sous leurs feuilles. Mon père s'y asseyait, un livre à la main, au retour de la chasse, son fusil brillant suspendu à une de leurs branches, ses chiens haletants couchés près du banc. Moi-même j'y avais passé mes plus douces heures d'adolescence, avec Homère ou Télémaque ouverte sur l'herbe devant moi. J'aimais à m'y étendre sur le gazon tiède, accoudé devant le volume dont les moucherons ou les lézards me dérobaient quelquefois les lignes sous les yeux. Les rossignols y chantaient pour la maison, sans qu'on pût jamais découvrir leur nid, pas même la branche d'où éclatait leur voix. Ce bosquet était la gloire, le souvenir, l'amour de tous. L'idée de le convertir en un

petit sacd'écus, qui ne donnerait ni mémoire au cœur, ni joie ni ombre à tout jamais, ne serait venue a personne, si ce n'est à ime mère moui"ant d'angoisse sur la vie de son fils unique : cette idée vint à ma mère. Avec la promptitude d'instinct et la fermeté de résolution qui la caractérisaient, craignant aussi sans doute qu'un remords ne la saisît ou que mes tendres résistances ne l'arrêtassent si elle attendait pour me consulter, elle appela les bûcherons, à son réveil, elle vit mettre la cognée aux racines en pleurant et en se détournant, pour ne pas entendre la chute et le gémissement de ces vieux abris de sa jeunesse sur le sol retentissant et nu du jardin,

Quand, le dimanche suivant, en revenant à M***, je cherchai de l'œil, du haut de la montagne, le groupe d'arbres qui tachait si agréablement la colline et qui dérobait au soleil une partie du mur grisâtre de la maison, je crus rêver en n'apercevant plus à leur place qu'un monceau de troncs abattus, de branches écorcées et saignantes jonchant la terre, et le chevalet des scieurs de planches, semblable à un instrument de supplice, où. la scie grinçait en fendant les arbres de ses dents. Jaccourus, les bras tendus, vers le mur extérieur. J'ouvris en tremblant la petite porte du jardin... Hélas! il ne restait plus debout que le chêne vert, un tilleul et le plus vieux des charmes, sous lesquels on avait rapproché le banc. — « C'est assez, me dit ma mère qui vint à moi en cachant ses larmes et en se jetant dans mes bras; l'ombre d'un arbre vaut celle d'une forêt. Et puis quelle ombre me vaudrait la

tienne? Ne me reprochez rien. J'ai écrit à votre père que les arbres se couronnaient et portaient dommage au potager. N'en parlons plus!... » Puis m'entraînant dans la maison, elle ouvrit son secrétaire, et en tirant un sac d'écus à demi rempli : a Tiens, dit-elle, et pars! Les arbres me seront assez payés si tu reviens guéri et heureux! »

Je pris le sac en rougissant et en sanglotant. Il y avait six cents francs. Mais je résolus de le rapporter tout entier à ma pauvre mère.

Je partis à pied, des guêtres de cuir aux jambes, mon fusil sur mon épaule, comme un chasseur. Je n'avais pris dans le sac que cent francs ajoutés au peu que j'avais et au produit de mes derniers travaux vendus, afin de ne rien coûter à ma mère. Le prix des arbres m'aurait étouffé. Je le laissai en secret dans la métairie pour le rendre, à mon retour, à celle qui se l'était si héroïquement arraché du cœur pour moi. Je mangeais et je couchais dans les plus humbles cabarets des villages. On me prenait pour un pauvre étudiant suisse qui rentrait de l'université de Strasbourg. On ne me demandait que la stricte valeur du pain que j'avais mangé, de la chandelle que j'avais brûlée, du grabat où j'avais dormi. Je n'avais emporté qu'un livre que je lisais, le soir, sur le banc, devant la porte. C'était Werther en allemand. Ces caractères inconnus confirmaient mes hôtes dans l'idée que j'étais \un voyageur étranger.

Je traversai ainsi les longues et pittoresques gorges du Bugey. Je traversai le Rhône au pied du rocher de Pierre-Chdtel. Le fleuve encaissé lave éternellement la base de ce roc d'une onde aussi rapide que la meule et aussi tranchante que le couteau, comme pour faire

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écrouler cette prison d'Etat qui attriste son lit de son ombre. Je gravis lentement le mont du Chat par des sentiers de chasseur de chamois. Parvenu au sommet, j'aperçus à mes pieds les vallées d'Aix, de Chambéry, d'Annecy, dans le lointain, et à mes pieds le lac taché de teintes roses par les rayons flottants du soleil du soir. Il me sembla qu'une seule figure remplissait pour moi l'immensité de cet horizon. Elle s'élevait des chalets où nous nous étions rencontrés; du jardin du vieux médecin, dont je reconnaissais le toit pointu d'ardoises par-dessus les fumées de la ville; des figuiers du petit donjon de Bon-Port au fond d'une anse opposée; des châtaigniers de la colline de Tresserves; des bois de Saint-Innocent; de l'île de Châtillon; des barques qui rentraient dans les rades; de toute cette terre, de tout ce ciel et de tous ces flots. Je tombai à genoux devant cet horizon plein d'une ombre; j'ouvris les bras et je les refermai comme si j'avais embrassé son âme en embrassant l'air qui avait passé sur toutes ces scènes de notre bonheur, sur toutes ces traces de ses pas. Je m'assis ensuite derrière un rocher couvert de buis, qui empêchait les chevriers mêmes de m'apercevoir en passant dans le sentier. Je restai là en contemplation et en souvenirs jusqu'à ce que le soleil touchât presque aux cimes de neige de Nivolex. Je ne voulais ni traverser le lac ni entrer dans la ville, de jour. La rusticité de mon costume, 1 indigence de ma bourse, la frugalité de vie à laquelle la nécessité me condamnait pour habiter quelques mois auprès d'elle, auraient paru trop étranges aux habitants et aux hôtes de la maison du vieux médecin. Tout cela contrastait trop avec l'élégance de vêtements, d'habitudes et de vie, que j'y avais montrée l'année

précédente. J'aurais fait rougir celle que j'aurais abordée en paraissant dans les rues comme un jeune homme qui n'avait pas même de quoi se loger dans un hôtel décent de ce séjour de luxe. Ma résolution était prise de me glisser, de nuit, dans le faubourg de chaume qui règne au bord d'un ruisseau parmi les vergers du bas de la ville.

J'y connaissais une pauvre jeune servante nommée Fanchette. Elle s'était mariée l'année précédente avec un batelier. Elle avait réservé un ou deux lits dans le grenier de sa chaumière pour y loger et pour y nourrir un ou deux pauvres malades indigents à quinze sous par jour. J'avais fait retenir un de ces lits et une place à cette pauvre table chez la bonne servante, en lui recommandant le secret. Mon ami L***, de Ghambéry, à qui j'avais écrit en lui marquant le jour de mon arrivée au bord du lac, était venu lui-même, quelques jours auparavant, prévenir Fanchette et retenir mon logement. Je l'avais prié, de plus, de recevoir à son adresse, à Ghambéry, les lettres qui me seraient écrites de Paris. Il devait me les faire passer par le conducteur de carrioles qui vont perpétuellement d'une de ces villes à l'autre. Je devais me tenir renfermé, pendant mon séjour à Aix, dans la petite chambre de la chaumière du faubourg ou dans les vergei'a voisins, tant que le jour durerait. Je ne sortirais qu'à la nuit tombée. Je monterais par le dehors de la ville jusqu'à la maison du vieux médecin. J'entrerais par la pMte du jardin ouverte sur la campagne. Je passerais les heures solitaire? du soir dans de délicieux entretiens. Je serais heureux de souffrir cette gêne et cette humiliation mille fois récompensées par ces heures d'amour. Je concilierais ainsi, pensais-je

LAM\aiIM;. — RiPHAEL. I^

atO RAPHAËL

en moi-même, ce que je devais de respect au sacrifice fait par ma pauvre mère et de culte à l'image que je venais adorer.

Par une pieuse superstition de l'amour, j'avais mesuré mes pas sur ma longue route à pied, de manière à arriver de l'autre côté du mont du Chat à l'abbaye de Hante-Combe, le jour anniversaire de celui où le miracle de notre première rencontre et de la révélation de nos deux cœurs s'était fait dans la pauvre auberge des pécheurs, au bord du lac. Il me semblait que les jours avaient des destinées comme les autres choses humaines, et qu'en retrouvant le même soleil, le même mois, la même date, dans le même lieu, je retrouvais une partie de celle que je regrettais. Ce serait un augure du moins de notre prochaine et longue réunion.

Du bord des rampes à pic qui descendent du sommet du mont du Chat vers le lac, j'apercevais déjà, à ma gauche, les vieilles ruines et les longues ombres de l'abbaye qui assombrissent une vaste étendue des eaux. En peu de minutes j'y étais parvenu. Le soleil plongeait derrière les Alpes. Le long crépuscule d'automne enveloppait les montagnes, le bord et les flots. Je ne m'arrêtai pas aux ruines. Je traversai rapidement le verger où nous étions assis au pied de la meule de foin auprès des ruches. Les ruches et la meule de foin y étaient encore ; mais on ne voyait ni lueur de feu à travers les vitres de la petite auberge, ni fumée au-

dessus du toit, ni filets suspendus pour sécher sur les palissades du jardin.

Je frappai; on ne me répondit pas. Je secouai le loquet de bois, la porte s'ouvrit d'elle-même. J'entrai dans la petite salle aux murailles enfumées. Le foyer était balayé jusqu'aux cendres. La table et les meubles étaient enlevés. Les dalles de pierre du pavé étaient couvertes de brins de paille et de plumes tombés de cinq ou six nids vides d'hirondelles suspendus comme une corniche aux poutres noires du plancher. Je montai l'échelle de bois accrochée au mur par un piton de fer: elle servait d'escalier à la chambre haute où Julie s'était réveillée de l'évanouissement, la main sur mon front ; j'y entrai comme on entre dans un sanctuaire ou dans un sépulcre ; j'y promenai mes regards. Les lits de bois, les armoires, les escabeaux avaient disparu. Un oiseau de nuit agita pesamment ses ailes, au bruit de mes pas, battit les murs de ses plumes et s'échappa, en jetant un cri, par le châssis ouvert sur le verger. Je pouvais à peine reconnaître la place où je m'étais agenouillé pendant cette terrible et délicieuse nuit, au pied du lit ou du cercueil de la jeune morte. J'y baisai le plancher. Je m'assis longtemps sur le rebord de la fenêtre, essayant de recomposer dans ma mémoire le lieu, les meubles, le lit, la lampe, les heures, qui étaient restés à leur place en moi quand tout avait déjà été déplacé par Un an d'absence. Il n'y avait personne dans le* environs déserts de la chaumière qui pût me donn«r un renseignement sur \«9 causas de l'abandon de cette maison. Je crus comprendre, aux tas de fagots qui restaient dans la cour, aux poules et aux pigeons qui revenaient eux-mêmes se hucher dans la chambre ou sur le toit, et aux meules de foin et de paille intactes

dans le verger, que la famille était allée faire la moisson tardive dans les hauts chalets de la montagne, et qu'elle n'en était pas encore redescendue.

Cette solitude dont je m'étais emparé me sembla triste, moins triste néanmoins que la présence et les pas d'indifférents dans ce lieu sacré pour moi. Il aurait fallu contraindre devant eux mes yeux, ma voix, mes gestes et les impressions dont j'étais assailli. Je résolus d'y passer la nuit. Je montai une botte de paille fraîche; je retendis sur le plancher, à la place même où Julie avait dormi son sommeil de mort. Je posai mon fusil contre la muraille. Je tirai de mon havre-sac un morceau de pain et un peu de fromage de chèvre que j'avais acheté à Seyssel, pour me soutenir en route. J'allai souper au bord de la fontaine qui coule et qui s'arrête alternativement, comme une respiration intermittente de la montagne, sur un plateau vert, au-dessus des ruines de l'abbaye.

XGVIII

On a, du bord de ce plateau et des terrasses démantelées du vieux monastère, à ces heures du soir, le plus enivrant horizon dont il soit donné de jouir à l'œil d'un solitaire, d'un contemplatif ou d'un amant : l'ombre verte et humide de la montagne avec le bruit de sa source et de ses froissements de feuillage derrière soi; les ruines, les pans de murs festonnés de li«rre, les arcades pleines de nuit et de mystère ; le lac et ses vagues mortes roulant lentement une à une leurs franges de petites écumes, comme les plis du drap de sa couche, pour amortir son sommeil sur le sable fin, au pied des rochers. Sur le bord opposé, les montagnes bleues

vêtues d'ombres transparentes; à droite, à l'extrémité, à perte de vue l'avenue lumineuse que trace et que rougit de pourpre sur l'eau et sur le ciel le soleil, en retirant à lui sa splendeur. Je me plongeais dans ces ombres et dans cette lumière, dans ces nuages et dans c€6 flots, je m'incorporais cette nature, et je croyais m'incorporer ainsi l'image de celle qui était toute cette nature pour moi. Je me disais : « Je l'ai vue là ! Voilà la distance où j'étais de son bateau quand je l'aperçus luttant contre la tourmente. Voilà la plage où cDe aborda ! Voilà le verger où nous eûmes ensemble cette longue confidence, au soleil, et où elle revint à la vie pour me donner deux vies ! Voilà, dans le lointain, les cimes des peupliers de la grande avenue qui se déroulent comme un serpent vert sortant des eaux ! Voilà les chalets, les pelouses, les futaies de châtaigniers, les chemins creux sur les derniers plans des montagnes où je cueillais les fleurs, les fraises, les châtaignes dont je remplissais son tablier! Ici elle m'a dit cela. Là je lui ai avoué tel secret de mon âme ; ailleurs nous sommes restés tout un soir en silence, les yeux dans le soleil couchant, le cœur submergé d'enthousiasme, la bouche sans voix. Sur cette vague elle voulait mourir. Sur cette plage elle me jura de vivre. Sous ce groupe de noyers sans feuilles alors, elle me dit adieu et promit que je la reverrais avant que les nouvelles feuilles eussent jauni I Elles vont jaunir. Mais l'amour est aussi fidèle que la nature. Dans quelques jours je la reverrai... Je la vois déjà, car ne suis-je pas déjà là pour l'attendre, et attendre ainsi n'est-ce pas revoir déjà ? »

Q14 RAPHAF.L

Et puis je me figurais le moraent où, en me promenant derrière les vergers ombragés de noyers qui descendent de la montagne derrière le jardin du vieux médecin, j'apercevais enfin la fenêtre de la chambre fermée où on l'attendait, s'ouvrant pour la première fois, et une femme, la tête inondée de ses longs cheveux noirs, accoudée entre les rideaux et rêvant au frère qu'elle cherchait des yeux dans cette nature où elle aussi ne voyait que lui... Et mon cœur, à cette image, battait avec une telle impétuosité dans ma poitrine que j'étais obligé d'éloigner un moment, cette image pour respirer.

Cependant la nuit était presque entièrement tombée de la montagne sur le lac. On n'apercevait plus les eaux qu'à travers une brume de clair-obscur qui plombait leur nappe assombrie. Dans le silence profond et universel qui précède l'obscurité, le bruit régulier de deux rames qui semblait s'approcher du bord frappa mon oreille. Je vis bientôt une petite tache mobile sur l'eau grossir à l'œil, et se glisser, en jetant une légère frange d'écume de chaque côté, dans l'anse voisine de la maisonnette du pêcheur. Pensant que c'était peutêtre le pêcheur lui-même revenant de la côte de Savoie à sa demeure abandonnée, je descendis précipitamment des ruines sur la plage pour me trouver à l'arrivée du bateau. J'attendis sur le sable que le pêch«ur eût abordé.

RAPHAËL 2tt

Dès qu'il m'aperçut : « Monsieur, me cria-t-il, êtesvous le jeune Français qu'on attend chez Fanchette, et à qui je suis chargé de remettre ce papier ?» — Eii parlant ainsi, il se jeta dans l'eau jusquà mi-jambes, et, s'avançant vers moi une grosse lettre à la main, il me la remit. Je sentis, au poids, que cette lettre en contenait plusieurs. J'ouvris précipitamment la pi"€mière enveloppe et je lus confusément, à la lueur de la lune, un billet de mon ami L*** daté du matin à Chambéry. L*** me disait que mon logement était retenu et préparé chez la pauvre servante du faubourg -, que personne n'était encore arrivé de Paris chez notre ami le vieux médecin ; que, sachant par moi-même que je serais le soir à Haute-Combe, et que j'y passerais la nuit et une partie du jour suivant, il profitait du départ d'un batelier sûr, qui passerait sous labbaye, pour m'envoyer le paquet de lettres arrivées depuis deux jours à mon adresse, et dont je devais être affamé ; qu'il viendrait lui-même me chercher le lendemain soir à Haute-Combe ; que nous traverserions le lac et que nous entrerions dans la ville, à l'ombre de la nuit.

Kn parcourant ce billet, je tenais le paquet d'une main tremblante. Il me semblait lourd comme ma destinée. Je me hâtai de payer et de congédier le batelier impatient de repartir pour sortir du lac et entrer dans le Rhône avant les dernières ténèbres ; je ne lui demandai qu'un bout de chandelle pour lire mes lettres:

21f. RAPHAËL

il me le donna. J'entendis le bruit de ses rames entamant de nouveau la nappe profonde. Je rentrai bondissant de joie dans la chambre haute où j'avais étendu la paille pour mon sommeil. J'allais revoir les caractères sacrés de cet ange, à la place même où il s'était manifesté à mes yeux dans sa splendeur et dans son amour. Je ne doutais pas qu'une de ces lettres ne m'annonçât qu'elle était partie de Paris et qu'elle approchait.

Je m'assis sur le monceau de paille ; j'allumai la chandelle en brûlant une amorce de mon fusil ; je décachetai l'enveloppe. Je ne m'aperçus qu'à ce moment que le cachet de cette première enveloppe était noir et que l'adresse était de l'écriture du docteur Alain. Ce deuil à la place de la joie que j'attendais me fit frissonner. Les autres lettres contenues dans un pli séparé glissèrent de ma main sur mes genoux. Je n'osai lire

un mot de plus, de peur d'y trouver hélas ! ce que

ni la main, ni les yeux, ni le sang, ni les larmes, ni la terre, ni le ciel ne pouvaient plus en effacer. . . la

mort ! Je lus cependant, à travers un tremblement

de mon âme qui faisait danser les syllabes sur le papier, tes seuls mots :

« So3''ez homme ! résignez-vous à la volonté de celui « dont les desseins ne sont pas nos desseins ; n'at-

c< tendez plus personne ! Ne la cherchez plus sur

« la terre ; elle est remontée au ciel en vous nom-

« mant Jeudi, au lever du soleil Elle m'a tout

« dit avant de mourir Elle m'a chargé de vous

« envoyer ses dernières pensées qu'elle a écrites juste qu'à la minute où sa main s'est glacée sous votre

a nom Aimez-la dans ce Christ qui nous a aimés

« jusqu'à la mort, et vivez pour votre mère !

« Alain. »

Je tombai inanimé sur la paille. Je ne revins à moi qu'à la fraîcheur glaciale du vent de minuit sur mon front. La chandelle brûlait encore. La lettre du médecin était serrée convulsivement entre mes doigts. Le paquet intact avait roulé de mon sein sur le plancher. Je l'ouvris avec mes lèvres, comme si j'avais craint de le profaner en brisant avec mes doigts ce cachet d'un message du ciel. Il en roula sur mes genoux plusieurs longues lettres écrites de la main de Julie. Ces lettres étaient rangées par ordre de date.

Il y avait dans la première : « Raphaël ! ô mon « Raphaël ! ô mon frère ! pardonnez à votre sœur de

« vous avoir trompé si longtemps ! Je n'ai jamais

« espéré vous revoir en Savoie ! Je savais que mes

« jours étaient comptés et que je ne ■sdvrais pas jusqu'à

« ce bonheur! Quand je vous ai dit: Au revoir,

« Raphaël, à la porte du jardin de Monceau, vous ne « m'avez pas comprise, mais Dieu me comprenait, lui. « Je voulais dire à revoir ! à bénir ! à aimer éternelle-

« ment au ciel ! Enfant ! j'ai recommandé à Alain

« de vous tromper aussi et de m'aider à vous faire « partir de Paris. Je voulais, je devais vous épargner « ce déchirement de si près, qui aurait emporté un

(i morceau de votre cœur et toutes vos forces ! Et

« puis, tenez pardonnez-moi encore, je a^ous dis

« tout : je ne voulais pas que vous me vissiez mourir

« je voulais un voile entre vous et moi quelque temps

« avant la mort ! Ah ! la mort est si froide ! Je

« la sens, je la vois, elle me fait horreur de moi- « même ! Raphaël ! je voulais laisser dan» vos yeux

21ii RAPHAËL

« une image de beauté que vous puissiez toujours con-

« templer et adorer! Mais maintenant, ne partez

« pas ! n'allez pas m'attendre en Savoie ! Encore

« quelques jours deux ou trois peut-être et vous

« n'aurez plus à m'attendre nulle part ! J'y serai, « Raphaël ! Je serai partout et toujours où vous « serez ! »

Cette lettre était toute trempée de larges gouttes de larmes. Elles avaient dépoli et durci le papier.

Il y avait, dans l'autre, datée d'un jour après :

« A minuit, le.

« Raphaël ! vos prières m'ont fait descendre une « grâce du ciel ! J'ai pensé hier à l'arbre de l'adoration, « à Saint-Cloud, au pied duquel j'ai vu Dieu à travers « votre âme. Mais il y en a un plus divin, l'arbre de la

« Croix ! Je l'ai embrassé je ne m'en séparerai

« plus ! Oh ! qu'on est bien sous ce sang et sous ces

« larmes qui vous lavent et qui vous embaument !

'( Hier jai appelé un saint prêtre dont Alain m'avait « parlé. C'est un vieillard qui sait tout, qui pardonne

« tout I Je lui ai découvert mon âme, il y a répandu

tt la lumière et la vie de Dieu ! Oh ! qu'il est bon,

« ce Dieu ! qu'il est indulgent ! qu'il est plein de man- « suétude ! que nous le connaissions peu ! il permet « que je vous aime ! que vous soyez mon frère ! que je « sois votre sœur ici-bas, si je vis ; là-haut, votre ange,

« si je meurs! 0 Raphaël! aimons-le, puisqu'il

« veut que nous nous aimions comme nous nous

« aimons ! » Il y avait au bas une petite croix et

comme l'impression d'un baiser tout autour.

cm

Une autre lettre, écrite d'une écriture entièrement altérée et en lettres qui se croisaient et se mêlaient sur la page, comme dans les ténèbres, disait :

a Raphaël! je veux vous dire encore une parole. « Demain je ne le pourrais peut-être plus ! Quand je « serai morte, ne mourez pas vous-même . J'aurai « soin de vous là-haut. Je serai bonne et puissante, « comme ce Dieu si bon auquel je vais me réunir!... « Aimez encore après moi... Dieu vous enverra une « autre sœur qui sera, de, plus, une sainte compagne

« de votre vie... Je le lui demanderai moi-même Ne

« craignez pas d'affliger mon âme, Raphaël ! Moi,

« jalouse au ciel de votre bonheur?

« Je me sens mieux après vous avoir dit cela. Alain « vous remettra ces pensées et une mèche de mes « cheveux. Je vais dormir !... »

Une autre enfin, presque illisible, ne contenait que ces lignes toutes brisées : « Raphaël! Raphaël! où « êtes-vous ? Je me suis senti assez de force pour « sortir de mon lit... J'ai dit à la femme qui me veille « que je voulais reposer seule. Je me suis traînée, à la « lueur de la lampe, de meuble en meuble jusqu'à la « table où j'écris... mais je n'y vois plus... mes yeux « nagent dans la nuit. . . Je vois flotter des taches noires « sur le papier... Raphaël! je ne puis plus écrire... « Oh! du moins encore ce mot! »

Puis il y avait en gros caractères, comme ceux d'un enfant qui essaye pour la première fois la plume, ces deux mots qui tiennent toute la ligne et qui remplissent tout le bas de la page : « Raphaël ! Adieu ! »

Toutes ces lettres m'étaient tombées des mains. Je sanglotais sans larmes, quand j'aperçus une autre petite lettre de l'écriture du vieillard, son mari. Ce billet avait glissé entre les pa^cs, au moment où je décachetais la seconde enveloppe.

Il n'y avait que ces mots : « Elle s'est éteinte, la « main dans ma main, quelques heures après vous avoir « écrit son dernier adieu. J'ai perdu ma fille... Soyez « mon fils pendant le peu de jours qu'il me reste à « vi\'Te. Elle est là comme endormie sur son lit, avec « l'impression, sur les traits, d'une personne dont la « dernière pensée a souri en voyant quelque chose au « delà de nous. Jamais je ne la vis si belle. En la « regardant, j'ai besoin de croire à l'immortalité. Je « vous ai aimé par elle. A cause d'elle aimez-moi ! »

C'est une chose étrange et heureuse pour la nature humaine que l'espèce d'impossibilité de croire tout de suite à la disparition complète d'un être qu'on a tant aimé. Entouré des témoignages de sa mort épars autour de moi, je ne pouvais pas encore me croire à jamais séparé d'elle. Sa pensée, son image, ses traits, le son de sa voix, le génie particulier de ses paroles, le charme de son visage, m'étaient si présents et, pour ainsi dire, si incorporés sans cesse, qu'il me semblait qu'elle était là plus que jamais; qu'elle m'enveloppait, qu'elle m'entretenait, qu'elle m'appelait par mon nom, et quen me levant j'allais la rejoindre et la revoir.

RAPHAËL îWl

C'est une distance que Dieu met entre là certitude de la perte et le sentiment de la réalité; comme les sens en mettent une eux-mêmes entre la hache que l'œil voit tomber sur le tronc de l'arbre et le coup que l'oreille entend retentir longtemps après. Cette distance amortit ainsi l'excès de la douleur en la trompant. Quelque temps après avoir perdu ce qu'on aime on ne l'a pas encore tout à fait perdu, on vit de la prolongation de cette existence en soi-même. On éprouve quelque chose de comparable à ce que l'œil éprouve quand il a fixé longtemps le soleil couchant. Bien que l'astre ait dispai'u de l'horizon, ses rayons ne sont pas couchés dans nos yeux; ils rayonnent encore longtemps dans notre àme. Ce n'est que peu à peu et à mesure que les impressions s'éteignent et se précisent en se refroidissant qu'on arrive à la sépai'ation sentie et complète, et qu'on peut se dire : « Elle est morte en moi! » Car la mort, ce n'est pas la mort : c'est l'oubli!

Je sentis ce phénomène de la douleur en moi, pendant cette nuit, dans toule sa force. Dieu ne voulut pas que je busse ma douleur d'un seul trait, de peur d'y noyer toute mon âme. 11 me donna et il me laissa longtemps l'illusion et la conviction de la présence en moi, autour de moi et devant moi, de l'être céleste qu'il ne m'avait montrée qu'un an, pour tourner sans doute, pendant toute ma vie, mes yeux et ma pensée vers ce ciel où il l'avait rappelée dans son printemps et dans son amour !

Quand la chandelle du pâu^Te batelier fut éteinte, je serrai mes lettres dans mon sein. Je baisai mille fois le plancher de cette chambre qui avait été It berceau de notre amour et gui en était devenu la sépulture; je

a22 RAPHAËL

pris mon fusil, et je m'élançai machinalement, comme un insensé, à travers les gorges de la montagne. La nuit était sombre. Le vent s'était levé. Les lames du lac, poussées contre les rochers de la base, frappaient des coups si caverneux, jetaient des voix si humaines, que je m'arrêtai plusieurs fois tout essoufflé et que je me retournai, comme si on m'eût appelé par mon nom. — Oh 5 oui, on m'appelait, je ne me trompais pas, mais c'était du ciel !

GVI

Tu sais, mon ami, par qui je fus rencontré, le matin du jour suivant, errant au fond d'un précipice, au milieu des brouillards du Rhône. Tu sais par qui je fus relevé, soutenu, ramené dans les bras de ma pauvre mère

Et maintenant dix ans se sont écoulés sans pouvoir entraîner un seul des souvenirs de cette grande année de ma jeunesse. Selon la promesse de Julie de m'envoyer d'en haut quelqu'un pour me consoler, Dieu m'a changé son don contre un autre, il ne me l'a pas retii'é. Je reviens souvent avec celle qui me rend mon espérance patiente et douce comme la félicité, visiter la vallée de Chambéry et le lac d'Aix. Quand je m'assieds sur les hauteurs de la colline de Tresserves, au pied de ces châtaigniers qui ont senti son ccaur battre contre leur écorce, que j© regarde ce lac, ces montagnes, ces neiges, ces prairies, ces arbres, ces dents de rocher nager dans une atmosphère chaude qui semble baigner la terre entière dans un parium liquide

et ambré; quand j'entends frissonner les feuilles, bourdonner les insectes, soupirer les brises, et les vagues du lac se froisser doucement sur leurs bords avec le bruit d'une étoffe de soie qui se déroule pli à pli; quand je vois l'ombre de celle dont Dieu a fait ma compagne jusqu'à la fin de mes jours se dessiner à côté de moi, sur le sable ou sur l'herbe; que je sens en moi une plénitude qui ne désire rien avant la mort et une paix que n'agite plus aucun soupir : je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon, remplir d'elle seule ce ciel et ces eaux, luire dans ces splendeurs, s'imbiber dans cet éther, brûler dans ces feux, pénétrer dans ces vagues, respirer dans ces murmures, prier, louer, chanter dans cet hymne de vie qui ruisselle avec ces cascades de ces glaciers dans ces lacs, et faire couler sur cette vallée et sur ceux qui s'y souviennent d'elle comme une bénédiction qu'on voit pai* les yeux, qu'on entend par l'oreille et qu'on sent dans le cœur!

(Là s'arrêtait le manuscrit de Rapha*!.)

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