VIII. ID. APRILIS. MDXX
ILLE HIC EST RAPHAËL TIMVIT QVO SOSPITE VINCI
RERVM MAGNA PARENS ET MORIENTE MORl.
De la lettre qu'un noble vénitien, Marc Antonio Michiel de Ser Vettor, adressa, peu de jours après la mort de Raphaël, à
' Pour les autres renseignements sur le tombeau de Raphaël et sur l'ouverture de ce tombeau en 1835, voyez l'Appendice, XIV.
Antonio di Marsilio, à Venise', nous extrayons un récit des derniers moments du grand artiste et du deuil qui suivit sa mort :
(( La nuit du Yendredi-Saint au samedi , à trois heures ^, mourut le noble et excellent peintre Raphaël d'Urbin. Sa nîort causa une douleur universelle^ et surtout chez les savants, pour lesquels plus que pour d'autres, quoique aussi pour les peintres et les architectes, il avait dessiné dans un livre, — comme Ptolemée dessina la configuration du monde, — les antiques édifices de Rome, avec les proportions, formes et ornements -, et si fidèlement, que celui qui a vu ces dessins pourrait en quelque sorte soutenir qu'il a vu l'ancienne Rome. Il avait déjà terminé la première .zone (région). Il ne représenta pas seulement le plan et la place des constructions qu'il avait tracés avec grande peine et grand art, d'après les ruines, mais aussi les façades avec toutes leurs ornementations; et quand il n'y avait plus de débris pour le guider, il retraçait ses dessins d'après les données de Yilruve , d'après les règles de l'architecture et les descriptions des anciens écrivains.
(( Mais la mort a interrompu cette belle et glorieuse entreprise-, elle a enlevé le jeune homme de trente-quatre ans (il faudrait trente-sept ans), le jour anniversaire de sa naissance. Le pape lui-même en a ressenti une douleur immense -, il avait envoyé au moins six fois, pendant les quinze jours de la maladie, chercher des nouvelles. Vous pouvez donc juger de ce que
* Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans la Nolizia d'opere di disegno, da un Anonimo, etc., de D. Jacopo Morelli. Bassano, 1800, p. 210, note 128.
* Entre 9 et 10 heures, selon notre calcul chronomélrique. — Angelo Germanello écrivit aussi de Rome, sous la date du 11 avril 1320, à Federigo Gonzaga , marquis de Manlova : « La notte del venerdi santo venendo il sabbato, morette Raffael da Urbino, excellentissimo pittore, et veramente è stata gran iactura per essere homo raro in lo suo exercilo. » — Voyez Gaye : Carteggio, etc., vol. 11, p. 1S1,N. XCVI.
firent les autres. Et comme, précisément le même jour, le palais du pape fut menacé d'écroulement, à ce point que Sa Sainteté se vit forcée d'habiter les chambres de monsignore Cibo, il s'est trouvé bien des gens qui disent que ce n'est pas le poids des loges superposées qui fut cause de cet accident, mais que c'est un miracle, pour annoncer la mort de celui qui avait tant travaillé à l'embellissement de ce palais.
« Et en vérité un maître incomparable n'est plus ! Les plaintes sur sa mort ne devraient pas être exprimées seulement par des paroles légères et fugitives, mais par des poésies sérieuses et immortelles. Aussi, les poètes, si je ne me trompe, en préparent-ils un grand nombre.
« On dit qu'il laisse une fortune de seize mille ducats ', dont cinq mille en argent comptant, qui, en grande partie, doit être distribué à ses amis et serviteurs. Au cardinal de Santa Maria in Portico, il a légué sa maison, qui appartenait autrefois au Bramante, et qu'il a payée trois mille ducats ^
« Il a été enterré dans la Rotonde, où on l'a porté avec grands honneurs. Sans aucun doute, son âme est partie pour contempler les édifices du ciel, qui ne sont point sujets à la
* Le ducat d'or d'Italie ou sequin valait environ 40 sous de la monnaie de France, au commencement du règne de François I'^'", c'est-à-dire 20 francs au cours actuel et représentant une valeur triple, c'est-à-dire plus de 60 francs, si l'on a égard à la différence de la valeur relative des monnaies, Raphaël possédait donc une fortune de 300,000 francs, qui équivaudraient aujourd'hui à près d'un million. [Noie de l'éditeur.)
^ St'lon Vasari, le Bramante aurait bâti cette maison pour Raphaël, et, comme' nous avons cherché à le prouver, d'après les plans de Raphaël. — Quoique le cardinal da Bibiena eût hérité de la maison de Raphaël, il ne l'habita point cependant ; car il mourut bientôt après^ le 9 novembre 1520, demeurant encore au Vatican, — Grassi, parlant de la mort de Bibiena, dit qu'il est mort au Vatican, « n'ayant pas de maison à lui ; » mais ceci est une erreur, contredite par Visconli, et bien démontrée, puisque la maison de Raphaël prit le nom de Casa Bibiena. C'est même ce qui a fait que beaucoup d'écrivains mal informés ont prétendu que Raphaël était mort dans la maison de Bibiena.
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destruction. Sur cette terre vivront longtemps son nom et sa mémoire dans ses œuvres et dans le souvenir de ious les honnêtes gens.
« Bien moins importante , selon moi , quoiqu'il en puisse paraître autrement à la multitude, est la perte que le monde éprouve par la mort du seigneur Agostino Chigi, survenue la nuit dernière. Je vous parlerai peu de lui, puisqu'on ne sait pas encore pour qui il a testé. J'apprends seulement qu'il a légué au monde huit cent mille ducats, en argent comptant, lettres de changes, prêts sur gage, propriétés, sommes déposées à intérêt dans les maisons de banque, prébendes, argenterie et joyaux.
« On dit que Michel-Ange est malade à Florence. Dites, à ce propos, à notre Catena', qu'il se tienne sur ses gardes, puisque les grands peintres sont menacés.
« Que Dieu soit avec vous.
■ A Rome, le 11 avril 1520. »
Beaucoup de poésies, qui se sont conservées jusqu'à nos jours, témoignent assez des regrets profonds que causa la mort de Raphaël. On trouvera ces pièces de vers, avec d'autres en l'honneur de Raphaël, à l'Appendice, XII. Ici, nous terminerons notre récit par les quelques mots si tristes que le comte Castiglione adressa à sa mère , Maria Aloisa Gonzaga da Castiglione ^ :
« Je suis en bonne santé, mais il me semble que je ne suis pas dans Rome, puisque mon pauvre cher Raphaël n'y est plus. Que son âme bénie soit 'au sein de Dieu 1 »
1 Excellent peintre de portraits, dont les ouvrages sont souvent confondus avec ceux du Giorgione.
^ Lettere del Conte Baldassare Castiglionc (Padova, 1769, t. Il, p. 74) : M lo son sano, ma non mi pare essere a Roma, perché non vi è più il mio poveretto Rafaello. Cbe Dio abbia quell' anima benedetta. »