‹ Raphael d'Urbin et son père, Giovanni Santi (volume 3)Chapitre 11 sur 81 · RAPHAELIO URB1NATI0 INDUSTRIA · texte numérisé non relu

RAPHAELIO URB1NATI0 INDUSTRIA

Tôt proceres Romam, tam longa exstruxerat aetas, Totque hostes, et tôt saecula diruerant, Nanc Romam in Româ qusrit reperitque Raphaël. Qusrere, magni hominis; sed reperire, Dei est.

Parmi les savants qui aidèrent spécialement Raphaël à ses recherches, nommons tout d'abord le comte Castiglione et l'antiquaire Andréa Fulvio. Celui-ci, pour ses entreprises archéologiques, s'était aussi servi lui-môme de Raphaël, car, dans une préface^ adressée au pape, il dit qu'il s'occupait à préserver de la destruction les débris de la vieille Rome, ajoutant que, sur ses indications, Raphaël d'Urbin, peu de Jours avant de mourir, avait reproduit avec son pinceau divers monuments antiques. Malheureusement il n'a pas joint à cette note le plan dressé et les édifices dessinés par Raphaël.

Mais il existe encore une lettre bien autrement remarquable, c'est celle que Raphaël lui-môme adressa au pape Léon X à ce sujet. Elle nous apprend qu'il avait été chargé par le pontife de

* Voir pages fOOetSOI.

» En tête de Touvrage in foi. intitulé : Àntiquitates Urbis per Andream Fulvium Antiquarium R, nupcrrimè editœ. Le privilège accordé par Clément VU est daté : «die 15 februarii^ 1527. » — Voici le texte même da passage que nous citons : «Ruinas Urbis.... ab interitu vindicare ac litterarum monumenlisresarcire operam dedi, quae jacerent in tenebris nisi litterarum lumen accederet : prlscaque loca per regiones explorans observavi, quas Raphaël Urbinas (quem honoris causa nomino) paucis antè diebus quam e vitâ decederet (me indicante) penicillo ûnxerat; tametsi nullum ingenium ad attollendam urbem satis est, nec ejusfaciem qualis antè fuerit exprimendam. »

16i RAPHAËL &OUS LÉON X.

dresser un plan de la ville de Rome, de rétablir le dessin des édî— fices,avec le secours des fouilles, et qu'il y travaillait ardemment.

Après des plaintes amères sur le sort de Rome, il jette un coup d'œil sur le caractère architectural des diverses époques : r Antiquité d'abord^ puis le vieux style du Moyen -âge, aux arcades rondes, style qu'il appelle gothique, selon l'usage des anciens auteurs italiens ; puis le style ogival, qu'il nomme le style allemand , et enfin le style à lui contemporain.

11 raconte ensuite, d'une façon très-circonstanciée, comment, à l'aide de la boussole et d'un instrument à mesurer, pourvu d'une aiguille aimantée et d'une règle d'optique, il avait dressé les plans, élévations et coupes des édifices.

Il termine en priant instamment qu'on arrête la destruction des monuments antiques.

On a conservé deux manuscrits de cette lettre : l'un est à la BiWiothèque de Munich-, l'autre, antérieur d'une année environ, appartenait au marquis Scipione Maffei, et fut d'abord publié par les frères Volpi, dans les Œuvres de Castiglione (édition de Padoue, 1733), comme étant du comte lui-môme. Mais, dès la fin du dix-huitième siècle, Francesconi ^ chercha à prouver que cette lettre ne pouvait être que de Raphaël, opinion qui a été pleinement confirmée depuis. Nous nous bornerons à consigner ici trois des preuves les plus décisives.

D'abord, l'auteur de ce premier manuscrit dit qu'il était a Rome depuis onze ans, ce qui s'applique parfaitement à Raphaël en 1519, mais nullement au comte Castiglione, qui n'y fut jamais que de passage, et n'y séjourna chaque fois que peu de temps.

Secondement, l'auteur montre qu'il possédait des connais^^sances géométriques qu'on ne saurait supposer chez un homme de cour.

^ Congetiura che nna lettera creduta di Baldassare Castiglionç sia di Raffaello d^Urbino^ dall'Abate Daniele Francesconi. Firenze, i799.

Et troisièmement , il dit qu'il avait entrepris ce travail sur l'ordre du pape, ce qui certainement ne peut se rapporter qu'à un architecte ou à un artiste au service de Léon X, mais, en aucun cas, à un personnage diplomatique au service du duc de Maiitoue.

Toutefois nous adhérons volontiers à Topinion généralement accréditée, que Castiglione a coopéré à cette lettre par son talent d'écrivain. Nous croyons même que l'homme d'État, si savant et si aimable, aura concouru à l'entreprise avec l'artiste son ami -, car, dans un passage de la lettre, il est parlé au pluriel : « Et nous avons adopté cette méthode (pour mesurer) , comme on pourra le voir dans la suite de noire écrit. » Partout ailleurs, l'auteur emploie toujours la première personne du singulier.

Le comte projetait vraisemblablement d'écrire une description de l'antique Rome, avec la collaboration de Raphaël, et cette lettre au pape en aurait été l'introduction.

Le second manuscrit , celui de la Bibliothèque de Munich , amélioré en beaucoup de ses parties, est aussi moins adulateur ; il nomme Publius Victor S dont Raphaël avait particulièrement suivi les données, et dont il n'est pas question dans le premier projet. Mais la Qn y manque.

Maintenant voici , d'après cette nouvelle rédaction , le Rapport de Raphaël au pape :

« Au PAPE Léon X.

« Beaucoup de gens , mesurant avec leur esprit étroit les grandes choses, considèrent les faits héroïques des vieux Ro-

* Cet écrivain latin, qui, selon les meilleurs critiques, a vécu sous le règne des empereurs Valentinien et Valens (564-75), est auteur du Libellus de regionlbus urbis Romx , publié pour la première fois par Aide Manuce, en 1518, à la suite de Pomponlus Mêla. Cette édition aldine était certainement sous les yeux de Raphaël, quand il rédigea son Rapport. {Note de Véditeur,)

mains et leur talent à élever de superbes édifices, ainsi que i'bistoire le rapporte , plutôt comme des fables exagérées que comme la vérité. Il en est autrement pour moi ; car, si je con~ temple les restes qu'on voit encore dans les ruines de Rome el le divin esprit des Anciens, il ne me semble pas déraisonnable de croire que beaucoup de cboses leur étaient faciles, qui pour nous paraissent impossibles.

« Ayant donc étudié, examiné, mesuré ces antiquités avec soin et persévérance, et, après une lecture assidue des bons auteurs, ayant comparé les œuvres d'art avec les écrits, je puis bien penser avoir acquis quelque connaissance de l'architecture antique. Cela me procure, d'une part, une vive joie par l'appréciation de si magnifiques choses \ mais, d'autre part, je ressens un profond chagrin quand je vois, semblable à un cadavre, cette noble cité, autrefois la reine du monde, aujourd'hui pillée et déchirée si misérablement.

u Cest un devoir pour chacun d'aiiAer sa patrie et ses parents, et je me crois engagé à user de mes faibles forces, a6n de ressusciter autant que possible une image, ou plutôt une ombre, Je cette ville qui est en vérité la patrie de chaque chrétien, et qui fut jadis si puissante et si superbe, que les hommes commençaient à croire que seule sous le ciel elle était au-dessus du Destin, et que, contrairement aux lois de la Nature, elle était affranchie de la mort et assurée d'une durée éternelle.

« Aussi semble-t-il que le Temps, enviant la gloire des mor-

(eb et doutant de sa propre force pour détruire cette fière cité,

se soit ligué avec le Destin et avec le Barbare afin d'accomplir

de plus terribles dévastations , à l'aide du pillage , de l'incendie

et de répée. Ainsi furent saccagés ces monuments célèbres, qui

' int encore debout sans la fureur atroce d'hommes infâmes,

nériteraient plutôt le nom d'animaux féroces. Cepen-

ils n'atteignirent point leur but si complètement , qu'il

)it resté eucore le dessin général de l'ensemble, sans

ornements il est vrai, et comme un corps privé de sa chair.

« Mais pourquoi nous plaindre des Goths et des Vandales, et de tant d'autres ennemis acharnés, quand ceux qui auraient dû protéger en pères et en tuteurs les pauvres restes de la vieille Rome ont depuis longtemps contribué à sa ruine et à son pillage ! Combien de papes , Très-Saint Père, qui possédaient la dignité de Votre Seigneurie, mais non pas son savoir, son esprit et sa grandeur d'âme, combien de papes n'ont-ils pas laissé anéantir des temples antiques, des statues, des arcades, et d'autres superbes constructions, qui furent la gloire de leurs fondateurs! Combien n'y en eut -il pas qui permirent que, pour extraire de la terre de pozzolane, on fouillât les fondations, ce qui amena bien vite l'écroulement des édifices eux-mêmes 1 Que de statues et d'autres sculptures antiques ont servi à faire de là chaux! Car je puis bien m'enhardir à dire que toute cette nouvelle Rome que nous voyons actuellement dans sa grandeur et sa beauté, avec ses palais et ses églises, a été entièrement bâtie comme elle est là avec de la chaux faite de marbre antique. Je ne saurais penser sans un profond chagrin que , depuis mon arrivée à Rome, — il n'y a pas encore douze ans, — on a détruit tant de beaux monuments, comme la Meta , l'arcade à l'entrée des Rains dé Dioclétien, le Temple de Cérès dans la Via Sacra ; une partie des ruines du Forum, brûlée il y a peu de jours, et dont les marbres ont été convertis en chaux ; la plus grande partie de la basilique du Forum, et tant de colonnes, d'architraves et de belles frises ! C'est une honte pour cette époque, d'avoir toléré de pareilles choses, et on pourrait dire en vérité qu'Annibal et les autres ennemis de Rome n'auraient pas pu agir plus cruellement ' .

« Il vous appartient, Très-Saint Père, de veiller à ce que les derniers vestiges de cette antique mère de l'Italie , témoin glorieux de la valeur et de la puissance de ces esprits divins dont

* Dans la première copie, Bartolomeo délia Rovere est surtout accusé de la déyastation deâ moDuments antiques, passage supprimé ici.

266 RAPQAEL SOUS LÉO^ X.

le souvenir enflamme encore parfois nos esprits, ne soient pas anéantis ou endommagés par des méchants et des ignorants. Trop d'ofienses ont déjà été faites à ces âmes qui, de leur sang, donnèrent tant de gloire au monde, à notre patrie et à nousmêmes. Votre Sainteté cherchera, en conservant les moyens de comparaison avec les Anciens, à les atteindre et à les surpasser , comme elle le fait par la protection qu'elle accorde aux talents, en réveillant les esprits, en récompensant les louables efforts, et en propageant la sainte paix parmi les princes chr^ tiens. Car, de même que les calamités de la guerre entraînent après elles la ruine de tous les arts, de môme la paix et la concorde procurent aux peuples le bonheur et le loisir nécessaire pour arriver au sommet de la perfection. Cette perfection, on peut espérer de Falteindre aujourd hui avec les conseils et Tautorité de Votre Sainteté^ et cela peut s'appeler en conscience non-seulement être un pasteur clément, mais le meilleur des pères du monde entier.

« Revenant à notre sujet, je dis qu'il m'a été ordonné par Votre Sainteté de tracer un plan de Tantique Rome, en tant que ce soit encore possible. J'ai donc jugé qu'à l'aide de ce qui reste d'édifices et de ruines, et en raisonnant sainement, Rome pourrait infailliblement être représentée sous son ancien aspect, si Ton restitue les parties invisibles et ruinées, en concordance avec les parties encore debout et visibles, si l'on y consacre l'application qu'exige l'attente de Votre Sainteté et de tous ceux qui s'intéressent à nos efforts.

tt J'ai tiré de plusieurs auteurs latins ce que j'ai à déduire; mais j'ai plus particulièrement suivi P. Victor S parce qu'étant un des derniers venus, il est à même de donner des renseignements sur des ouvrages plus modernes, sans cependant négliger les antiques. Il s'accorde d'ailleurs avec les auteurs

* Raphaël parait assigner à TouTrage de Publias Victor une date beaucoup plus récente que le milieu du quatrième siècle. 11 ne parle pas d'un ouvrage

RAPHAËL SOUS iËON X. 207

anciens, et il décrit quelques régions avec des marbres antir qu.es, qu'ils ont citées également.

« II pourrait sembler difficile de distinguer les constructions antiques des constructions modernes, ou les plus anciennes de celles qui le sont moins. Je dirai donc à ceux qui désireraient avoir des connaissances réelles en ces choses, qu'ils peuvent les acquérir sans trop de peine.

« On ne trouve à Rome que trois espèces d'édifices : premièrement, les bons antiques depuis les premiers empereurs jusqu'à la dévastation de Rome par les Goths et autres Barbares^ secondement, les édifices de la période du gouvernement des Croths et des. cent années suivantes-, enfin, ceux qui furent élevés depuis cette époque jusqu'à nos jours.

« On reconnaît très-facilement les constructions modernes, non-seulement parce qu'elles paraissent plus neuves, mais parce qu'on n'y remarque pas la perfection et le luxe de dépense qui caractérisent les antiques. Notre architecture s'est cependant beaucoup perfectionnée et s'est rapprochée de l'antique, comme on en voit des exemples dans plusieurs ouvrages de Bramante. Toutefois, les ornements n'y sont pas de matières aussi précieuses que celles qu'employaient les Anciens. Il semble qu'ils pouvaient exécuter io\kt ce qu'ils projetaient, et que leur volonté suffisait à vaincre toutes les difficultés.

u Les monuments du temps des Goths manquent de toute grâce, de toute belle manière^ ils diffèrent complètement et des antiques et des modernes.

c( U est donc aisé de reconnaître les édifices de l'époque impériale, qui sont les plus superbes et d'un excellent style d'architecture. Ce sont les seuls que je me propose d'expliquer. Qu'on ne s'imagine pas que les travaux de la dernière période

analogue, attribué à Sextus Rufus, lequel n'était pas encore (publié ; mais il a pu le connaître, puisque le manuscrit se trouvait dans la bibliothèque du Vaticai^, (Note de Védiicur.)

antique soient moins beaux, ou moins bien compris, — car tous sont du même style. Et quoique beaucoup de bâtiments aient été ou restaurés, ou renouvelés, par les Anciens eux-mêmes, — ainsi, à la place où se trouvait la Maison d'or, de Néron, furent élevés plus tard les Thermes et la Maison de Titus et TAmphithéàtre, — les nouvelles constructions avaient toujours le même style que celles antérieures à Néron, ou contemporaines de la Maison d*or. A la vérité, les sciences, la sculpture, la peinture et les autres arts déclinaient depuis longtemps, et cette décadence ne fit que progresser jusqu'à Tépoque des derniers empereurs ^ mais Tarchitecture cependant se soutenait toujours à la hauteur du bon goût qui avait dirigé précédemment les artistes, et ce fut le dernier des arts qui se perdit.

« Cette remarque s'applique à beaucoup de monuments, par exemple à l'Arc de triomphe de Constantin , irréprochable en tout ce qui concerne l'architecture, mais dont les sculptures, exécutées au même temps, sont maladroites et dépourvues de tout sentiment de l'art, tandis que celles de l'époque de Trajan et d'Antonin, qui l'ornent aussi, sont excellentes et d'un style parfait. Il en est de même des Thermes de Dioclétien, où les sculptures sont mauvaises et d'une extrême grossièreté , les peintures sans comparaison aucune avec celles du siècle de Trajan et de Titus, mais dont l'architecture est pourtant noble et bien entendue.

« Toutefois, après que Rome eût été complètement dévastée et incendiée par les Barbares , il semble que , les anciens édifices disparus, Fart de Tarchitecture disparut également. Le sort des Romains était absolument changé : la misère et la servitude avaient succédé à tant de victoires et de triomphes -, leur manière de bâtir et de se loger changea donc immédiatement, comme s'il ne convenait plus à ces vaincus, devenus esclaves des Barbares, d'habiter des demeures élégantes, avec le même luxe qu'au temps où ils dominaient le monde. Le style archi-

haphaël sous Léon x. 209

tectural d'alors contraste autant avec le style antérieur que la liberté avec Tesclavage, et, en accord avec leur misère, il se forma sans régularité et sans la moindre grâce. Il semble que les bommes de cette époque, en perdant la liberté, aient perdu aussi tout art et toute capacité. H^ devinrent d'une telle maladresse, qu'à défaut de toute autre matière ornementale, ils ne surent plus même confectionner des briques. Pour en avoir, ils abattirent les revêtements des murs antiques-, et ils se mirent à piller le marbre pour en faire du ciment, ainsi qu'on peut le Toir encore à laTorre délia Milizia.

« Ils continuèrent un laps de temps avec cette ignorance qu'on remarque dans tous leurs ouvrages; et il paraît que ces* afifreuses dévastations ne s'arrêtèrent pas à l'Italie, mais qu'elles s'étendirent aussi en Grèce, où étaient nés autrefois les inventeurs et les maîtres parfaits de tous les arts. Il s'y produisit donc aussi un extrême mauvais goût en peinture, en sculpture et en arcbitecture.

« C'est alors que surgit presque partout l'architecture des Allemands, si éloignée, comme on le voit encore dans les ornements, du beau style des Romains et des antiques. Ceux-ci, outre la belle disposition de tout l'édifice, inventaient de belles corniches, des frises, des architraves et des colonnes avec des chapiteaux gracieux et des bases, tous ornements d'une beauté parfaite de style. Mais les Allemands (dont le goût s'est perpétué en beaucoup d'endroits) faisaient souvent pour décoration une petite figure rabougrie et mal tournée, des figures et des animaux bizarres , des feuillages sans goût et contre tout ordre de la nature.

« Leur architecture s'inspira aussi de l'aspect que prennent des arbres abandonnés à toute venue, quand, se penchant les uns vers les autres et se liant ensemble, ils forment des ogives. Cette origine n'est pas absolument condamnable^ mais un tel système manque de consistance^ 6t les huttes décrites par

Si

270 tiAPHAEL SOUS LÉON X.

Vitruve, comme étant l'origine de Tordre dorique, avec leurs poutres cramponnées et des poteaux en guise de colonnes, supportant des couvertures et des pignons, sont bien plus durables que les ogives, qui ont deux centres.

<c D'après les principes des mathématiques, une courbe, dont toute la ligne est commandée par un point central, est d'un bien meilleur appui qu'une ogive , qui , à part sa faiblesse , semble aussi moins agréable à l'œil, auquel plaît la perfection du cercle. C'est pourquoi la nature ne cherche presque pas d'autre forme.

(( Il n'est pas nécessaire de comparer l'architecture romaine à celle des Barbares, qui en diffère si évidemment, ni de décrire ses règles, puisque Vitruve l'a fait ^n maître. Il suffit de savoir que, jusqu'à l'époque des derniers empereurs, les édifices romains furent constamment exécutés d'après de bons principes, et qu'à cause de cela, ils concordent avec les édifices plus antiques. On les distingue donc facilement de ceu^ des Goths et de ceux qu'on éleva encore beaucoup plus tard -, car ce sont des extrêmes, en contraste complet. On ne saurait non plus les confondre avec nos édifices modernes, reconnaissables à beaucoup de particularités, et surtout à leur air tout neuf.

(( Donc, après avoir spécifié quels sont les édifices antiques de Rome dont nous voulons nous occuper, îl nous reste à indiquer le procédé que nous avons employé pour mesurer et dessiner ces édifices, afin que ceux qui veulent étudier TarchiteC'ture sachent comment s'y prendre sans hésiter.

« Nous devons ajouter que, dans les descriptions qui suivent, nous n'avons pas été guidés par l'a peu près et la simple pratique, mais bien par des principes précis.

« Je n^ai appris nulle part jusqu'à présent que l'art de mesu* rer avec la boussole, dont jfious nous servons habituellement, ait été pratiqué chez les Anciens-, je le considère donc comme une invention des modernes, et, pour ceux qui ne le connaissent

RAPHAËL SOUS LÉON X. â7i

pas, je vais indiquer explicitement comment il en faut user*

« ... Bref, avec ces trois manières, on peut très-exactement dresser le plan de toutes les parties d'un bâtiment, à l'extérieur et à l'intérieur. Nous avons suivi cette route, ainsi qu'on peut le voir par la marche de notre ouvrage. Et afin qu'on saisisse mieux encore le procédé, je joins ici le dessin d'un édifice pris d'après les trois différents modes ci-dessus décrits... ^ »

La partie inférieure de la feuille est laissée vide, pour recevoir les dessins du plan, de l'élévation et de la coupe de l'édifice, dessins qui n'ont pas été exécutés. Ensuite, le texte continue ainsi :

« Et pour satisfaire encore plus complètement au désir de ceux qui aiment à voir et à bien comprendre tous les objets qui seront représentés, nous avons, outre les trois modes propres à l'architecture proposés plus haut, encore dessiné en perspective quelques édifices, qui nous ont paru l'exiger, pour que les yeux puissent voir et juger, par la reproduction qu'on leur offre, la grâce de l'effet produite par la belle proportion et symétrie des édifices, ce qui n'est pas aussi visible dans la reproduction de ceux qui sont mesurés selon les fègles de l'architecture. Car répaisseur des corps ne peut se montrer dans un plan, si ces parties qu'on doit voir plus éloignées ne vont pas en diminuant , proportionnellement, selon la manière dont l'œil voit naturellement, lequel envoie les rayons en forme de pyramide et applique la base sur l'objet, et garde en lui l'angle du sommet d'après lequel il voit. Pour cela, plus l'angle est petit, plus l'objet vu paraît petit, et de même plus haut et plus bas, à droite ou à gauche, toujours selon l'angle.

« Et pour mettre dans la paroi droite un plan sur lequel on puisse voir les objets plus éloignés — plus petits d'après la pro-

* Sait dans le manascrit une longue description de la manière de inesttr^r les édifices, de dresser les plans, etc., etc. Voyez l'Appeadice, XI.

* Ici 8*arrête le manuscrit de Munich , à moitié page. La fin se troufe dans le manuscrit du marquis Maffei.

portion convenable, il faut couper les rayons pyramidaux de nos yeux au moyen d'une ligne équidistante du dit œil, parce qu'on voit ainsi naturellement ^ et des points, où cette ligne coupe les rayons, on obtient la juste mesure de l'objet avec cette proportion et cet intervalle, qui font paraître les objets qu'on voit — plus ou moins éloignés, selon la distance que le peintre ou bien le perspecteur veut montrer. Aussi avons-nous suivi cette règle et les autres nécessaires a la perspective dans les dessins qui Texigeaient, laissant les mesures architecturales aux trois premiers modes, au moyen desquels il serait impossible ou au moins trèsdifficile de réduire de tels objets dans leurs formes propres, et de manière a pouvoir être mesurés, quoique en fait il y ait la raison des mesures. Et bien que cette manière de représenter en perspective soit propre au peintre, elle convient cependant aussi a l'architecte. Parce que de même qu'il faut que le peintre connaisse l'architecture pour pouvoir faire les ornements bien mesurés et avec leurs proportions, ainsi il est convenable que l'architecte sache la perspective, parce que par ce moyen il représente mieux tout l'édifice avec ses ornements.

« Pour les ornements, il suffit de dire qu'ils dérivent tous des cinq ordres, dont faisaient usage les Anciens, c'est-à-dire : Dorique, loniqiie, Corinthien, Toscan et Altique-, et le plus ancien de tous, le Dorique, fut inventé par Dorus, roi d'Achaïe, en édifiant, à Argos, un temple à Junon. Plus tard, en lonie, en construisant le temple d'Apollon, on mesura les colonnes doriques sur les proportions de l'homme, dont cet ordre conserve la symétrie, la fermeté et la belle mesure, sans autres ornements. Mais, dans le temple de Diane, on en changea la forme, arrangeant les colonnes d'après la mesure et la proportion de la femme , et avec beaucoup d'ornements dans les chapiteaux et dans les bases ^ et on composa tout le tronc ou fût à l'imitation de la stature de la femme, et on appela celui-ci l'ordre Ionique. Mais les colonnes qu'on nomme corinthiennes sont plus sveltes.

plus délicates, et faites à rimitation de la délicatesse et légèreté de la vierge. Ce fut Galimaque de Corinthe qui en fut l'inventeur, c'est pourquoi on les appela corinthiennes. Sur leur origine et sur leur forme, Vitruve a écrit très-au long, et c'est à lui que nous renvoyons ceux qui voudront en avoir une plus complète connaissance. Quant à nous, selon que nous le jugerons opportun, nous donnerons sur les ordres quelques éclaircissements, que nous omettons ici, supposant connues les œuvres de Vitruve.

ce II y a encore deux autres ordres, outre les trois dont nous avons parlé, savoir : attique et toscan, qui n'ont pas été cependant beaucoup employés par les anciens. L'attique a les colonnes faites à quatre faces. Le toscan est assez semblable au dorique, comme on le verra par la suite dans ce que nous avons l'intention de faire et de montrer. On trouvera aussi beaucoup d'édifices composés de plusieurs ordres, comme de ionique et de corinthien, dorique et connthien, toscan et dorique, selon que l'artiste le jugea convenable pour approprier les édifices à leur destination, et surtout dans les temples. »

Le texte se termine ici, sans que la page soit remplie, mais la fin du Rapport se trouve seulement dans le manuscrit appartenant au marquis Maffei ^ cette fin est ainsi conçue :

a Si je puis avoir d'ailleurs un bonheur égal à celui que j'ai de servir Votre Sainteté, le premier et le plus haut prince de la Chrétienté, je pourrai me nommer le plus heureux de vos dévoués serviteurs. Je proclamerai toujours avec gratitude que la cause de mon bonheur fut Votre Sainteté, dont, avec la plus profonde humilité, je baise les pieds. »

A ces deux projets de lettre manquent les dessins et la des-

' cription qui devait suivre. Et comme Andréas Fui vins n'a joint

à l'édition de 1527 de son ouvrage aucun plan de l'ancienne

Rome, ni aucun dessin d'édifices antiques S comme, parmi les

* n y aurait encore à rechercher si quelques-unes des gravures sur bois, I. 18

dessins d'architecture de Raphaôl appartenant à lord Uke^ ■ter', il ne s'en trouve pas non plus qui représentent des monuments romains , il reste seulement la chance de retrouver un jour ceux que possédait le baron de Stosch à Florence*.

Cependant il paraît que plusieurs dessins d'architecture de Raphaël nous ont été conservés par des estampes éparses. Nous citerons le Temple de la Fortune , gravé par Nicolas Beatrizet en 1S50, et la façade avec les cariatides de la Villa Mattei, gravée par Marc-Antoine * .

Raphaôl ne restreignit pas ses recherches seulement à Rome et aux environs -, son zèle ardent, sa passion pour l'art antique, l'engagèrent à envoyer des dessinateurs dans toutes les contrées de l'Italie et jusqu'en Grèce*, afin de récolter une série d'études d'après les vieux monuments et d'augmenter ainsi ses connaissances. Une estampe du soubassement de la Colonne de Théodose à (i)nstantinople, gravée par un artiste de l'époque, porte cette remarque, que le dessin original avait été envoyé à Raphaôl d'Urbin. Nous citerons encore, conmie dérivant de son école, le précieux bas-relief avec les Amours, qui était autrefois à San Vitale à Ravenne, et que Marco Ravegiano a gravéen 1519*.

Comme études d'après l'antique par le maître lui-même, on

qui se trouvent dans Tédition de Venise, 1588, des Antichitàdi Roma, d'Andréa Fulvio, et qui représentent des édiQces antiques de Rome, auraient été faites d'après les dessins de Raphaël.

* Voyez notre Catalogue des Dessins de Raphaël.

< Notices de Winkelman, sur Tarchitecture des Anciens, p. 375 : « J*ai devant les yeux des dessins du grand Raphaël, d'après le Temple deCori, trèsconsciencieusement mesuré... car il avait moins souffert alors qu'aujourd'hui... » Et p. 130 : (( Ces dessins se trouvaient, ainsi que d'autres encore d'après des édiflccs antiques, dans le musée du célèbre M. de Stosch, et formaient un volume d'environ vingt et quelques feuilles. » — Nous n'avons rien pu apprendre sur le sort de ces dessins.

• Rartsch, t. XV, p. 268, n» 99, el t. XIV, n- 538. ^ C'est Vasari qui donne ce renseignement.

» Bartsch, t. XV, p. 57, nM, et t. XIV, n^Ul.

pourrait noter, au milieu de toutes celles qui lui sont attribuées, le beau dessin d'un Empereur romain en armure, chez le duc de Devonshire, et le torse d'une Vémis, à Oxford.

On croit également de Raphaël les dessins de plusieurs sculptures antiques gravées par Marc- Antoine et ses élèves , entre autres la statue de l'Ariane et le bas-reUef avec les deux Faunes portant un enfant dans un panier ^

Le génie universel du grand peintre d'Urbin, qui s'étendait sur toutes les catégories de l'intelligence humaine, le conduisit aussi vers les études historiques. L'histoire l'intéressait tellement, qu'il songea à produire quelque chose lui-même dans cette science pour laquelle sa position lui offrait des moyens exceptionnels. Il a laissé un écrit sur Tart, avec des notes historiques qui furent très-utiles à Vasari^ pour ses Biographies des artistes. Quel malheur que cet écrit soit perdu, et qu'on n'ait même aucun espoir de le retrouver-, car on ne possède aucun autre renseignement qui puisse guider des recherches, et toutes celles qu'on a faites jusqu'ici sont restées infructueuses.

Raphaël, nous l'avons vu, avait cultivé à cette époque toutes les branches de l'art, avec l'enthousiasme du génie et la persévérance d'un grand caractère. Son nom était entouré de gloire. Les souverains l'honoraient; tous les grands personnages avaient ambitionné son amitié -, autour de lui s'était groupée toute une génération d'artistes éminents, qui vivaient de son souffle et qui le chérissaient comme un père. Avec quelle indéflnissable émotion on se rappelle le jeune orphelin d'Urbino, quittant les lieux heureux où s'était écoulée son enfance^ sou-

> Bartsch, t. XIV, n°* 1 99 et 230.

* Vasari, vol. IX, p. i29 : « Nel cbe fare mi sono stafi, corne altrove si è detto, di non piccolo ajuto gli scritti di Lorenzo Gliiberli, di Domenico Ghirlandaj et di Raflaello da Urbino. » Vasari fait sans doute allusion à on passage antérieur où il a parlé de ces écrits, mais qui ne peut s'appliquer ' qu'à Gbiberti et à Ghirlandajo. L'écrit de Rapbaël n'est cité nulle part. Le plus probable est qu'il a appartenu à Jules Romain.

â7ô RAPHAËL SOUS LÉON X.

tenu seulement par cette force mystérieuse que donnent le génie et la vertu ! Nous l'avons suivi pas à pas dans son immense et rapide carrière ^ mais, hélas ! la mort va bientôt briser tout à coup cette jeune et précieuse existence, et déjà nous allons accompagner Raphaël à ses derniers travaux, que sa main n'achèvera môme pas 1

n avait reçu l'importante commande des peintures de la grande salle qui conduit aux appartements du pape au Vatican. Il y voulait symboliser la domination de TÉglise par les événements les plus mémorables de la vie de Constantin. Pensant obtenir plus de puissance et de ton avec la peinture à l'huile, il décida d'en faire, cette fois, un essai sur le mur. Il fit donc préparer un mur à cette intention, après avoir dessiné quelques esquisses et terminé le carton de la Bataille de Constantin.

Jules Romain et Francesco Penni^, pour expérimenter la peinture à l'huile au lieu de la fresque , exécutèrent alors deux figures allégoriques de la Justice et de la Douceur; mais, comme* l'ouvrage ne fut pas continué sous la direction du maître et qu'il fut repris seulement par ses élèves à l'époque de Clément VU, nous en renvoyons la description au chapitre suivant.

Retournons donc vers le tableau d'autel déjà cité, la Transfiguration du Christ, dernier ouvrage du maître.

Raphaël conçut son sujet en deux parties distinctes. Dans la partie supérieure , le Christ vient de s'élever du Thabor, et il apparaît à ses apôtres, au centre d'une lumière éblouissante et surnaturelle dont il est lui-même le foyer. Ses yeux et ses bras sont élevés vers le ciel. A ses côtés planent fixement comme lui les apparitions de Moïse et d'Ëlie. Sur la montagne môme, les apôtres Pierre , Jean et Jacques sont prosternés par terre , leurs yeux ne pouvant supporter l'éclat de la lumière céleste; et c'est à ce moment qu'ils entendent la voix mystérieuse qui

> Vasari, dans la Vie de Jules Romaiu, vol. VI, p. 203.

leur dit : « Celui-ci est mon fils bien-aimé : écoutez-le! » Mais si, de cette hauteur, on abaisse ses regards vers la. partie inférieure du tableau, on est frappé du plus émouvant contraste entre l'apparition céleste, si majestueusement grande, et la nature humaine et démoniaque dans son état le plus désordonné ^ car le motif principal de cette partie de la composition est un père qui vient d'amener son fils possédé du démon, et qui vainement demande secours aux apôtres. Cette souffrance physique et morale, cette misère et cette faiblesse de la nature humaine sur la terre, navrent le cœur; mais ce sentiment, que le maître a voulu produire comme contraste du céleste au terrestre, trouve sa consolation et son véritable sens chrétien dans ' les différents gestes des apôtres, dirigés vers le Christ, sauveur des hommes. Ces gestes, si vifs et si animés par 'la foi, relient ainsi les deux scènes de la composition et en forment une seule, d^une richesse et d'une profondeur divinement combinées.

Il pourrait sembler superflu de vouloir parler des sublimes qualités de cette peinture si universellement connue, et que beaucoup d'écrivains appellent le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Nous adhérons complètement à tous les éloges qu'on a faits de sa perfection, et nous pourrions ici terminer nousmème nos louanges, si la Transfiguration accusait absolument les mêmes tendances que les autres productions du mattre. Mais il n'en est point ainsi : ce dernier éclair d'un génie sans pareil rayonne d'une certaine aspiration toute nouvelle et qui mérite 'd'être étudiée. Cet examen entraverait peut-être notre récit historique; c'est pourquoi, avec tout le soin qu'exige un si ' noble sujet, nous y reviendrons dans notre jugement séparé et plus appprofondi sur l'art de Raphaël ' .

Cependant, avant de quitter pour cette fois cette incomparable création, remarquons encore une étrange et presque mira-

' Voyez plus loin, au dernier chapitre de Thistoire de Raphaël.

culeuse coïncidence : le dernier tableau que Raphaël ait fait de rhistoire du Christ est précisément la Transfiguration divine, de même que le dernier tableau de Madone, qui termine la longue suite de ses représentations de la mère de Dieu, est la Madone de Saint-Sixte , où la Vierge semble transfigurée par la lumière céleste qui Tenveloppe. On peut dire aussi que ces deux chefs-d'œuvre sont ceux qui ont excité la plus constante admiration et la plus pieuse vénération, depuis trois siècles, dans toute la chrétienté.

Raphaôl n'avait pas encore achevé le tableau de la Transfiguration, lorsqu'il sentit tout à coup approcher sa dernière heure, au moment de sa plus grande activité, et presque encore dansla fleur de la jeunesse. Une fièvre violente et malfgne Tavait saisi pendant ses recherchés au milieu des ruines de Rome, et sa délicate organisation, surexcitée par les efforts incessants de son génie , allait succomber à la première atteinte de la maladie ' .

Néanmoins il put encore régulariser ses dernières dispositions terrestres. Margherita, la jeune fille qu'il avait toujours aimée, fut dotée richement. Les parents d'Urbin reçurent mille ducats d'or-, mais la fortune de son père Giovanni passa à la confrérie de Santa Maria délia Misericordia^. Au cardinal Bibiena, qui n'avait pas de maison à Rome et dont il connaissait la fâcheuse position financière ^ et les dii&ciles relations

1 Ponr les différentes versions sur la cause de la mort de Raphaël, Toyex rAppendice» XIV.

> Conformément à la volonté que Giovanni avait exprimée avant de mourir. Voyez l'Appendice, I, article Raphaël.

* Dans une lettre à François 1*^', roi de France, Léon X avait écrit de Bibiena : f Cardinalis ipse, proptereà quod estalti profusique animi, multam xris alieni contraxit. « — Voyez Bembus : Litlerx Léon X nomine scriptx, lib. VIII , lit. XXVI. — Et en i524, quatre ans après la mort de Raphaël, Angelo Divizio écrivait à Giov. Battista Divizio^ que le cardinal Bibiena avait toujours éprouvé ce (lue c'était que de vivre endetté. — Voyez Lettereâi-

sLirec le pape, il légua, par une noble délicatesse, sa belle maison près du Vatican. A ses élèves Giulio Pippi, dit le Romain, et Gio. Francesco Penni, il laissa tout ce qu'il possédait en objets d'art. II les chargea en même temps de terminer, d'accord avec les personnes qui les avaient commandées, toutes les œuvres en voie d'exécution.

U avait déjà choisi autrefois son tombeau dans le Panthéon, et y avait fait restaurer pour cela un des tabernacles. On construisit sous la niche, d'après son indication, un caveau sépulcral, et l'autel fut placé au devant. C'est une disposition architecturale qu'il introduisit le premier au Panthéon, comme le montre un dessin de l'intérieur de cet édifice, par San Gallo '^ car, dans ce dessin, on voit encore les piédestaux des figures des dieux placés autrefois dans les niches. Raphaël ordonna, de plus, qu'on décorât l'autel d'une statue de la Vierge, en marbre, dont il confia l'exécution à Lorenzetto. Il consacra une somme de mille écus d'or à l'achat d'une maison dont le revenu servirait à l'entretien de la chapelle et au traitement du chapelain, chargé de dire, tous les ans, quelques messes pour le repos de son âme.

Pour ses exécuteurs testamentaires, il nomma (mais de vive voix seulement, à ce qu'il paraît) le président de la Chancellerie, Baldassare Turini de Pescia, et le chambellan du pape, Gio. Battista Brancônio d'Aquila, tous deux de ses plus anciens amis.

Après qu'il eut réglé de la sorte ses afTaires ici-bas, il reçut en vrai croyant les sacrements de l'Église et se recommanda à la miséricorde de Dieu.

verse, libro IV, p. 50. — L*Arioste aussi, dans sa septième satire, v. 55, dit que Bibiena aurait mieux fait de rester en France comme légat, puisque, de retour en Italie, il est mort presque aussitôt et non sans qu*ou ait supposé qu'il avait été empoisonné. — Voyez aussi Visconti : Istoria del nlrovamento délie spoglie moriali di Raffaello Sanzio, etc. Roma, 1833, p. 81 . * Ce dessin est conservé à la bibliothèque Barberiui.

L'inquiétude était générale sur la dangereuse marche que la maladie de Raphaël avait prise si rapidement. Non-seulement ses élèves et ses proches amis s'affligeaient du malheur qui les menaçait, mais toute la population romaine redoutait de perdre ce jeune maître qui avait tant fait pour l'illustration de la capitale du monde chrétien.

Personne encore n'avait songé que cette carrière, dont le terme semblait éloigné, pût être si subitement interrompue.

Le pape, qui aimait d'amitié Raphaël et qui trouvait toujours en lui de nouvelles inspirations pour ses projets grandioses, éprouva cruellement aussi l'anxiété universelle, 11 envoya souvent vers lui pendant les quatorze jours que dura la maladie, et fit tout son possible pour le rassurer et l'encourager.

Mais quel fut son effroi lorsque tout à coup l'appartement qu'il occupait, et qui avait été bâti par Raphaël, s'affaissa ' !

Il fut forcé de s'éloigner au plus vite, et son effroi redoubla lorsqu'il apprit, presque aussitôt, que le grand maître venait de rendre le dernier soupir.

Raphaël mourut âgé de trente-sept ans, au jour anniversaire de sa naissance, le 6 avril 1520, qui était un Vendredi Saint.

La douleur que causa sa mort est inexprimable. 11 fut exposé dans sa maison, sur un catafalque entouré de cierges brûlant, afin que tous ceux qui avaient connu ce divin jeune homme pussent encore, une dernière fois, contempler ses traits chéris et lui prodiguer leurs derniers témoignages d'affection.

1 Paris de Grassis, maître des cérémonies du pape Léon X, rapporte ce qai suit, dans son Journal, MS à la bibl. Barberini, n^ HOO, à la p. 548 : cDle Jovis Sancta anni 4520 : Papa descendit ad Logiam per scalas aularum Paps Innocentii suprà porticum Sancti Pétri, et perTenit pedester usquè ad portam logiarum, uhi legitur processus, et hoec via nunc facta est, quià alia via est interrupta propter fabricas novas... mandatum demùm factum fuit in aulis buperioribus Papae Innocentii, ubi nunc Papa inhabitat propter ruinant pracdictam. » — Voyez aussi plus loin la lettre à Antonio di Marsilio,à Venise^

Derrière le catafalque était dressé le tableau — inachevé — de la Transfiguration.

Cette dernière œuvre produite par son génie exprimait mieux que toutes les paroles humaines la grandeur de la perte que venaient d'éprouver Tart et l'Italie.

Une foule immense accompagna ses restes, de la place Saint- Pierre au Panthéon. Tous les cœurs étaient en deuil.

Le corps fut déposé sous la voûte sépulcrale, derrière Tautel, près de la place où se trouve Tinscription à la mémoire de Maria da Bibiena, sa fiancée.

À Tun des côtés du tombeau ', on incrusta Tinscription latine que Pietro Bembo avait consacrée à Raphaël :

RAPHAELI. SANCTIO. lOANN. F. YRBlIfATI PICTORI. EMINENTISS. YETERYHQ. AEHVLO GYIVS. SPIRANTES. PROPE. IMAGINES. SI CONTEHPLERE NATYRAE. ATQYE. ARTIS. F0EDY8 * *

FACILE. INSPEXERIS

lYLII II. ET LEONIS. X. PONT. MAXX. PICTYRAE

ET. ARCHITECT. OPERIBYS. GLORIAM. AYXIT

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