‹ RaphaëlChapitre 3 sur 4 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Ces lettres, dans lesquelles je n'apportais aucune misérable prétention d'esprit et qui n'étaient pas une oeuvre, mais une volupté, m'auraient pourtant merveilleusement servi plus tard si Dieu m'avait destiné à parler aux hommes ou à peindre les nuances, les langueurs ou les fureurs des passions de l'âme dans des ouvrages d'imagination. Je puis dire qu'à mon insu j'y luttais en désespéré et comme Jacob avec l'ange, contre la pauvreté, la rigidité et la résistance de la langue dont j'étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel. Les effoi'ts surnaturels que je faisais pour vaincre, assouplir, étendre, plier, spiritualiser, colorer, enflammer ou éteindre les expressions; le besoin d'exprimer, par des mots, les plus intimes et les plus insaisissables nuances du sentiment, les aspirations les plus éthérées de la pensée, les élans les plus irrésistibles et les chastetés les plus contenues de la passion, enfin jusqu'aux regards, aux attitudes, aux soupirs, aux silences, aux langueurs, aux anéantissements du cœur dans l'adoration de l'invisible objet de son amour; ces efforts, dis-je, qui brisaient ma plume sous mes doigts, comme un instrument rebelle, lui faisaient néanmoins trouver quelquefois, même en se brisant, le mot, le tour, l'organe, le cri, qu'elle cherchait, pour donner une voix à l'impossible. Je n'avais parlé aucune langu«, mais j'avais crié le cri de mon creur et j'avais été entendu. Quand. je me levais de ma

chaise, après ce rude et délicieux combat contre les mots, ia plume, le papier, je me souviens que, malgré le rroid de ma chambre en hiver, la sueur glacée coU" lait de mon front. J'ouvrais la fenêlre pour raiVaicbir et pour essuyer mes cheveux.

Mais ces lettres n'étaient pas seulement des cris d'amour, elles étaient le plus souvent des invocations, des contemplations, des rêves racontés d'avenir, dec perspectives sur le ciel, des consolations, des prières.

Cet amour privé par sa nature de toutes les voluptés qui détendent le coeur en satisfaisant les sens, avait rouvert en moi les sources de la piété troublées ou taries par de vils plaisirs. Ce sentiment s'élevait danc mon âme à la hauteur et à la pureté de l'amour divin. Je m'efTorçais d'enlever avec moi jusqu'au ciel, sur les ailes de mon imagination exaltée et presque mystique, cette seconde âme souffrante et desséchée. Je parlais de Dieu, seul assez parfait pour avoir créé cette perfection surhumaine de beauté, de génie et de tendresse; seul assez grand pour contenir l'immensité de nos aspirations; seul assez infini et assez inépuisable pour absorber et pour abîmer dans le foyer de son sein l'amour qu'il avait allumé en nous pour que sa flamme, en nous consumant l'un par l'autre, nous fît exhaler l'un avec l'autre nos soupirs en lui! Je consolais Julie des sacrifices que le devoir nous foi'çait à faire d'un bonheur plus complet ici-bas. Je lui faisais valoir le mérite de ces sacrifices d'un moment aux yeux de Téternel rémunérateur de nos actions. Je bénissais la pureté et le désintéressement de nos sentiments bii-

ses, puisqu'ils devaient nous obtenir un jour une félicité plus immatérielle et plus angélique dans l'éternelle atmosphère des purs esprits. J'allais jusqu'à me dire heureux, et à chanter les hymnes de la résignation à. laquelle nous étions, par l'amour même, mais par un amour plus grand, condamnés ! Je conjurais Julie de ne pas penser à mes peines, de n'en point avoir elle-même. Je lui montrais un courage, un mépris du bonheur terrestre que souvent je n'avais que dans mes paroles. Je lui faisais l'holocauste de tout ce qu'il y avait d'humain en moi. Je m'élevais à l'immatérialité des anges, pour qu'elle ne soupçonnât pas une souffrance ou un regret dans mon adoration. Je la suppliais de chercher dans une religion tendre et nourrissante, dans l'ombre des églises, dans la foi mystérieuse de ce Christ, le Dieu des larmes, dans l'agenouillement et dans l'invocation, les espérances plus rapprochées, les consolations et les douceurs que j'y avais goûtées moi-même, dans mon enfance. Elle m'avait rendu le sentiment de la piété. Je composais pour elle ces prières enflammées et calmes qui montent au ciel comme une flamme, mais comme une flamme qu'aucun vent ne fait vaciller. Je lui disais de prononcer ces prières à certaines heures du jour et de la nuit où je les prononcerais moi-même, pour que nos deux pensées unies par les mêmes mots s'élevassent ensemble, à la même heure, dans une même invocation! Et puis je mouillais le tout de larmes, elles

laissaient leurs traces sur les paroles, plus éloquentes et plus recueillies sans doute que les paroles ellesmêmes. J'allais jeter furtivement à la poste cette moelle de mes os. Je me sentais soulagé en revenant, comme si j'y avais jeté une partie du poids de mon propre cœur.

RA.PHAÉL

Mais queis que fussent mes efforts continus, la perpétuelle tension de mon imagination jeune et brûlante pour embraser mes lettres du feu qui me consumait, pour créer une langue à mes soupirs, et pour faire franchir à mon âme A'ersée toute chaude sur le papier la distance qui me séparait de la sienne; dans ce combat contre l'impuissance des expressions j'étais toujours vaincu par Julie. Ses lettres avaient plus d'accent dans une phrase que les miennes dans mes huit pages; on respirait son souffle dans les mots. On voyait son regard dans les lignes; on sentait dans les expressions la chaleur des lèvres qui venait de les inspirer. Rien ne s'évaporait d'elle dans cette lente et lourde transition du sentiment au mot, qui laisse refroidir et pâlir la lave du cœur sous la plume de l'homme. La femme n'a pas de style, voilà pourquoi elle dit tout si bien. Le style est un vêtement. L'âme est nue sur la bouche ou sur la main de la femme. Comme la Vénus de la parole, elle sort du sentiment dans sa nudité.. Elle naît d'elle-même, elle s'étonne d'être née, et on ladore qu'elle ne sait pas encore qu'elle a parlé.

LVÏ

Quelles lettres ! quelle flamme ! quels demi-jours ! quelles teintes 1 quels accents ! quel feu et quelle pureté mêlés ensemble comme la flamme et la limpidité dans le diamant, comme l'ardeur et la pudeur sur le front de la jeune fille qui aime ! quelle naïveté forte ! quel épanchement intarissable ! quels réveils soudains dans la langueur ! quels chants et quels cris I Puis

quels retours tristes comme des notes inattendues à la fin d'un air ! puis quelles caresses de mots qu'on se sentait passer sur le front, comme ces haleines que la mère souffle en jouant sur le front de son enfant qui sourit ! Et quels bercements voluptueux de paroles à demi-voix et de phrases rêveuses et balbutiantes qui semblent vous envelopper de rayons, de murmures, de parfums, de calme, et vous conduire insensiblement, par l'assoupissement des syllabes, au repos de l'amour, au sommeil de l'âme, jusqu'au baiser sur la page qui dit : « Adieu ! » adieu et baiser qu'on recueille sans bruit, comme il y a été posé par les lèvres !

Je les ai retrouvées toutes, ces lettres. Je l'ai feuilletée page à page, cette correspondance, classée et reliée soigneusement après la mort, par la main d'une pieuse amitié ; une lettre répondant à l'autre, depuis le premier billet jusqu'au dernier mot écrit d'une main saisie déjà par la mort, mais que l'amour aiTerraissait encore. Je les ai relues et je les ai brûlées en pleurant, en m'enfermant comme pour un crime, en disputant vingt fois à la flamme la page à demi

consumée pour la relire encore! — Pourquoi ? me

dis-tu. — Je les ai bi'ûlées parce que la cendre même en eût été trop chaude pour la terre, et je l'ai jetée aux vents du ciel !

Le jour arriva enfin où je pus compter les heures qui me séparaient de Julie. Toutes les petites ressources que je pus rassembler ne s'élevaient pas à la somme suffisante pour m'entretenir trois ou quatre mois à Paris. Ma mère, qui voyait mon angoisse, sans en

savoir le vrai motif, tira du dernier de ses écrins, déjà vidés par sa tendresse, un gros diamant monté en bague. Le seul, hélas ! qui lui restât des bijoux de sa jeunesse. Elle me le glissa secrètement dans la main en pleurant. — « Je souffre autant que toi, Raphaël, me dit-elle avec un visage triste, de voir ta jeunesse inoccupée se consumer dans l'oisiveté d'une petite ville ou dans les rêveries des champs. J'avais toujours espéré que les dons de Dieu que j'ai bénis en toi, dès ta première enfance, te feraient remarquer du monde et t'ouvriraient quelque carrière de fortune et d'honneur. La pauvreté avec laquelle nous luttons ne nous permet pas de te l'ouvrir nous-mêmes. Dieu ne l'a pas voulu jusqu'ici. Il faut se soumettre avec résignation à ses volontés, qui sont toujours les meilleures. Cependant je te vois avec désespoir dans cette langueur morale qui succède aux efforts infructueux. Tentons encore une fois la destinée. Pars, puisque le sol de ce pays-ci te brûle les pieds. Vis quelque temps à Paris. Frapjoe avec réserve et avec dignité aux portes des anciens amis de la famille qui sont aujourd'hui en crédit. Fais connaître le peu de talents que la nature et le travail t'ont donnés. Il est impossible que les chefs du gouvernement nouveau ne cherchent pas à se rattacher de jeunes hommes capables, comme tu le deviendi'ais, de servir, de soutenir et de décorer le règne des princes que Dieu nous a rendus. Ton pauvre père a bien de la peine à élever ses six enfants et à ne pas tomber au-dessous de son rang dans la détresse de notre vie rustique. Tes autres parents sont bons et tendres, mais ils ne veulent pas comprendre qu'il faut de l'air pour respirer et de l'action à la dévorante activité d'une âme de vingt ans !

Voici mon dernier bijou. J'avais promis à ma mère de ne pas m'en séparer sans une nécessité suprême. Prends-le, vends-le; qu'il te serve à vivre quelques semaines de plus à Paris! C'est le dernier gage de tendresse que je jette pour toi à la loterie de la Providence ! Il te portera bonheur, car j'y jette avec cet anneau toutes mes prières, toute ma tendresse et toutes mes sollicitudes pour toi. »

Je pris l'anneau en baisant la main de ma mère et en laissant tomber une larme sur le diamant. Hélas ! il me servit non à chercher ou à attendre la faveur des hommes puissants et des princes, qui se détoui'naient de mon obscurité, mais à vivre trois mois de la vie divine du cœur dont un seul jour vaut des siècles de grandeur. Ce diamant sacré fut pour moi la perle de Gléopâtre fondue dans la coupe de ma vie et qui m'abreuva quelque temps d'amour et de félicité 1

Je changeai cependant entièrement de nature en ce moment, par respect pour les sacrifices multipliés de ma pauvre mère et par la concentration de toutes mes pensées en une seule pensée : revoir ce que j'aimais et prolonger le plus possible , par la plus étroite économie, les jours comptés que j'avais à passer près de Julie. Je devins calculateur et avare comme un vieillard du peu d'or que j'emportais. 11 me semblait que chaque petite somme que je dépensais était une heure de ma félicité ou une goutte de ma vie qui se perdait. Je résolus de vivre comme Jean-Jacques Rousseau, de rien ou de peu, de retrancher à ma vanité, à mes vêtements, à ma nourriture, tout ce que

je voulais donner à la sainte ivresse de mon âme. Cependant je n'étais pas sans quelque espérance confuse de tirer, pour mon amour, parti de mon talent; ce talent s'était révélé seulement à quelques amis, par quelques vers. Pendant les trois mois qui venaient de s'écouler, j'avais écrit, aux heures d'insomnie, un petit volume de poésies amoureuses, rêveuses, pieuses, selon que l'imagination chantait en moi ses notes tendres ou ses notes graves. J'avais recopié avec soin et de ma plus belle écriture ce recueil; je l'avais lu en partie à mon père, excellent juge mais sévère de goût. Quelques amis en retenaient les fragments dans leur mémoire. J'avais relié mon trésor poétique en carton vert, couleur de bon augure pour une gloire en espérance. Je l'avais caché à ma mère dont la chaste et pieuse pureté d'esprit aurait été alarmée par la volupté plus antique que chrétienne de quelques-unes de ces élégies. J'espérais que la grâce naïve et l'enthousiasme ailé de ces poésies séduiraient un éditeur intelligent ; qu'il achèterait mon volume ; qu'il consentirait du moins à l'imprimer à ses frais; et que le goût du public, tenté par la nouveauté de ce style né dans les bois et jailli de source, me ferait peut-être à la fois une petite fortune et un nom.

Je n'avais pas à m'inquiéter de trouver un logement à Paris. Un de mes amis, le jeune comte de V***, revenu récemment de ses voyages, devait y passer l'hiver et le printemps. Il m'avait offert de partager un petit entresol qu'il occupait au-dessus du concierge dans le magnifique hôtel du maréchal de Richelieu,

rue Neuve-Saint-Augustin; hôtel démoli depuis. Le comte de V***, avec qui j'étais en correspondance presque quotidienne, était informé de tout. Je l'avais chargé d'une lettre de présentation pour Julie, afin qu'il connût l'âme de mon âme, et qu'il comprît, sinon mon délire, au moins mon adoration pour cette femme. Au premier aspect, il avait compris en effet et presque partagé mon enthousiasme. Les lettres qu'il m'écrivait étaient attendries de respect et presque de piété pour cette apparition mélancolique suspendue entre la mort et la vie, mais retenue, me disait-il, par l'amour ineffable qu'elle avait pour moi. Il ne cessait de me parler d'elle comme d'un don céleste que Dieu avait fait à mes yeux et à mon cœur, et qui m'élèverait au-dessus de l'humanité tant que je resterais couvert de son divin rayonnement. Convaincu de la nature surnaturelle et sainte de notre attachement, V*** considérait notre amour comme une vertu. 11 ne rougissait pas d'en être le confident et l'intermédiaire entre nous, Julie, de son côté, me parlait de V*** comme du seul ami digne de moi pour qui elle eût voulu accroître mon amitié au lieu d'en rien retrancher par une étroite jalousie de cœur. L'un et l'autre me pressaient d'arriver. V*** seul connaissait les motifs secrets et l'impossibilité matérielle qui m'avaient retenu jusque-là. Malgré tout son dévouement pour moi, qu'il m'a tant prouvé depuis jusqu'à sa mort, pendant les difficultés de ma vie, il n'était pas alors en sa puissance de lever ces obstacles. Sa mère s'était épuisée pour lui faire donner une éducation digne de son rang et pour le faire /oyager dans toute l'Europe. Il revenait très-endetté lui-même. Il n'avait à m'offrir à Paris qu'un coin dans le logement que lui payait sa famille. Pour tout le reste, il était, en

ce temps de sa vie, aussi pauvre et aussi enchaîné que moi par cette gêne si cruellement définie par Juvénal : Res angusta domi !

Je partis de M*** par ces petites carrioles à un cheval, formées d'un banc de planche sur l'essieu et de quatre piquets de bois plantés dans le brancard, surmontées d'une toile goudronnée contre la pluie. Elles étaient conduites par un seul cheval et se relayaient, toutes les quatre ou cinq lieues, de bourgade en bourgade. Elk "^ servaient alors à conduire de Lyon à Paris les ouvriers maçons du Bourbonnais et de l'Auvergne, les piétons fatigués du chemin et les pauvres soldats blesses au pied par la marche, qui gagnaient une étape pour quelques sous. Jo n'éprouvais ni honte ni souffrance de cette triviale manière de voyager. J'aurais fait la route les pieds nus dans la neige, que je ne me serais senti ni moins fier ni moins heureux. J'épargnais ainsi un louis ou deux dont j'achèterais des jours de bonheur. J'arrivai à la barrière de Paris sans avoir senti un des pavés du chemin. La nuit était sombre, il pleuvait à verse. Je pris mon porte-manteau sur mon épaule, et je vins frappera la porte du modeste logement du comte de V**"*.

Il m'attendait. Il m'embrassa ; il me parla d'elle. Je ne pouvais me lasser de l'interroger et de l'entendre. Ce soir même je reverrais Julie ! . . . V*** irait lui annoncer mon arrivée et la préparera sa joie. Quand tout le monde serait sorti du salon de Julie, V*** sortirait le dernier, il viendrait m'avertir, dans un café voisin où je l'attendrais, du moment où elle serait seule, et j'irais m'élancer à ses pieds. Ce ne fut qu'après qu'il meut donné tous ces renseignements que je songeai à sécher mes habits à son foyer, à prendre un peu de

nourriture, à m'installer dans la sombre alcôve de son antichambre. Cette antichambre était éclairée par un ceil-de-bœuf et chauffée par un poêle. Je m'habillai avec une propreté décente qui ne fît pas rougir celle qui m'aimait, de moi, devant ses amis.

A onze heures nous sortîmes, V*** et moi, à pied. Nous allumes ensemble jusque sous la fenêtre que je connaissais déjà. Il y avait trois voitures à la porte. V*** monta. J'allai l'attendre à l'endroit convenu. Qu'elle fut longue l'heure pendant laquelle je l'attendis ! Combien je maudissais ces visiteurs indifférents peutêtre dont l'importunité involontaire, pour dépenser des heures oisives, suspendait sans le savoir l'élan de deux cœurs qui comptaient leur martyre par leurs palpitations ! Enfin, V*** parut. Je m'élançai sur sa trace. Il me quitta à la porte et je montai.

Je vivrais mille fois mille ans que je n'oublierais jamais ce moment et cette vue. Elle était debout, dans la lumière, le coude nonchalamment appuyé sur le marbre blanc de la cheminée, sa taille élancée, ses épaules et son profil réverbérés et doublés par la glace, le visage tourné vers la porte, les yeux fixés sur un petit corridor obscur qui précédait le salon, la tête un peu tendue et inclinée de côté, dans l'attitude de quelqu'un qui cherche à distinguer par l'oreille un bruit de pas qui s'approchent. Elle était vêtue d'une robe de deuil de soie noire, garnie de dentelles noires aussi autour de la gorge, de la taille et aux pieds. Ces dentelles froissées par les coussins du fauteuil où la retenaient l'indolence et la langueur de sa vie, ressemblaient

à ces grappes noires du sureau égrenées par le vent d'automne.

L'obscurité de ce costume ne laissait dans la lumière que les épaules, le cou, le visage. Ce deuil de la robe était complété par le deuil naturel de ses cheveux noirs noués au-dessus de sa tête. L'uniformité de cette couleur relevait encore la hauteur et la gracieuse flexibilité de sa taille. Les reflets du foyer dans la glace, la lueur d'une lampe posée sur un angle de la cheminée et qui frappait sur sa joue, l'animation de l'attente, de l'impatience et de l'amour, répandaient sur son visage une splendeur de jeunesse, de coloration et de vie, qui ressemblait à une transfiguration par l'amour !

Mon premier cri fut un cri de joie et un saisissement de bonheur en la revoyant ainsi plus vivante, plus belle et plus immortelle à mes yeux que je n'avais jamais osé la voir aux plus doux soleils de Savoie. Un sentiment de sécurité trompeuse et d'éternelle possession entra dans mon cœur avec sa figure dans mes yeux. Elle essaya de balbutier quelques mots en m'apercevant. Elle ne le put pas. L'émotion lui fit trembler les lèvres. Je tombai à ses pieds. Je collai ma bouche sur le tapis, que foulaient ses pas. Je relevai mon front pour la regarder encore et pour m'assurer que sa présence n'était point un rêve. Elle posa une de ses mains sur mes cheveux qui frissonnèrent, en se soutenant de l'autre à l'angle du marbre, et elle tomba également sur ses genoux devant moi. Nous nous regardions de loin. Nous cherchions des paroles. Il n'y en avait plus pour l'excès de notre bonheur. Nous restâmes en silence, sans autre langage que ce silence même et cette prosternation l'un devant l'autre. Prosternation pleine d'adoration en moi, pleine de bonheur contenu

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en elle ; attitude qui disait assez : « Ils s'adorent ; mais il y a un fantôme de mort entre eux ; et en s'enivrant des regards l'un de l'autre, ils ne se serreront jamais dans leurs bras ! »

Je ne sais combien de minutes nous restâmes ainsi, ni combien de milliers d'interrogations et de réponses, de flots de larmes et de vagues de joie passèrent ainsi sans s'exprimer entre ses lèvres muettes et mes lèvres fermées, entre ses yeux mouillés et les miens, entre sa physionomie et la mienne. Le bonheur nous avait frappés d'immobilité. Le temps n'était plus. C'était déjà l'éternité dans un instant !

Un coup de marteau se fit entendre à la porte». Des pas montèrent l'escalier. Je me relevai. Elle reprit en chancelant sa place sur le canapé. Je m'assis de l'autre côté, dans l'ombre, pour couvrir la rougeur de mes joues et la rosée de mes larmes. Un homme d'un âge déjà avancé, d'une stature imposante, d'un visage noble, lumineux et doux, entra dans la chambre, à pas lents. Il s'approcha, sans parler, du canapé. Il baisa paternellement la main tremblante de Julie. C'était M. de Bonald. Malgré le déchirement d'extase que l'arrivée d'un inconnu venait de me faire sentir par ce coup de marteau, je bénis intérieurement M. de Bonald d'être venu interrorapi'e un premier regard où la raison pouvait succomber sous l'ivresse. C'était un de ces moments où l'âme a besoin de cette glace que l'accent d'un sage jette sur l'incendie des sens, pour retremper le ressort d'une énergique résolution.

LA.iiAF.TiSE. — Raphaël. io

Julie me présenta à M. de Bonald, comme le jeune homme dont il avait lu les vers. Il sétonna de ma jeunesse. 11 m'accueillit avec indulgence. 11 s'entretint avec Julie dans cet abandon paternel dun homme illustre pai* le génie et serein par 1 âge, qui cherche auprès d'une jeune femme un rayon distrait de beauté pour ses yeux, et les heures causeuses et calmes de la fin du jour. Sa voix était profonde comme une voix qui vient de l'âme. Sa conversation s'épanchait avec cette nonchalance gracieuse et grave d'un esprit qui se détend pour se reposer. L'accent de Ihonnête homme était dans sa parole comme le caractère en était répandu sur son front. La conversation se prolongeant et la pendule près de marquer minuit, je crus devoir sortir le premier, pour enlever toute ombre de soupçon d'une familiarité trop intime à cet ami plus ancien et plus respectable que moi dans la maison. Je n'emportais qu'un regard et un silence pour prix d'une si brûlante attente et d'un si dur voyage. Mais j'emportais son image et la certitude de la revoir désormais tous les jours : c'était assez ; c'était trop. J'errai longtemps sur les quais de Paris, ouvrant mon manteau à l'air et mes lèvres au vent pour rafraîchir ma poitrine et pour apaiser la fièvre de bonheur qui m'agitait. Quand je rentrai, V*** dormait depuis plusieurs heures. Je ne pus m'endoimir qu'aux premières clartés du matin et aux cris des revendeurs dans les rues de Paris.

Ce furent là les jours les plus immuables de ma vie, parce qu'ils ne furent plus qu'une seule pensé«

recueillie dans mon âme et dans ma physionomie même, comme un parfum dont on craint de laisser évaporer une parcelle en exposant le vase à l'air extérieur.

Je me levais aux premières lueurs du jour, tardif dans l'alcôve sombre de la petite antichambre où mon ami m'abritait comme un mendiant de l'amour. Je commeu' çais ma journée par une longue lettre à Julie. J'y reprenais avec elle, à tête reposée, l'entretien de la veille. J'épanchais les pensées qui m'étaient venues après l'avoir quittée. Tendres oublis, délicieux remords de l'amour, dont il s'accuse, qu'il se repi-oche, et qui, lui ôtent tout repos jusqu'à ce qu'il les ait réparés ; diamants tombés de l'âme ou des lèvres de l'objet aimé, qui font revenir la pensée de l'amant sur ses pas pour les ramasser et grossir le trésor de ses sentiments ! Julie recevait cette lettre, à son réveil, comme une suite de la conversation du soir, qui aurait continué à voix basse dans sa chambre pendant son sommeil. J'en recevais la réponse moi-même, avant le milieu du jour.

Mon cœur ainsi apaisé du trouble de la nuit, je m'efforçais de calmer l'impatience de l'entrevue du soir, qui commençait à me saisir. Je donnais de fortes diversions, non à mon âme, mais à ma pensée et à mes yeux. Je m'étais imposé de longues heures de lecture, d'étude et de travail, pour faire disparaître le temps entre l'heure où je quittais Julie et l'heure où je devais la revoir. Je voulais me perfectionner moi-même, non pour les autres, mais pour elle. Je voulais que celui qu'elle aimait ne la fît pas du moins rougir de sa préférence ; que les hommes supérieurs qui formaient sa société et qui me rencontraient quelquefois dans son salon, comme un sphinx modeste, debout au coin de

sa cheminée, ou comme une statue de la contemplation, découvrissent, si par hasard ils m'adressaient la parole, une âme, une intelligence, une espérance, un avenir, sous l'extérieur de ce jeune inconnu timide et silencieux. Et puis je me faisais je ne sais quels rêves confus d'action éclatante, de destinée active qui me saisirait peut-être un jour, comme le tourbillon arrachait la feuille à l'arbre de l'humble jardin de mon père, pour l'enlever au plus haut des airs : destinée pendant laquelle Julie jouirait de me voir de loin combattre avec la fortune, lutter contre les hommes, m'élever en force, en grandeur, en vertu, et se glorifierait tout bas de m'avoir deviné avant la foule et de mavoir aimé avant la postérité !

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Tout cela, et surtout le loisir forcé auquel l'obsession d'une seule pensée, le dédain de tout le reste, le dénûraent d'argent qui m'interdisait d'autres distractions, et la réclusion claustrale dans laquelle j'étais enfermé, me condamnaient à une vie d'étude plus intense et plus passionnée que je n'en avais jamais menée encore. Je passais la journée tout entière assis devant une petite table de ti'avail éclairée par une lucarne qui prenait jour sur la cour de l'hôtel de Richelieu. Un poêle de faïence chauffait la chambre ; un paravent enveloppait la table et la chaise. Il m'abritait contre le regard des jeunes gens du grand monde qui venaient fréquemment rendre visite à mon ami. Il y avait, dans l'horizon de cette vaste cour, des retentissements de voitures, des silences, et quelques beaux rayons de soleil d'hiver luttant contre le brouillard rampant des rues de Paris.

Ces bruits et ces silences me rappelaient un peu les jeux de la lumière, les bruits de vent et les brumes transparentes de mes montagnes.

J'y voyais jouer de temps en temps un charmant petit garçon de huit à dix ans. C'était le fils du concierge. Sa tête d'ange souffrant, ses beaux cheveux nus et bouclés sur le front, sa physionomie intelligente et sensible, me retraçaient les candides figures d'enfants de mon pays. Sa famille était, en effet, d'un village voisin du village de mon père, tombée dans la misère et Iransplanlée à Paris. Cet enfant avait fini par s'attacher à moi, en me voyant toujours à ma lucarne audessus de la loge de sa mère. Il s'était consacré volontairement et gratuitement à mon service. Il faisait toutes mes commissions dans la rue ; il m'apportait mon morceau de pain, un peu de fromage, les fruits pour mon déjeuner ; il allait m'acheter mes provisions tous les matins, chez la fruitière. Je prenais ce frugal repas sur ma table de travail, au milieu des livres ouveris et des pages interrompues.

L'enfant avait un chien noir, oublié par un étranger dans l'hôtel. Le chien et l'enfant ne se quittaient pas- Le chien avait fini par s'attacher à moi, comme l'enfant' Ils ne voulaient plus redescendre le petit escalier de bois, une fois qu'ils l'avaient monté. Pendant la plus grande partie du jour, ils se couchaient et jouaient ensemble sur le paillasson, à mes pieds, sous la table. Plus tard, j'ai emmené le chien de Paris et je l'ai gardé de longues années avec moi, comme un souvenir fidèle et aimant de ce temps de solitude. Je l'ai perdu, non sans larmes, en 1820, en traversant les forêts des marais Pontins, entre Rome et Terracine. Le pauvre enfant est devenu grand. Il a appris le métier de graveur qu'il

exerce avec talent à Lyon. Ayant entendu retentir mon nom depuis, dans son échoppe, il est venu me voir, et il a pleuré de joie en me revoyant et de tristesse en apprenant la perte du chien. Pauvre cœur de l'homme à qui tout est nécessaire de ce qu'il a aimé une fois, et qui a des larmes de la même eau sur la perte d'un empire ou sur la perte d'un animal ! . . .

Je relus, pendant ces milliers d'heures, ainsi renfermé entre le poêle, le paravent, la lucarne, l'enfant et le chien, toute l'antiquité écrite, excepté les poètes dont on nous avait saturés au collège et dans les vers desquels nos yeux fatigués ne distinguaient plus alors que des césures, des longues ou des brèves. Triste effet d'une satiété précoce qui flétrit, pour l'âme de l'enfant, la fleur la plus colorée et la plus parfumée de la pensée humaine. Mais je relus tous les philosophes, tous les orateurs et tous les historiens dans leur langue. J'adorais surtout ceux qui réunissaient en eux ces trois puissances de l'intelligence : le récit, la parole, la réflexion. Le fait, le discours, la moralité. Thucydide et Tacite par-dessus les autres. Puis Machiavel, ce sublime praticien des maladies des empires. Puis Gicéron, ce vase sonore qui contient tout, depuis les larmes piùvées de l'homme, du mari, du père, de l'ami, jusqu'aux catastrophes de Rome et du monde, jusqu'aux pressentiments tragiques de sa propre destinée. Gicéron est comme un filtre où toutes ces eaux déposent et se clarifient sur un fond de philosophie et de sérénités divines, et qui laisse ensuite s'épancher sa grande âme en flots d'éloquence, de sagesse, de piété et d'harmonie.

Je l'avais cru jusque-là un grand et vide parleur, renfermant peu de sens dans de longues périodes; je m'étais trompé. C'est l'homme-verbe de l'antiquité, après Platon ; c'est le plus grand style de toutes les langues. On le croit maigre, parce qu'il est magnifiquement drapé. Mais enlevez cette pourpre, il reste une grande âme qui a tout senti, tout compris et tout dit de ce qu'il y avait à comprendre, à sentir et à dire de son temps à Rome.

Quant à Tacite, je ne tentais pas même de contester avec ma passion pour lui. Je le préférais même à Thucydide, ce Démosthène de l'histoire. Thucydide expose plus qu'il ne fait vivre et palpiter. Tacite n'est pas l'historien, mais le résumé du genre humain. Son récit est le contre-coup du fait dans un cœur d'homme libre, vertueux et sensible. Le frisson qu'il imprime au front, quand on le lit, n'est pas seulement l'horripilation de la peau, c'est le frisson de l'âme. Sa sensibilité est plus que de l'émotion, c'est de la pitié. Ses jugements sont plus que de la vengeance, c'est de la justice. Son indignation, c'est plus que de la colère, c'est de la vertu. On confond son âme avec celle de Tacite, et on se sent fier de la parenté avec lui. Voulezvous rendre le crime impossible à vos fils ? voulez-vous passionner la vertu dans leur imagination? Nourrissezles de Tacite. S'ils ne deviennent pas des héros à cette école, c'est que la nature en a fait des lâches ou des scélérats. Un peuple qui aurait Tacite pour évangile politique grandirait au-dessus de la stature commune des peuples. Ce peuple jouerait enfin devant Dieu le

drame tragique du genre humain dans toute sa grandeur et dans toute sa majesté. Quant à moi, je dois à cet écrivain, non pas toutes les fibres de chair, mais toutes les fibres métalliques de mon être. C'est lui qui les a trempées. Si jamais nos temps vulgaires prenaient le tour grandiose et tragique de son temps et que je devinsse une digne victime d'une digne cause, je dirais en mourant : « Rendez honneur de ma vie et de ma mort au maître, et non pas au disciple; car c'est Tacite qui a vécu et qui est mort en moi! »

J'aimais aussi avec passion les orateurs. Je les étudiais avec le pressentiment d'un homme qui aurait un jour à parler aux multitudes sourdes, et à étudier d'avance le clavier des auditoires humains : Démosthène, Cicéron, Mirabeau, lord Chatham surtout, plus moderne et plus saisissant, à mes yeux, que tous les autres, parce que son éloquence tout inspirée et toute lyrique est un cri plutôt qu'une voix. Cette éloquence s'élance par-dessus l'auditoire limité et par-dessufj la passion du temps, sur les plus hautes ailes de la poésie, jusqu'aux régions permanentes de l'éternelle vérité et de l'éternel sentiment. Chatham prend la vérité dans la main de Dieu et il n'en fait pas seulement la lumière, il en fait la foudre de la discussion. Malheureusement il ne reste de lui, comme de Phidias au Parthénon, que des débris, des tôtes, des bras, des torses mutilés. Mais en recomposant par la pensée ces débris, on en fait des prodiges et des divinités d'éloquence. Je me figurais des temps, des circonstances, des passions, des ambitions, des forums

pareils à ceux qui avaient soulevé ces grands hommes, et, comme Démosthène aux flots de la mer, je parlais intérieurement aux fantômes de mon imagination,

Je lus pour la première fois, à cette époque, les discours de Fox et de Pitt. Je trouvais Fox déclamateur, quoique prosaïque, un de ces génies chicaneurs nés pour contredire et non pour dii^e; avocats sans toge qui n'ont de conscience que dans la voix, et qui plaident avant tout pour leur popularité. Je sentis dans Pitt l'homme d'Etat dont les paroles sont des actes, et qui, dans l'écroulement de l'Europe, soutint presque seul son pays sur la base de son bon sens et sur la constance de son caractère. Pitt c'était Mirabeau avec l'intégrité de plus et l'élan de moins, Mirabeau et Pitt devinrent et sont restés depuis mes deux hommes d'Etat modernes de prédilection. Montesquieu me parut, à côté d'eux, un dissertateur érudit, ingénieux et systématique; Fénelon divin mais chimérique; Rousseau plus passionné qu'inspiré, grand instinct plus que grande vérité; Bossuet langue d'or, âme adulatrice, rassemblant en lui dans sa conduite et dans son langage devant Louis XIV le despotisme d'un docteur et les complaisances d'un courtisan.

De ces études historiques et oratoires je passai naturellement à la politique. Le sentiment du joug à peine brisé de l'Empire et l'horreur du régime militaire que nous venions de subir m'emportaient vers la liberté. Les souvenirs de famille, l'entraînement des amitiés, le pathétique de la situation de cette

famille royale passant du trône à 1 echafaud et à l'exil, reportée de l'exil au trône; cette princesse orpheline dans le palais de ses pères; ces vieillards couronnés de leur infortune autant que de leurs aïeux; ces princes dont la jeunesse et les malheurs, maîtres sévères, permettaient de tout espérer : tout cela me faisait désirer que le trône antique et la liberté récente pussent se concilier avec cette royauté de nos pères. Le gouvernement aurait eu ainsi les deux grands prestiges des choses humaines : l'antiquité et la nouveauté, le souvenir et l'espérance. C'était un beau rêve naturel à mon âge.

Chaque matin en dissipait une partie dans mon esprit. J'entrevoyais bien avec douleur que les vieilles formes contiennent mal les idées nouvelles et que jamais la monarchie et la liberté ne tiendraient ensemble dans le même nœud, sans un éternel tiraillement, que ce tiraillement épuiserait les forces de l'Etat, que la monarchie serait perpétuellement suspecte et la liberté perpétuellement trahie.

De ces études générales je passai, pendant plusieurs mois, à une étude qui m'occupa d'autant plus l'esprit qu'elle était, par sa nature plus aride, plus sèche et plus glaciale, plus loin du cœur d'un jeune homme ivre d'imagination et d'amour. Je veux parler de l'économie politique ou de la science de la richesse des nations. V*** s'en occupait en esprit plus curieux que passionné. Les livres italiens, anglais, français, écrits jusque-là sur cette science, jonchaient ses tables et ses rayons. Nous lûmes ensemble ces livres en les discu-

tant et en écrivant les réflexions que nous suggéraient ces lectures. Cette science de l'économie politique, qui posait alors et qui pose encore aujourd'hui plus d'axiomes que de vérités et plus de problèmes qu'elle n'en résout, avait précisément pour nous l'attrait d'un mystère. Elle était, de plus, entre nous le texte interminable de ces conversations du bout des lèvres qui font travailler l'intelligence sans distraire le fond de l'âme, qui permettent de sentir, tout en causant, la présence de la pensée secrète et continue cachée au dernier fond du cœur. Espèces d'énigmes dont on cherche le mot, sans mettre un immense intérêt à le trouver. Après avoir tout lu, tout discuté et tout noté de ce qui constituait alors cette science, je crus distinguer quelques principes théoriques vrais dans leur généralité, douteux dans leur application, ambitieux dans leur prétention de se classer au rang des vérités absolues, souvent vides ou menteurs dans leurs formules. Je n'avais rien à répondre, mais mon instinct d'évidence n'était pas sincèrement satisfait. Je jetai les livres à mes pieds et j'attendis la lumière. Cette science alors n'était pas faite. Science tout expérimentale, elle n'avait pas assez d'années ni de maturité pour tant affirmer. Elle a vieilli depuis, elle promet aux hommes d'Etat quelques dogmes à appliquer avec mesure aux sociétés humaines, quelques sources d'aisance et quelques liens de fraternité de plus à serrer entre les nations.

J'entremêlai ces fortes études de celle qui m'avait toujours attiré davantage, dès mon enfance : c'était

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l'élude de la diplomatie ou des rapports des gouvernements entre eux. Un hasard m'ouvrit les sources. J'avais écrit, pendant mon application à l'économie politique, une brochure d'une centaine de pages sur une question qui préoccupait vivement les esprits. Le titre de cette brochure était : Quelle est la place qu'une noblesse peut occuper en France dans un gouvernement constitutionnel? Je traitai cette question très-délicats dans un pareil moment avec l'instinct de bon sens assez net que la nature m'avait donné, et avec cette impartialité d'un jeune esprit indépendant qui s'élève sans peine au-dessus des vanités d'en haut, des envies d'en bas et des préjugés de son temps. J'y parlais avec amour du peuple, avec intelligence des institutions, avec respect de cette noblesse historique dont les noms ont été longtemps le nom de la France ellemême sur les champs de bataille, dans nos magistratures et à l'étranger. Je concluais à la suppression de tout privilège de noblesse autre que la mémoire des peuples, qu'on ne supprime pas. Je demandais une pairie élective, et je démontrais que, dans un pays libre, il n'y avait d'autre noblesse que l'élection, stimulant perpétuel au service du pays et récompense temporaire du mérite ou de la vertu des citoyens.

Julie, à qui j'avais prêté ce manuscrit pour la mettre de moitié dans mes travaux comme dans ma vie, l'avait fait lire à un homme distingué de sa société intime, pour le jugement duquel elle avait une extrême déférence. C'était M. M***, digne fils de l'illustre membre de l'Assemblée constituante, longtemps secrétaire particulier de l'Empereur, alors royaliste constitutionnel : un de ces esprits qui n'ont point de jeunesse, qui naissent mûrs et qui meurent jeunes en laissant

un grand vide dans leur temps. M. M***, après avoir lu mon travail, demanda à Julie quel était l'homme politique qui avait écrit ces pages. Elle sourit et lui avoua que c'était l'œuvre d'un très-jeune homme qui n'avait ni nom, ni expérience, ni antécédents dans les affaires, M. M*** voulut me voir pour le croire. Je lui fus présenté. Il me voua une bienveillance qui devint depuis de l'amitié et qui ne s'est pas démentie jusqu'à son lit de mort. Je n'imprimai pas ce travail; mais M. M*** me présenta à son ami, M. de Rayneval, esprit lumineux, cœur ouvert, intelligence atti^aj-ante et enjouée quoique laborieuse et grave. Il était alors l'âme de nos affaires étrangères. Il est mort ambassadeur à Madrid. M. de Rayneval, qui avait lu mon travail, m'accueillit dans sa maison avec cette grâce encourageante et avec ce sourire cordial qui suppriment la distance et qui enlèvent du premier regard le cœur d'un jeune homme. C'était un de ces hommes de qui on aime à apprendre parce qu'ils ont l'air de se répandre en enseignant, et de donner au lieu d'imposer. On apprenait mieux l'Europe dans une conversation de quelques matinées avec cet homme charmant que dans une bibliothèque de diplomatie. Il avait le tact, ce génie inné des négociations. Je lui dois le goût de ces hautes affaires qu il remuait en sentant leur importance, mais sans paraître en sentir le poids. Sa force rendait tout léger, sa facilité donnait du cœur et de la grâce aux affaires. Il entretint en moi le désir d'entrer dans la carrière diplomatique. Il m'introduisit . lui-même chez M. d'Hauterive, directeur des archives, et l'autorisa à m'ouvrir les recueils de nos négociations. M. d'Hauterive, vieillard blanchi sur les dépêches, était iii tradition immuable et le dogme vivant de noti-e

diplomatie. Avec sa taille imposante, sa voix sourde, ses cheveux touffus et poudrés, ses longs sourcils retombant sur un œil profond et terne, il avait i'air d'un siècle qui parlait. Il me reçut en père, heureux de me transmettre l'héritage de ses vieilles économies de science; il me fit lire, compulser, travailler et noter sous ses yeux, dans son cabinet. Deux fois par semaine j'allais étudier quelques heures sous sa direction. J'aime le souvenir de cette verte et prodigue vieillesse qui se donnait ainsi à un jeune homme dont il ne savait pas même le nom. M. d'Hauterive mourut pendant le combat de juillet 1830 et au bruit du canon qui déchirait la politique de la maison de Bourbon et les traités de 1815.

Telles étaient les occupations toutes studieuses et toutes recueillies de mes journées. Je ne désirais rien de plus; mon ambition même d'entrer dans une carrière n'était, au fond, que l'ambition de ma pauvre mère et la douleur de lui dépenser son diamant sans lui rapporter quelque compensation dans une amélioration de ma destinée. On m'aurait offert en ce moment une ambassade pour m'élôigner de Paris et un palais pour quitter mon grabat dans mon antichambre, que j'aurais fermé les yeux pour ne pas voir la fortune, et les oreilles pour ne pas l'écouter. Jetais trop heureux, dans mon obscurité, du rayon invisible aux autres qui éclairait et qui embrasait ma nuit.

Mon bonheur se levait quand le jour se couchait. Je dînais ordinairement seul dans ma cellule. Du pain, une tranche de bœuf bouilli assaisonnée de persil et

quelques salades de racines formaient habituellement mon repas. Je ne buvais que de l'eau, pour épargner la dépense d'un peu de vin si nécessaire pour corriger l'eau fade et souvent fétide de Paris. Une vingtaine de sous par jour suffisaient ainsi à mon dîner. Ce repas nourrissait encore avec moi le pauvre chien qui m'avait adopté. Après le dîner, je me jetais sur mon lit, accablé de la solitude et du travail du jour; j'abrégeais ainsi par le sommeil les longues heures nocturnes qui me séparaient encore du seul moment où commençait vraiment le temps pour moi : heures que les jeunes gens de mon âge dépensent, comme je l'avais fait moi-même avant ma transformation, dans les théâtres, dans les lieux publics et dans les délassements dispendieux d'une capitale.

A onze heures, je m'éveillais. Je m'habillais avec la simplicité décente d'un jeune homme dont la taille, la figure et les cheveux ondes par le peigne le parent de peu. Une chaussure propre, du linge blanc, un vêtement toujours noir brossé de mes propres mains, boutonné jusqu'au col, comme le costume des jeunes disciples des écoles du moyen âge, un manteau militaire rejeté à grands plis sur l'épaule gauche et préservant l'habit des éclaboussures de la rue : tel était le costume uniforme, simple et obscur qui, sans trahir ma situation, n'affectait ni luxe ni misère et me permettait de passer de ma solitude dans un salon sans attirer mais sans choquer les yeux des indifférents.

Je sortais à pied, car le prix d'une course de voiture m'aurait dépensé un jour de ma vie. Je suivais les trottoirs. Je longeais les murailles. J'évitais les roues. Je marchais lentement sur la pointe des pieds pour préserver mon costume de la boue, qui dans le salon

éclairé de bougies aurait trahi l'humble piéton. Je ne rae pressais pas, car je savais que Julie recevait, tous les soirs, les amis de son mari dans sa chambre ou dans son salon. Je voulais attendre que la dei'nière voiture eût quitté la porte, avant d'y frapper. J'avais cette réserve, non pas seulement pour éviter les observations sur l'assiduité d'un jeune inconnu dans la maison d'une si jeune et si belle femme, mais surtout pour ne pas partager son regard et ses paroles avec les indifférents dont elle était obligée, à cette heure, de soutenir et de relever l'entretien. Il me semblait que chacun d'eux me dérobait une part de sa présence et de son âme. La voir, l'entendre et ne pas la posséder seul, c'était plus cruel quelquefois pour moi que ne pas la voir du tout.

Je marchais, pour dépenser le temps, d'un bout à l'autre d'un pont qui franchit la Seine presque en face de la maison que Julie habitait. Combien de milliers de fois n'ai-je pas compté les planches de ce pont qui résonnaient sous mes pas ! Combien de pièces de monnaie de cuivre n'ai-je pas jetées en passant et en repassant dans la tasse de fer-blanc du pauvre aveugle assis par la neige ou par la pluie contre le parapet de ce pont ! Je priais pour que mon obole, retentissant dans le cœur du misérable et de là à l'oreille de Dieu, m'obtînt en retour le départ d'un importun qui retardait mon bonheur et la sécurité d'une longue soirée !

Julie, qui connaissait ma répugnance à trouver des étrangers chez elle, était convenue avec moi d'un signal qui me dirait de loin l'absence ou la présence

HAPHAÊL lêl

des visiteurs dans son petit salon. Quand il y avait foule, les deux volets intérieurs de l'étroite fenêtre étaient fermés : je ne voyais que la faible lueur des bougies filtrer entre les deux battants. Quand il n'y avait qu'un ou deux familiers prêts à se retirer, un des battants était fermé. Enfin, quand tout le monde était parti, les deux battants s'ouvraient ainsi que les rideaux, et je pouvais voir de l'autre rive la clarté de la lampe posée sur la table devant laquelle elle lisait ou elle écrivait en m'attendant. Mes yeux ne perdaient jamais de vue cette lueur lointaine, visible et intelligible pour moi seul au milieu de ces milliers de lueurs de fenêtres, de réverbères, de boutiques, de voitures, de cafés, et de ces avenues de feux mobiles ou immobiles qui illuminent, la nuit, les façades et les horizons de Paris. Toutes ces autres illuminations disparaissaient pour moi. 11 n'y avait plus d'autres clartés sur la terre, plus d'autre étoile dans le firmament, que cette petite fenêtre ronde semblable à un œil ouvert sur moi pour me chercher dans l'ombre, et vers laquelle mes yeux, ma pensée, mon âme, étaient sans cesse et uniquement tendus ! 0 puissance incompréhensible de cette nature infinie de l'homme qui peut remplir les espaces de mille univers et les trouver encore trop étroits pour son universalité ! ou qui peut se concentrer dans un seul petit point lumineux brillant à travers la brume d'un fleuve, parmi l'océan de feux d'une ville immense, et trouver son infini de désirs, de sentiments, d'intelligence et d'amour dans cette seule étincelle qui ne rivaliserait qu'à peine avec le ver luisant d'une nuit d'été ! Que de fois ne me suis-je pas dit cela alors en marchant enveloppé jusqu'aux yeux sur mon pont obscur ! Que de fois ne me

Lamartine. — PiAphael. ii

Ifâ RAPHAËL

suis-je pas écrié en regardant cet oeil-de-bœuf brillant dans le lointain : « Mon Dieu, soufflez sur toutes les clartés de la terre, éteignez tous ces globes lumineux du firmament, mais laissez luire éternellement cette petite clarté, étoile mystérieuse de deux vies. Et cette lueur éclairera assez tous les mondes et suffira, pendant votre éternité, à mes yeux ! »

Hélas! je l'ai \'ue depuis s'éteindre cette étoile de ma jeunesse, ce foyer de mes yeux et de mon cœur ! J'ai vu les volets de la fenêtre rester de longues années fermés sur la funèbre obscurité de la petite chambre. Puis je les ai vus se rouvrir un jour, une année. Puis j'ai osé regarder pour savoir qui est-ce qui osait vivre où elle avait vécu. Puis j'ai vu paraître, les jours d'été, au bord de cette fenêtre inondée de soleil et parée de vases de fleurs, une jeune femme inconnue jouant et souriant avec un enfant nouveau-né, sans se douter qu'elle jouait sur un sépulcre, que ses sourires devenaient des larmes dans les yeux d'un passant, et que cette vie était une ironie de la mort!... Puis je suis revenu souvent, dans la nuit, et j'y reviens maintenant toutes les années encore, m'approcher à pas craintifs de ce mur, toucher cette porte, m'asseoir sur ce banc de pierre, regarder les lueurs, écouter les bruits qui se font là-haut, et me figurer un moment que je vois le reflet de sa lampe, que j'entends le timbre de sa voix, que je vais frapper à la porte, quelle m'attend et que je vais monter!... 0 mémoire! es-tu un bienfait du ciel ou un supplice de l'enfer ?

— Mais pardon, mon ami, je reprends mon récit, puisque tu le veux.

Julie, le lendemain de mon arrivée, m'avait présenté au vieillard qui lui servait de père et dont elle illuminait les derniers jours du rayonnement de son âme, de sa tendresse et de sa beauté. Il m'avait reçu comme un second fils. Il connaissait par elle notre rencontre en Savoie, notre attachement fraternel l'un pour l'autre, notre correspondance de tous les jours, et cette parenté de nos deux âmes révélée par la conformité de nos instincts, de nos âges et de nos sentiments. Il savait la pureté surnaturelle de l'attachement que la nature et la société nous interdisaient d'altérer jamais. Il n'avait d'inquiétude et de jalousie que pour le bonheur, la renommée et la vie de sa pupille. Il craignait seulement qu'elle n'eût été séduite ou trompée par ces premiers regards qui sont quelquefois la révélation, quelquefois l'illusion des jeunes femmes, et qu'elle n'eût donné son cœur à un homme créé par sa seule imagination. Mes lettres, dont elle lui lisait de nombreux passages, l'avaient un peu rassuré cependant. Ma physionomie pouvait seule lui dire si mes sentiments étaient de la nature ou de l'art dans ces lettres, car le style peut mentir, le visage jamais.

Le vieillard m'examina avec cette attention un peu inquiète qu'on dérobe sous un regard un moment replié. Mais à mesure qu'il me contemplait et qu'il m'interrogeait, je voyais ce regard s'ouvrir, s'éclairer de satisfaction intérieure, s'attendrir de confiance et d'accueil, et se poser sur moi avec cette sécurité et cette caresse des yeux, qui sont les paroles muettes, mais les meilleures paroles d'un premier entretien.

L'ardent désir de plaire au vieillard, la timidité naturelle à un jeune homme qui sent le sort de son cœur dans le jugement qu'on va porter de lui, la crainte que celte impression ne me fût contraire, la présence de Julie qui me troublait en m'encourageant, toutes ces nuances de ma pensée, lisibles dans la modestie de mon attitude et dans la rougeur de mes joues, parlèrent sans doute pour moi mieux que je n'aurais parlé moi-même. Le vieillard me prit les mains avec un geste tout à fait paternel et me dit : « Rassurez-vous, monsieur, et comptez deux amitiés au lieu d'une, dans cette maison. Julie ne pouvait pas mieux choisir un frère, et moi je n'aurais pas mieux choisi un fils. » Il m'embrassa, et nous causâmes comme s'il m'eût vu depuis mon enfance, jusqu'à l'heure o\î un vieux serviteur venait régulièrement tous les soirs, au coup de dix heures, lui donner le bras pour le soutenir sur l'escalier et le reconduire dans son appartement.

C'était une belle et charmante vieillesse, à qui l'on ne souhaitait rien que la sécurité d'un lendemain. Cette vieillesse toute désintéressée et toute paternelle ne blessait nullement le regard à côté de cette jeune femme. C'était un peu d'ombre du soir sur un épanouissement du matin. Mais on sentait que cette ombre était protectrice, et qu'elle abritait tout, sans rien flétrir de cette jeunesse, de cette innocence et de cette beauté.

Les traits de cet homme illustre étaient réguliers comme ces lignes pures des profils antiques que le temps décharné un peu sans les altérer. Ses yeux

bleus avaient le regard adouci mais pénétrant d'une vue usée qui regarde à travers une brume légère. Sa bouche était fine comme un demi-mot, enjouée comme un sourire de père aux petits enfants. Ses cheveux éméchés par l'étude et par l'âge avaient la souplesse et les inflexions d'un duvet de cygne. Ses mains étaient effilées et blanches comme les mains de marbre de la statue de Sénèque mourant faisant ses adieux à Pauline. Son visage amaigri et pâli par les longs travaux de l'esprit n'avait point de rides parce qu'il n'avait jamais eu de chair. Quelques veines bleues et épuisées de sang sei'pentaient seulement sur les tempes aplaties. Son front, cet organe que les pensées sculptent et polissent comme la dernière beauté de l'homme, réfléchissait les lueurs du foyer. Les joues avaient cette délicatesse de peau, cette transparence de teinte d'un visage qui a vieilli à l'ombre des murs et que le vent ni le soleil n'ont jamais hâlé. Teint de femme qui efl'émine, à la fin de la vie, la physionomie des vieillards. Il leur donne quelque chose d'aérien, de fugitif et d'impalpable, comme une ombre qu'un souffle trop fort risquerait de faire envoler. Ses paroles mûres, réfléchies, enchâssées naturellement dans des phrases brèves, nettes, lumineuses, avaient la précision d'une bouche qui a beaucoup choisi, en dictant ou en écrivant, les formes de ses pensées. Il entrecoupait ces phrases de longs silences, comme pour leur donner le temps de pénétrer dans l'oreille et d'être goûtées par l'esprit de ceux qui l'écoutaient. Il les assaisonnait d'un enjouement toujours gracieux, jamais cynique, comme des ailes légères dont il relevait de temps en temps et à dessein la conversation pour l'empêcher de s'appesantir sous le poids trop continu des idées.

If.r. RAPHAËL

Après quelques jours, j'adorai ce sage et charmant vieillard. Si je devais vieillir, je souhaiterais de vieillir comme lui. Une seule chose m'affligeait en le regardant, c'est qu'il s'avançait d'un pas serein vers la mort, sans croire à l'immortalité. Les sciences naturelles, qu'il avait beaucoup étudiées, avaient accoutumé son esprit à se confier exclusivement au jugement de ses sens ; ce qui n'était pas palpable n'existait pas pour lui, ce qui n'était pas calculable n'avait point d'élément de certitude à ses yeux ; la matière et le chiffre composaient pour lui l'univers ; les nombres étaient son Dieu ; les phénomènes étaient sa révélation ; la nature était sa bible et son évangile ; sa vertu c'était l'instinct : sans voir que les nombres, les phénomènes, la nature et la vertu ne sont que des hiéroglyphes écrits sur le rideau du temple, et dont le sens unanime est : Divinité. Esprits sublimes, mais rétifs, qui montent merveilleusement de degrés en degrés l'escalier de la science, sans vouloir jamais franchir le dernier qui mène à Dieu !

En peu de jours, ce second père s'attacha tellement à moi, qu'il voulut me donner quelquefois, le matin, dans sa bibliothèque, des leçons des hautes sciences qui avaient fait son illustration et qui faisaient maintenant ses délassements. J'y venais de temps en temps le matin. Julie y montait souvent aux mêmes heures. C'était un spectacle rare et touchant que celui de ce

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vieillard assis au milieu de ces livres, monument des connaissances humaines et de la philosophie dont il avait épuisé toute sa vie les pages, ouvrant les mystères de la nature et de la pensée à un jeune homme debout derrière lui, tandis qu'une femme belle et jeune comme la Béatrice du poëte de Florence, cette philosophie idéalisée, cette sagesse amoureuse, servait de premier disciple à ce vieillard et de condisciple à ce jeune frère. Elle apportait les livres, feuilletait les pages, marquait de son beau doigt rose les chapitres ; elle fii'culait à travers les sphères, les globes, les instruments, les monceaux de volumes, dans cette poussière de la science humaine ; elle ressemblait à l'âme de la nature qui se dégageait de cette matière pour l'allumer et la faire bi^ûler et aimer.

En peu de jours, j'avais plus appris et plus compris que dans des années de sèches et solitaires études. Les infirmités fréquentes de l'âge dans le maître interrompaient trop souvent ces entretiens et ces leçons du matin.

Mais je continuais à venir, tous les soirs, consumer une partie de mes nuits dans l'entretien de celle qui était, à elle seule, la nuit et le joui% le temps et l'éternité pour moi. Comme je te l'ai déjà dit, j'y venais au moment où les importuns quittaient son salon. Quelquefois je restais de longues heures sur le pont ou sur le quai, marchant ou m'arrôtant tour à tour, et attendant vainement que le volet intérieur s'ouvrît en plein ou à moitié pour me faire l'appel muet dont nous étions convenus. Que de flots paresseux de la Seine, empor-

tant avec eux sous l'arche des ponts les lueurs flottantes de la lune ou les réverbérations des fenêtres de la ville, n'ai-je pas ainsi suivis dans leur fuite ! Que d'heures et de demi-heures frappées pu.r le marteau des églises voisines ou lointaines n'ai-je pas ainsi comptées en les maudissant de leur lenteur ou en les accusant de leur précipitation ! Je connaissais le timbre de ces voix d'airain de toutes les tours de Paris. Il y avait des jours heureux et des jours néfastes. Quelquefois je montais sans avoir attendu un seul instant. Je ne trouvais auprès d'elle que son mari, qui dépensait en récits enjoués et en douces causeries les heures qui le préparaient au sommeil. Quelquefois je n'y rencontrais qu'un ou deux amis de la maison. Ils entraient un instant, apportant la nouvelle ou l'émotion du jour. Ils donnaient à l'amitié les prémices de leur soirée, achevée ensuite dans les salons politiques. C'étaient le plus habituellement des hommes parlementaires, des orateurs éminents des deux chambres, Suard, Donald, Mounier, Rayneval, Lally-Tollendal, vieillard à lame juvénile ; Laine, le plus pur calque de la vertu et de l'éloquence antiques que j'aie jamais vénéré dans nos temps modernes ; romain de cœur, de langue et d'extérieur, à qui il ne manquait du Romain que la toge pour être le Gicéron ou le Caton de son temps. Je m'attachai dune admiration et d'un respect plus tendre à cette incarnation d'un grand citoyen. M. Laine me distingua luimême par quelques regards et par quelques mots de prédilection. Il fut, depuis, mon maître. Si j'avais un jour une patrie à servir et une tribune à remplir, le souvenir de son patriotisme et de son éloquence poserait devant moi comme un modèle non à égaler jamais, mais à imiter de loin.

Ces hommes se succédaient autour de la petite table à ouvrage. Julie était à demi couchée sur son canapé. Je me tenais respectueux et silencieux dans le coin de la chambre, loin d'elle, écoutant, réfléchissant, admirant ou désapprouvant en moi-même, mais ouvrant rarement les lèvres, à moins d'être interrogé, et ne mêlant que quelques mots timides et réservés, à demi-voix, à ce. conversations. J'ai toujours eu avec des convictions très-fortes un extrême embarras à les énoncer devant les hommes. Ils me semblaient infiniment supérieurs à moi en âge et en autorité. Le respect pour le temps, pour le génie et pour la renommée fait partie de ma nature. Un rayon de gloire m'éblouit. Un cheveu blanc m'impose. Un nom illustre m'incline volontairement. J'ai perdu bien souvent de ma valeur réelle à cette timidité, jamais néanmoins je ne l'ai regretté. Ce sentiment de la supériorité des autres est bon dans la jeunesse et dans tous les âges. Il élève l'idéal auquel on veut aspirer. La confiance en soi-même est une insolence envers la nature et envers le temps. Si ce sentiment de la supériorité des autres est une illusion, c'est une illusion du moins qui grandit l'humanité. Elle vaut mieux que l'illusion qui la rapetisse. Hélas ! on la i-éduit assez tôt à ses justes et tristes proportions.

Ces hommes faisaient, au commencement, peu d'atlention à moi. Je les voyais se pencher quelquefois vers Julie et lui demander tout bas qui était ce jeune homme. Ma physionomie pensive et l'immobilité modeste de mon attitude paraissaient les étonner et leur plaire. Insensiblement ils se rapprochaient de moi, ils dirigeaient avec une bienveillante intention de geste quelques-unes de leurs paroles de mon côté. C'était comme un encouragement indirect à me mêler à l'entretien.

Je le faisais en peu de mots pour leur exprimer ma reconnaissance. Mais je rentrais vite dans mon ombre et dans mon silence, de peur de prolonger l'entretien en le relevant. Je ne les considérais que comme le cadre d'un tableau. Le seul intérêt réel pour moi, c'était le visage, la parole et l'âme de celle que leur présence me dérobait.

Aussi quelle joie intime et quels battements de cœur quand ils sortaient, quand j'entendais, sous la voûte, le roulement de la voitui'e qui emportait enfin le dernier d'entre eux! Nous restions seuls. La nuit était avancée. La sécurité de nos heures solitaires augmentait à chaque pas de l'aiguille des minutes qui s'approchait du chiffre de minuit sur le cadran de la pendule. On n'entendait plus que de rares voitures résonner par intervalles sur les pavés du quai, ou le ronflement du vieux concierge qui dormait sur une banquette du vestibule, au pied de l'escalier.

Nous nous regardions sans parler d'abord, comme étonnés de notre bonheur. Je me rapprochais de la table auprès de laquelle Julie travaillait, à la lampe, à quelque ouvrage de femme. L'ouvrage s'échappait de ses doigts distraits. Nos regards s'épanouissaient. Nos lèvres se décollaient. Nos cœurs débordaient. Nos paroles, pressées comme des flots contenus par une ouverture trop étroite, hésitaient d'abord à couler. Elles n'épanchaient que goutte à goutte le torrent de nos pensées. Nous ne pouvions choisir assez vite, dans la confusion de choses que nous avions à nous dire, celles que nous étions le plus pressés de nous révéler. Quelquefois il se faisait un long silence par l'embarras

même et par l'excès des paroles qui s'accumulaient dans nos cœurs sans pouvoir en sortir. Puis elles commençaient à couler lentement, comme ces premières gouttes qui décident la nue à se fondre et à éclater. Ces premières paroles appelaient d'autres paroles qui leur répondaient. Le son de voix de l'un entraînait le son de voix de l'autre, comme un enfant qui se précipite entraîne l'autre en tombant. Nos paroles se confondaient un moment sans ordre, sans réponse et sans suite, aucun des deux ne voulant laisser à l'autre le bonheur de le devancer dans l'expression d'un sentiment commun. Chacun des deux croyait avoir éprouvé le premier ce qu'il révélait de ses pensées, depuis l'entretien de la veille ou depuis la lettre du matin. Ce débordement tumultueux, dont nous finissions par rougir et par rire, s'apaisait enfin. 11 faisait place à un calme épanchement de nos lèvres, qui répandaient ensemble ou alternativement la plénitude de leurs expressions. C'était un transvasement continu et murmurant de l'âme de l'un dans celle de l'autre; un échange sans réserve de nos deux natures; une transmutation complète d'elle en moi et de moi en elle par la commu ication réciproque de tout ce qui vivait, sentait, pensait ou brûlait en nous. Jamais, sans doute, deux êtres aussi irréprochables dans leurs regards et i':ns leurs pensées mêmes ne mirent plus à nu leur I. ur l'un devant l'autre, et ne se révélèrent plus immatériellement le fond le plus mystérieux de leurs sentiments. Cette innocente nudité de nos âmes restait chaste quoique dévoilée. Elle était comme la lumière qui montre tout et qui ne souille rien. Nous n'avions à nous

vêler que l'amour sans tache qui nous purifiait en

,as embrasant.

Cet amour, par sa pureté môme, se renouvelait sans cesse avec les mêmes lueurs dans l'âme, les mêmes rosées sur les yeux, les mêmes saveurs virginales de premier épanouissement. Tous les jours étaient comme le premier jour. Tous les moments étaient semblables à cet ineffable moment où on le sent éclore en soi et se répéter dans le cœur et dans le regard d'un autre soi-même ; toujours fleur, toujours parfum, toujours ivresse, parce que le fruit n'en sera jamais cueilli.

Cet amour prenait, pour se traduire, toutes les formes infinies par lesquelles Dieu a permis à l'âme de se communiquer à l'âme, à travers la barrière transparente des sens : depuis le regard qui contient le plus de nous-mêmes dans un rayon presque immatériel, jusqu'aux paupières fermées qui semblent recueillir en nous l'image reçue, pour l'empêcher de s'évaporer; depuis la langueur jusqu'au délire; depuis le soupir jusqu'au cri; depuis le long silence jusqu'à ces paroles intarissables qui coulent des lèvres sans pause et sans fin, qui coupent l'haleine, qui lassent la langue, qu'on prononce sans les entendre soi-même, et qui n'ont au fond d'autre signification que celle d'un effort impuissant pour dire et pour redire ce qui ne peut jamais être assez dit !

Nous avions souvent parlé ainsi des heures entières, à demi-voix, le coude sur la petite table, le visage près du visage, les deux regards presque confondus, sans nous apei'cevoir que l'entretien avait duré plus que la durée d'une respiration : tout étonnés que les minutes eussent couru aussi vite que nos paroles et que

l'horloge sonnât l'heure inexorable de nous séparer. C'étaient tantôt des interrogations et des réponses sur les plus fugitives nuances de nos natures et de nos pensées; des dialogues à voix à peine entendue; nos haleines articulées plus que des paroles saisissables; des confessions rougissantes de nos plus secrets et de nos plus sourds gémissements intérieurs; des étonneraents et des exclamations de bonheur en nous découvrant des impressions semblables et répercutées l'une dans l'autre, comme la lumière dans la réverbération, comme le coup dans le contre-coup, comme la figure dans l'image. Nous nous écriions en nous levant du même élan simultané : « Nous ne sommes pas deux! nous sommes un seul être sous deux natures qui nous trompent. Qui dira vous à l'autre ? Qui dira moi? Il n'y

a pas mol, il n'y a pas vous, il y a nous! » Et nous

retombions anéantis d'admiration sur cette conformité merveilleuse, pleurant de délices de nous sentir ainsi doubles en n'étant qu'un, et d'avoir multiplié notre être en le donnant.

Quelquefois, et le plus ordinairement, c'étaient des retours scrupuleusement attentifs sur tous les lieux, sur toutes les circonstances, sur toutes les heures qui avaient amené ou marqué les commencements de notre amour : semblables à une jeune fille qui a laissé égrener en marchant les perles précieuses de son collier et qui revient pas à pas, les yeux baissés sur son chemin, pour les retrouver et les ramasser une à une. Nous ne voulions pas perdre la mémoire d'un de ces sites, d'une de ces heures, de peur de perdre avec oux la mémoire

et ia jouissance avare d'une seule de nos félicités. Les montagnes de la Savoie; la vallée de Chambéry : les cascades; les torrents; le lac; les pelouses mousseuses, noires d'ombres, ou moirées de lueurs éparses sous les grands bras tendus des châtaigniers; les rayons à travers les branches; le ciel entrevu par les fissures du dôme de feuillage sur nos têtes; la nappe d'azur et les voiles blanches à nos pieds ; nos premières entrevues involontaires, de loin, dans les sentiers de la montagne ; nos conjectures alors l'un sur l'autre ; nos rencontres en voguant à contre-sens dans nos bateaux, sur le lac, avant de nous connaître ; ses cheveux noirs emportés par le vent ; mon attitude indifférente ; mes regards détachés de la foule; la double énigme que nous posions ainsi perpétuellement l'un devant l'autre, et dont le mot, pour tous deux, devait être un éternel amour ; puis le jour fatal de la tempête et de l'évanouissement; la nuit de prières dans la mort et dans les larmes; le réveil dans le ciel; le retour ensemble, sous l'allée de peupliers, au clair de lune, ma main dans sa main; ses larmes chaudes senties et bues; les premiers mots par où s'étaient échappées nos deux âmes, le

bonheur, la séparation tout enfin !

Nous ne pouvions nous rassasier de ces détails. C'était comme si nous nous étions raconté une histoire^ qui n'eût pas été la nôtre. Mais qu'y avait-il donc désormais dans l'univers en dehors de nous ? O inépuisable curiosité de l'amour, tu n'es pas une puérile distraction de l'heure, tu es l'ameur même qui ne peut se lasser de regarder ce qu'il admire, qui ne veut pas laisser échapper une impression, un cheveu, un cil, un' frisson, une rougeur, une pâleur, un soupir de ce qu'il aime, afin d'avoir une raison d'aimer davantage et de

jeter avec chacun de ces souvenirs un aliment de plus dans ce foyer d'enthousiasme où il jouit lui-même de se sentir consumé !...

Quelquefois Julie pleurait tout à coup de tristesse étrange : c'était de me voir condamné, par cette mort toujours cachée mais toujours présente entre nous, à n'avoir devant les yeux en elle qu'un fantôme de bonheur qui s'évanouirait au moment où je voudrais le presser sur mon cœur. Elle gémissait, elle s'accusait de m'avoir inspiré une passion qui ne pourrait jamais me rendre heureux. — « Oh ! je voudrais mourir, mourir vite, mourir jeune et encore aimée, me disaitelle. Oui, mourir! puisque je ne puis être à la fois que l'objet et l'illusion amère de l'amour et de la félicité pour toi! ton délire et ton supplice tout ensemble! Ah! c'est le plus divin des bonheurs et la plus cruelle des condamnations confondus dans la même destinée ! Que l'amour me tue ! et que tu me survives pour aimer, après moi, selon ta nature et selon ton cœur! Je serai moins malheureuse en mourant que je ne le suis en sentant que je vis de tes peines, et que je te voue à la pei'pétuelle mort de ta jeunesse et de ton bonheur!

— ^r Oh! blasphème contre la suprême félicité! lui répondis-je en posant ma main tremblante sous ses yeux, pour que ses larmes tombassent sur mes doigts. — Quelle vile idée vous faites-vous donc de celui que Dieu a trouvé digne de vous rencontrer, de vous comprendre et de vous aimer? N'y a-t-il pas plus d'océans de tendresse et de bonheur dans cette larme qui tombe toute chaude de votre cœur sur ma main et

que je bois comme la goutte de sang du supplice divin

de notre âme, que dans les milliers de désirs assouvis et de voluptés coupables où se noient les vulgaires attachements que vous regrettez pour moi? Est-ce que je vous ai jamais paru envier autre chose que cette souffrance à deux? Ne fait-elle pas de nous deux victimes volontaires et pures? N'est-ce pas cet éternel holocauste de l'amour qui, depuis Héloîse jusqu'à nous, n'avait peut-être jamais été offert en spectacle aux anges? Est-ce que j'ai jamais reproché une seule fois à la destinée, dans le délire même de mes heures solitaires, de m'avoir élevé par vous et pour vous au-dessus de la condition des hommes? Il m'a donné à aimer en vous non une femme qu'on peut presser et flétrir dans des bras mortels, mais une incarnation impalpable et sacrée de l'immatérielle beauté. Est-ce que le feu céleste dont je brûle délicieusement ne consume pas en moi tout charbon des désirs vulgaires ? Est-ce qu'il ne me convertit pas tout entier en flamme? Est-ce que cette flamme n'est pas aussi pure et aussi suave que les rayons de votre âme qui Font allumée et qui l'entretiennent éternellement par vos yeux? Ah! Julie, prenez de vous une idée plus digne de vousmême, et ne pleurez pas sur les peines que vous croyez m'imposer! Je ne souffre pas. Ma vie est un continuel débordement de bonheur, une plénitude de vous seule, une paix, un sommeil dont vous êtes le rêve! Vous m'avez transformé en une autre nature. Moi souffrir? Ah! je voudrais quelquefois souffrir en effet, pour avoir quelque chose à offrir au Destin en retour de ce qu'il m'a donné en vous, ne fût-ce que le sentiment d'une privation et l'amertume d'une larme ! car souffrir pour vous serait peut-être la seule

RAPHAËL ir7

chose qui pût ajouter une goutte de plus à la coupe

de bonheur dont je suis inondé. Souffrir ainsi est-ce donc souffrir ou jouir? Non : vivre ainsi, c'est mourir, il est vrai, mais c'est mourir quelques années plus tôt à cette misérable vie, pour vivre d avance de la vie du ciel! ij

Elle le croyait. Je le croyais en le disant moi-même. Je joignais les mains devant elle. Nous nous séparions, enfin, après ces entretiens, elle gardant, moi emportant, pour nous en nourrir séparés jusqu'au lendemain, l'impression du dernier regard et l'écho du dernier accent qui devait nous faire vivre et attendre tout un long jour.

Je la voyais ouvrir sa fenêtre, quand j'avais passé le seuil de sa porte, s'accouder entre ses fleurs sur la barre de fer du balcon, me sui^Tc aussi loin que la brume de la Seine laissait se dessiner mon ombre sur le pont. Je me retournais tous les huit ou dix pas, pour lui renvoyer mon âme avec mon regard et mon soupir qui ne pouvaient la quitter. Il me semblait que mon être se partageait en deux; ma pensée pour revoler et habiter près d'elle; et que mon corps seul, comme un être machinal, regagnait à pas lents, dans l'ombre des rues désertes, la porte de l'hôtel où je revenais me coucher.

Ainsi s'écoulèrent, sans autre diversité que celle de mes études et de nos impressions, les mois délicieux

L\SIARTI>-E. — RaPHAZI.. ' "^

178 KAPMAEL

de l'hiver. Ils touchaient à leur fin. Déjà les premières

splendeurs du printemps entre-luisaient au sommet des toits, sur le dédale humide et obscur des rues de Paris. Mon ami V***, rappelé par sa mère, partit. Il me laissa seul dans la petite chambre où il m'avait reçu pendant mon séjour. V*** devait revenir en automne. Il avait payé ce logement pour l'année entière. Absent, il me laissait encore sa fraternelle hospitalité. Je le vis partir avec un serrement de cœur. Je n'avais plus personne à qui parler de Julie. Mes sentiments allaient peser sur mon cœur d'un poids d'autant plus lourd que je ne les déposerais plus dans un autre cœur. Mais c'était un poids de bonheur; je pouvais encore le soulever. Bientôt il devint un poids d'angoisses que je ne pouvais confier à personne, et encore moins à celle que j'aimais.

Ma mère m'écrivit que des désastres inattendus de fortune et des gênes domestiques avaient frappé mon père avec une telle âpreté de sort que la maison paternelle, autrefois si large, si ouverte et si hospitalière, était devenue une indigence relative qui forçait mon pauvre père à me retrancher la moitié de ma pension, pour suffire, avec bien de la peine, à l'entretien et à l'éducation des six autres enfants. Il fallait donc, me disait-elle, ou me presser de trouver des moyens d'honorable existence, par mes propres efforts, à Paris, ou bien revenir dans la maison de famille et vivre, à la campagne, du pain de tous dans la médiocrité et dans la résignation. La tendresse de ma mère me consolait d'avance de cette douloureuse nécessité. Elle me faisait le tableau du bonheur qu'elle aurait à me voir. Elle m'étalait la perspective gracieusement c-oiorée des travaux des champs et de« simples plaisirs

RAPHA-fiL ira

de la vie rurale. D'un autre côté, quelques-uns des amis de jeu et de plaisir de mes premières années de désordre, tombés dans la misère, m'ayant rencontré à Paris, me rappelèrent de petites obligations que j'avais contractées envers eux et me prièrent de venir à leur secours. Ils me dépouillèrent peu à peu ainsi de la meilleure partie du trésor d'économie que j'avais amassé pour me soutenir plus longtemps à Paris. Je touchais au fond de ma petite bourse. Je songeai à tenter enfin la fortune par la renommée.

Un matin, après une violente lutte entre ma timidité et mon amour, l'amour lemporta. Je cachai sous mon habit le petit manuscrit relié en carton vert; il contenait les poésies, ma dernière espérance. Je m'acheminai, en hésitant et en chancelant souvent dans mon dessein, vers la maison d'un célèbre éditeur, dont le nom est associé à la gloire des lettres et de la librairie françaises : M. D***. Ce nom m'attira le premier, parce qu'indépendamment de sa célébrité comme éditeur M. D*** était de plus un écrivain assez considéré alors. Il avait publié ses propres vers avec tout le luxe et tout le retentissement d'un poëte qui possède les voix de sa propre renommée. Arrivé rue Jacob, à la porte de M. D***, porte tapissée de gloires, il me fallut un redoublement d'efforts sur moi-même pour franchir le seuil, un autre pour monter l'escalier, un autre enfin plus violent encore pour sonner à la porte de son cabinet. Mais je voyais derrière moi le visage adoré de Julie qui m'encourageait, et sa main qui me poussait : j'osai tout.

M. D***, homme d'un âge mùr, d'une figure précise et commerciale, d une parole nette et brève, comme celle d'un homme qui sait le prix des minutes, me reçut

avec politesse. Il rae demanda ce que j'avais à lui dire. Je balbutiai assez longtemps. Je m'embarrassai dans ces contours de phrases ambiguës, où se cache une pensée qui veut et qui ne veut pas aboutir au fait. Je croyais gagner du courage en gagnant du temps. A la fin, je déboutonnai mon habit. J'en tirai le petit volume. Je le présenLai humblement, dune main tremblante, à M. D***. Je lui dis que j'avais écrit ces vers, que je désirais les faire imprimer pour m'attirer sinon la gloire, dont je n'avais pas la ridicule illusion, au moins l'attention et la bienveillance des hommes puissants de la littérature ; que ma pauvreté ne me permettait pas de faire les frais de cette impression; que je venais lui soumettre mon œuvre et lui demander de la publier si, après l'avoir parcourue, il la jugeait digne de quelque indulgence ou de quelque faveur des esprits cultivés.

M. D*** sourit avec une ironie mêlée de bonté, hocha la tête, prit le manuscrit entre deux doigts habitués à froisser dédaigneusement le papier, posa mes vers sur sa table, et m'ajourna à huit jours pour me donner une réponse sur l'objet de ma visite. Je sortis.

Ces huit jours me parurent huit siècles. Mon avenir, ma fortune, ma renommée, la consolation ou le désespoir de ma pauvre mère, mon amour, enfin ma vie et ma mort étaient dans l&s mains de M. D***. Tantôt je me figurais qu'il lisait ces vers avec la même ivresse qui me les avait dictés sur les montagnes ou au bord des torrents de mon pays ; qu'il y retrouvait la rosée de mon âme, les larmes de mes yeux, le sang de mes jeunes veines ; qu'il réunissait les lettrés ses amis pour entendre ces vers; que j'entendais moi-même, du fond de mon alcôve, le bruit de leurs applaudissements. Tantôt je rougissais en moi-même d'avoir H-NTé aux

RAPHAËL i«l

regards d'un inconnu une œuvre si indigne de la lumière, d'avoir dévoilé ma faiblesse et ma nudité pour un vain espoir de succès qui se changerait en humiliation sur mon front, au lieu de se convertir en joie et en or entre mes mains. Cependant l'espérance aussi obstinée que mon indigence reprenait le dessus dans mes rêves, et me conduisait d'heure en heure jusqu'à l'heure assignée par M. D***-

Le cœur me manqua en montant, le huitième jour, sou escalier. Je restai longtemps debout sur le palier de la porte, sans oser sonner. Quelqu'un sortit. La porte restait ouverte. Il fallut bien entrer. Le visage de M. D*** était inexpressif et ambigu comme l'oracle. Il me fit asseoir, et cherchant mon volume enfoui sous plusieurs piles de papiers : « J'ai lu vos vers, monsieur, me dit-il. Ils ne sont pas sans talent, mais ils sont sans étude. Ils ne ressemblent à rien de ce qui est reçu et recherché dans nos poètes. On ne sait où vous avez pris la langue, les idées, les images de cette poésie. Elle ne se classe dans aucun genre défini. C'est dommage, il y a de l'harmonie. Renoncez à ces nouveautés qui dépayseraient le génie français. Lisez nos maîtres, Delille, Parny, Michaud, Raynouard, Luce de Lancival, Fontanes, voilà des poètes chéris du public. Ressemblez à quelqu'un si vous voulez qu'on vous reconnaisse et qu'on vous lise ! Je vous donnerais un mauvais conseil en vous engageant à publier ce volume, et je vous rendrais mauvais service en le publiant à mes frais. » En me parlant ainsi, il se leva et me rendit le manuscrit. Je ne cherchai point à contester avec la des-

tinée; elle parlait pour raoi par la bouche de cet oracle. Je remis le volume sous mon habit. Je remerciai M. D***. Je m'excusai du temps que je lui avais fait perdre, et je descendis, les jambes brisées et les yeux humides, les marches de l'escalier.

Ah ! si M. D***, homme bon, sensible, patron des lettres, avait pu lire au fond de mon cœur et comprendre que ce n'était ni la fortune ni la gloire que venait mendier, son œuvre à la main, ce jeune inconnu, mais que c'était l'amour et la vie que je lui demandais, je suis convaincu qu'il aurait imprimé le volume. Le ciel, au moins, lui en aurait rendu le prix !

Je rentrai désespéré dans ma chambre. L'enfant et le chien s'étonnèrent, pour la première fois, des ténèbres de ma physionomie et de l'obstination de mon silence. J'allumai le poêle. J'y jetai feuille à feuille le volume tout entier, sans en sauver une page. — « Puisque tu n'es pas bon à m'acheter un jour de vie et d'amour, m"écriai-je sourdement en le voyant brûler, que m'importe que l'immortalité de mon nom se consume avec toi ! Mon immortalité, ce n'est pas la gloire, c'est mon amour ! «

Le même soir, je sortis à la nuit tombante. Je vendis le diamant de ma pauvre mère. Je l'avais gardé jusquelà, dans l'espoir d'en racheter le prix par mes vers et de lui rapporter son anneau intact. Je baisai furtivement e\ je mouillai de larmes ce diamant, en le remettant au lapi;.;2;re. Le marchand parut lui-même attendri. Il comprit bien que je n'avais pas dérobé ce diamant, à la douleur que je ne pouvais dissimuler en le lui rpmptt.int.

En comptant les trente louis qu'il m'en donna, mes doigts laissèrent tomber cet or, comme s'il eût été le prix d'une profanation. Oh ! combien de diamants d'un prix vingt fois supérieur n'aurais-je pas donnés souvent depuis, pour racheter ce même diamant, ce diamant unique pour moi, un morceau du cœur de ma mère ! une des dernières larmes de ses yeux ! la lumière de son amour!... A quel doigt aura-t-il passé ?...

Mais le printemps était venu. Les Tuileries couvraient, le matin, les oisifs de l'ombre verte des feuilles et de la neige embaumée des marronniers. Du haut des ponts j'apercevais, au delà de l'horizon de pierre de Chaillot et de Passy, les longues lignes ondulées et verdoyantes des collines de Fleury, de Mtuion et de Saint-Cloud. Ces collines semblaient sortir comme des îles de solitude et de fraîcheur de cet océan de craie. Elles m'envoyaient au cœur comme des remords et des reproches poignants. C'étaient les images, les souvenirs et les soifs de la nature que je venais d'oublier six mois. Le soir, la lune flottait avec ses éclaboussures de clartés sur les ondes tièdes de la rivière. L'astre rêveur ouvrait, à l'extrémité du lit de la Seine, des avenues lumineuses et des perspectives fantastiques où l'oeil allait se perdre dans des paysages de vapeur et d'ombre. L'âme y suivait involontairement les yeux Les devantures des boutiques, les balcons et les fenêtres des quais étaient couverts de vases de fleurs. Elles répandaient leurs parfums jusque sur la tête des passants. Aux coins des rues et au bout des ponts, les bouquetières assises derrière un rideau de plantée

184 RAPHAfiL

épanouies agitaient des branches de lilas, comme pour embaumer la ville. Dans la chambre de Julie, le foyer de la cheminée transformé en grotte de mousse, les consoles, les tables, portaient toutes des pots de violettes, de muguets, de roses, de primevères. Pauvres fleurs dépaysées des champs ! semblables aux hirondelles entrées par étourderie dans un appartement et qui se froissent les ailes contre les murs en annonçant les beaux jours d'avril aux pauvres habitants des greniers. Le parfum de ces fleurs nous portait au cœur. Nos pensées nous ramenaient naturellement, par l'impression des odeurs et des images, à cette nature au sein de laquelle nous avions été si seuls et si heureux. Nous l'avions oubliée cette nature, tant que les jours avaient été sombres, le ciel âpre, l'horizon fermé. Reclus dans l'étroite chambre où nous étions l'un pour l'autre tout notre univers, nous ne pensions plus qu'il existât un autre ciel, un autre soleil, une autre nature en dehors de nous. Ces beaux jours entrevus à travers les toits d'une ville immense vinrent nous le rappeler. Ils nous troublèrent, ils nous attristèrent, ils nous attirèrent par d'invincibles instincts à les contempler, à les savourer, à les boire de plus près dans les forêts et dans les solitudes des environs de Paris. 11 nous semblait, en concevant ces désirs irrésistibles et en faisant ces projets de promenades lointaines ensemble dans les bois de Fontainebleau, de Vincennes, de Saint- Germain, de Versailles, que nous allions retrouver nos bois et nos eaux des vallées des Alpes. Nous y verrions, du moins, les mêmes soleils et les mêmes ombres ; nous y reconnaîtrions dans les branches les gémissements sonores des mêmes vents.

Le printemps, qui rendait la limpidité au ciel et la

sève aux plantes, rendait aussi une jeunesse plus palpitante et plus pleine au cœur de Julie. Les teintes de ses joues étaient plus vives, les rayons de ses yeux plus bleus et plus pénétrants. Sa parole avait plus d'émotion dans l'accent; sa langueur avait plus de soupirs; sa démarche, plus d'élans et d'enfance dans les attitudes. Une fièvre de vie l'agitait jusque dans l'immobilité de sa chambre. Cette douce fièvre pressait les paroles sur ses lèvres, elle donnait des inquiétudes à ses pieds sur le parquet. Le soir Julie laissait ses rideaux ouverts, elle allait à chaque instant s'accouder à sa fenêtre pour aspirer la fraîcheur de l'eau, les rayons de la lune, les bouffées d'air végétal qui, en suivant la vallée de Meudon, arrivaient attiédies jusque dans les appartements du quai.

« — Ohl donnons, lui dis-je, quelques jours de fête à nos âmes, au milieu de tous nos jours de bonheur! Nous, les plus sensibles et les plus reconnaissants de tous ces êtres pour lesquels Dieu ranime sa terre et ses cieux, ne soyons pas les seuls pour lesquels il les ranime en vain. Plongeons-nous ensemble dans cet air, dans ces lueurs, dans ces herbes, dans ces rameaux, dans cet océan de végétation et d'animation qui inonde en ce moment la terre ! Allons voir si rien n'a vieilli d'un jour dans les oeuvres de sa création, si rien n'a baissé d'une onde ou d'une note dans cet enthousiasme qui chantait, gémissait, aimait et criait en nous sur les montagnes ou sur les vagues de la Savoie !

« — Oh oui! allons, dit-elle, nous ne sentirons pas plus, nous n'aimerons pas mieux, nous ne bénirons pas autrement; mais nous aurons rendu un coin de la terre et du ciel de plus témoin du bonheur de deux

pauvres êtres. Ce temple de notre amour qui n'était que sur ces montagnes tant aimées sera partout où j'aurai marché et respiré avec toi! »

Le vieillard encouragea ces courses dans les belles forêts autour de Paris. Il avait l'espoir, entretenu par les médecins, que l'air végétal, le contact du soleil qui solidifie tout, et un exercice modéré en pleins champs, raffermiraient la délicatesse maladive des nerfs de Julie, et donneraient de l'élasticité à son coeur. Tous les jours de soleil, pendant cinq semaines du premier printemps, je venais la prendre à sa porte, au milieu du jour. La voiture dans laquelle nous montions était fermée, afin d'éviter les regards et les observations légères que les passants de sa connaissance ou les inconnus auraient pu faire en voyant une si ravissante jeune femme seule avec un homme de mon âge. Je ne lui ressemblais pas assez pour passer pour son frère. Nous descendions de voiture à l'entrée des grands bois, au pied des collines, aux portes des parcs des alentours de Paris. Nous cherchions à Fleury, à Meudon, à Sèvres, à Satory, à Vincennes, les plus longues et les plus solitaires allées tapissées d'herbes en fleur que le sabot des chevaux ne foule jamais, excepté les jours de chasse royale. Nous n'y rencontrions que quelques enfants ou quelques pauvres femmes qui creusaient la terre avec leurs couteaux pour y cueillir les chicorées. De temps en temps une biche effrayée bruissait dans les feuilles et franchissait l'allée en s'enfonçant, après nous avoir regardés, dans les taillis. Nous marchions en silence, tantôt l'un précédant l'autre, tantôt sa main passée sous mon bras. Nous parlions de l'avenir, du bonheur de posséder à soi seul un des arpents de ces milliers d'arpents inha-

bités, avec une petite maison de garde, sous un de ces vieux chênes. Nous rêvions tout haut. Nous cueillions des violettes ou des pervenches. Nous en faisions des hiéroglyphes échangés entre nous. Conservés dans des feuilles lisses d'ellébore, nous attachions à ces lettres de fleurs tel sens, tel souvenir, tel regard, tel soupir, telle prière. Nous nous réservions de les relire quand nous serions séparés. Elles devaient nous rappeler à jamais ce que nous voulions ne jamais perdre de nos délicieux entretiens.

Nous nous asseyions à lombre, au bord de l'allée. Nous ouvrions un livre, nous essayions de le lire, nous ne pouvions jamais aller au bout de la page. Nous aimions mieux lire en nous-mêmes les pages inépuisables de nos propres impressions." J'allais chercher du lait et du pain bis dans quelque ferme voisine. Nous mangions sur l'herbe en jetant le reste de la coupe aux fourmis, les miettes du pain aux petits oiseaux. Nous rentrions, au coucher du soleil, dans l'océan tumultueux de Paris; le bruit et la foule nous serraient le cœur. Je remettais Julie, ivre du jour, à sa porte. Je rentrais épuisé de bonheur dans ma chambre vide, j'en frappais les murs pour qu'en s'écroulant ils me rendissent la lumière, la nature et l'amour dont ils me privaient. Je dînais sans goût. Je lisais sans comprendre. J'allumais ma lampe; j'attendais, en comptant les heures, que la soirée fût assez avancée pour oser retourner à sa porte et redemander à la nuit les entretiens de la matinée.

Nous recommencions les mêmes courses le lendemain. Ah! combien de troncs d'arbres sont marqués pour moi, dans ces forêts, sur la racine ou sur l'écorce, d'un signe de mon couteau qui me les fera à jamais reconnaître! Ce sont ceux dont elle goûta l'ombre, ceux au pied desquels elle respira un flot de vie, un rayon de soleil ou une boufiPée de l'odeur des bois! Le passant les voit, ces arbres, sans se douter qu'ils sont pour quelqu'un la colonne d'un temple dont l'adorateur est sur la terre et dont la divinité est au ciel ! Je vais encore les visiter une ou deux fois chaque printemps, aux anniversaires de ces promenades. Quand îa cognée les abat, il me semble qu'elle me frappe moi-même et qu'elle emporte un morceau de mon cœur !

II y a, au sommet le plus élevé et le plus habituellement solitaire du parc de Saint-Gloud, à l'endroit où le dos de la colline s'arrondit pour s'incliner en deux pentes contraires, l'une vers le vallon de Sèvres, l'autre vers le creux du château, un carrefour composé du croisement de trois longues allées- Là, ces allées se rencontrent et forment en se rencontrant une large pelouse vide. L'œil y découvre de loin le rare promeneur qui viendrait en troubler, le matin, la sécurité. Ce promontoire de colline domine la plaine d'Issy, le cours de la Seine et la route de Versailles. Encaissé par les trois langues de forêts qui s'avancent en triangle entre les allées, noyé sous les longues ombres dos

arbres qui l'entourent, il ressemble au bassin arrondi d'un lac dont les herbes et les feuillages seraient les flots. Si l'on regarde vers le vallon de Sèvres, on n'a pour perspective qu'une large et longue pelouse en pente. Elle descend rapidement vers le cours de leay comme une cascade de foin vert ondulé 6ur sa tige par le vent. Cette pelouse va se perdre au fond du vallon dans des masses noires de taillis peuplés de chevreuils. Par-dessus ces taillis on voit, de l'autre côté de la Seine, les grands toits d'ardoise bleuâtre et la cime des parcs majestueux de Meudon qui se découpent sur le ciel d'été. C'est sur ce promontoire, où l'on jouit à la fois de l'élévation d'un cap, du silence et de l'abri d'un vallon, et de la solitude d'un désert, que nous venions souvent nous asseoir. La poitrine y respire mieux. L'oreille y plonge dans plus de recueillement. L'âme y prend de plus haut son vol par-dessus les horizons de la vie.

Nous y montâmes, une des premières matinées du mois de mai. C'est l'heure où l'immense forêt n'a pour hôtes que les daims. Ils viennent bondir dans ses allées désertes. Quelques rares gardes-chasse les traversent comme un point noir, à l'extrémité des horizons. Nous nous assîmes sous le septième arbre qui forme le demi-cercle concave du carrefour, en face de la pelouse de Sèvres. Il y a des siècles dans la charpente vivante de ce chêne et dans les coudures de ses rameaux. Ses racines, en se gonflant de sève pour nourrir et pour porter son tronc, ont fait éclater la terre à ses pieds, l'entourent d'un talus de mousse; cette mousse forme un banc naturel dont le chêne luimême est le dossier, et dont ses feuilles basses sont le dais.

La matinée était aussi transparente que Teau de la mer au lever du soleil sous un cap verdoyant des îles de l'Archipel. Les rayons déjà brûlants de l'été tombaient d'un ciel limpide sur la colline boisée. Ces rayons ressortaient des taillis en haleines tièdes comme les vagues imbibées de soleil, qui viennent baigner à l'ombre le pied des baigneuses. On n'entendait d'autre bruit que la chute de quelques feuilles sèches de l'hiver précédent. Elles tombaient, aux pulsations de la sève, au pied de l'arbre, pour faire place aux feuilles nouvelles à peine développées. Des vols d'oiseaux se froissaient les ailes contre les branches, autour des nids, et un vague, un universel bourdonnement d'insectes ivres de lumière, sortait et rentrait comme une poussière, à la moindre ondulation du foin en fleur.

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