J.-D. PASSAVANT
Francfort , octobre 1856.
Raphaël est universellement reconnu pour le plus beau génie de l'art moderne, et l'histoire de sa vie intéresse l'histoire même de l'art.
Cependant les nombreuses biographies de Raphaël, écrites depuis Vaaari, sont loin de répondre à l'état actuel de nos sentiments et de nos connaissances. Elles n'annoncent point ces études profondes, cette critique judicieuse et indépendante, qui ressuscitent et raniment les événements passés. îii recherches sérieuses, ni découvertes i dire qu'il manque encore une biographie que de cet homme extraordinaire.
L'examen rapide des ouvrages publiés trera quelle est leur insuffisance.
La plus ancienne biographie de Raphaël est celle que Paolo Giovio écrivit en latin. Elle parut pour la première lois dans : Storia délia letteratura ilaliana, de Girolamo Tiraboschi. Nous la reproduisons dans notre Appendice, n" XIT. Hle ne renferme que très-peu de faits, et l'auteur, faute de
* Befatl von Vrbino und sein Valtr Cmenni Sanli. Leljiïig, 1850, lu U". »\ee atlas ji>rulia.
compétence artistique, s'est laissé induire à maintes erreurs ' . Paolo Giovio njérite cependant la gratitude de tous les amis des arts, car ce fut lui-même, qui décida Vasari à écrire les Vies des artistes italiens.
Assurément Giorgio Vasari, dans son important ouvrage : Vite de' più eccelleiiti Archileiii^ Pittori e Scultori, etc. *, a traité avec un soin particulier la vie de Raphaël ; mais il ignorait plusieurs circonstances de la jeunesse du peintre ; il n'avait que des notions confuses sur les travaux de la première Chambre du Vatican ; il a omis beaucoup de tableaux de chevalet, qui étaient déjà dispersés partout.
On doit reconnaître, toutefois, qu'il indique assez exactement l'ordre chronologique des œuvres; que ses appréciations en général sont très-justes, quoique un peu trop également enthousiastes, et qu'il a pressenti avec une haute perspicacité la valeur de Raphaël dans l'histoire de Tart. Sans le trésor de renseignements que contient son livre, la tâche que nous entreprenons ici eût été presque impossible.
En 1 790 , parut à Rome : Vila inedita di Raffaello da Urbino^ illustrata con note da Angelo ComoUi '. On a voulu faire croire que cette biographie était antérieure à toutes les autres biographies de Raphaël. Comolli pense même qu'elle fut rédigée presque aussitôt après la mort de Raphaël , par Giovanni délia Casa. Elle n'est pourtant autre chose qu'un mfeigre extrait de Vasari, avec adjonction de quelques docu-
* Elle était destinée sans doute à entrer dans Pouvrage de P. Giovio , intitule : JUustrium virorum vilœ , publié à Florence en 1549. {Note de Védit,)
> Firenze, 1550; â« édition, augmentée et améliorée, en 1 568. La biographie de Raphaël parut aussi séparément sous le titre : YUa di RaffaelU da Vrbino, Pittore ed ÀrchUelto, traita da quelle de* Pittori, Scultori ed Architetti, di Giorgio Vasari. In Ronia, i75i.
' 2« édition corrigée, en 1701.
ments nouveaux. Lanzi déjà s'en aperçut. Et, en etfet, l'Anonyme et Vasari sont tellement pareils, que, sans aucun doute, Fun a dii copier l'autre. L'autre, c'est Vasari. Car rAnonjTne donne des renseignements sur les portraits de Tibaldeoet de Carondelet, sur l'Enfant en marbre, ouvrages inconnus du temps de Vasari, et qui n'ont été découverts que dans le siècle dernier. L'Anonyme commet aussi certaines erreurs que n'eût point commises un contemporain de Raphaël. Par exemple : (p. 22) Raphaël a peint la Sainte Famille, pour Dom. Canigiani, en 1516 ; (p. 24) à son arrivée à Rome , il y rencontra Pietro délia Francesca et Bramante da Milano (tous deux morts depuis longtemps) ; (p. 53) il avait peint le portrait de Donna Béatrice d'Esté (quoiqu'il n'y eût alors dans la famille d'Esté aucune princesse de ce nom ; Vasari nomme seulement Béatrice Ferrarese) ; (p. 63) il avait été nommé, par Léon X, intendant des œuvres d'art au Vatican (tandis que le bref du 27 août 1515 l'avait autorisé seulement à acquérir pour les travaux de Saint-Pierre des pierres et des marbres antiques, et à empêcher la destruction des inscriptions antiques). , Mais ce qui prouve pleinement que la Vila inedita est iine pièce fallacieuse et de fabrication moderne , c'est le passage où il est question de la statue de Jonas comme étant dans l'église Santa Maria del Popolo. Le Jonas ne fut placé dans cette église qu'en 1554. Il était encore dans l'atelier de Lorenzetto lors de la premii'^re édition de Vasari en 1 550, et c'est seulement l'édition de 1 568 qui mentionne la translation de cette statue dans la chapelle Chigi.
Selon toute apparence, le savant éditeur Comolli, auteur des notes, a été le premier trompé par cette fraude.
Pendant plus de deux siècles on s'est contenté d'extraire
de Vasîiri la Vie de Raphaël, ou bien de réimprimer Vasari lui-même, en y ajoutant, soit des indications tirées d auteurs anciens, soit quelques nouvelles découvertes ' . Parmi les biographies empruntées h Vasari, il faut ranger celles (jui se trouvent dans les ouvrages de Cari van Mander, Joachim von Sandrart, Filippo Baldinucci, Isaac BuUard, d'Argenville, Lairesse, Gault de Saint-Germain, Andréa Lazzari, Pellegrino Orlandi et autres; diverses monographies isolées, comme : Abrégé de la vie de Raphaël Sanzio d'Urbin, par Pierre Daret ; Paris, 1 607, in-1 2, et 1 65 1 , in- 1 6 ; Recherche curieuse de la vie de Sanzio d'Vrbin ^ de ses œuvres ^ peintures et stampes (sic) , gravées par Marc Antoine y etc., par Jean de Bombourg»; Lyon, 1675, in-1 2, et 1709, in-1 2; et même l'ouvrage anglais de Duppa : Life ofRaffaello Sanzio; London, 1816.
Une foule d'autres auteurs ont écrit sur la vie et les œuvres de Raphaël, par exemple : Dolce, Armenini, Lomazzo, Borghini, Scanelli, Boschini, Malvasia, l'Anonyme de Morelli, Francesconi, Bellori, Montagnani, Fea, Conca, Lanzi, Orsini; Reynolds, Richardson, Webb; le Père Dan, Félibien, Lépicié, Mariette, Seroux d'Agincourt ; Mengs, Goethe, Fernow, Fiorillo, von Quandt, Platner, etc. Ce qu'ils ont pu dire d'intéressant se retrouvera dans le cours de cet ouvrage.
* Telles sont particulièrement les éditions de Gio. Bottari, Roma, 1759; deGuglielmo délia Valle, Siena, 1791-94; et rédition allemande de Ludwig Scborn, Stuttgart, 1832.
' Cet ouvrage, qui n*est qu'une traduction libre de la Vie de Raphaël par Vasari, reproduit textuellement, sous un autre titre, la traduction publiée par P. Daret en 1651. J. de Bomhourg a seulement supprimé la dédicace , augmenté ra\ertissemei: t et ajouté à la fm une page de texte avec la Description des tableaux de Lyon. Ce petit volame est d'une extrême rareté.
[ISvlc de l'éditeur.)
DE L'ÉDITION ALLF.MAKDE. 5
Quelques biographies originales, résultat de vues i^rliculières sur Raphaël, ou de longues recherches sur ses œuvres, méritent cependant un examen spécial.
H. H. Fuessh, dans l'Appendice de son livre intitulé : ÀUgmeines Kvnstterleœîcon (Dictionnaire général des Artistes)^ Zurich, 18li, a donné en 24 feuilles une Vie de Raphaël, publiée séparément aussi eu 1815, in-V. Cet in&tigable compilateur, bien qu'il ait emprunté le fond de son livre à Vasari, y a joint beaucoup de sur des tableaux non décrits par l'auteur it des reproductions gravées. Mais le conseilli autres amateurs et artistes de Weimar, qui aveuglément les opinions et le goût de Meugs, l'ont sou- 1 vent égaré dans ses jugements. L'ouvrage de Fuessli ne s'est donc point élevé à la hauteur de son sujet, et il n'est estimable que comme compilation.
Raphel Sansto's Leben und Werke (la Vie et les Œuvres
de Raphaël Sanzio), par G.-Chr. Braun (Wiesbaden, 1815;
t 2' édition, 1819, in-8"), est également une compilation, où
I manquent les connaissances artistiques et un jugement
I éclairé. On y trouve, d'ailleurs, moins de faits que dans
Fuessli.
hafaei aus Vrbino (Rafaël d'Vrbin), par Friedrich Rehberg.
MuDÏch, 1824; 2vol., avec 38 planches lithographiées, in-A".
I L'auleur, qui était peintre, a exposé ses idées sur la marche
t de l'art en Italie depuis Cimabue jusqu'à Raphaël, supi-ême
I représentant de cette 'glorieuse époque. Son point de vue n'a
rien de notable, et les documents nouveaux qu'il produit sont
ou très-peu fondés, ou même complètement erronés.
I Quatremère de Quincy : Histoire de la oie et des ouvrages
j de Raphaël (Paris, 1814, in-S"; 2' édition, 1835). Voici le
premier livre vraiment remarquable sur Raphaël. Rédigé avec habileté, très-riche d'observations ingénieuses, il eut, à son apparition, un grand et légitime succès. Mais cependant il ne contient rien de nouveau , présente môme d'une façon très - incomplète les faits connus, et peut être considéré comme légèrement superficiel. De plus, il à été écrit sous l'influence de l'école française du temps de Louis David, influence peu favorable à une saine appréciation des œuvres du grand maître italien.
hioria délia vita e délie opère di Raffaello Sanzio da Vrbino^ del signor Quatremère de Quincy, etc. Milano, 1829, in-8*. Francesco Longhena, dans cette traduction annotée et augmentée, cherche à compléter avec des renseignements historiques Touvrage français; mais, circonvenu par des marchands d'objets d'art, intéressés à dénaturer les faits, il reçut de toutes mains, et sans discernement, un fatras de contes apocryphes. Une abondance de notes surcharge son texte, en rend la lecture difficile, et empêche de suivre la série historique des œuvres de Raphaël , que déjà M. Quatremère de Quincy lui-même n'avait pas groupées dans un ordre chronologique assez sévère.
Mais cependant, malgré ces défauts, le livre de Longhena contient à peu près tous les renseignements qu'on possédait alors sur Raphaël, et même aussi des aperçus nouveaux sur ses œuvres.
Il y a également une traduction allemande de Quatrer mère de Quincy, d'après la seconde édition : Quedlinburg, 1 836, in-8^
Le célèbre graveur baron Doucher Desnoyers a publié en 1 852 un Appendice à Quatremère de Quincy. Cet Appendice, augmenté depuis, a eu une seconde édition.
Ehgio starico di Giovanni Sanii, pittore e poeta, padre del gran Raffaello di Urbino. Urbino, 1822; brochure in-8®.— Elogio storico di Raffaello Santi da Urbino. Urbino, 1829 et 1831 , deux brochures in-8**, par Luigi Pungileoni. C'est à lui surtout que nous devons de connaître les ancêtres de Raphaël et sa jeunesse, comme aussi les productions artistiques de son père, Giovanni Santi. Car Pungileoni a fouillé toutes les archives d'Urbin, où il a fait de précieuses découvertes. 11 donne, en outre, divers documents plus ou moins anciens, qui n'avaient jamais été publiés jusque-là.
C. F. von Rumohr ; Uber Raphaël von Urbino und dessen nœhere Zeitgenossen {Sur Raphaël et ses plus proches contemporains)^ Berlin, 1831, in-8°. Publié d'abord dans la troisième partie des Italienischen Forschungen {Recherches sur l'Italie)^ et ensuite séparément. Le spirituel et savant écrivain étudie le développement du génie de Raphaël et les conditions extérieures qui l'influencèrent. Son livre est trèsattrayant et même instructif, quoiqu'il produise très-peu de faits nouveaux. Les deux premiers volumes des Recherches sur r Italie promettaient davantage. Mais, si les vues de l'auteur sont parfois très - abstraites , sa méthode est toujours sérieuse et digne de l'histoire : il s'appuie sur des documents; il connaît bien les œuvres dont il parle; il les juge en général avec une lucidité brillante et il en tire des indications finement senties. Néanmoins il accepte trop souvent des données peu précises, surtout en ce qui concerne les premiers travaux de Raphaël. Dans le Catalogue des œuvres, nous avons relevé une partie de ces erreurs, passant les autres sous silence, quand les faits eux-mêmes suffisent à les rectifier.
G. K. Nagler : Raphaël als Mensch und Kimstler (Raphaël
comme homme et comme artiste)^ Munich, 1836, in-8®. Compilation très-étendue de tout ce qu'on savait alors sur Raphaël, mais sans critique éclairée, sans aperçus originaux, sans nouveauté dans les faits; mélange de faux et de vrai, que l'auteur, dépourvu des connaissances spéciales qu'exigeait une pareille publication, a trop souvent confondus ensemble.
Docteur Franz Kugler : Handbuch der Geschichte der Maiereiin Italien [Traité de V histoire de la peinture en Italie) ^ Berlin, 1837, in-8*'. Choix intelligent de documents sur la vie de Raphaël, mais qui n'offre point un ensemble de biographie. La description des œuvres est assez complète.
Il ressort clairement de cet examen rapide, qu'il n'existe aucun ouvrage approfondi et critique sur la vie de Raphaël. Une singulière circonstance nous a conduit à entreprendre cette tâche difficile.
Feu le professeur Braun, de Mayence, voulant remanier son petit ouvrage sur Raphaël, nous demanda quelques conseils. 11 acquit bientôt la conviction que, pour arriver à un résultat satisfaisant, l'étude intime des œuvres de Raphaël, de son pays, de son temps, était indispensable. Il nous engagea donc à écrire nous-même une biographie du grand maître italien . Nous ne nous en sentions guère alors la capacité . Diverses conjonctures cependant contribuèrent à nous y décider.
Pour voir de nos yeux les travaux de Raphaël, autant du moins qu'il est possible, nous retournâmes passer une année entière en Italie, où nous avions déjà demeuré sept années consécutives; nous fîmes un voyage en Angleterre; un troisième voyage à Paris, où, dans notre jeunesse, nous avions admiré les trésors du Musée Napoléon, et, en 1816, chez
M. Bonnetnaison , les Raphaël qui ornent aujourd'hui le Musée de Madrid.
Toutes les collections de rAllemagne nous étaient déjà familières , sauf celles de Vienne, que nous allâmes examiner.
Nous pouvons donc dire que nous avons étudié de nos propres yeux presque tout l'œuvre de Raphaël.
Nous avons visité Urbin, où naquit Raphaël, et tous les lieux où il a vécu et travaillé. Nous avons fouillé toutes les bibliothèques d'Italie , d'Allemagne , d'Angleterre et de France , pour y recueillir des documents. Il n'y a que les archives de Rome et celles des Médicis à Florence, qui nous soient restées fermées, comme à tant d'autres.
Ces recherches persévérantes ne nous ont pas donné seulement une perception succincte du sujet en général, elles nous ont procuré un ensemble de documents si nombreux , et si précis, qu'ils permettent de restituer en pleine lumière toute la vie de Raphaël.
Comme le milieu social et les entours personnels importent beaucoup, surtout dans la biographie d'un artiste, nous nous sommes appliqué à rassembler soigneusement ce. qui concerne la famille de Raphaël ; son père, Giovanni Santi, dont les qualités artistiques étaient bien injustement tombées dans l'oubli; la cour d'Urbin, célèbre alors entre toutes les cours d'Italie par sa gloire militaire, par ses vertus privées, par la protection qu'elle accordait aux savants.
Le père de Raphaël, accueilli avec bienveillance et sympathie à cette cour, nous a laissé une Chronique rimée , en l'honneur de Federico de Montefeltro, duc d'Urbin. Peu brillante sous le rapport poétique, la Chronique rimée révèle du moins les nobles sentiments de Giovanni Santi, et contient des détails précieux sur les artistes du temps. C'est
pourquoi nous en doimerons les fi-agnieiits qui îiiléressenl l'art.
Toutes les histoires précédentes étaient peu précises sur la jeunesse de Raphaël. Nos recherches nous ont mis à même de fixer avec certitude les dates de l'arrivée de Raphaël chez le Pérugin, de ses relations avec lui et d'autres peintres de rOmbrie ou de Florence, de ses différentes pérégrinations & 1, durant cette première période, ravaux à Rome, il y avait, à la signaler. Mais cependant nous ails confus ou mal interprétés, de notre tâche était le catalogue ail exige l'examen de tout ce qui lus avons consacré six années de me les tableaux de Raphaël. La de encore jwur les dessins. Ceechniques comme peintre, notre ir les œuvres d'art, à la fois sous !e rapport historique , nous font s commis d'erreurs graves. Nous dans les catalogues précédents.
]Nou8 avons écarté beaucoup de dessins, mentionnés à lort comme originaux de Raphaël. Nous en avons ajouté quantité d'autres, après avoir constaté leur originalité.
Les mêmes embarras se sont reproduils pour l'indicalion des gravures exécutées d'après Raphaël. L'énumération de ces gravures est Irès-incomplètp et trës-fautive dans les ouvrages, fort estimables d'ailleurs, de Cari Heinr. von Heinecken : l'iachricliten von Kûnstlern und Kunslsachen (Renseigiiemetits sur des artislps et des ouvrages d'art) , Leipzig, t769; 2 vol in-S"; — de Landon ■ TiV wOKiir^v.î */« Rapftnp/,
Paris j 1 805-1 809 ; 8 vol . in-4^ ; — du comte von Lepel : Catalogue des Estampes gravées d'aprhs Rafaël, par Tauriscus Eubœus, Francfort-sur-Mein, 1819; in-8*'.
Ces écrivains attribuent à Raphaël beaucoup d'œuvres qui lui sont étrangères ; Lepel confond souvent en un même article plusieurs sujets différents, ou bien il catalogue le même sujet en plusieurs articles.
Si l'ouvrage de Zani : Enciclopedia metodica critico-ragionala délie Belle Arti, Parma, 1820, eût été terminé, il contiendrait peut-être les renseignements les plus exacts sur les gravures d'après Raphaël.
Sauf de rares exceptions, que nous avons soin de signaler, nos indications reposent toujours sur les résultats de notre propre examen. Nous avons énuméré, à côté des bonnes gravures, des gravures plus faibles, excluant toutefois les plus mauvaises productions de notre temps.
Francfort-sur-Mein, mai 1839. t
GioTanni Santi naquit à Colbordolo, petit boui^ autrefois fortifié, sur le sommet d'une montagne, dans Ve d'I'rbin. On y voit encore les restes d'un château tî hauteur on jouit d'une vue revissante sur des C( (ées de vignes et d'oliviers, entre lesquelles les riv et l'Apsa circulent jusque vers la plaine de Pesaro et la mer Adriatique.
remière moitié du quatorzième '. Ses descendants en reçurent Saati. Plus tard, à l'époque de e de la langue italienne, le nom mzio, comme nous le trouvons it adopté.
ins seulement qu'il eut un fils :
l^ero ou Pietro. Les fils de Pietro se nommèrent Luca, qui
< Voir ï l'Appindke, 1, l'arbre gëDéalogiqoe de la rimille Santi et les 'ocnineiiti qui s'y rapportent. Le nom de baptême Sanic eel encore utlté aojonrd'hni dans celte contrée.
14 GIOVANNI SANTf.
mourut vers 1136, et Peruzzolo, qui avait épousé, vers 1418, Gentilina, fille d'Antonio Urbinelli.
Peruzzolo eut de ce mariage un fils, auquel il donna le nom de Santé, et deux filles, Jacopa et Francesca. Il n'^était pas sans fortune -, car des documents , encore existants , prouvent qu'il acheta, en 1438, une maison sur la place du Château, et qu'il possédait en outre quelques champs. Mais il subit de grandes pertes, lorsque, en 1446, Sigismondo Malatesta, traversant avec les troupes du pape le duché d'Urbin, mit Colbordolo à feu et a sang *. Attristé par ces désastres et prévoyant qu'ils se renouvelleraient^, il se décida, en 1450, quoique sa maison fût restée debout, à quitter soç pays, et il alla s'établir, avec sa femme et ses enfants, dans la ville d'Urbin, qui offrait à la fois et plus de sécurité et plus de ressources.
Il y mourut en 1457, et sa femme Gentilina huit ans plus tard.
Son fils Santé s'était marié avec Elisabetta, et en avait eu deux fils et deux filles, Giovanni et Bartolomeo, Margherita et Santa. Il habitait sur la place du Marché une maison ', propriété immémoriale de la confrérie de Santa Maria délia Misericordia, qui la lui avait louée au prix de treize ducats par an.
Comme entremetteur d'afiaires et commerçant en blé, Santa
> C*est pourquoi Giovanni Santi, petit^fils de t'erutzolo, s*écrle douloureusement, dans la dédicace au duc Guidubaldo de la Chronique riméedont nous parlerons plus loin :. c Le sort a réduit en cendres mon foyer paternel, il a détruit tous nos biens, et il faudrait beaucoup de temps pour raconter Tune après Tautre toutes les misères et toutes les afflictions de mon eiistence! >
* On lit dans Clementini (Storia di Rimino^ lib. 9, p. 545) :
c H62. Octobre, 3. Colbordolo, ayant osé résister, fut abandonné au pillage et incendié; les hommes furent faits prisonniers... Belenzone, chef de rinfanterie du comte Federico et commandant du Talacchio (la forteresse de Colbordolo), se rendit par capitulation, mais seulement après la destruction de la moitié des murailles. >
3 On toit encore cette maison à Urbio.
GIOVANNI SANTI. Vy
avait relevé sa fortune. Le 28 octobre 1457, conjointement avec un de ses neveux, il put payer deux cent quarante ducats une propriété de Pierantonio Paltroni, secrétaire et conseiller du duché dUrbin. Le 30 avril 1461, il acquit encore des terres et une bonne prairie arrosée d'un cours d'eau. Deux années après, il acheta pour la somme de deux cent quarante ducats, dans la rue appelée Conirada del Monie^ deux maisons adjacentes, dont l'ensemble forme encore aujourd'hui une des constructions remarquables de ce quartier.
C'est là que devait naître Raphaël.
La nouvelle résidence de la famille Santi produisit le plus heureux effet sur la nature intelligente du jeune Giovanni.
La ville d'Urbin est très-saine et dans une belle situation, près du point le plus élevé de l'Apennin, qui sépare ta Marche d'Ancône de la Toscane et de l'Ombrie. Les montagnes qui l'entourent se dessinent en cônes aigus, et zigzaguent sur le ciel jusqu'à l'Adriatique, pareilles aux flots soulevés d'une mer tempétueuse. Du sud à l'ouest, ces pics couronnent l'horizon. C'est d'abord le Fùrlo, sorte d'impasse où se heurte le regard; puis les masses grandioses du monte Nerone-, à l'orient, les roches pittoresques du monte San-Simone, qui dominent le pays 5 plus loin encore, le rocher d'où sort le Tibre pour aller se jeter dans la Méditerranée. Au nord, sur une pointe escarpée, v$e dresse la petite répubhque de Saint-Marin, que sa pauvreté préserve de toute convoitise. Sur la droite de Saint-Marin on aperçoit l'Adriatique entre les découpures de collines boisées et giboyeuses, qui provoquent aux plaisirs de la chasse, tandis que la plaine et les petits coteaux sont couverts de riches céréales , de pampres et d'oliviers.
Les montagnards de cette contrée, race alerte et courageuscj étaient gouvernés alors par le comte Federico, de la famille des Montefeltro, portant le titre de duc, qu'il obtint seulement en 1474 du pape Sixte IV. Disciple favori du célèbre Vittorino
i6 GIOVANNI SANTI.
da Feltre, homme d'État et guerrier, initié a la statistique militaire et à la science des fortifications, comme aux littératures grecque et latine, passionné pour les arts, Federico était Tami et le protecteur des artistes et des savants. Il possédait une précieuse collection de peintures et d'antiquités, et une bibliothèque dont les manuscrits, admirablement reliés, garnis de fermoirs d'or et d'argent, témoignaient de son estime pour les œuvres- du génie. Un de ses trésors en peinture était le Jan van Eyck, représentant un Bain de femmes, tableau que Facius, en 1456, décrivit comme une merveille, et que Vasari put admirer encore àUrbin.
Lorsque, après avoir vaincu sur les champs de bataille, le prince-capitaine rentrait dans sa ville, il entreprenait, avec une persévérance infatigable et éclairée, dé superbes édifices^ noble occupation des loisirs de la paix , et qui assure aux princes une gloire durable.
Il avait surtout à cœur, vers ce temps-là, de transformer en un vaste palais le petit château d'Urbin, dont on voit encore aujourd'hui deux tourelles. Il voulait que ce monument surpassât en magnificence et en majesté toutes les habitations princières de l'Italie. Il avait donc fait appel a plusieurs artistes, et choisi pour architecte en chef l'excellent maître Luciano Lauranna ^ qui en avait dessiné le plan et commencé l'exécu^^^ tion dans le cours de l'année 1447. ^^v
Afin d'obtenir l'emplacement nécessaire à cette grande construction, on fut obligé de réunir deux rochers, en comblant le vide qui les séparait. C'est donc sur ces rochers que se trouve bâti le palais (nommé la Corte)^ avec ses deux cours intérieures. La plus grande, destinée aux jeux, est d'une forme amphilhéâtrale, quoique simple. L'autre, un des principaux
' Clcmcnlini {StoHa di Kitnino), et Rinaido Biposati {Délia Zecca di GubbiOf Fuiogna, 1772, p. 262). — Sur les arcbileclrs employés par les ducs Federico el Guidubaldo, Toir VAppendicCf 11.
ornements du palais, présente un quadrilatère allongé^ les murs . reposent sur une colonnade d'ordre composite, avec des arcades; de gracieux pilastres à corniches ceignent les fenêtres, et, dans la frise supérieure qui fait le tour, on lit, en lettres capitales, le nom du duc Federico, accompagné d'inscriptions
-ÎTjui rappellenl ses dignités, ses actions et ses vertus *.
Si^ de la colonnade, on se retourne vers le grand escalier,
• on voit un bas-relief représentant le portrait du noble fondateur, dont le nom est indiqué par les lettres FE. C. {Federicus Cornes) dans la partie inférieure, et par les lettres F,D. {Federicus Dux) dans la partie supérieure. Le magnifique escalier, couvert par une voûte en berceau avec des rosaces d'or, conduit à une galerie qui fait le tour de la cour. 'Le cardinal Stoppani décora cette galerie de 72 plaques de marbre, sur lesquelles, selon Vasari, Francesco di Giorgio ^ avait eî.écuté les iieaux trophées qui ornaient antérieurement la façade du palais. On retrouve encore dans cette galerie les intéressantes inscriptions antiques que le même cardinal avait collectionnées avec passion et à grands frais. Mais les six bas-reliefs en bronze, dont les sujets étaient tirés de la vie du duc Federico, et un septième bas-rçlief, représentant une Descente de croix, œuvres de l'habile fondeur Clémente, ont disparu.
La salle principale est voûtée. On y voit deux cheminées ornementées richement, et plusieurs grands écussons peints, portant les armoiries des princes alliés de la famille Montefeltro,
* FeDERICVS. \RBINI. DVX. MONTISFERETRI. AC. DVR ANTIS. COMES. S ANCT£. RO. ECCLESIJ:. CONFALONIERIVS. ATQVE. ITALICiE. CONFOEDERATIONIS. IMPERATOR. HAÎiC. DOMVM. A. FVNDAMENTl^. ERECTAM. GLORIiE. ET. POSTE-
RiTATi. svjE. EXiEDiFiCAViT. — Et dans U frisc inférieure, au-dessus de l'arcade : qvi.bello. plvries. depvgnavit. sexies. signa, cont.vlit.
OCTIES. HOSTEM. PROFLlpAVlT. OMNIVMQUE. PR^LIORVM. VICTOR. DITIONEM AVXIT. ElYSDEM.. IVSTITIA. CLEHENTIA. LIBERALITAS. ET. RELIGIO. PACK. MCTORIAS. .ÏQVARVNT. ORNARVNTgVE.
' Maitie AmbrogioBaroccio, KIs d'Antonio da Milano, selon Putigileoiii.
18 ClOVANN! SAMl.
souvent réunies au Lion de Saint-Marc de la république de Veniso. Cet emblème et les lettres F. C. répétées ta la voûte prouvent que cette partie du palais fut terminée avant 1174, à Tépoque où Federico n'était encore que comte. Les encadrements des portes et des fenêtres sont, ainsi que les cheminées, d'un mar^^^ bre blanch&tre, dont les gracieux ornements sur fond d'aziJ^Hp sont rehaussés d'or.
Dans la bibliothèque * , outre quantité d'in-folio précieux, on distinguait surtout une Bible hébraïque, posée à part sur un pupitre de métal, en forme d'aigle aux ailes déployées. Attenant à la bibliothèque, un appartement, garni tout autour de bancs en bois sculplé, servait de salle d'étude. Sur les murs étaient les portraits des plus célèbres auteurs anciens ^ ou contemporains, avec de courtes inscriptions en leur honneur.
Selon Baldi^, une autre chambre avait été décorée, par TimoteoYiti, de peintures, détruites aujourd'hui, qui figuraient Palias armée, Apollon et les Muses. De riches tableaux de marqueterie, probablement exécutés par maître Jacomo de Florence , résidant alors à Urbin , représentent divers emblèmes religieux et militaires, et aussi le portrait du due, avec cette inscription : fedbrico. dvx. mcccclxxvi. Le soffite de boiserie, divisé en caissons carrés et octogones , et relevé d'of, ajoute encore a la splendeur de cette pièce.
A Vun des côtés du palais et au bas du rocher, sont la caserne et les écuries, avec un réservoir voûté, d'une telle étendue,
^ Celte bihlioltièqùe est vide aujourd'hui. La collection de manuscrits \
fut transportée à Rome en 4657. C*est une des parties les plus importantes delà bVbiiotlièque du Vatican. Voir Blume : Ueriiaticumy III, p. 53.
^ Dans son Livre d*esquiAses, Raphaël semble avoir trace des dessins d'après les portraits des auteurs antiques de cette salle d'étude» — Voir notre Catalogue des dessins : Venise, n<* 63.
' Baldi, abate di Guastalla : Desctitionedel palazzoducole d'Urb'mo, 4587; et Versie Prose ciel Baldi, p. 5:27. — Va^ari ne cite qu'un ApoUonavecdeux Muscs I Oguros mi -velues.
OlOVANM SAMI. 10
qu'on y pouvait abreuver les chevaux, à l'uhri d une aKaque de rennemi. Ces écuries Ti'onl pas été bâties par Luciano, mais, seulement après 1475, par Franeesco di Giorgio Martini, de Sienne ^ un des ingénieurs les plus distingués de ce tempstt. Martini fut très-utile au due pour ses travaux de fortiiicalions: ce fut lui qui éleva les citadelles de Cagli, de Sasso di Monte Feltro, de Tavoletto, d'Alaserra, de Mondavi et de Mondosi. Il parait aussi avoir exécuté divers ouvrages d'art pour le palais, puisque Vasari cite un portrait du duc, peint en médaillon par Martini.
Federico fit encore b&tir un autre palais à Gubbio, jolie petite ville située au versant occidental de F Apennin. Il y employa sans doute aussi Luciano Lauranna-, car l'architecture y oifre le même caractère qu'au château d'Urbin , toutefois avec des proportions plus belles et des détails plus élégants, par exemple, dans les entourages des fenêtres et les décorations des pilastres.
Au palais de Gubbio, comme à celui d'Urbin, la cour inté^ rieure est dessinée, mais de trois oôtés seulement, par une colonnade d'ordre composite, avec des arcades. Les chambranles des fenêtres, des portes, des cheminées, y sont exécutés avec le même luxe. Quelques traces de couleur sur les muqt de la salle montrent qu'ils furent autrefois couverts de pcimures '.
Une petite chambre possède encore aujourd'hui son ancienne splendeur»- Elle est. tout incrustée de tableaux de marqueterie, simulant des armoires remplies de livres et d'instruments de musique, ou représentant l'Ordre delà Jarretière et divers autres objets. Le soffîte, richement ornementé, a des caissons colo« nés en blanc , en bleu et en rouge , avec de très-gracieuses rosaces dorées. Les inscriptions fe. dvx. et g. baldo. dx. dans
^ lUposatl t Délia gecca di Gubbio^ Pologne, 1779, 1, p. 265.
' Ce palais, jadis si magnifique, sert aujourd'hui à une filature de soie! 1
20 GIOVANM SANTI.
les boiseries prouvent que ces décorations ne lurent terminées que sous le duc (iuidubaldo, après 1482 *.
Sans cesse occupé de ces entreprises grandioses, Federico, ainsi que le rapporte Giovanni Santi, visitait souvent les constructions et s'entretenait avec ses artistes de Tétat des travaux . Le jeune Giovanni suivait curieusement aussi le développement de ces merveilles, et on doit supposer qu'elles contribuèrenl à lui inspirer le goût des arts.
Parlant de lui-même, dans sa Dédicace au duc Guidubaldo. il dit qu'arrivé à l'âge où il aurait pu essayer une carrière qui eût assuré le bien-être de son existence, il a préféré de choisir <t Part admirable de la peinture-, » que cette résolution a beaucoup augmenté ses soucis de famille^ et il ajoute, dans une l'orme assez bizarre : « Ces soucis ne pèsent jamais si cruellement que sur l'homme chargé déjà du magnifique fardeau de l'art, fardeau qui serait lourd même pour les épaules d'Atlas. »
Ces paroles montrent combien Giovanni prit son art au sérieux^ mais malheureusement sa Chronique ne mentionne point le maître qui l'a guidé dans ses premières études.
Nous consulterons donc quelques indications du chapitre xci,
' Suivant utie note de Giaseppe Piacenza, ajoutée au premier volume des Œuvres de Baldinucci (p. 567, édit» de Turin, 1740), ce serait Federico lui-même qui aurait fait le plan de ce palais. Piacenza s*en référa à ud manuscrit de la Magliahecchiana à Florence; mais sa supposition est omtredite par le passage d'une patente accordée à Luciano Lauranna, et datée de Castello di Pavia, iO juin i468, dans laquelle Federjco, témoignant toute son admiration pour Tart de Tarchitecture, ajoute cependant que « des occupations graves Tempéchent de s*y adonner lui-même. »
La ressemblance que les palais d'Urbin et de Gubbio, dans leurs parties prises de Tantique, ont avec Tarcbitecture de Léo Btfttista Albert!, et surtout avec la façade de Téglise Saint-André, à Mantoue, quil éleva en 147?, ont aussi fait penser qu'Alberti a contribué aux plans des palais de Federico. Mais cette opinion n'est appuyée sur aucune preuve historique, et, au contraire, elle perd toute probabilité, par ce seul fait qu'Alherti était depuis 1447 au service de Sigismondo Malatesta, l'ennemi le plus acharné du duc Fedei'lco.
r.lOVANNI SAMI. '}]
où il pass&en revue les artistes qu il a connus; puis, en examinant son propre talent, peut-être découvrirons- nous le peintre qui Ta plus particulièrement influencé.
Giovanni n'avait point eu le bonheur de se former dans une de ces écoles savantes, où, comme sous Squarcione et Verocchio, on recevait de solides enseignements. Sans doute quelque peintre de sa ville lui aura donné l'instruction première; sans Joute aussi les œuvres des anciens maîtres, conservées à Urtin ', auront été les modèles qu'il a suivis.
Il se peut môme que les fresques de Toratoire de la confrérie de Jean-Baptiste, peintes en 1416 par les frères Lorenzo et Jacopo di San Severino, aient spécialement frappé son esprit.
Toutefois on ne saurait le prouver, ni pour ces peintures, ni pour aucune autre des environs d'Urbin. Et puis, en général, les œuvres anciennes ont moins d'influence sur les artistes que les œuvres de leurs contemporains , surtout quand les arts , comme à cette époque, sont en voie de renouvellement.
Giovanni ne cite non plus dans ses vers aucun des peintres qui, avant lui ou durant sa jeunesse, ont exécuté à Urbin divers ouvrages, disparus aujourd'hui : Ottaviano Martini Nelli, Antonio di Matteo, Antonio di Guido, Alberti da Ferrare, Francesco di Antonio Prioris, Pietro da Reggio, fra Jacomo da Venezia, le dominicain Bartolomeo Coradini, nommé fra Carnavale, et bien d'autres.
Il est aussi très-étonnant qu'il ne signale en aucune façon l'excellent maître Justus de Gand, qui, en 147t, peignit à Urbin le tableau si remarquable du Christ donnant la communion aux apôtres , tandis qu'il parle avec grands éloges de Jan van Eyck et de Rogier de Bruges. Il faut croire qu'il n'aura pas été très-Iié avec Justus. Selon toute probabilité, ce maître flamand deyait faire grand mystère en Italie de l'art de peindre
* Voir V Appendice, lil, sur les peintres du quiu/jème siôcle, qui ont travaillé à Urbin ou dan;^ les environs.
à riluile ',. et, pour ce motif, éviter peut-Nre là fréquentation des artistes du ptiys.
Il est certain que Jusqu'à la fin du quinzième siècle, ni Giovanni Santi , ni aucun autre peintre de ces contrées, n'ont su peindre à rhuile. IJrbin ne possède ^ue deux tableaux de cette époque, dans lesquels on reconnaisse l'influence de l'école des Pays-Bas sur la peinture italienne à la détrempe.
En ^evanc]1^, Giovanni cite dans son poème la plupart des meilleurs peintres qui illustraient alors la Toscane et Venise, la Lombardié et la Marche d'Ancône. Il parait même avoir connu leurs ouvrages. Il n'est pas douteux qu'il ait vu le célèbre tableau d'autel, que Gentile da Fabriano peignit pour la Romita di Val di Sasso, et la belle Madone de fra Angelico da Fiesole a Forano près Osimo ^ car il a dû certainement aller dans ces deux endroits. L'habile Paolo Uccelli de Florence peignit à Urbin en 1468, pour la confrérie duCiorpus Domini, et l'excellent maître Pietro délia Franscesca' di Borgo di San Sepolcro demeurait en 1469 dans la maison même de Giovanni, aux frais de cette congrégation, qui lui avait commandé un tableau d'aiitel \ ce tableau ne fut pas exécuté, on no sait pourquoi. Mais Piefro peignit cependant àllrbin les portraits de Federico, alors encore comte, et de sa femme Battista Sforza. Ces deux portraits sont conservés à la galerie de Florence.
A tous ces peintres Giovanni n'accorde qu'un éloge très-bref; mais il prodigue ses louanges à Andréa Mantegna; il se platt à glorifier la science et les qualités de ce maître, et il va jusqu'à dire que « le ciel lui ouvrit les portes de la Peinture. »
Plus loin, il dit queMelozzo de Forli, qui a fait faire de grands
^ Récemment^ et surtout à propos de la publication du Traité de la p^n^ (ure^ de Gennino Gennini^ on a remis en question si les frères van Eyck ont vraiment été les inventeurs de l'art amélioré de peindre à 1 huile ou à Thuile cuite, A ce doute nous ol)jpcterons que, selon Vasari, cette découverte daterait de 1410. Hubert van Tyck, qui a aussi 4)eint à Tliuile, mourut en I4S6. Or le Traité de Cennino a été écrit seulement en 4-437.
GIOVANM SANTI, i3
progrès dans Ii| perspective, a lui était particulièrement cher \ » d'où peut-être on serait autorisé à conclure que ce fut un de ses condisciples. *
Melozzo avait été élève de Pietro délia Francesca, mais il se perfectionna auprès du Mantegna, comme l'indique Lucca Pacciolo dans la Divina Proportione, Les tableaux de Giovanni n'offrent cependant aucune analogie avec ceux de Pietro : la forme élancée de ses figures, son coloris aux ombres un peu grises, ses contours noirs et durs, sa manière de peindre, tout s'écarte diamétralement de la pratique et du style de Pietro. Malgré cela, les ouvrages postérieurs de Giovanni, vraisemblablement entraîné par son ami Melozzo, trahissent une certaine imitation du Mantegna .
Plusieurs Madones, qui se trouvaient autrefois à IJrbin et dans les environs, peuvent être considérées comme sçs premières productions -, mais il n'y en a plus trace aujourd'hui.
Malheureusement aussi , les autres tableaux de sa jeunesse, dumoing ceux d'Urbin, ont également disparu, soit qu'on ne les ait pas estimés à leur valeur, soit qu'ils aient été enlevés durant les guerres de la Révolution. Tout ce qu'on en raconte est d'ailleurs peu précis.
C'est pourquoi nous passerons à un tableau authentique et important, qui peut être rangé parmi ses premières œuvres, et qu'il peignit pour l'église Santa Maria Nuova à Fano,^ dans la Marche d'Ancône. Ce tableau, représentant une Visitation de la Vierge, était encore cloué, il n'y a pas bien longtemps, contre le mur au-dessus de l'orgue. Les plaintes de quelques amis des arts l'ont fait placer au premier autel du côté gauche de l'église.
Dans cette rencontre des saintes femmes, la tête de la Vierge exprime une modestie angélique -, Elisabeth salue avec allégresse. Près d'elles, saint Joseph, dans une altitude très-digne, et plusieurs femmes qui ont beaucoup d^ charme. Au preinior plan.
n (;iOVANNI SANïl.
par terro, une bande do papier porte cette inscription : ioiiannrs.
SANTIS. DI. VRBIÎsrO. PINXIT.
Les figures sont un peu trop élancées, les mains et les pieds trop effilés^ mais le dessin, quoique un peu roide, ne manqpie cependant pas de correction. Les draperies, cfun beau jet, ne sont point dans le style du Mantegna. En somme, l'exécution de cette peinture annonce encore le tâtonnement et la recherche V
Un autre tableau d'autel, mais bien plus parfait et d'une époque postérieure, se voit également à Fano. Peint par Giovanni pourTéglise de l'hôpital Santa Croce, il représente la Vierge, assise sur un trône, avec Tenfant Jésus qui donne la bénédiction. Près de la Vierge, l'impératrice Hélène et le vénérable Zacliarie, patriarche de Constantinople -, à l'autre côté^ saint Roch montrant ses plaies, et, derrière lui, saint Sébastien, dont le profil, d'une beauté ravissante, fait pressentir la future beauté rapliaélesque. Signé : iohaisks. santis. vrbi. f.
L'églîse Sim Bartolo, hors les murs de Pesaro, possède un Saint Jérôme, assis, dans l'attitude de l'inspiration, sur un siège splendidement décoré; deux charmantes figures d'anges en adoration planent en l'air. Ce tableau peint à la colle, sur toile, est pareillement signé de Giovanni.
Etant encore dans cette contrée, Giovanni. Santi reçut la commande d'une Madonna délia Misericordia i^owv l'oratoire de l'hôpital de Montefiore. La Vierge, debout dans une niche, porte sur ses bras l'enfant Jésus, qui bénit d'une main, et de l'autre main tient le globe terrestre. Deux anges soulèvent les pans du manteau de la Vierge. Au-dessous du groupe divin sont agenouillés sept hommes de la confrérie et une femme, jeune er belle, encourageant à l'adoration son petit enfant. Ces figures, qui sont des portraits, ont beaucoup d'einimaticm et expriment
^ Rosini en a donin' une fçravure dans sa Sforin délia pittura UalianOy
avec une rare justesse ha foi naïve et un peu bornée. Les aprMres saint Pierre, saint Paul, saint Jean et saint François, sont groupés k l'entour. Dans le haut, deux petits anges à genoux sur des nuages.
En 1484, Giovanni exécuta, pour Domenico de' Domenici, vicaire de Téglise de Gradara, village voisin de Pesaro, un tableau d*autel, représentant la Vierge et quatre saints. Assise sur un trône, elle a sur ses genoux Jésus dont elle serre avec amour la petite main. Lui, avec une joie enfantine, regarde un chardonneret qu'il tient de la main gauche. Ce sujet emprunté à la vie de famille est rendu avec une gnice naïve ^ mais le reste de la composition offre un caractère plus relevé. On voit d'un côté saint Etienne et sainte Sophie, patronne de Gradara; de l'autre côté, saint Jean-Baptiste, montrant le Sauveur, et Farchange saint Michel, Tépée à la main. Au fond, des séraphins soutenant une draperie. Sur les marches du trône, une inscription, ainsi conçue, fait connaître le donataire et Fauteur :
GraTURIE SPFXTANDA FVIT ÏMPENS.V ET INDVSTRrA VUU l). UOMINICI DE DOMIMCIS VIC.^RU ANNO D. MCCCCLXXXIUI DIE X APRILIS ET PER nVOS PRIVS TE:»IP0RE d. IO. CANOCI RECTORIS ECCLIE SVPHIE.
lOANNES. SAN. VRR. PINXIT.
(iiovanni peignit encore dans la Marche d'Ancône, pour l'église de la Madelaine à Siuigaglia, une Annonciation, qui porte aussi la signature et qui est actuellement dans la galerie de la Brera à Milan. Pungileoni suppose que ce tableau fut commandé par Giovanna Keltria, fournie de (iiovanni délia Bovere, seigneur de Sinigaglia et préfet deBome-, peut-être à l'occasion de la naissance de leur fils Francesco Maria (depuis, duc dllrhin), le jour de l'Annonciation de l'année 1490.
Allons maintenant retrouver notre artiste à Urhin. Nous V\ voyons, dans ses ateliers de la rue del M(mte, occupé à exécuter des commandes de peinture et de dorure, alliance de travaux
qui se praliqup encore de nos jours, et qui sans doute remonte au temps où Ton peignait principalement sur fond d'or
Ces ouvrages lui procurant un revenu assez considérable, il songea dès lors à chercher une compagne.
Il eut le bonheur de rencontrer dans Magiai fille de Battista
Ciarja, négociant a Urhin, une épouse dont les vertus devinrent
' la joie de son cœur -, et, le 6 avril 1483 ', Magia (uom §ymbp-
lique pour cette mère ! ) lui donna uafils qui dt^vait être Tétoile
la plus brillante au firmament des arts.
Giovanni , comme s*il eût pressenti la splendeur céleste , à laquelle cet enfant devait s'élever, le baptisa Raphaftl, nom sans précédent aucun dans sa famille. A en croire Yasari, Gio-
* Vasari dit que Raphaël est mort le jour du Vendredi Saint (1520), «qui avait été aussi le jour de sa naissance. » D'après cette assertion de Vasari, on a fait naître Raphaël le Vendredi Saint de Tannée i483, qui se trouve être le 26 mars selon les Tables astronomiques, le 28 mars* selon le Calendrier julien. Mais Pietro Bemho, dans son inscription sur le tombeau de Raphaël, dit que Raphaël est mort le 6 avril 1520, à sa trente-septième année, jour pour jour : Vixit annos XXXV II ^ inteyer iniegros. Muzio Oddi, sur la tablette inscriptive qu'il fit placer à la façade de la maison dans laquelle naquit Raphaël, indique également, comme jour de la naissance de Raphaël, le 6 avril i485. Donc il est Constaté que Panniversaire ne se rapporte pas au Vendredi Saint, mais bien à la date du mois.
* Malgré ces observations décisives de M. Passavant, M. Villot, dans les douze éditions de son beau Catalogue des écoles d'Italie et d^Eapagne, fait naître Raphaël le Vendredi Saint 28 mars l-iSS. Le Catalogue de la National Gallery, de Londres, a adopté la date du 6 avril, qui nous semble irrécusable. Il en donne à peu près les mêmes raisons que M. Passavant : ■ L*inscription du cardiual Bembo sur la tombe de Raphaël au Panthéon , est parfaitement claire k cet égard ; elle finit ainsi :
Vixit An. XXXV II, Integer Integros. Quo die natus est, eo esse Desiit, TIII Id. Aprilis, MDXX.
* C*est-à-dire qu'il a vécu exaclement 37 ans ; il est mort le jour (de Tannée) correspondant au jour où il était né,. le 6 avril. De ce que le 6 avril 1 520 était le Vendredi Saint, Vasari et d'autres après lui, ont été entraînés à cette notion erronée, que Raphaël, étant mort un Vendredi Saint, était né aussi un Vendredi Saint, ne faisant pas attention à ceci, que ce jour est une fête mobile. Schorn et autres, s' appuyant sur la vague assertion de Vasari, en avaient conclu à une erreur dans l'inscription du cardinal, qui était l'ami intime du peintre et qui, sans doute, ne pouvait s'égarer sur la réalité du fait en cette circonstance. Voyez une communication faitt^ sur ce sujet par M. J. Dennistoun, dans le journal VÀrt-Lfnion de janvier i 842. »
{IS'ole de l'idiUur,)
ranni ne souffrit pas que Baphaôl eût une nourrice*, il voulut que la mère allaitât Tenfant et lui transmit avec la vie tout son amour.
La Madone que Giovanni peignit à fresque 4ans la cour de son jardin semble être une autre preuve dé son extrême tendresse pour Magia et Raphaël. Le prpfil de la Vierge a une finesse e( un charme indescriptibles ; Vexpression est profondément intime, et saisie dans le vif de la nature. Il n'y a pas a douter que l'artiste eût dans la pensée une personnalité particulièrement c|)ère. Il est très<-croyabIe aussi que, tout en faisant une offrande à la Vierge, il désirait en même temps perpétuer les traits de sa femme.
On ne sait rien des premières années de l'enfance de Raphaël, mais l'affection d^ Giovanni et de Magia a dû se porter sur lui d'autant plus vivement, qu'ils perdirent un autre enfant dè& le 30 septembre 1485. Cette mort fut précédée de celle du père de Giovanni, du vieux Santé, si dévoué au bien de la maison. Il avait écrit, dans le couvent San Girolamo, un testament par lequel Giovanni, en qualité de légataire universel, devint propriétaire de la maison dans la Contrada del Monte, et de quelques terres. A ses autres enfants, Santé avait fait les legs suivants :
AD. Bartolomep Santi, qui était entré dans l'Église et qui, plus tard, fut doyen du diocèse San Donato, un petit champ et 70 florins ;
A Margherita, mariée avec Antonio di Bartolomeo Yagnini, 100 florins de dot.
Margherita fut la mère de Girolamo Yagnini , qui , dans la suite, étant premier chapelain de la chapelle fondée par Raphaël au Panthéon, y fit mettre, en face de l'inscription funéraire du grand peintre,^ une inscription en souvenir de Maria Doviziada Bibiena , la fiancée de Raphaël .
Santa, avec la même dot que sa sœur Margherita, fut mariée
au maître tailleur Bartolonieo di Marino. Mais, étant devenue veuve dès 1490, elle retourna demeurer auprès de son frère Giovanni, sans pour cela lui ôtre a charge, car elle avait conservé toute la fortune de son mari.
Voyons maintenant quels sont les œuvres que,, Giovanni exécuta à llrbin et dans les environs, mais dont la plupart, comme nous Tavons dit, n'existent plus *.
Un de ses plus anciens tableaux est le tableau d'autel qu'il peignit pour la chapelle de la famille du comte Mattarozzi à Castel Durante (aujourd'hui Urbania), et qu'on voit au musée de Berlin. La Vierge assise et l'Enfant paraissent être des portraits -, car ils s'jécartent des types ordinaires de Giovanni et sont traités dans le sentiment d'une individualité très-prononcée. On regrette seulement que l'artiste n ait pas eu à copier de plus beaux modèles. Autour de la Vierge se groupent saint Thomas, saint Jérôme, saint Thomas d'Aquin et sainte Catherine; près d'eux est agenouillé un jeune comte Mattarozzi.
Tn tableau, repeint presque en entier, mais très-intéressant du reste, est le Saint Sébastien que Giovanni exécuta pour la confrérie de ce nom, à llrbin. Le saint, livré aux bourreaux, est entouré d'hommes et de femmes de la congrégation. Ce qui est surtout remarquable dans cette peinture, ce sont les raccourcis des archers, et de l'ange qui descend du ciel avec la couronne-, cette particularité démontn^ qu'ici Giovanni chercha à imiter son ami Melozzo, et il y a réussi en certaines parties, surtout dans les archers. Les portraits d'hommes et de femmes ont, comme dans le tableau d'autel de Montefiore, beaucoup de naturel et de vérité.
Giovanni Francesco Oliva Pianani demanda aussi à notre
' H est impossible de décrire les tableaux qui n'existent plus, mais, du moins, nous les .nvons mentionnés dans le Catalogue de Tœuvre do Giovanni Sanli, pour aider à les reconnaître, au cas, bien improbable, où on les retrouverait. Nous renvoyons donc à ce (Catalogue; voy. Il de notre ouvrage.
peintre un tableau d'autel pour la chapelle :>épul(-rale de sa famille dans l'église des Franciscains (Minorités) du couvent Monte-Fiorenti no .
Cette spacieuse église se trouve à droite d'Lirliania quand on a passé le lleuve Metauro, sur un monticule au pied d'un aride rocher de l'Apennin. Après la mort du comte Oirlo en il78, son parent Ohva Pianani avait fait reconstruire la chapelle; il y érigea un superbe tombeau pour le comte et sa femme Maria Sibilla, morte en 1485, et il décora l'autel avec la grande Madone de Giovanni Santi.
La Vierge est assise sur un tr<>ne dans une niche; elle tient sur ses genoux l'enfant Jésus. A droite est le jeune Oescentins, couvert de son armure; une riche chaîne d'or, garnie de pierres fines, pend sur sa poitrine; à ses pieds, son heaume avec la plume de paon, signe du parti gibelin, auquel sans doute appartenait aussi le comte Oliva. Saint François, en fervente conleniplation de l'enfant Jésus, fait un beau contraste à la figure du chevalier. Derrière la balustrade, deux anges debout; l'un de ces anges ressemble beaucoup à Kaphael, mais poiirtant ce ne saurait être absolument le portrait de Raphai^l, qui n'avait alors que six ans, tandis que l'ange a toute la conformation d'un ' adolescent; mais on conçoit que Giovanni, ayant toujours en pensée les traits de son fils, les ait reproduits dans ses tableaux, à propos des précédentes peintures is d'enfants ont , comme type et ippante analogie avec les listes, plus , qu'on admire sur les toiles de
tvant saint Jérôme et saint Antoine mille le comte Oliva, couvert d'une le cette belle figure est un portrait. Derrière les saints, deux anges ; derrière la balustrade de marbré du trône, on voit à moitié Unit autres anges faisant de la
50 (ilOVAVM SANTI.
musique. Enilii, six. télés de chérubins qui planent complètent la solennité de cette composition.
L'inscription suivante est tracée sur «ne bande de purche«^
min, au bas du tableau :
CAROLVS OLIVVS PLANIANI (sic) COMES D1V.K VUIGIMI AC KELI- QVIS CELESTIBVS. lOANNE SANCTO PICTORE DEDICAVIT.
MCCCCLXXXYHH.
En cette même année 1489, Giovanni termina encore le grand tableau d^utel pour la chapelle de la famille Buffl, dans l'église des Franciscains à Urbîn '. C'est aussi une Vierge assise sur un trône et portant sur ses genoux Venfant Jésus, qui bénit. D'un eôté, saint François contemplant Jésus, et saint Jean-Baptiste qui l'indique du geste; de l'autre côté, près de saint Sébastien et de saint Jérôme, les époux Bu(B et leur enfant sont âgenouilles en prière, et les mains jointes. Dans le haut, le Père Éternel, et deux petits anges qui tiennent ensemble une couronne au-dessus de la tète de la Vierge.
Deux tableaux qu'on voyait autrefois aux côtés de la Madone, l'Archange Raphaël conduisant le jeune Tobîe, et un Saint Roch. compositions très-nobles et très-expressives, sont placés aujourd'hui à l'entrée du chœur.
Nous devons rappeler que Giovanni peignit aussi quelques portraits. Nous n'en connaissons que deux. L'un, au palais Colonna à Rome, est censé représenter le jeune duc Guidubaldo, âgé d'environ douze ans : il est vu de profil , la tête couverte d'une toque ornée d'une pierre précieuse et d'une grosse perle ^ costume princier -, chaîne d'or suspendue sur sa poitrine . L'autre, de profil pareillement , appartient à M. Dennistoun. Au bas du tableau, une inscription indique que c'est le portrait de Raphai^ à l'âge de six ans, peint par son père. Mais ces cheveux blond
* NoU'e édition allemande donne une reproductioti de ce Ubleau,.plancheII de TAllas.
clair, ce riche vêlement, et le caractère suspect de l'inscription, éveillent des doutes sur cette donnée.
Pendant que Giovanni accomplissait tant de travaux, il était survenu bien des événements dans la famille princière d'Urbin. Le duc Federico était mort en i4SS, laissant son fds Guidubaido, encore mineur, sous la tuteUe du comte Ottaviano Ubaldini délia Carda.
Ottaviano eut sur le jeune duc une autorité presque absolue , jusqu'au jour où celui-ci, à peine âgé de quatorze ans, conquit sa majorité Tépée à la main , en combattant victorieusement pour le pape contre Boccalino. Celte vaillante action lui valut, a sa rentrée dans Urbin, l'admiration générale, qu'augmentèrent encore son grand sens et la beauté de sa personne. La salisfaetion de ses sujets fut au comble, lorsque, trois ans plus tard, il leur présenta sa jeune épouse Ëlisabetta Gonzaga, fille du marquis Federico de Mantoue , princesse d'une beauté, d'une grâce, d'une amabilité incomparables.
A cette occasion 4 toutes les villes du duché organisèrent, chacune à sa guise, des réjouissances publiques. Les habitants d'Urbln exécutèreht un jeu habituel au pays, et nommé YAita, dans la cour amphithéàtrale du château, dite place Mercatale, que le duc Federico avait précisément fait disposer pour de pareils usages.
Le jeu de l'Aita consistait en ceci, que des jeunes gens, rêvélus de justaucorps laissant transparaître le mouvement des muselés, se partageaient en deux camps et iparchaient les uns contre les autres \ on se provoquait, on luttait, et de chaque côté on ramenait prisonniers le& vaincus. Après ces courses et ces luttes, où ceux du même camp se prêtaient une aide mutuelle (d'oùvientlenom^i^a), le parti qui avait le plus grand nombre de prisonniers était déclaré vainqueur. Les jeunes combattants^ qui s'étaient distingués par leur adresse, recevaient de riches présents du généreux prince et les acclamations de la foule.
Le petit Raphaël, âgé de six ans, iissista saus doute à ces joyeuses récréations, et sa jeune fantaisie dut être vivement impressionnée par des tableaux si animés. Son père aussi n'avait point dû rester inactif, puisque les habitants d'Urbin , avaient dressé des arcs de triomphe, dont la direction était confiée aux artistes. Urbin rivalisait de la sorte avec Pesara, où, au même moment, Giovanni Sforza épousait Maddalena, l'autre lille du duc de Mantoue, et où s'étaient célébrées de semblables fêtes.
Mais ces démonstrations passagères d'attachement et d'amour ne suffisaient pas à maître Giovanni. Il désira témoigner, par un monument durable et dans la mesure de ses forces, la sympathie que lui inspirait la famille de son prince. Le plus naturel serait de supposer qu'il entreprit quelque peinture allégorique à la. gloire du souverain^ mais non : il se lit écrivain, et rima cette Chronique, déjà citée plusieurs fois, où il exalte les exploits et les vertus de feu le duc Federico.,
Afin d'obtenir des renseignements détaillés et certains .sur son héros, il se lia intimement avec Pier Antonio Paltroni , autrefois secrétaire et conseiller particuUer du duc d'LVbin \ cela ressort du neuvième chapitre de la Chronique, où il mentionne qu'il a souvent visité Paltroni, auteur d'une Histoire du duc, dont la communication lui fut très-utile pour son propre poème.
Cette Chronique rimée,- de Giovanni Santi, ou, pour mieux dire, cette biographie en tercets, est conservée, sous le n" 130S, à la BibUothèque du Vatican, parmi les manuscrits d'Ottoboniani. Elle est écrite sur 224 feuillets grand in-folio, en belles lettres du quinzième siècle, sauf quelques corrections, d'une écriture très-irrégulière, qui semble être de la main de l'auteur. Elle est précédée d'une Epître dédicatoire au duc Guidubaldo. c( Enthousiasmé par les qualités et la gloire militaire du feu duc, dit Giovanni dans cette dédicace, il lui vint cette
amére pensée, que seuls les savants, dans leur langue exceptionnelle (le latin), avaient le privilège d'immortaliser les grands hommes. Pourquoi donc ne serait-il pas aussi donné à un homme sans érudition d'acquérir également quelque gloire, en illustrant, dans sa langue nationale, un sujet qui, comme celui dont il s'agit, l&'a pas de supérieur parmi les plus hauts faits de V histoire! 11 'â donc osé essayer, non sans de grands efforts, de chanter les nobles actions du glorieux père de Guidubaldo, en repoussant cette pensée , qu^un vase aussi grossier fût indigne de puiser à Veau £une source si pure. Avec l'aide de Dieu , il a terminé son travail \ et, afin de laisser après lui un témoignage de son dévouement sincère et fidèle, il supplie instamment le duc de vouloir bien se contenter de sa bonne volonté et d'accepter le fruit de ses veilles comme l'œuvre d'un humble serviteur. »
C'est au milieu de ce discours, qu'il s'interrompt pour parler de lui-même et de son malheureux sort, passage que nous avons déjà cité plus haut.
Les neuf premiers chapitres servent d'introduction \ ils contiennent une vision qui, au commencement, fait ressouvenir de la Divine Comédie^ du Dante. Giovanni, comme Dante, se trouve égaré dans une sombre forêt, remplie d'hommes effrénés-, mais il la traverse sans se laisser séduire par ces méchants. Ensuite, invoquant Apollon et les Muses, il est conduit vers le temple de l'Immortalité, tout rayonnant de la splendeur céleste. Il y supplie l'ombre de Plutarque de le guider, et de l'instruire sur les héros grecs et romains dont les ombres l'entourent; Après avoir parlé à quelques-uns d'entre eux, il interroge les guerriers les plus illustres du Moyen-âge, et, en dernier lieu, il s'entretient avec les ancêtres même du duc Federico daMontefeltro.
Les vingt-trois livres suivants, divisés en trois fois trentetrois chapitres, sont consacrés à la narration étendue des actions du duc Federico. Celles qui concernent sa gloire militaire, et
plusieurs autres circonstances de sa vie, sont déjà consignée» dans diverses biographies. Un fait cependant, et qui recommande le duc à Tadmiration plus que mainte bataille gagnée, était resté inconnu : il est raconté ainsi dans le livre ixn, à propos de discordes survenues entre les Vénitiens et le duc de Ferrare, Hercule !««•. fj^
Le duc de Ferrare, allié au duc de Milan, avait fait appel ad duc Federico pour l'engager dans leur alliance. Il espérait de la sorte se fortifier contre le duc de Milan, plus puissant que lui, concilier les intérêts rivaux des Milanais et des Ferrarais , par rentretnise du duc d'Urbin, et même faire accepter à celui-ci le commandement de leurs troupes réunies contre la république de Venise. Les Vénitiens, connaissant la valeur de Federico, crurent de\^ir tout employer pour le décider à refuser cette alliance, et lui firent offrir 3,000 ducats de rente s'il voulait, au contraire, commander leurs propres troupes.
Mais, en gentilhomme loyal, le duc répondit « que ni Tappàt d'une grande récompense, ni la crainte d'un puissant adversaire irrité, ne pourraient jamais le pousser à trahir un prince ami; qu'il était fermement résolu à prendre le parti des ducs de Ferrare et de Milan, qui l'avaient nommé leur chef d'armée. »
Nous trouvons aussi des documents curieux dans le chapitre IX, contenant le récit d'un séjour de Federico à Milan, en 1468. Le duc d'Urbin ayant été assister aux noces du duc Galeazzo et de la princesse Bona de Savoie, avait vu à Milan beaucoup de tableaux de maîtres célèbres. Giovanni a saisi cette occasion de faire une espèce de revue des artistes que lui-même avait connus successivement, bien après la date du voyage de Federico, et jusque vers 1490; car il cite d'une manière distinguée Leonardo da Vinci et Pietro Perugino^ 11
^ Le Vinci, étant né en 4452, n*ayait, en effet, que seize ans lors du Toyage de Federico k Milan en 1468, et le Pérugin, né en 1446, n'avait que tlngt-deux ans (Aotc de VédUettr.)
ne donne guère, à la vérité, qu'une nomenclature, mais elle renferme des indications précieuses en ce qui le concerne lui* même. Ce qu'il dit de la perspective est aussi très-digne de remarque, comme constatation du vif empressement que cette science excitait alors. On irait trop loin cependant, si on voulait conclure quMl a écrit un Traité de perspective '. L'ouvrage anonyme que Lucca Pacciolo vit dans la bibliothèque du duc d'Urbin n'était autre certainement que le Traité de Pietro délia Francesca, appartenant aujourd'hui à M. Mazini, à Borgo-San- Sepolcro ^.
Par l'extrait que nous donnons de la Chronique originale ', on appréciera la manière dont Giovanni a compris et exposé son sujet, dans quelle proportion on peut lui reconnaître la faculté poétique, et si l'écrivain mérite autant de renommée que le peintre. Toujours est-il que dans ce travail on rencontre de vives esquisses historiques, des sentences significatives, et des passages véritablement poétiques , par exemple le récit de la mort de la comtesse Battista, seconde femme de Federico, Peut-être le héros de Giovanni ne répondait-il pas complètement aux exigences d'un poème épique. Sans doute le style de Giovanni laisse beaucoup à désirer. Mais les poètes italiens de cette époque ne sont eux-mêmes ni plus corrects , ni plus brillants.
Toutefois, qu'on juge la Chronique avec sévérité ou avec indulgence, elle n'assure pas moins à son auteur un rang honorable parmi les peintres instruits, qui, à côté de leurs tableaux, nous ont laissé des livres. Et puis, cet attachement désintéressé pour deux princes doués de qualités supérieures a quelque chose de touchant. En cherchant à illustrer le duc qu'il chérissait, Giovanni s'est érigé i lui-même un monument digne de la
* Luigi Panglleoni : Elogio storico dl Giovanni Sanlit p. 36.
* Voyez, à V Appendice, l'article Pietro délia Francesca.
* Voyez V Appendice , iV.
sympathie de tous les hommes à qui la gloire du fils ne fera pas oublier le nom du père.
Mais retournons dans la maison de Giovanni.
Il vivait heureux avec Magia et son jeune fils Raphaèl, avec sa mère Elisabetta et sa sœur Santa. Hélas! cette belle existence de famille ne devait pas avoir une longue durée.
Elisabetta mourut le 3 octobre 1491 . Quatre jours après, le 7 octobre, Giovanni eut la douleur de perdre sa femme bien aimée, la tendre Magia ; quelques jours après, son unique fille, encore enfant !
Ainsi, coup sur coup, son bonheur domestique était détruit.
L'isolement devint bientôt insupportable à Tàme affectueuse de Giovanni -, en outre, les soins délicats, qu'une femme seule sait prodiguer, manquaient à Tenfance de son cher Raphaël. Ce fut donc avec une nouvelle espérance de bonheur et une nouvelle confiance, qu'il contracta son second mariage, le 25 mai 1492, à l'église Santa Agata , avec Bernardina , fille de l'orfèvre Pietro di Parte. Bernardina lui apporta en dot 200 florins. Il vécut en bonne intelligence avec elle, quoique le caractère de cette femme ne semble pas avoir eu toute la douceur de celui de Magia, comme nous le verrons par les chagrins qu'après la mort de Giovanni elle fit endurer au jeune Raphaël.
Voici les dernières œuvres de Giovanni, qui nous soient connues.
Le patricien Pietro Tiranni le chargea de décorer à fresque la chapelle de sa famille dans l'ancienne église Saint-Jean, devenue l'église des Dominicains, à Cagli. Giovanni se rendit donc dans cette ville ', avec sa femme et son fils, afin d'exécuter la commande ; et non-seulement il réalisa l'attente du patricien, mais sans doute il la dépassa de beaucoup, car ces peintures de Cagli sont les plus belles qu'il ait produites.
' C*esl Pungileuni qui rapporte ce faii.
La chapelle, second autel à gauche, dessine un cintre en avant-corps, fortement prononcé, et porté par deux gracieuses coioDDes. La fresque la plus grande couvre le mur du fond. Elle représente, dans sa partie inférieure, la Vierge sur un trône en forme de niche, et tenant sur ses genoux Tenfant Jésus debout. Cette manière de poser la Madone se retrouve souvent chez le Pérugin, et Raphaël l'employa aussi dans un tableau de sa jeunesse, conservé actuellement par la comtesse Alfani, à Perouse.
Aux côtés du trône, deux anges. Celui de gauche, semblable à lange de Montefiorentino, rappelle beaucoup les traits de Raphaël ^ et, cette fois, on est véritablement induit à croire que Giovanni y a représenté son fils, alors âgé de neuf ans*. Près de Fange, saint François contemple avec une ardeur extatique un crucifix qu'il tient à la main. La tête de saint François est admirable, mais sans barbe, quoique les plus anciens portraits de ce saint le montrent toujours avec une barbe très-longue. Mais en cela Giovanni et les autres peintres de TOmbrie se sont souvent écartés de la tradition. L'apôtre saint Pierre est près de saint François -, de l'autre côté, saint Dominique et saint Jean- Bapliste, indiquant du geste le Sauveur; figures complètement dans la manière du tableau d'autel pour la famille Bulfi, à Urbin.
Le fond simule une plaque de marbre derrière le trône.
Dans le lointain s'élève une montagne sur laquelle de petites figures» représentent la Résurrection. Le Christ bénissant est debout à l'entrée du tombeau -, six gardiens endormis sont cour chés à l'entour, dans des positions très-difTérentes , offrant des raccourcis hardiment dessinés.
Au milieu de l'architecture du haut, dans un médaillon, un Père Étemel bénissant ressemble au type consacré du Christ.
Nons en avons donné une reproduction dans notre édition allemande , planche III. H s*en trouve une aussi dans les Mémoires de Dennistoun, p. 462.
Si GIOVANNI SANTI.
Sur les côtés du contre -haut, de ravissants petits anges, toujours deux à deux, sont en adoration , ou font de la musique.
Aux deux angles extérieurs du cintre de la chapelle, rÂnnonciation est représentée par la Vierge et TAnge, en demi-^gures, dans des médaillons.
Ce bel ouvrage révèle un peintre à fresque, très-exercé, d^où on peut conclure que Giovanni exécuta beaucoup de fresques, malheureusement détruites. Le dessin y est plus vivant , plus ample, moins dur, le coloris plus frais et plus clair, que dans ses peintures à la détrempe. La couleur des chairs est brunâtre dans les ombres, mais dans les figures juvéniles elle est tantôt grise, tantôt d'un brun clair, avec des transitions de rouge lumineux et des touches blanches superposées.
Pour ajouter encore à Téclat de cette peinture, le maître a donné aux vêtements des anges une couleur chatoyante, rouge et verte, rehaussée de lumières d'or. L'expression des têtes est aussi plus animée que d'ordinaire, et les figures de la Vierge, de l'enfant Jésus et des anges, font déjà pressentir la grftce raphaélesque.
A côté de la chapelle de la famille se trouve aussi le monument funéraire de Battista, femme de Pietro Tiranni. Au-dessus du sarcophage , dans un enfoncement en forme de niche, Giovanni a peint à fresque une Pietà : le Christ à mi-corps, sortant du tombeau-, d*un côté, saint Jérôme ; de Tautre côté, saint Bonaventure. Cette petite fresque semble avoir été faite rapidement: Seule, la tête du Christ est un peu plus soignée, et animée par une noble expression de douleur. Au^-dessus est écrit avec des abréviations : BAPTiSTi£ conivgi piENTissiMiC (sic) pëtrvs cal-
LIENSIS SALVTEM DEPRECATVR. ANNO MCCCCLXXXI.
De retour à Urbin, Giovanni dora plusieurs candélabres et des anges en bois pour la confrérie du Corpus Domini. Les frais^ de ce travail, que nous mentionnons ici pour ne rien omettre des renseignements si rares qui nous restent sur le maître, sont
consignés.dans les livres de compte de la confrérie, des années )486àl493.
Parmi les derniers ouvrages de Giovanni est encore un Christ soutenu et pleuré par deux anges, tableau de petite dimension, mais d'une composition très^belle, peint sur la chaire de San Bernardino, autrefois San Donato, devant Urbin.
À cette époque , le jeune Raphaël , sortant de la première enfance, commençait, selon Yasari, à manifester de grandes dispositions pour Tart. Tout jeune, il aidait déjà son père dans quelques travaux où se révélaient les signes précurseurs et extraordinaires de son talent. Il est déplorable qu'on n'ait rien sauvé de ces premiers essais.
Les documents conservés à Urbin sont eux-mêmes très-insuffisants à cet égard. Un manuscrit de la bibliothèque Biancalana relate que Raphaël, étant enfant, aurait peint dans la chapelle de la famille Galli, à l'église San Francesco d'Urbin -, cette chapelle fut détruite lors de la restauration de Téglise. Il attribue également à Raphaël les quatre tableaux des quatre Franciscains qui ornaient autrefois les portes de Torgue de la même église, et qui ont aussi disparu. Toutes ces peintures pouvaient bien être de la main de Giovanni. Et ce qui prouve qu on ne doit pas s'en rapporter aveuglément à ce manuscrit , c'est qu'il DOte comme étant du jeune Raphaël les deux tableaux, encore existants, peints par Giovanni à l'autel de la famille Buffi.
Les indications données par Michèle Dolci, dans son ouvrage inédit, intitulé ; Ragguaglio délie pitture che si irovano in Urbino (1775), ne sont pas plus fondées. Il attribue, bien arbitraire* ment, à Raphaël un Saint Sébastien ornant la sacristie de la cathédrale d'Urbin, tableau qui n'est signé ni de Raphaël, ni de son père.
Selon le même écrivain , comme aussi selon le livre de la Visitation des églises d'Urbin en 1739, par l'archevêque Marelli, une Sainte Famille dans la sacristie de Téglise Saint-André
curateur de Tenfant que Bomardina allait bientôt mettre au monde. Il stipula aussi qu'elle habiterait sa maison tant qu'elle resterait veuve. Cette clause suscita par la suite bien des querelles.
Giovanni Santi mourut le 1^' août 1494.
Conformément a ses dernières volontés, il fut enterré, par les soins de sa famille et de son élève Evangelista da Pian di Meleto', dans Téglise des Franciscains, ornée encore aujourd'hui de tant d'ouvrages de sa main, qui témoignent de ses nobles efforts.
Nous devons dire quelques mots de plus sur le mérite artistique de Giovanni et sur ses qualités techniques.
Son dessin, sans être d'une extrême finesse, est consciencieusement étudié, et il a souvent une grâce particulière, surtout dans les figures d'enfant. Selon la taille des montagnards de son pays, il donna à ses personnages des proportions élancées paVfois jusqu'à l'exagération -, les extrémités y sont toujours trèseiïilées. Ses draperies, un peu confuses d'abord, prennent de la simplicité et de l'élégance vers le milieu de sa carrière, et, plus tard, elles trahissent l'imitation du Mantegna. Nous avons déjà noté qu'à une certaine époque il a quelquefois cherché des raccourcis audacieux dans le style de son ami Melozzo da Forli.
Les contours de ses peintures à la détrempe sont toujours une ligne noire. Ce procédé fait mieux ressortir l'ensemble à distance, mais il donne un aspect de dureté quand on regarde de près.
Son coloris dans la manière simple du quinzième siècle est, en général, lumineux dans les grandes masses des draperies, et
1 On lit dans le Baitardello de Matteo Geri : « 1485, oct. i6, EvaDgeliila Ser Andreae di Castro Planl Meleti, famulus Joannis Sanctis^ pietoris de Urbino, etc. »— Le testament de Giovanni fut ouvert en. présence de Meleto et de maître Anibrosio, eicellent orfèvre et sculpteur. Voyez Pungileoni : £logio storico di. Giovanni Sanli, p. 136.
fréquemment aussi dans les chairs, surtout lorsqu'il tient ses ombres brunâtres, les transitions d'un rouge léger, et que les lumières sont superposées en dernier lieu. C'est un procédé que suivit aussi Raphaël , du moins assez généralement. Hais souvent les ombres de Giovanni ont un ton gris, lourd et opaque.
Ses terrains de premier plan sont uniformément brun*olair et semés de quelques petites plantes.
Ses Madones ont généralement une physionomie sérieuse , qui va jusqu'à la roideur. D'ordinaire^ elles élèvent un bras, en laissant voir l'intérieur de la main : à ce geste Giovanni rattachait sans doute quelque pensée mystique.
Nous avons déjà remarqué que ses personnages étaient bien plus vivants quand il les prenait directement de la nature , et que sa fresque de Cagli est bien supérieure à ses peintures en détrempe. Ses fresques, malheureusement, sont presque toutes détruites , et c'est d'autant plus regrettable, qu'elles seules le feraient connaître et estimer à sa juste valeur.
-Si, enfin, nous jetons un coup d'œil sur l'ensemble de son œuvre, afin d'assigner sa place parmi ses contemporains, Giovanni nous apparaît tout de suite comme un artiste encore fermement attaché à la symétrie traditionnelle, telle qu'elle s'était propagée par l'école de Giotto , mais déjà néanmoins recherchant la nature avec plus de fidélité et de précision , aspirant à rendre chaque figure plus individuelle et plus caractérisée. Il a souvent réussi dans les expressions dignes et graves, de même qu'il a souvent beaucoup de charme dans ses figures juvéniles.
Sans doute il ne possédait pas la science du dessin et de la perspective, au même point que le Mantegna qu'il a tant vanté, ni la grâce du Francia ou du Pérugin , ni la mâle énergie de Luca Signorelli, ni la hardiesse de son ami Melozzo-, il ne saurait donc être précisément classé parmi les peintres les plus distingués de son temps , lesquels frayèrent à l'art une route nouvelle ^ mais il est de ces artistes consciencieux et habiles.
qui S approprient le bien partout où ils le trouvent, et dont les ouvrages seront estimés tant que le sens de la beauté chaste et naïve se gardera parmi les hommes.
Ravivons donc le souvenir de Giovanni , c'est de toute justice, à cause de ses excellentes productions et de son mérite personnel, et non pas seulement parce qu'il a été le père du plus grand des peintres.