SUR LA FONTAINE BELLE TARTARUGHE
M. Passavant, p. 206, attribue à Raphaël le dessin de cette foiataine, que tous les Guides de Rome s'accordent à décrire sous le nom de Taddeo Laudini. L'opinion du savant auteur de cette histoire est assez imposante pour qu'il faille ne la combattre qu'avec des autorités. C'est pourquoi nous imprimons ici une lettre que nous a écrite à ce sujet M. Anatole de Montaiglon, le savant rédacteur des Archives de l'art français.
LETTRE A M. PAUL LACROIX SUR l'aUTEUR DE LA FONTAINE DES TARTARUGHE.
Je ne saurais trop vous remercier du plaisir que vous m'avez procuré en me faisant lire les bonnes feuilles de ce beau livre. Me permettrez-vous seulement de vous soumettre une observation sur un point de détail, l'attribution que M. Passavant fait à Raphaël (p. 206-207) de la fontaine qui décore la place du palais Mattei?
Je n'ai pas sous la main de Guides modernes, mais vous les savez trop paresseux pour croire qu'ils doivent manquer de répéter les anciens ; or dans ceux-ci l'on trouve cités, comme ceux des auteurs de cette fontaine, deux noms, un d'architecte et un de sculpteur, et leur date commune exclut toute participation de Raphaël, quelque éloignée qu'on la veuille supposer. Le Mercurio errante de Pietro Rossini (10® édit,, 1776, t. II, p. 230) donne le nom du Florentin Taddeo Landini avec la date
de 158S, et la Descrizione de l'abbé Titi (édit. de 4763, p. 86) ajoute au nom de ce sculpteur florentin celui de Jacques Délia Porta, cet élève de Vignole qui partage avec Fontana l'honneur d'avoir élevé la coupole de Saint-Pierre sous le pontificat de Sixte-Quint.
Ce ne sont, il est vrai, que des Guides, et l'on pourrait, à tout prendre, ne pas tenir plus de compte du Milizia (Vite degli architetti, 1768, in-4°, p. 308), bien qu'il ne manque pas de citer, parmi les ouvrages dont Giacomo donna le dessin, cette fontaine des Tortues ; mais, au dix-septième siècle, le Baglione, dans son ouvrage, publié dès 1642, sur la vie des artistes ayant travaillé à Rome depuis le pontificat de Grégoire XIII jusqu'à celui d'Urbain YIII, c'est-à-dire depuis 1572 seulement, est une autorité véritable. Or il dit une première fois, à l'article de Giacomo (p. 82) : « 11 fit, sous le pontificat de Grégoire XIII, les fontaines de la place Navonna, celle de la place Colonna et celle de la place du Peuple, à côté de l'obélisque. La fontaine du Panthéon, celle du Capitole avec sa façade et la statue de Marforio, la fontaine en avant de la porte des Juifs et la trèshe.lle fontaine des seigneurs Matthei sur la place des Funari ^ sont de beaux témoignages de ses talents. Du temps de Sixte-Quint, il éleva encore celle des seigneurs Muti sur la place d'Ara-Cœli et une autre sur la place de la Madonna du Mont. » Baglione ne manque pas davantage de mentionner la fontaine dont il s'agit à l'article de Landini, dont il parle, de plus, comme étant lui-même architecte (p. 63) : « Taddeo Landini vint de Florence à Rome sous le pontificat de Grégoire XIII et fit à cette époque divers ouvrages... Il donna les modèles des quatre statues déjeunes hommes qui furent fondues en bronze pour la belle fontaine de la place Matthei, oii elles sont toujours; elles lui valurent beaucoup d'éloges et furent regardées comme des ouvrages excellents. »
Il y a même, sur ces statues, beaucoup mieux au point de vue de la critique, même la plus exigeante, non plus une mention postérieure de soixante ans, qui pourrait n'être qu'une attribution, mais un témoignage véritablement contemporain et irrécusable. On connaît les Antiquitates urbis Romœ d'Andréa Fulvio, qui furent publiées pour la première- fois en 1527, et dont il parut à Venise, en 1543, chez Michèle Tramezino, une traduction italienne faite par le Florentin Paulo dal Rosso. Plus tard cette traduction fut, en 1588, réimprimée encore à Venise par Girolamo Francini, mais avec de notables additions, nécessairement dues, à cause de leur date, à la plume du nouvel éditeur, le Romain Girolamo Ferrucci.
Trois chapitres seulement, insérés dans le cinquième livre, se rapportent à des travaux modernes; l'un (feuillets 316-320} se rapporte à la fameuse érection faite, en 1585, par Fontana de l'obélisque de la place
1 . Sainte Catherine des Cordiers, élevée en 1 564. L'abbé Titi donne le dessin à Giacomo.
de Saint-Pierre; le second (feuillets 320-321 recto) au cheval de bronze fait par le Ricciarelli pour la statue de Henri II et qui venait, en 1586, d'être amené, de Tatelier où il était resté, sur le mont Quirinal, au palais Rucellai; tous deux doivent de figurer dans ce livre de 4588 à la date récente et à l'intérêt tout actuel des faits auxquels ils se rapportent ; le troisième chapitre (feuillets 321 verso à 322 recto), qui est intitulé : La fontaine de la -place des Matthei, est, comme on va le voir, dans la même condition, et Ton remarquera surtout le commencement, qui donne la raison d'être de l'érection simultanée de tant de fontaines, impossibles à Rome auparavant :
« Sous le pontificat du pape Grégoire XIII (lS72-lb8S) l'on commença à faire venir à Rome l'eau de Salone i et à la distribuer dans différents quartiers pour avoir des fontaines utiles à l'usage public et particulier et à la commodité de la ville et de ses habitants. Parmi celles qui ont été faites aux frais publics, la plus belle qui se voie jusqu'à présent, à cause de la belle décoration qui s'y remarque, est celle élevée sur la place des seigneurs Matthei, à l'endroit où passe pour avoir anciennement été le cirque Flaminien, par les soins (procurandone ciô) du seigneur Mutio Matthei. Quatre vasques, de dimension moyenne, et sculptées à l'imitation de coquilles marines rustiques, — elles sont de ce marbre qu'on appelle mischio Africano (brèche d'Afrique?), — supportent la tête de quatre dauphins de bronze dont la gueule lance de l'eau. Au-dessus de ces dauphins quatre statues de jeunes gens, de grandeur naturelle, aussi de bronze, et travaillées avec un soin et un talent merveilleux, sont d'un art si beau et si gracieux qu'au sentiment de plusieurs elles n'ont rien à envier aux ouvrages de l'antiquité. Chacune de ces quatre très-belles figures porte sur un seul pied et lève l'autre ; celui-ci, qui est différent à chacune pour arriver àjce que les poses se contrastent et se fassent pendant, est appuyé sur la tête des dauphins qu'il semble presser pour les forcer à jeter de l'eau. Le mouvement de leurs bras comme celui de leurs jambes est combiné de façon à ce qu'ils se fassent de même pendant ; d'une main ils tiennent la queue des dauphins, et de l'autre, qui est élevée, ils ont l'air de soutenir au-dessus de leur tête ^ une vasque ronde du même marbre qui forme le couronnement de la fontaine, comme on l'a montré, du mieux qu'on a pu, dans ce dessin fait d'après naturel Parmi toutes les fontaines qui sont aujourd'hui à Rome, la grâce et l'excellence du travail font que
1. « Cette eau précieuse de l'Acqua Vergine naît à huit milles de Rome, entre la route de Rivoli et celle de Palestrine, à côté de la ferme de Salone. » (Vasi, édit. de 1812, I, 175.)
2. C'est de cette main qu'ils tiennent sur le bord de la vasque les tortues qui ont donné leur nom au monument.
3. Ceci se rapporte à un petit bois inséré en tète du texte, d'ailleurs très-insuffisant, et cependant plus fin et plus élégant que toutes les gravures qu'on connaisse de cette fontaine.
celle-ci est regardée comme la plus belle et la plus parfaite. L'auieur de ce bel ouvrage, car il ne doit pas être passé sous silence, est le Florentin Taddeo Landini, habile et savant artiste de ce temps, qui le fit en l'année 'J585. La dépense totale, à ce que j'ai appris de personnes dignes de foi, s'est montée à la somme de^ douze cents écus, et ce prix paraît bien minime quand on voit combien il est dépassé par la beauté et par l'excellence de l'ouvrage. »
Comme on le voit, ces détails sont si contemporains, si complets et si précis qu'ils ne peuvent être révoqués en doute. En 1750, dit l'abbé Titi, le sénat romain ayant fait nettoyer cette fontaine, l'on put admirer la beauté des divers marbres antiques qui y sont employés et la perfection de la fonte ; mais l'eau mit si peu de temps à empâter de nouveau le tout de ses dépôts calcaires, qu'en 1 763 le même abbé disait qu'on n'y distinguait plus rien. Si depuis lors aucune restauration n'est intervenue, la forme et la ligne elles-mêmes doivent être tellement enveloppées et voilées qu'il faut moins tenir l'opinion de M. Passavant pour une erreur que pour le plus bel éloge qu'il pût faire de Landini; son admiration est même le témoignage le plus complet qu'on puisse rendre à la grâce ^e l'invention du Taddeo et à l'élégance personnelle de son goût, bien remarquable à une époque où l'on n'en était déjà plus à n'attendre la décadence que dans l'avenir.
Arsenal, 20 décembre 1858.
Anatole de Montaiglon.